‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 57 sur 99 · Quoique l'habitude soit autrement ordonnée, relative · texte numérisé non relu

Quoique l'habitude soit autrement ordonnée, relative

(i) în Ub. IV Sent., Dist. IV, q. I, a. i 50/. « On peut, dit-il ailleurs, considérer dans l'acte un double mouvement, l'un qui a rapport à l'habitude, comme faire bien ou mal une chose, l'autre qui a rapport à la puissance : ainsi l'action de connaître d'une façon immatérielle, convient à l'intellect à raison de la nature même de cette puissance; » Qq. dispp., De Ver., q. XXIV, a. 4 ad 4.

(3) !"• 2«, q. L, a. 2 ad 3. Cf. In Ub. I Sent., Dist III, q. IV, a. 2 solut.

(3) Qq. dipp.. De Virt., q. I, a. i c.

(4) ta 28e, q. XIX, a. 4 ad 3.

(5) Ibid., q. LIV, a. 3 c.

(6) Ibid., loc, cit.

HABITUDES DES PUISSANCES DE l'aME 649

ment aux actes des puissances, que les puissances elles-mêmes ; cependant, comme elle ajoute aux puissances une certaine inclination pour agir, elle seconde les actes des puissances, comme nous Pavons dit ( [), non-seulement en ce qu elle les détermine à agir bien ou mal, mais encore en ce qu'elle est cause que leurs actes s'exercent avec imiformité, facilité et délectation (2).

441. Pour bien comprendre la nature des effets dont nous venons de parler, il faut se rappeler que les habitudes, comme nous le prouverons bientôt, ne modifient proprement que les puissances rationnelles, lesquelles, on le sait, ne sont pas déterminées ad iinum. Et d'abord, l'habitude communique cà leurs opérations une certaine uniformité (3), elle est cause, en d'autres termes, qu'elles s'exercent constamment de la même manière ; car l'habitude, comme nous Pavons expliqué, est une qualité qui s'attache aux puissances d'une façon stable, et qui les incline à agir dans un sens plutôt que dans un autre. Par exemple, si la volonté a l'habitude de la vertu, elle choisit constamment ce qui est conforme à la règle des mœurs. Cest pour cela que l'habitude est appelée une seconde nature (4) ; car, de même que la nature opère uniformément, de même la puissance, qui était indifférente à opérer de telle ou de telle façon, se trouve déterminée par l'habitude à produire ses actes d'une manière semblable. Cependant, comme l'observe très-bien saint Thomas, cela doit s'entendre en ce sens que la puissance, grâce à l'habitude, incline à agir de la même manière, et non en ce sens qu'elle soit contrainte par l'habitude à ne pas agir différemment. « Il faut savoir, dit-il, que les habitudes n'imposent aucune contrainte, bien qu'elles inclinent la volonté (5). » Le saint Docteur en donne cette raison très-claire : « Toute forme doit être reçue dans sa subsistance suivant la manière d'être de celle-ci. Or la propriété d'une puissance rationnelle c'est qu'elle puisse agir en sens opposé et qu'elle soit maîtresse de ses actes ; conséquemment la puissance rationnelle

(i) Pag. 546, 547.

(2) Cf. S. Thom., Qq. dispp.. De Ver., q. XX, a. 2 c.; ibid., De Virtut., q I, a. 1 c. ; la 2«, q. XLIX, a. 4 c,

(3) Qq. dispp., De Virtut., loc. cit.

(4) I» 2*^, q. LXXVIII, a. 2 c. Cf. Arist., De Mem.,c. 2.

(5) In lib. m Sent., Dist. XXX, q. I, a. 5 ad 5.

550 DYNAMILOGIE

n'est point contrainte, par Thabitude contractée, d'agir de la même manière, mais elle conserve le pouvoir d'agir ou de n'agir pas (i). « Saint Augustin en avait déjà fait lui-même la remarque, voici ses paroles : « L'habitude est ce par quoi Ton agit quand il faut agir; mais, lorsqu'on n'agit pas, on en conserve le pouvoir, sans qu'il soit nécessaire de l'exercer (2).»

442. En second lieu, comme l'habitude consiste dans une certaine propension à agir, elle est cause que les opérations « se trouvent toujours prêtes et qu'elles s'exercent facilement (3) ; » car, tout le monde a pu le constater par expérience, on exécute facilement et avec promptitude les choses pour lesquelles l'esprit possède une certaine propension.

443. Enfin « l'habitude est cause que l'opération parfaite s'accomplit avec une certaine délectation (4). » Car, ainsi que nous l'avons observé, l'habitude étant une seconde nature, « elle rend l'opération, qui lui est propre, comme naturelle, et par conséquent agréable; la convenance est, en effet, une cause de délectation (5). «

ARTICLE DEUXIÈME

Des diverses habitudes

L'explication des principales espèces d'habitudes nous aidera à mieux connaître encore leur nature intime.

444. Sous le rapport de leur origine, nous les diviserons en habitudes naturelles et en habitudes acquises^ comme l'ont fait les scolastiques,à l'exemple d'Aristote et surtout des stoïciens (6). L'habitude naturelle « est celle qui nous est donnée dans la création (7). » Telle est l'habitude connue sous le nom à'' intelligence des principes^ habitude par laquelle l'intellect possède une certaine disposition à connaître les pre-

(i) Qq. dispp., De Virtut., q. et art. ciu., ad 1 1.

(2) De bono conjug., c. 21, n. 2 5.

(3) Qq. dispp., De Virt., loc. cit.

(4) Qq. dispp., De Virt., loc. cit.

(5) Qq. dispp., De Virt., loc. cit.

(6) Ces philosophes employaient deux expressions diverses pour exprimer ces deux divers genres d'habitudes, ils appelaient la première, ou l'habitude natureUe, „' i"|,r, et la seconde, ou Vhahhude acquise J rryjr^^. VoirStobéCjEc/phys.. p. 116 et 118, éd. Heren.. et Suidas aux mots ."Ik et «r-^jV.c.

(7) In lib. IIJ Sent., Dist. XXIII, q. III, a. 2 ad i .

HABITUDES DES PUISSANCES DE l'aME 55 1

miers principes. L'habitude ^quise est celle qui est « engendrée par la mutiplicité des actes (i). » Nous ne voulons pas omettre ce beau passage, où le saint Docteur explique si bien la nature des habitudes acquises : « Nous acquérons les vertus en accomplissant les actes de ces vertus, comme dans les arts mécaniques on devient habile à faire certains ouvrages, si Ton s'y exerce, après en avoir appris les règles; de même que l'exercice fait le bon ouvrier et conduit le musicien à la perfection de son art; de même, dans les choses morales, en opérant des œuvres de justice, de tempérance, ou de force, les hommes deviennent justes, tempérants, ou forts (2). «

445. D'où l'on voit que, d'une part, les actes précèdent l'habitude acquise, puisqu'elle est engendrée par eux, et que de l'autre ils sont produits par elle, puisque l'habitude se rapporte à l'acte. Or les actes qui donnent naissance à l'habitude acquise, ce sont les actes des habitudes naturelles : car aucune autre habitude n'est engendrée par les actes d'une habitude acquise, l'habitude acquise auparavant peut seulement prendre de nouvelles forces, « différemment les habitudes se multiplieraient à l'infini (3). »

446. Nous remarquerons encore que les habitudes naturelles ne le sont que relativement à leur débuts en d'autres termes, elles sont naturelles « non parce qu'elles viennent totalement de la nature, « comme « la santé vient totalement de la nature, lorsque le malade guérit de lui-même ; « mais, parce que « elles viennent en partie de la nature, et en partie d'un principe extérieur, » de même que « la guérison est en partie l'œuvre de la nature et en partie celle d'une cause extérieure, si elle a été obtenue avec le concours des remèdes (4) « Ainsi l'habitude appelée intelligence des principes est naturelle quant à son débuts parce que l'intellect est naturellement constitué de manière à connaître que le tout est plus grand que la partie, aussitôt après avoir compris ce qu'est un tout et ce qu'est une partie. Mais son exercice n'est pas natu-

(i) ia2«, q. LI, a. 2 c. S. Augustin dissertant de cette espèce d'habitude dit: « L'habitude de l'âme c'est la perception d'une science, fortifiée et raffermie par la pratique; » Qq. octoginta très, q. -j'i, n. i.

^2) In lib. II Ethicce, lect. I.

(3) Qq. dispp., De Ver., q. I, a. lo ad 19.

(4) I» 2», q. Ll, a. 4 c.

552 DYNAMILOGIE

rel, parce que « elle a besoin que la connaissance soit déterminée par la sensation (i). » L'intellect ne peut, en effet, juger que le tout est plus grand que sa partie, si déjà il ne connaît ce qu'est le tout et ce qu'est la partie, et il ne peut connaître cela qu'au moyen des espèces intelligibles qu'il s'est formées en les tirant des fantômes.

447. Une habitude peut encore être appelée na tiu'el le da.ns un autre sens, savoir pour signifier qu'elle n'excède pas la vertu de la faculté, et la manière d'opérer qui lui est naturelle. Si l'habitude est naturelle de cette façon, elle appartient à la même espèce que l'habitude acquise, et se distingue d'une autre espèce d'habitude quia reçu le nom d'habitude infuse.

448. L'habitude infuse est celle qui surpasse entièrement les facultés de la nature humaine, comme la Foi, l'Espérance et la Charité, ou qui, bien qu'elle puisse s'acquérir en quelque manière par les forces humaines, a été reçue cependant par l'action immédiate de Dieu, en dehors de tout principe naturel. C'est ainsi que Dieu, par exemple, « donna aux Apôtres la connaissance des Écritures et de tous les idiomes ; connaissance que l'on peut acquérir par l'étude et par le commerce des autres hommes, quoique moins parfaitement (2). »

449. Considérées par rapport aux puissances qu'elles modifient, les habitudes se divisent en intellectuelles et en habitudes morales^ suivant qu'elles appartiennent à l'intellect comme la science., où à la volonté comme la tempérance.

460. Pour bien faire comprendre la raison de cette dernière division, il nous faut démontrer tout d'abord que l'intellect et la volonté sont les seules d'entre les facultés qui aient besoin d'habitudes. En effet, « toute puissance, dit saint Thomas, qui peut être diversement ordonnée par rapport à ses opérations exige une habitude qui la dispose convenablement à son acte (3). » Car, si ces puissances, ainsi que l'observe le même saint Docteur, « n'inclinaient pas d'une certaine manière vers une opération unique, au moyen de l'habitude, il faudrait sans cesse, et à chaque opération, en faire une étude nouvelle, comme on le voit par l'exemple de celui qui veut apprendre,

(i) In lib. III Sent., Dist. XXIII, q. III, a. 2 ad i.

(2) la 2", q. LI, a. 4 c.

HABITUDES DES PUISSANCES DE l'amE 553

avant d'avoir acquis Phabitude de la science, ou qui veut accomplir des actes d'une vertu, sans en avoir encore l'habitude (i). « C'est pour cela que ces puissances, comme nous l'avons dit (2), n'ayant pas, à raison de leur propre nature, une disposition naturelle pour telle opération déterminée ou complète^ ne deviennent réellement complètes qu'avec le secours de l'habitude. « Les habitudes, dit le même saint Thomas, sont nécessaires pour que les puissances, qui par nature ne sont point déterminées à l'acte parfait, reçoivent par elles leur détermination (3). « Or les puissances diversement 07-données pour agir^ ce sont les puissances rationnelle seules, c'est-à-dire l'intellect et la volonté. Par conséquent les habitudes s'attachent seulement à ces dernières puissances (4) ; quant aux autres, qui d'elles-mêmes sont déterminées dans leurs opérations, elles n'ont aucun besoin d'habitude (5). On peut conclure de cette argumentation que l'habitude convient à l'intellect possible, mais ne peut convenir à l'intellect agent; car l'intellect agent n'a nul besoin des habitudes, puisqu'il possède une opération déterminée, qui consiste à donner aux choses rintelligibilité actuelle, de même que l'action de la lumière consiste à rendre les corps actuellement visibles. Il en est de même de la volonté, elle est naturellement déterminée relativement à la fin dernière, ou à son objet adéquat (6).

(i) Qq. dispp., De Virtut., q. I, a. i c.

(2) Pag. 547, 548.

(3) In m. III Sent., Dist. XXHI, q. III, a. 2 sol.

(4) I* 2"°, q. L, a. 4 et 5.

lb)Inlib. III Sent., U)st. XXIII, q.I, a. i 50/. Cela doit s'entendre des facultés sensitives, si on les considère seulement en tant qu'elles opèrent sous la seule impulsion de la nature; car, si on les envisage en tant qu'elles peuvent opérer sous l'empire delà raison, elles peuvent s'appliquer à divers objets et deviennent ainsi capables d'habitudes qui les disposent bien ou mal relativement à quelque chose {ci\ i» 2», q. L, a. 3 c). La même observation s'applique aux opérations corporelles. En effet, si ces opérations sont telles qu'elles résultent d'une qualité naturelle du corps, elles ne sont susceptibles d'aucune habitude, parce qu'elles sont complètement déterminées à l'unité d'objet. Si au contraire elles partent de l'âme qui meut le corps, elles appaniennent principalement^ à l'âme, et au corps d'une manière secondaire seulement; d'oia S. Thomas tire cette conclusion : «C'est dans l'âme principalement que se trouvent les dispositions qui conviennent à de telles opérations ; mais elles peuvent être secondairement dans le corps, en tant que le corps est rendu dispos et habile à obéir promptement aux opérations de l'âme; » Ibid., a. i c.

(6) Cf. S. Thom., In lib. III Sent., Dist. XXIII, q. I, a. i sol., et Qq. dispp., De Ver., q. XX, a. 2 ad 5.

554 DYNAMILOGIE

ARTICLE TROISIÈME

Origine^ développement^ affaiblissement et destruction des habitudes

45 1. Puisque les habitudes naturelles, comme nous Tavons dit (i), sont ainsi appelées à raison de leur principe initial^ c'est-à-dire à raison de quelque principe naturel, il est clair que leur origine nous sera connue alors seulement que leur principe initial aura été expliqué. Or ce principe, d'après saint Thomas, est constitué par les éléments essentiels de Tespèce, ou de la nature humaine, ou bien il a son fondement dans les conditions de Tindividu. On dit, dans le premier cas, que rhabitude est naturelle suivant la 7iature de Vespèce^ et dans le second, qu'elle est naturelle suivant la nature de l'individu.

452. Dans les habitudes qui conviennent à Pintelligence, le principe initial naturel peut avoir cette double origine ; elles peuvent être naturelles par conséquent et suivant la ' nature de r espèce^ et suivant la nature de Vindividu. Par exemple, rhabitude appelée intelligence des principes est naturelle suivant la nature de l'espèce^ parce que Tinclination qui nous porte à connaître les principes vient de la nature même de l'âme. Mais l'habitude qui fait que tel homme est mieux disposé que d'autres pour ce qui regarde les choses de l'intelligence, elle est naturelle suivant la nature de ri?idividu, parce qu'elle tire son origine des principes individualisants, c'est-à-dire de la disposition des sens dont nous avons be-. soin dans l'exercice de l'intellect. Quant aux habitudes qui appartiennent aux puissances appétitives, leur principe initial naturel dérive seulement des conditions individuelles ; conséquemment les habitudes qui modifient ces puissances sont naturelles suivant la nature de Vindividu ; ainsi « il y a des personnes qui, par la complexion particulière de leur corps, ont une disposition prononcée pour la continence, pour la douceur, ou toute autre vertu. » Mais leur principe initial ne peut prendre son origine dans la nature de l'âme, ou de la puissance ; car l'habitude consiste dans une certaine inclination de la puissance pour les objets qui lui sont propres.

(i) Cf. pag. 55i, 552.

HABITUDES DES PUISSANCES DE l'aME 555

tandis que 1 inclination pour l'objet propre constitue la faculté appétitive elle-même et ne constitue par Thabitude. Par conséquent Thabitude des puissances appétitives n'est pas naturelle suivant la nature de l'espèce (i).

453. En voilà assez sur Torigine des habitudes naturelles. Pour ce qui regarde les habitudes acquises, elles sont produites, non par les actes considérés en soi, mais par les actes considérés dans le principe supérieur dont ils émanent. Pour bien comprendre cette assertion, il faut se rappeler qu'il y a une certaine gradation entre les puissances, « de telle sorte que Tune dépend de Pautre (2), » c'est-à-dire que Tune est mue par l'autre. Par exemple « les actes de la vertu appétitive viennent de la puissance appétitive, en ce quelle est mue par la puissance appréhensive qui représente l'objet (3). » Bien plus, dans la même puissance, un acte peut être le principe moteur d'un autre ; ainsi l'intellect puise dans la connaissance des premiers principes la force de raisonner sur les conclusions (4). Le principe moteur est appelé ordinairement principe supérieur^ ou principe actif. Mais, comme ce qui est mu par une autre chose en reçoit une certaine disposition^ il est évident que la puissance acquiert une certaine disposition à l'acte, par là même qu'elle reçoit l'impulsion d'un principe supérieur. Or, plus les actes se multipHent, plus cette disposition devient stable ; c'est même cette stabilité dans la disposition qui constitue l'habitude. Par conséquent les habitudes s'acquièrent par la fréquente répétition des actes,en tant qu'ils sont mus par quelque principe supérieur. « L'habitude, dit notre saint Docteur, s'acquiert par l'opération, opération qui dépend de l'opérateur, comme toute chose inférieure dépend de celle qui lui est supérieure (5), » Par exemple, « les habitudes des vertus morales se forment dans les puissances appétitives sous l'influence de la raison; et les habitudes des sciences sont produites dans l'intellect en vertu de l'action que les premiers principes exercent sur lui (6). »

Page 1