Enfin la nature même de l'habitude infuse indique
(i) la 2», q. LI, a. I c.
(2) In lib. III Sent., Di$t. XXXUI, q. I, a. 2, sol. 2 ad 2.
(3) la 2», q. LI, a. 2 c.
(4) la 2«, q, et a. citt.
(5) In lib. III Sent., loc. cit.
(6) I» 2», q. LI, a, 2 c.
556 DYNAMILOGIE
suffisamment que son origine doit être rapportée à Faction immédiate de Dieu. Et cela est vrai, non-seulement s'il s'agit des habitudes infuses qui surpassent la faculté de la nature humaine, mais encore pour les habitudes qui pourraient naturellement s'acquérir, jusqu'à un certain point, par la répétition des actes. Saint Thomas en donne cette raison: « De même que Dieu, pour montrer sa puissance, donne quelquefois la santé sans le concours des causes naturelles, bien que la nature pût suffire, de même pour montrer sa vertu répand-il quelquefois dans l'homme par infusion certaines habitudes qui pourraient être produites par la vertu de la nature (i). »
455. Mais, comme l'expérience prouve que les habitudes se développent, ou s'affaiblissent, ou même disparaissent tout à fait, nous devons dire un mot de chacune de ces modifications. L'accroissement ou l'affaibUssement des habitudes n'indique rien autre que leur plus ou moins grande perfection ; car, comme le dit très-bien saint Augustin, « dans les choses qui ne se mesurent point à leur masse, une chose est plus grande qu'une autre, si elle est meilleure (2). » Cette remarque faite, nous disons que les habitudes intellectuelles peuvent croître, ou diminuer, soit du côté des objets qu'elles concernent, soit du côté du sujet qu'elles modifient. Ainsi une science est plus ou moins grande suivant qu'elle embrasse plus ou moins de choses, et « une science ou une santé égale est mieux accueillie dans tel individu que dans tel autre, à raison de l'aptitude diverse qu'ils tiennent, soit de la nature soit de l'exercice (3). « Pour ce qui est des habitudes morales, elles sont susceptibles d'augmentation, ou de diminution, du côté du sujet, mais non du côté des objets. Nous disons du côté du sujet; car, « pour atteindre le milieu vertueux, qui n'est autre que la conformité avec la droite raison, celui-ci peut être mieux disposé que celui-là , soit à cause d'une disposition plus prononcée de la nature, soit à cause d'une plus grande perspicacité du jugement, soit à raison d'une mesure de grâce plus abondante (4). » Nous avons ajouté, mais non du côté
(1) Ibid., a. 4 c. Cf. Qq. dispp.. De Virtut., q. I, a. 10.
(2) De Trin., lib. IV, c. 8, n, 9.
(3) la 2«, q. LU, a. i c.
{^)Ibid., q. LXVI, a. i c.
HABITUDES DES PUISSANCES DE l'aME 557
des objets; car « quiconque possède une vertu, la tempérance par exemple, la possède pour toutes les choses auxquelles cette vertu s'étend, ce qui n'a pas lieu s'il s'agit d'une science ou d'un art : il ne suffit pas, en effet, d'être grammairien pour savoir toutes les choses qui se rapportent à la grammaire (i). »
456. Nous ferons encore une remarque, c'est que l'augmentation qui se produit dans l'habitude, à raison des objets, s'tfÏQCtuQpaj' addition-^ ainsi l'habitude de la science géométrique est d'autant plus grande chez un géomètre qu'il connaît un plus grand nombre de conclusions de cette science (2) ; mais l'augmentation qui résulte de la plus grande participation du sujet porte au contraire sit?^ Vintensité ; ainsi l'habitude de la science sera plus grande, sous ce rapport, chez tel individu que chez tel autre, parce que « Tun apporte plus de facilité et de clairvoyance que Tautre dans l'étude des mêmes conclusions (3). »
457 . Quant à la destruction des habitudes, il faut distinguer la à^svcucûon par accident ^ qui a sa cause dans la corruption du sujet auquel appartient certaine qualité, de la destruction par* soi qui se produit dans une forme, lorsque cette forme éprouve de soi-même, ou du côté de sa cause, quelque contrariété. Or, comme les habitudes se rapportent proprement aux puissances rationnelles qui sont incorruptibles, il est évident que les habitudes ne peuvent pas être détruites par accident^ c'est-à-dire du côté du sujet auquel elles sont inhérentes. D'autre part, comme elles se rapportent aussi d'une certaine manière, ainsi que nous l'avons dit (4), aux facultés sensitives, qui sont sujettes à s'altérer, on peut dire avec juste raison que les habitudes sont susceptibles de se corrompre paraccident. Par exemple, il peut arriver qu'une science s'efface dans notre esprit par l'altération des organes du corps qui lui sont indispensables dans ses opérations (5). S'il s'agit de lades- VcMcùon par- soi, il est certainqueles habitudes qui n'admettent en elles-mêmes rien de contraire sont aussi /«ar soi indestructibles. « Telles sont les habitudes des premiers principes, tant
(i) Ibid., q. et art. citt.
(2) la 2», q. LU, a. 2 c.
(3) i» 2œ, q. et art. citt.
(4) Pag. 553, note 5.
f^) lu 2«, q. LUI, a. I c.
558 DYNAMILOGIE
spéculatifs que pratiques, lesquel ne peuvent se corrompre ni par oubli, ni par déception (i). «Au contraire, il ne répugne nullement que les habitudes qui sont susceptibles d^une disposition opposées ne se corrompent /?ar soi-même. Ainsi « les faux raisonnements peuvent corrompre les habitudes de la vraie opinion, ou même de la science ; ce qui fait dire à Aristote que la déception est la corruption de la science (2). «
458. Or il est visible que les habitudes sont affaiblies par la cause même qui les détruit, car « l'affaiblissement de l'habitude est un acheminement à sa destruction, de même que la cause qui les engendre est Tun des fondements de leur développement (3).
459. L'habitude peut être détruite par l'interruption des opérations appartenant à un certain genre, non toutefois d'une manière directe^ parce que l'habitude ne dépend nullement des actes pour sa conservation, mais indir^ectement Tp^^T la production d'actes contraires. En effet les habitudes, comme nous l'avons dit, peuvent être détruites par un principe actif opposé : si donc les principes contraires aux habitudes grandissent peu à peu et si nous ne leur résistons point du tout, ou^ seulement dans des cas très-rares, par des actes procédant de ces habitudes, les habitudes s'affaiblissent, ou même disparaissent tout à fait. « L'interruption des actes amène l'altération complète ou l'affaiblissement des habitudes, en ce qu'elle fait disparaître les actes qui opposaient une barrière aux causes destructives, ou débilitantes de l'habitude. » Par exemple, « lorsqu'on n'emploie pas l'habitude de la vertu pour modérer les passions, ou les opérations propres, il arrive nécessairement que bien des passions et des opérations, dépassant la juste mesure que réclame la vertu, surgissent sous l'impulsion de l'appétit sensitif, ou d'autres causes qui agissent du dehors ; c'est ainsi que la vertu disparaît ou s'affaiblit avec la cessasion des actes vertueux (4). »
(i) I» 2», q. LUI, a. I c.
(2) Ibid., q. et a, citt.
(3) Ibid., q. cit., a. 2 c.
(4) Ibid., q. cit., a. 3 c.
HABITUDES DES PUISSANCES DE l'aME 550
ARTICLE QUATRIÈME
Réfutation de certaines opinions des philosophes modernes sur les habitudes des puissances de l'âme
460. L'exposition de la vraie doctrine sur les habitudes des puissances de 1 ame nous facilitera la réfutation des erreurs que l'on rencontre ça et là dans les ouvrages des philosophes modernes.
i" Ils soutiennent presque tous, à l'exemple de Genovese(i) et de Storchenau (2), que les habitudes ne se distinguent pas des facultés modifiées par elles, et qu'elles consistent uniquement dans une certaine facilité d'agir qui appartient aux puissances ; en outre ils enseignent qu'aucune habitude n'appartient naturellement aux facultés et qu'elles se contractent toutes sans exception par des actes répétés. C'est pourquoi, ils définissent l'habitude : une certaine facilité à produire une action^ obtenue par l'exercice, ou la fréquente répétition de cette même action. Reid enseigne que toutes nos habitudes sont acquises; mais il appelle instincts, si nous ne nous trompons, les habitudes que nous avons qualifiées de naturelles, car il dit: a Tinstinct et l'habitude diffèrent, non par nature, mais à raison de leur origine, puisque l'instinct est naturel et que l'habitude au contraire est acquise (3). » D'un autre côté Ravaisson, qui admet aussi que toutes les habitudes sont acquises, prétend que l'habitude et l'instinct diffèrent entre eux en degrés seulement, parce que « l'instinct n'est autre chose, dit-il, qu'une habitude plus dégagée de toute réflexion, plus irrésistible, et plus infaillible que l'habitude (4). » Avec Genovese et les autres auteurs que nous avons cités, Garnier (5), Frank ((3) et la plupart des philosophes modernes, ne reconnaissent que des habitudes acquises.
(i) Metaph., Pars altéra, prop. XLVIII, t. 2, page 280, Neapoli ijô6. (i) Storchenau, Inst. Met., Psych., p. 1, sect. i, membr. ii, c. 4, g 79-8 1, pag. 81 et 82, Venetiis 1794,
(3) Essais sur les facultés humaines. Facultés actives, Ess. III, part, i, c. 3, Œuvr., édit. cit , t. \T, pag. 24 et 2 5.
(4) De l'habitude, pag. 3i, Paris 18J8.
(5) Traités desfacult. etc., liv. III, c. I, g 4, t. I, pag. 74, et liv. V, c. 2, g 2 et 4, t. cit., pag. 353 et 357-359, éd. cit.
(6) Dict.phil., art. Habitude, t. III, pag. i et suiv., Paris 1847.
560 DYNAMILOGIE
2" Tous ces philosophes, Maine de Biran à leur tête (i), s'accordent à dire que les habitudes conviennent, non-seulement à rintellect et à la volonté, mais encore aux autres facultés de Tâme, au corps lui-même et à toutes les natures organiques, comme on les appelle, c'est-à-dire qui jouissent de la vie (2).
3° Genovese et Dugald-Stewart se sont efforcés, l'un de ramener à la mémoire toutes les habitudes (3), et l'autre de les expliquer par l'association des idées (4.); Reid veut que les habitudes ne soient que des pi'incipes mécaniques, parce que, « dans leurs opérations, elles ne dépendent, dit-il, ni de notre volonté, ni de notre intention, ni de notre pensée (5). »
461. Mais ce sont là tout autant d'erreurs. 1° Les habitudes se distinguent réellement de la puissance qu'elles modifient. En effet, ainsi que nous l'avons dit ci-devant, et comme saint Thomas l'observe contre quelques anciens, qui faisaient consister l'habitude dans l'habileté même de la puissance relativement à son acte^ l'habitude « survient à la puissance comme la perfection à ce qui est perfectible (6). » Or la perfection se distingue réellement de l'objet perfectible qu'il modifie. Il y a par conséquent une distinction véritable entre l'habitude et la puissance modifiée par elle. « --L'habitude, selon saint Augustin, se dit de certaines choses qu'il nous arrive de posséder accidentellement (7)». Ce qui confirme cette doctrine, c'est que l'effet, comme nous l'avons dit, se rapporte à la puissance considérée en soi, autrement qu'à la puissance prise avec l'habitude; d'autre part, si l'habitude ne se distinguait pas de la puissance, l'habitude surnaturelle, qui appartient à un ordre plus élevé que la puissance, deviendrait inexplicable. Quant à la facilité ou à l'aptitude pour agir, elle ne constitue pas l'habitude, elle en est seulement un effet ou une propriété ; car l'habitude est une certaine qualité inhérente à la puissance, et de laquelle cette aptitude provient.
(i) hxflitence de l'!.abitiide sur la pensée, Paris 1802.
{2)Ll. citt., et pour ce qui regarde Reid, vol. IV, pag. i83-i83. Consulter surtout Ravaisson, Ouvr. cit., pag. 8 et suiv. et Franck, art. cit., pag 2-8. (i) Op. cit., prop. LU, pag. 211.
(4) Eléments de la phil, etc., c. 2, t. I, pag. 84 et suiv., édit. cit.
(5) Facultés actives, loc. cit.
(6) In lib. II Sent., Dist. XXIV, q. I, a. i sol.
(7) Qi?" octoginta très, q. i3, n. i.
HABITUDES DES PUISSANCES DE l'aME 56i
•2° Quoique l'exercice dune habitude quelconque dépende d'un principe extérieur; on ne peut cependant révoquer en doute qu'il n'y ait des habitudes naturelles, dans le sens que nous avons expliqué, et que ces habitudes ne se distinguent des habitudes acquises. Par exemple, l'habitude qui dispose naturellement l'intellect à la connaissance des premiers principes se distingue si manifestement de Thabitude acquise de la science, qu'il n'est au pouvoir d'aucun homme sensé de le méconnaître. Bien plus, les habitudes acquises ne peuvent s'expliquer sans les habitudes naturelles, comme on le voit d'après ce que nous avons dit. Ainsi, pour nous servir du même exemple : « Toute science acquise (l'observation est de saint Thomas) repose sur la connaissance des premiers principes qui sont naturellement connus, comme sur autant de principes actifs qui peuvent conduire aux conclusions de la science (i). »
.3° Il est absurde soit d'admettre dans Thomme, outre les habitudes acquises, un certain nombre d'instincts, parce que l'instinct, comme l'observe saint Thomas (2), convient proprement à la nature sensitive, et l'habitude à la nature raisonnable ; soit de ne distinguer Tinstinct de Thabitude que par les degrés seulement ; car, lïnstinct étant particulier à la nature sensible ; et l'habitude aux facultés intellectuelles, ils doivent se distinguer spécifiquement l'un de Tautre, de même que la nature sensible et la nature raisonnable.
4° Non-seulement les habitudes ne conviennent pas à toutes les natures vivantes, ou organisées, mais elles n'appartiennent pas même à toutes les facultés de l'âme, puisqu'elles ne modifient, nous l'avons montré ci-dessus (3), que l'intellect et la volonté, ou, comme nous les appelons, les facultés rationnelles. Nous accordons seulement à nos adversaires que les habitudes peuvent être attribuées à notre corps d'une manière secondaire ; elles consistent alors dans une certaine disposition par laquelle le corps s'accommode àràme,comme une matière
{i)In lib. 1 Sent., Dist. XVII, q. I, a. 3 sol.
(2) « Les animaux sont excités à faire quelque chose, ou par l'impulsion de leur propre nature, ou par une impulsion étrangère ; par exemple, iorsqu'i-ls accomplissent quelque acte pour se précautionner contre l'avenir qui dépend des changements du ciel, comme s'ils étaient intîuencés par lui ; » In lib. III Sent., Dist. XXVI, q. I, a. i ad 4.
(3) Cf. pag. 552, 553.
302 DYNAMILOGIE
à sa forme. « Ainsi la santé, la beauté et autres qualités semblables sont regardées comme des dispositions habituelles, bien qu'elles n'aient pas complètement la nature des habitudes, parce que leurs causes changent avec trop de facilité (i). « Ces sortes d'habitudes, d'après saint Augustin , devraient être appelées des manières cfeire plutôt que des habitudes. Voici les paroles du saint Docteur: « Le mot habitude se dit en plusieurs sens, ou pour signifier une habitude de Tâme..., ou pour désigner une habitude du corps; en parlant des corps, nous disons que Tun est mieux portant qu'un autre, qu'il est plus fort, mais on donne ordinairement à ces qualités le nom d'états, ou de mmiières d'êtres (2). «
462. 5° A proprement parler, la mémoire n'est pas susceptible d'habitudes, elle mérite plutôt elle-même le nom d'habitude de l'intellect; il est par conséquent impossible de ramener toutes les habitudes à la mémoire. Et d'abord on ne peut les rapporter à la mémoire sensitive, car les puissances sensitives, nous venons de le voir, sont à vrai dire incapables d'habitudes. S'il s'agit de la mémoire intellective, il n'est pas moins certain qu'aucune habitude n'est capable de la modifier. Saint Thomas en donne cette preuve: « L'habitude, dit-il, est le principe élicite de l'opération. Par conséquent, comme la mémoire n'a point par elle-même d'acte qui soit simplement une opération, aucune habitude ne peut lui correspondre ; mais la connaissance, la mémoire et l'intelligence sont ramenées par la même habitude à une seule opération (3). » Les habitudes ne peuvent pas davantage être formées par Fassociation des idées : soit parce que l'association des idées réclame une habitude, bien loin de les former, soit parce que les habitudes conviennent également à la volonté qui n'a rien de commun avec l'association des idées (4). Mais ce qui est encore plus absurde, c'est de prétendre que les habitudes sont àts principes mécaniques ^c'Q.st-k-àivQ. des principes à la fois indépendants de l'intellect et de la volonté. Car, les habitudes n'appartenant en propre qu'à l'intellect et à la volonté, il
(1) la 2œ, q. L, a. I c.
(2) 0.^. octoginta très, q. 73, n. i.
(3) In lib. I Seit., Dist. IH. q. V, a. unie, ad b.
(4.) Voir Franck, Dictionn phil , art. cit., t. cit.. pag. 8 et 9.
DE l'origine des IDEES EN GENERAL 563
est impossible qu'elles constituent des principes indépendants de ces facultés dans leurs opérations. Ajoutez à cela que, si l'on admettait Topinion de Rcid, il faudrait admettre également que Tesprit est dans Timpossibilité de se dépouiller de ses habitudes, attendu que les principes mécaniques sont soumis aux lois de la nécessité. Or ce caractère répugne à la notion d'habitude, comme on le démontre en Morale.