CHAPITRE CINQUIEME
416. L'expérience nous appprend qu'il s'exécute dans notre corps certains mouvements qui nous permettent de passer d'un lieu dans un autre. Pour distinguer ces mouvements de ceux qui ont lieu dans notre corps sans que le corps change de place, on les appelle mouvements locaux. Ils sont encore appelés mouvements animaux^ au sens propre et rigoureux, afin de les distinguer des mouvements purement naturels, ou qui s'accomplissent sans aucune perception de l'âme. Les mouvements locaux se rapportent, en effet, à l'homme, en tant qu'il est un être sensitif, ou un anijîial., ce qui explique pourquoi ces actes sont communs aux hommes et aux bêtes ; les mouvements naturels au contraire appartiennent à l'homme, en tant qu'il possède les facultés végétatives, ce qui fait qu'elles lui sont communes non-seulement avec les bêtes, mais avec les plantes elles-mêmes. Or, pour adopter un ordre convenable dans les controverses où nous allons entrer, nous examinerons d^abord quel est le principe des mouvements locaux.
(i) Voir Jean de S. Thomas, Op. cit., pars III, q. XII, a. 6, p. 904, éd. cit. (2) I, q. LXXXII, a. 4 c.
534 DYNA.MILOGIE
ARTICLE PREMIER
Les woîivcmcuts locaux procèdent à la fois de rdme cl du corpSy existence d'une faculté locomotrice
417. Il est controversé entre les philosophes si les mouvements locaux sont produits par l'àmc, ou par le corps, ou bien par Tun et Tautre à la fois. Les matérialistes soutenant, comme nous le verrons plus loin, que Tesprit ne se distingue pas du corps, ou n'est qu'une simple vertu corporelle, prétendent que les mouvements locaux n'ont d'autre cause qu'une certaine disposition des parties du corps, ou quelque vertu qui lui est inhérente. Mais, sans nous arrêter à cette opinion, les philosophes qui admettent que l'âme se distingue du corps, et qu'elle est d'une nature diverse de la sienne, diffèrent d'opinion sur l'origine des mouvem^ents locaux : leurs explications varient, comme leurs s^'stèmes sur l'union de l'àme et du corps. Les péripatéticiens, qui enseignent que l'àme est si intimement unie avec le corps qu'ils ne font ensemble qu'une seule substance complète, affirment que les mouvements locaux proviennent en même temps de l'âme et du corps. Quant aux philosophes qui ont nié cette union substantielle de l'âme et du corps, les uns, à l'exemple de Platon (i), attribuent les mouvements locaux à l'âme seule ; les autres, avec Descartes (2) et Leibnitz (3), les ont attribués au corps seul, bien qu'ils expliquent diversem.ent leur production, à raison des divers systèmes qu'ils suivent (4). D'autres enfin,à l'exemple de Malebranche, attribuent les mouvements locaux à l'âme, ou
(i) Cratj-l., p. 400, a; Phedr.. p. 245, b; Alcib., p. iso, a, éd. H. S.
(2) Traité de l'homme, § 2, Œiivr. philos., éd. Garnier, t. III, pag. 27. Cf. Passions de l'ame, part. 2», g i3-i6, t. I, pag. 35i-354 ; De la formation du fœtus, g I, t. III, p. 47-5i ; Inqiiis. verit., § 5o-58, t. III, p. iDg-iGS et alibi, Paris i834 et i835.
(3) N. E., liv. II, c. 21, g 12 et liv. IV, c. 3, g i, éd. cit.
(4) Par exemple. Descartes enseigna que les mouvements locaux provenaient de ce que les esprits animaux du corps se portaient du côté où la volonté voulait imprimer un mouvement. Mais Leibnitz fait dépendre les mouvements locaux de la vertu inhérente au corps lui-même, parce que les corps s<*nt doués, d'après lui, d'une force active, comme l'esprit; il explique la conformité des mouvemenls du corps et des opérations de l'âme en disant que J3ieu, entre tous les corps possibles qui sont en nombre infini, a choisi, pour l'unir à chaque âme, celui dont il prévoyait que les mouvements seraient parfaitement conformes avec les opérations de l'âme.
à la volonté, mais « seulement comme à leur cause occasionnelle, cause qui n agit que par la vertu et Tefficace de la volonté Divine (i). ^^
418. D'où Ton peut s'apercevoir que la solution de la question proposée est intimement liée à la doctrine que Ton adopte sur Tunion de Tâme et du corps. Mais, puisque Tâme est véritablement et substantiellement unie avec le corps, ainsi que nous le démontrerons ailleurs, il est évident que celle d'entre ces opinions qui attribue le mouvement local à tout le composé humain est seule conforme à la vérité, efque les autres doivent être rejetées comme fausses, par ce motif seul qu'elles s'appuyent sur un fondement sans consistance et absurde. Comme les opinions qui attribuent les mouvements locaux au corps seul, ou à l'àme seule, sont aussi en opposition avec les données les plus certaines de l'expérience et de la raison, nous allons brièvement exposer celles-ci.
419. Et d'abord les mouveinents locaux ne peuvent être attribués au corps tout seul. C'est un fait d'expérience que les mouvements locaux des corps animés sont d'une nature telle que l'animal n'est déterminé à aucun mouvement sûr et certain, mais qu'il peut se porter indifféremment à l'un ou à l'autre, ou même interrompre un mouvement déjcà commencé. Or un mouvement qui a ces caractères ne peut convenir qu'aux êtres qui se meuvent eux-mêmes ; car, dans les êtres qui reçoivent leur impulsion du dehors, le mouvement est nécessairement déterminé (2). On doit donc tenir pour indubitable que l'animal se meut lui-même, dans le mouvement local. Mais, si l'animal se meut lui-même dans le mouvement local, il est nécessaire qu'il possède en lui-mêine le principe de son mouvement, car toute opération qui vient d'un sujet doit avoir son principe dans ce sujet même. Il faut par conséquent que Tanimal ait en soi le principe du mouvement qui le fait se transporter d'un lieu à un autre. Or, comme toute opération faite par un principe inhérent à l'opérateur lui-même est une opération vitale et que par suite le
(i) De inquir.verit., lib.VI,c. 3, t. Il, pag. 42, éd. cil. Après Hume [Essais sur l'entendement humain, Ess. VU, Œiivr. philos., 1. 1, p. iSS-igo), Reid (Facultés actives, Ess. I, c. 7, Œuvr., voL VI, p. Sôy-Sjo, éd. cit.) a nié à son tour que l'ûme eût le pouvoir d'agir sur le corps.
(2) Cf. S.Tliom., In lib. VIII Physic, lect. VII.
536 DYNAMILOGIE
principe dont elle émane doit être vivant (i), il est manifeste que les mouvements locaux sont des opérations vitales et que le principe dont elles émanent est réellement vivant (2). Mais le corps, comme corps, ne peut être un principe vivant ; parce que, si la vie appartenait au corps, comme tel, c'est-à-dire à la nature corporelle, aucun genre de corps ne serait privé de la vie (3). Il est donc prouvé que le corps ne peut être le principe de ses mouvements locaux. Saint Thomas en donne entore une autre preuve : « L'animal, dit-il, se porte vers un objet désiré et voulu (4). « Cette raison est excellente; car nous savons par expérience que, si nous changeons de place, comme les autres animaux, ce n'est que pour atteindre une chose que nous désirons, ou éviter quelque chose qui excite notre aversion, et que nous ne pouvons désirer une chose, ou nous en détourner, sans la connaître. Or les choses corporelles ne sont capables ni de connaître, ni de désirer quoi que ce soit. Par conséquent, le corps ne peut être le principe d'oià dérivent, dans l'animal, les mouvements locaux.
420. Que si le corps n'est point par lui-même le principe de ses mouvements locaux, il reste que ce soit Tâme ; parce que, ces sortes de mouvements étant des opérations vitales, leur principe doit se trouver dans Thomme même. « L'âme elle-même, dit saint Thomas, est, dans les êtres animés, la source et le principe de tout mouvement (5) ; » ainsi « les êtres animés paraissent principalement différer des choses inanimées par le mouvement, c'est-à-dire en ce qu'ils se meuvent eux-mêmes, et par la sensation, ou connaissance sensible (6). « Cela prouve que l'âme, contrairement à l'opinion de Malebranche, est le principe 2-'r<3/77ze;/^e^c?'e«/ des mouvements locaux. L'âme est, en effet, le principe de ces mouvements, parce que c'est elle qui donne la vie à l'animal ; or « les choses qui vivent
(i) « Vivre se dit des êtres qui opèrent par eux-mêmes et sans être mus d'ailleurs ; » I, q. XVIIl, a. 3 c.
(i) « Se mouvoir soi-même appartient à l'essence de la vie; » In lib. VIII Physic, lect. VII.
(3) « II est manifeste que la propriété d'être principe de vie, ou vivant, ne convient pas à tout être, par cela seul qu'il a un corps, sans quoi tout corps serait vivant, ou principe de vie ; » I, q. LXXV, a. i c. Cf. Ibid., q. III, a. i c.
(4) I, q. LXXVill, a. i c.
(5) Inlib. IDeAnim., lect. I.
(fj)In lib. I De Atiim., lect. III.
DE LA FACULTÉ LOCOiMOLRICE 537
sont celles qui opèrent par elles-mêmes (i) ; » donc Pâme est la cause véritablement efficiente des mouvements locaux et non pas seulement la cause occasionnelle. Mais nous reviendrons ailleurs sur cette opinion de Malebranch^.
42 I . Toutefois rame n'est point par elle-même le principe des mouvements locaux, c'est de concert avec le corps. L'âme, en effet, meut son corps à l'aide d'une certaine faculté organique; or les facultés organiques s'exercent toujours au moyen d'un instrument corporel; l'ame est par conséquent le principe des mouvements locaux de concert avec le corps, et non point par elle-même. Pour établir que l'âme ne peut mouvoir son corps sans l'aide d'une faculté, saint Thomas se sert de deux arguments. Il déduit le premier de cette maxime qui s'applique à toutes les facultés, savoir que Tâme ne peut rien faire sans le secours de quelque faculté. Or, comme on trouve dans l'âme un genre d'opérations qui lui sert à faire mouvoir son corps de place en place, c'est une preuve que l'âme possède la faculté de faire passer son corps d'un lieu dans un autre (2). Le second argument peut ainsi se formuler : si l'âme faisait mouvoir son corps, non à Taide d'une faculté particulière, mais par sa propre essence, il faudrait confesser que l'âme fait mouvoir le corps par là même qu'elle le constitue ; car l'âme constitue le corps en ce qu'elle s'unit avec lui au moven de son essence. Or il y a là quelque chose d'absurde ; en effet, dans le mouvement local, le corps étant le terme de l'action locomotrice de l'âme, il est évident que l'âme ne peut mouvoir le corps, à moins que le corps n'existe déjà toutconstitué. Il faut donc reconnaître que l'âme fa't passer son corps d'un lieu à un autre au moyen de quelque faculté (3). En outre, l'âme ne peut mouvoir le corps, si elle ne le touche. Or l'âme, étant dépourvue de parties, ne peut toucher le corps d'un contact de quantité^ en appliquant ses parties sur celles du corps, mais elle le touche d'un contact virtuel^ en ce qu'elle agit sur lui (4). Il faut conséquemment
(1) I, q. XVIII, a. 3 c.
(2) Contr. Gent., lib. II, c. 71.
(3) I, q. LXXVI, a. 4 ad 2.
(4) « Il y a deux sortes de contacts, dit S. Thomas , un contact de quantité et un contact de vertu. Le corps ne peut être touché de la première manière que par un autre corps ; mais il peut être touché de la seconde manière par l'être incorporel qui meut un corps; » I, q. LXXV, a. 2 ad 3.
538 DYNAMILOGIE
qu'il existe dans l'àme quelque faculté au n'io3'en, ou par la vertu de laquelle rame puisse mouvoir son corps.
422. Déplus, on ne peut douter que cette faculté ne soit organique. Car l'âme, par la faculté de mouvoir son corps, agit sur les choses placées hors d'elle-même. Mais « comme l'esprit humain est uni à un corps, il ne peut agir, dit saint Thomas, sur les choses extérieures que par l'intermédiaire du corps auquel il est naturellement lié (i). » Par conséquent, la faculté que possède Tâme de mouvoir son corps ne peut s'exercer sans organe corporel.
423. Mais, puisqu'il en est ainsi, c'est avec beaucoup de raison qu'Albert le Grand enseigne que les mouvements progi'essifs sont communs à l'ame et au corps, et partant que ce qui se meut, dans le mouvenient local, ce n'est ni le corps seul, ni 1 ame seule, mais tout l'animal (2).
424. Nous pouvons conclure de toute cette discussion qu'il faut admettre dans l'âme, à l'exemple d'Aristote et des auteurs scolastiques qui en ont traité longuement, une faculté locomotrice. Cette faculté, dont les philosophes modernes dédaignaient de s'occuper, ou dont ils avaient nié l'existence jusqu'ici, a été reconnue dans ces derniers temps par 'H. Martin (3), Waddington (4), Garnier (5) et quelques autres, à la suite de JoufFroy (6;. En effet, l'âme ne peut mouvoir son corps sans le secours d'une faculté organique. Or cette puissance organique, par laquelle l'âme meut son corps, en vertu de son action sur lui, ne peut pas être confondue avec les autres puissances organiques, soit végétatives, soit sensitives. Donc l'âme doit être pourvue d'une faculté organique qui lui permette de mouvoir son corps, faculté qu'on a justement surnommée locomotrice^ à cause de la fonction qui lui incombe. Et d'abord, cette faculté ne doit pas être confondue avec les facultés végétatives; car les plantes, où se rencontre la
(1) Qq. dispp., De Patent., q. VI, a. 4 c.
(2) De Anim., lib. III, tract. IV, c. 7. Le Bienheureux Albert appelle ^rogressif le mouvement local, parce que le passage d'un lieu à un autre porte le nom àe procession, ou éa progression. Cf. ibid., c. 2.
(3) Phil. spirit., part. 2e, c. i3, pag. 58, not. i, et pag. 60, édit. cit.
(4) Psychol d'Arist., part. 2.0 c. 6, p. Sôy, éd. cit.
(5) Traité des facultés intdL, !iv. II, § 3, t. I, pag. 54-59; liv. III, c. i, § i .
(6) Voir dans Garnier les leçons que Jouffroy donna en Sorbonne, Ouvr. cit., Préface, vol. I, pag. XIH.
DE LA FACULTÉ LOCOMOTRICE ÔSg
puissance végétative, ne se déplacent jamais, et l'on ne découvre en elles aucun organe propre à la locomotion (i). Cette puissance ne peut être rangée non plus au nombre des facultés sensitives. En eftet, le mouvement d'un lieu dans un autre, comme nous Tavons indiqué, Tanimal Texécute pour atteindre la chose qu'il convoite, ou pour fuir l'objet qui lui est odieux (2) ; tandis que les facultés cognitives consistent dans Tappréhension des choses et ne se déplacent point pour les acquérir. Enfin, il existe deux faits qui prouvent manifestement que la faculté de mouvoir le corps ne peut être ramenée à l'appétit sensitif; les voici : i"" il n'est pas rare de voir exécuter au corps certains mouvements locaux dont Tappétit sensitif ne voudrait pas ; tout homme de bien sait en effet par expérience qu'il lui est arrivé plus d'une fois d'exécuter divers mouvements locaux dans un sens opposé aux désirs de l'appétit sensitif; 2° quelquefois l'acte par lequel l'appétit sensitif incline le corps à quelque mouvement local existe, et néanmoins ce mouvement ne peut s'exécuter.
425. Si donc, comme nous l'avons déniontré , il faut admettre une faculté organique, pour qu'il soit possible d'expliquer les mouvements locaux, elle est certainement une faculté spéciale ; par conséquent la faculté locomotrice a' été mise justement, et avec beaucoup de raison, par les scolastiques au nombre des facultés de Tàme.
426. Platon fait V objection suivante: L'âme, dit-il, meut son corps par ce qui la meut elle-même. Donc l'âme exécute ses mouvements par elle-même et par conséquent sans l'intermédiaire d'aucune faculté organique.
427. Réponse : Neg. ant. et oouseq. Saint Thomas, à l'exemple d'A" 'stote, réfute par plusieurs arguments l'opinion de Platon qui prétend que l'âme meut son corps parce qu'elle se meut elle-même. Nous n'en reproduirons qu'un seul. Si l'âme meut son corps par cela seul qu'elle se meut elle-même, le mouvement de l'âme et celui du corps ne sont qu'un seul et même mouvement ; par suite, le mouvement de l'âme appartient au même genre que le mouvement du corps , c'est-
(i) Cf. Alb. M., De Anim., lib. III, tract. 4, c. 2, et S. Thom., In lib . 111 De Aiiirn.. lect. XIV.
(2) Cf. Arist., De Anim., lib. III, c. 9, g 8.
540 DYNAMILOGIE
à-dire au genre de mouvement appelé mouvement local. Or ce genre de mouvement répugne à la nature de Tâme ; il répugne conséquemment que Tame meuve le corps par cela seul qu^elle se meut elle-même. « Une chose ne peut se mouvoir par ellemême dans un lieu qu'autant qu'elle peut être par elle-même dans le lieu (1). » Mais « il est ridicule d'attribuer à Tâme, ou à tout autre substance spirituelle, un lieu naturel (2);» car, de l'aveu de tous les philosophes, la propriété d'être par soi-, même dans un lieu, convient seulement au corps. Par conséquent le mouvement local répugne absolument à la nature de l'âme (3). C'est pourquoi le même saint Thomas observe que l'âme n'est pas dans le lieu par elle-même^ c'est-à-dire par son essence, mais qu'elle y est seulement pay^ accident^ c'est-à-dire par quelque chose à quoi son essence se rapporte, ou, en d'autres termes, en tant qu'elle s'unit au corps qui est dans un lieu ; d'où il conclut que l'âme se meut d'un lieu dans un autre, non pai^ elle-même^ radis par accident, C3.vcq.(\\i\ se meut d'un lieu dans un autre ne peut s'y mouvoir que de la manière dont il existe dans le lieu. Voici ses paroles ; « L'âme est dite dans un lieu par accident, en tant qu'elle fait partie d'un composé qui est par soi-même dans un Heu, c'est ainsi qu'elle se meut accidentellement dans le lieu (4). » Saint Thomas avait d'ailleurs emprunté cette doctrine à saint Augustin. « Absorbée par son commerce habituel avec les sens corporels, l'âme, dit l'évêque d'Hippone, croit se mouvoir ellemême d'un endroit dans un autre avec le corps, lorsqu'elle oblige celui-ci à changer de place (5). » Et un peu au-dessous: a Si l'àme passe d'un lieu corporel à un autre, ce n'est qu'avec le corps, ou bien elle ne se meut pas d'un mouvement local (6). )) D'où l'on voit que, bien loin de mouvoir son corps d'un lieu à un autre par cela seul qu'elle se meut elle-même,
•(I) In lib. II Sent., Dist. X, q. I, a. 3, sol. 4.
(2) I, q. Cil, a. 2 ad 2.
(3) S. Augustin avait déjà formulé cet argument de cette manière: « Qui ne reconnaîtra facilement qu'une chose qui ne possède pas l'étendue locale ne peut se mouvoir dans un lieu ? Mais tout ce qui possède l'étendue locale est un corps. Si donc l'on admet que l'âme n'est pas un corps, il faut admettre pareillement que l'àme ne peut se mouvoir d'un lieu dans un autre ; » De Gen. ad lut., lib. VIII, c. 22, n. 43. Cf. Qq. octoginta très, q. 8.
(4) In lib. III Sent., Dist, XV, q. II, a. i 50/. 2 ad 3.
(5) De Gen. ad litt.. lib. VIII, c. 21, n. 41.
(6) lib. XII, c. 12, n. Go.
rame au contraire est en quelque sorte transportée d'un lieu dans un autre avec le corps, par là même qu'elle imprime le mouvement à ce dernier.
428. Plusieurs philosophes modernes font cette objection : Le principe par lequel Tàme produit les mouvements locaux, n'est autre que la volonté elle-même, car c'est elle qui les commande. La faculté locomotrice est donc inutile.
429. Réponse: Neg. ant. Il est impossible, en effet, de ramener les mouvements locaux aux actions volontaires, car ces dernières se distinguent très-bien des mouvements locaux et appartiennent d'ailleurs à un genre différent d'opération. Elles s'en distinguent, car c'est autre chose de vouloir remuer son corps de place, et autre chose de le remuer réellement. En effet, si ces deux choses ne comprenaient qu'une seule opération, elles ne pourraient ni se séparer l'une de l'autre, ni s'énoncer Tune sans l'autre. Or on peut faire l'un et l'autre, et on le fait quelquefois. Ainsi, comme nous le disions naguère de l'appétit sensitif(i), il arrive parfois que nous voulons remuer notre corps et que notre corps ne remue pas, et chacun de nous peut dire, non-seulement ^e veux remuer mon coîys^maisje remue mon corps. Les mouvements locaux se distinguent par conséquent des opérations de la volonté. Une autre preuve, c'est que les mouvements locaux se rencontrent même chez les nouveaux nés qui n'ont pas encore l'usage de la volonté, et que d'autre part le mouvement local continue parfois, bien que l'acte de la volonté soit interrompu. Nous ajoutons qu'ils appartiennent à deux genres divers d'opérations, parce que les volitions sont des opérations inorganiques, tandis que les locomotions ne peuvent s'accomplir, ainsi que nous l'avons montré (2), sans un organe corporel (3).
ARTICLE DEUXIÈME
Où Von examine la manière dont la faculté locomotrice exerce ses opérations
43o. Quoique la faculté locomotrice soit distincte et des
(2) Pag. 538, 53, j.
(3) Consulter là-dessus Adolphe Garnier, Ouvr. cité, liv. II, c. 2, g 2, t. I, p. 56 et 57, etlib. III, c. i, g 1-4, ibid., p. 61, et suiv., et c. 2, g 2, p. 85.
542 DYNAMILOGIE
facultés cognitives, et des facultés appétitives (i), elle ne peut cependant s'exercer, que les actes de ces facultés ne Paient précédée. En etîet, le mouvement local avant pour but, ou de s'approcher de quelque chose, ou de s'en éloigner, il a toujours pour cause un acte de Tappétit, parce que les facultés appétitives ont elTectivement pour objet propre de poursuivre l'acquisition de quelque chose, ou de s'en éloigner. Or, comme l'appétit incline seulement vers ce qui a été reconnu bon, ou conforme à sa nature, et qu'il s'éloigne de ce que la perception lui représente comme mauvais, l'acte de la faculté locomotrice présuppose aussi un acte de la connaissance. Conséquemment tojte locomotion a son origine dans l'intellect, ou l'imagination et dans l'appétit, car l'animal connaît par l'imagination, et, s'il est raisonnable, par l'intellect aussi, ce qui est conforme à sa nature, et poursuit par l'appétit ce qu'il a reconnu lui convenir. Ainsi les scolatisques, après Aristote, ont enseigné que la faculté locomotrice avait besoin, pour s'exercer, du concours de trois principes, savoir de l'intellect, de l'imagination et de l'appétit, ou plutôt de deux seulement, car l'intellect, ou la fantaisie, sufnsent à provoquer l'acte de l'appétit (2).
43 1 . Mais, afin que l'on voie mieux comment ces principes concourent à la production des mouvements locaux, nous placerons ici quelques observations.
1° L'intellect et l'imagination ne meuvent point z»^;' euxmêmes et immédiatement la faculté locomotrice, ce n'est que médiatement et par l intermédiaire de lappétit. Car, la faculté locomotrice ayant pour objectif l'acquisition d'une chose désirée, l'appétit la détermine prochainement à l'acte, et l'intellect ou l'imagination s'y rapportent seulement parce que l'appétit ne peut s'exercer sans un acte préalable de la connaissance (3).
2° Sous le nom ào. fantaisie on veut désigner proprement
(1) Cf. pag. 538 et SSg.
(2) « Il est manifeste que dans les simples animaux, ce n'est, dit S. Thomas, ni l'intellect, ni la raison,qui sont principes de mouvemjnt.ce ne peut être que l'imagination. Dans l'homme au contraire c'est tour à tour la fantaisie et l'intellect; » In lib. III De Anim., lect. XV.
(3) « Lors-jue la fantaisie, dit le même S. Docteur, est principe de mouvement, c'est toujours avec l'appétit. Car elle ne concourt au mouvement qu'autant qu'elle représente l'appétible ; il en est de même de l'intellect; nlbid.
Yestimative ou la cogitative, parce que c'est par le moyen de cette dernière que sont appréhendés les objets singuliers appétibles,à Tacquisition desquels la faculté locomotrice se trouve déterminée. De même, sous le nom d' intellect ^'û faut entendre ici la liaison pratique et non la î^aisonthéot^ique -^ car^siV'mtellect, comme saint Thopas le fait observer, considère quelque chose spéciilativement Q.t non pratiquement ^ « il Pexamine à un point de vue général et pas du tout comme principe d'une œuvre particulière (i). » De plus, comme les mouvevements locaux concernent les choses singulières, la raison pratique ne peut être leur principe sans le secours de la cogitative ; car, ainsi que nous l'avons montré (2), le principe prochain qui détermine l'appétit à l'opération, c'est le jugement particulier qui résulte de l'application d'un principe universel de la raison pratique aux conditions concrètes et particulières d'un objet. « Les opérations et les mouvements, dit à ce sujet saint Thomas, résident dans les choses particulières ; il faut par conséquent, pour qu'un mouvement s'ensuive, que la conception générale soit appliquée aux choses singuUères (3). »
y Comme les mouvements locaux regardent les choses singulières, il en résulte aussi que l'appétit intellectif, ou la volonté, ne peut être leur principe qu'au moyen de l'appétit sensitif. « Il faut savoir, dit saint Thomas, que la puissance cognitive ne meut les autres que grâce à la puissance appétitive ; et de même que la raison générale n'est un principe de mouvement pour nous que moyennant la raison particulière, comme le dit Aristote [3 De An.)^ de même Tappétit intellectif, que nous appelons volonté, devient en nous principe de mouvement par l'intermédiaire de l'appétit sensitif ; c'est pourquoi le principe prochain du mouvement corporel réside en nous dans l'appétit sensitif (4). » Voici donc, suivant la remarque du même saint Docteur, comment s'accomplissent dans l'homme les mouvements locaux : « La puissance intellective agit sur les puissances sensitives, et les puissances
(1) Ibid., lect. XIV.
(2) Pag. 448.
(3) In lib. III de Anim., lect. XV. Cf. Qq dispp., q. un. DeAnim.^ a. g ad 6.
(4) I, q. XX, a. I ad I .
544 DYNAMILOGIE
sensitives, par leur empire, mettent en jeu les organes, lesquels exécutent ensuite le mouvement (i). «
4" L'intellect, ou la fantaisie, forment avec Tappétit, comme on le voit par ce qui précède, le principe qui pousse la force motrice à ses actes, mais ils ne constituent pas le principe même par lequel la puissance motrice les produit ; attendu que le mouvement local est commandé par Tintellect , ou rimagination, et par Tappétit, de la manière dont nous Pavons expliqué, mais il n'est pas accompli par eux. La puissance qui exécute ces mouvements c'est, dit saint Thomas, « cette force extérieure qui est répandue dans les muscles, les tendons et les nerfs de nos membres (2). » Effectivement « il y a, comme dit le même saint Docteur, une double force motrice; Tune, l'appétitive, qui commande le mouvement... et Tautre qui l'exécute, c'est celle-ci qui donne aux membres la souplesse nécessaire pour obéir à l'appétit : l'acte de cette dernière n'est donc pas de mouvoir, mais d'être mu (3). »
432. Cela confirme, en premier lieu, ce qui a été précédemment démontré (4), savoir que la faculté locomotrice se distingue des autres facultés. Car elle réside proprement dans cette force qui exécute les mouvements locaux, et non dans celle qui les commande, parce que « les actes sont dits produits par la puissance dont ils procèdent immédiatement (5). » Or la puissance qui exécute les mouvements locaux diffère des diverses puissances qui en sont le principe plus ou moins éloigné. La puissance locomotrice est donc une faculté spéciale qui se distingue des puissances cognitives et des puissances appétitives.
433. On voit, en second lieu, que les raisons pour lesquelles Hume, comme nous l'avons dit (6), refuse à l'âme la puissance
(I) I, q. XVIII, a. 3 c.
(■i.)Opusc. XLIII, c. 5.
(3) I, q. LXXV, a. 3 ad 3. Nous citerons encore ces quelques paroles du S. Docteur: « Cette force motrice se trouve non-seulement dans l'appétit qui commande les mouvements, mais encore dans les parties du corps pour les rendre aptes à obéir à l'appétit de l'âme motrice ; ce qui le prouve c'est que parfois les membres sont privés de leur disposition naturelle et n'obéissent point à l'appétit dans leurs mouvements ; » I, q. LXXVIII, a. i ad 4. Cf. Q q. dispp., (\, \xn. De Anim., a. i3 ad i3.
(4) Pag. 538, 539.
(5) In lib. II Sent., Dist. XXV, p. I, a. 3 sol.
(6) Pag. 335, not. i.
de mouvoir son corps n'ont aucune valeur. Cet auteur, se fondant sur les arguments de Malebranche, soutient avec opiniâtreté que nous nous trompons beaucoup, si nous croyons que notre âme produit réellement dans le corps les mouvements que nous paraissons produire en lui : soit parce que nous ignorons la manière dont les mouvements se font dans le corps ; soit parce que la raison pour laquelle rame meut certains organes du corps, et non tous, nous échappe; soit enfin parce que nous paraissons quelquefois posséder la puissance de mouvoir les organes de notre corps, tandis que nous n'avons pas, en réalité, ce pouvoir, comme on peut en juger par ceux qui sont atteints depuis peu de paralysie. Mais ces difficultés ne supportent pas Texamen. En effet, pour ce qui regarde la première, nous répondons que Pâme se bornant à prescrire les mouvements locaux, et ceux-ci étant exécutés par les organes du corps, elle doit connaître les mouvements qu'elle veut produire, mais il n'est pas indispensable qu'elle connaisse la manière dont les organes les exécutent. Quand à la seconde difficulté, voici notre réponse : la raison pour laquelle l'âme n'a pas la puissance de mouvoir également toutes les parties de son corps , c'est que la faculté motrice, comme dit saint Thomas, exécute les mouvements, en tant que « les membres suivent les prescriptions de l'appétit et de l'intellect, ou de la sensibilité (i); » par conséquent la force que Tâme possède de mouvoir les organes doit être diverse suivant leur diverse « aptitude pour obéir à l'appétit de l'âme motrice (2). » Enfin nous répondons à la troisième difficulté que, si parfois nous croyons pouvoir remuer nos membres sans en avoir réellement la puissance, c'est que nous ignorons le vice dont sont atteints les organes par lesquels les mouvements devraient être exécutés (3).
(i) Qq. dispp., q. un. De Anim., a. i3 ad i3.
(2) Cf. loc. cit., pag. 544.
(3) Nous reviendrons plus tard là-dessus. On peut voir, en attendant, notre ouvrage. I principali Sistemi délia Filosophia sul Criterio, vol. I, cap. i, g IX, p. 122 Seqq., Napoli i838.
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