‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 69 sur 99 · GOMMENT L'INTELLECT CONNAIT LES DIVERS GENRES DE CHOSES · texte numérisé non relu

GOMMENT L'INTELLECT CONNAIT LES DIVERS GENRES DE CHOSES

617. La solution de la question de l'origine des idées, ou du mode d'après lequel notre intellect arrive à la première connaissance des choses, nous facilitera Tétude des moyens spéciaux qui peuvent nous aider à connaître les divers genres d'êtres. Saint Bonaventure a renfermé, dans ces quelques mots,toutes les choses qui peuvent devenir l'objet delà connaissance humaine : « Parsaraison, dit-il, lame est rendue capable de connaître ce qui est au-dessous d'elle, ce qui est audessus, ce qui est en elle, et ce qui est semblable à elle. Elle connaît Dieu au-dessus d'elle, elle se connaît elle-même, elle connaît Tange qui lui est semblable, elle connaît au-dessous d'elle tout cequi s'étend sous le ciel » (2). Nous laisserons de côté, pour le moment, ce qui concerne la connaissance de Dieu ; parce que nous avons déjà indiqué, dans l'article quatre du septième chapitre, comment notre esprit s'élève à la connaissance de Dieu : d'ailleurs nous traiterons longuement cette question dans la Théoloffie naturelle. Nous nous proposons seulement d'expliquer ici comment Tâme connaît les choses qui sont

(i) I, q. LXXXV, a. 2 ad 2.

{2)Centiloq., part. 3, {J 23.

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au-dessous d'elle, ouïe monde matériel, comment elle se connaît elle-même, ainsi que les substances spirituelles.

ARTICLE PREMIER

Comment Vintellect connaît les choses matérielles

618. Quoique les sens ne puissent s'élever à la connaissance des choses intelligibles, Tintellect a la puissance d'appréhender les choses sensibles d'une connaissance immatérielle^ universelle et nécessaii^e^ au moyen des espèces immatérielles et intelligibles il) qui représentent leur essence (2); bien plus les choses matérielles ainsi considérées forment l'objet proportionnée l'intellect humain (3). Saint Thomas en donne la raison : c'est que « la vertu inférieure, dit-il, ne s'étend pas aux choses qui relèvent d'une vertu supérieure; mais la vertu supérieure opère d'une façon plus excellente tout ce qui appartient à la puissance inférieure » (4). Il n'est pas nécessaire que nous nous arrêtions de nouveau à expliquer une doctrine que nous avons déjà exposée plusieurs fois dans ces Éléments. Il nous faut examiner présentement si l'intellect est capable d'appréhender les choses matérielles en tant qu'elles sont singuHères.

619. Les doctrines que nous avons soutenues jusqu'ici ne nous permettent pas d'en douter, nous ne pouvons point connaître directement les choses matérielles dans leur existence singulière. En effet, comme dans les choses matérielles le principe de leur singularité, ainsi que nous le montrerons en son lieu, réside dans la matière individuelle, si l'intellect connaissait directement les choses matérielles, en tant qu'elles constituent des choses singulières, il ne les connaîtrait pas au mo3'^en de l'espèce intelligible qu'il dégage par abstraction de la matière individuelle. Orl'intellect, nous l'avons montré ailleurs, ne peut connaître directement les choses matérielles que par abstraction delà matière, c'est-à-dire au moyen d'espèces représentatives, qui ne sont pas la représentation des

(i) Cf. s. Thom., I, q. LXXXIV, a. i c, ctad i.

(2) Cf. S. Aug., De Civ. Dei, lib. XXII, c. 29.

(3) Cf. pag. 358.

(4)Op. cit., q, LXXXIV, a. i ad 2.

principes matériels (i). Par conséquent Tintellect ne peut connaître directement les choses matérielles en tant qu'elles constituent les choses singulières. « Les formes, dit saint Thomas, nous deviennent connues par abstraction de la matière. C'est pourquoi l'intellect a pour objet les universaux et non les choses singulières, parce que la matière est le principe qui individualise (2). «

620. Cependant l'intellect a le pouvoir indirect de connaître les choses matérielles, en tant qu'elles sont singulières, grâce au pouvoir qu'il a de réfléchir sur ses propres actes ; d'où il résulte, comme nous l'avons dit ailleurs (3), qu'il peut former des syllogismes dont les conclusions sont singulières. En effet, l'intellect appréhende son objet propre, ou Tuniversel, au moyen de l'espèce intelligible, et il forme cette espèce en dépouillant l'essence des choses matérielles des conditions de la matière qui la recouvrent dans le fantôme et qui l'individualisent. Or, à raison de la puissance qu'il possède de réfléchir sur ses propres actes, l'intellect peut connaître la manière dont il parvient à la connaissance de son objet propre. Par conséquent l'intellect, en connaissant par réflexion la manière dont il arrive à la connaissance de son objet propre, perçoit en même temps et l'espèce intelligible qui est le principe de la connaissance de cet objet, et le fantôme dont il abstrait l'espèce intelligible (4). C'est donc en appliquant l'espèce intelligible au fantôme que l'intellect connaît l'essence en tant qu'elle est individuelle. « Les choses singulières, dit saint Thomas à ce sujet, ne nous sont connues qu'en vertu d'une certaine réflexion que l'intellect fait sur l'imagination et les sens, en ce qu'il applique à la forme singulière conservée dans l'imagination l'espèce universelle qu'il a retirée des choses singulières au moyen de l'abstraction (5). »

(i) Cf. pag. 359 et suiv.

(2) Contr. Gent., lib. i, c. 44. « La matière individuelle, dit-il encore, est, dans les choses matérielles, le principe de leur singularité; or notre esprit, nous l'avons dit plus haut, arrive à connaître, au moyen de l'espèce intelligible qu'il abstrait de la matière individuelle. Or le caractère de cette abstraction c'est l'universalité. Notre intellect ne connaît donc directement que les universaux; » I, q. LXXXVl, a. i c. Cf. Q q. dispp., De Ver., q. X, a. 5 c.

(3) Pag. 448.

(4) Cf. S. Thom., II. citt.

(5) In lib. II Sent., Dist. III, q. III, a. 3 ad i . S. Augustin a indiqué assez clairement, selon nous, que la puissance intellective de l'esprit humain s'étendait

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62 1 . Or il est manifeste que, lorsqu'elle descend de la connaissance de Tobjet universel à la connaissance des objets singuliers dont les fantômes lui ont servi à former l'universel, l'âme humaine suit une marche inverse à celle qu'elle a suivie pour s'élever de la connaissance des choses singulières à la connaissance de l'universel. En effet, puisque l'intellect tire sa matière de l'imagination et de la cogitative, et que l'imagination l'emprunte au sens commun et le sens commun aux objets externes, Tâme doit, pour former Puniversel, partir des sens et s'élever par degré jusqu'à l'intellect au moyen du sens commun, de l'imagination, et de la cogitative (i). Au contraire, lorsque notre âme réfléchit intellectuellement sur ellemême et sur ses actions, pour saisir la manière dont elle a formé l'universel, elle doit partir des facultés sensitives les plus voisines de l'intellect et rétrograder jusqu'aux sens externes, afin de percevoir par l'intellect les objets singuliers qu'elle avait d'abord appréhendés par les sens externes (2).

622. Nous croyons utile d'ajouter quelques observations qu'il sera facile de rattacher aux doctrines précédemment établies. 1° Quoique les choses matérielles, en tant qu'elles sont singulières, ne soient point arpréhendées directement par l'intellect, on doit dire cependant que l'intellect en possède une connaissance propre, parce qu'il les connaît dans leur nature ou dans leur essence. « Notre intellect, sans connaître les choses singulières, dit saint Thomas, possède néanmoins une connaissance propre des choses, puisqu'il les connaît par les raisons propres qui constituent l'espèce » (3). Bien plus le sens qui appréhende les choses, en tant que singulières, « ne les connaît pas aussi efficacement que l'intellect » (4), parce que le sens ne perçoit que les accidents extérieurs de la chose, tandis que l'intellect en pénètre l'essence intime.

• 2" La raison pour laquelle les choses matérielles, en tant que singulières, ne peuvent être directement appréhendées par

aux choses singulières elles-mêmes, dans ces quelques paroles : « La raison elle-même, dit-il,... discerne les unes des autres les choses que les sens lui fournissent ; » De lib. arb., lib. 11, c. 3, n. 9.

(i) I, q. LXXXV, a. 3 c. Voir ce que nous avons dit aux chapitres deux et \vo\s, passim.

(2) Qq. dispp., De Ver., loc. cit.

(3) Qq. dispp.. De Ver., q. II, a. 4 ad i.

(4) Qî- dispp., De Ver,, q. X, a. 6 ad 2.

rintellect, ne tient pas à ce qu'elles sont singjiilières, mais elle provient de ce que leur être singulier est formé de principes matériels. « Si nous ne possédons pas Pintelligence des phénomènes singuliers qui se montrent dans les choses matérielles, dit saint Thomas, ce n'est pas à raison de leur singularité, m.ais à cause de la matière qui est leur principe d'individuation « (i). Il est évident que celles des choses singulières, qui sont privées de matière, ont par là même rintelligibilité actuelle, et peuvent être connues par notre intellect suivant sa naturelle mesure. « S'il y a certaines natures qui subsistent sans matière aucune, comme sont les anges, rien n'empêche qu'elles ne soient intelligibles en acte » (2).

3" Le propre de notre intellect est de ne pouvoir appréhender directement les choses matérielles dans leur singularité. Car la nature de notre intellect exige qu'il tire des choses elles-mêmes la connaissance qu'il en reçoit. Mais les choses matérielles ne peuvent agir sur notre intellect à moins que leurs espèces ne deviennent immatérielles par abstraction des conditions de la matière, et comme l'universel seul peut être représenté au moyen de ces formes, il en résulte que notre intellect ne peut appréhender que ce qui est universel (3). Voilà pourquoi l'Intellect divin, qui possède dans son essence les espèces immatérielles des choses matérielles, et les intelligences angéliques, dans lesquelles ces espèces ont été gravées depuis leur création, connaissent non-seulement la nature universelle, mais encore les conditions matérielles qui la rendent singulière (4). Saint Bonaventure explique toute cette doctrine avec autant de concision que de clarté, nous transcrirons ici ce passage remarquable : « Nous répondrons, ditil, que la raison pour laquelle notre intellect ne connaît pas les choses singulières ne vient pas seulement de son immatérialité, elle vient à la fois (!e la matérialité de son conjoint et de sa propre immatérialité. Car, notre âme étant unie à un corps, notre intellect possède diverses puissances qui le rendent dépendant du corps quant à son opération ; sans elles d'ailleurs l'intellect n'a aucune relation avec les choses extérieu-

(i) I, q. LVI, a. I ad 2.

(2) Ibid. Cf. Qçj. dispp., De Ver, q. III, a. 2 ad 4.

(3) Qq. dispp., De Ver., q. II, a. 5 c, et ad i.

(4) Ibid. etq. VIII, a. 11, c\.Contr. Ge«^,lib. II, c. xoo.

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res, aussi longtemps qu'il a son siège dans le corps ; car ces puissances, savoir le sens particulier et l'imagination, lui servent d'intermédiaires. Mais, comme le singulier ne parvient jusqu'à rintellect qu'au moyen de ces mêmes puissances, que cette élévation s'effectue par l'abstraction et l'épuration, et que l'abstraction tire l'universel du singulier, il en résulte qu'un intellect tel qu'est le nôtre ne peut connaître les choses singulières; il en est autrement de l'intellect séparé, ou de l'Intellect divin » (i).

ARTICLE DEUXIÈME

Ci)mment F âme se connaît elle-même

623. La connaissance de l'âme comprend deux choses, la connaissance de son existence et celle de sa nature. En effet, « chacun de nous, dit saint Thomas, peut acquérir de l'âme une double connaissance... L'une nous fait connaître si l'âme existe, c'est ainsi que l'homme perçoit qu'il a une âme ; par l'autre nous savons ce qu'est l'âme, et quels sont par eux-mêmes ses accidents « (2).

624. Pour ce qui regarde son existence, nous avons déjà fait voir que l'âme jouissait de la connaissance habituelle tant d'elle-même que de ses divers états, en ce qu'elle est toujours présente à soi-même; et qu'elle en possédait la connaissance actuelle^ par le pouvoir qu'elle a de se replier sur elle-même (3). Nous croyons seulement devoir faire observer ici que l'âme connaît, d'une connaissance actuelle, d'abord ses propres actes, ensuite les facultés qui lui servent à exercer ses actes, et les habitudes qui inclinent vers leurs actes propres chacune des facultés, enfin elle se connaît elle-même comme sujet des facultés et des habitudes qui lui servent à produire ses actes. En effet, puisque l'âme connaît d'abord les choses extérieures, qui constituent l'objet proportionné à son intellect, et qu'elle revient ensuite, de leur connaissance, sur soi-même par la réliexion (4), il faut que l'ordre suivant

il) In lit. I Sent., Dist. XXXIX, a. i, q. 2, ad. ar^'.

(2) Clq. dispp-, de Ver., q. X, a. S c.

(3) Cf. pag. 402-403 .

(4) Cf. pag. 411-412.

lequel elle acquiert la connaissance actuelle d'elle-même, de ses facultés, et de leurs opérations, soit Tinverse de celui suivant lequel elle est le principe des facultés et de leurs opérations. Or l'âme est le principe prochain et immédiat des puissances et des habitudes, et le principe médiat et éloigné de leurs actes. Il est donc nécessaire que Tâme connaisse d'abord les actes qui se rapportent aux objets, ensuite les puissances et leurs habitudes (i), et qu'elle se connaisse enfin elle-même. Nous devons donc admettre, comme une chose sûre et constatée, que «l'acte, comme dit saint Thomas, partant de l'âme elle-même se termine à l'objet, Tâme réfléchit ensuite sur son acte, et enfin sur la puissance et sur l'essence, ce qui est cause que les actes sont connus par les objets et les puissances par les actes » (2).

625. Mais il y a une remarque importante à faire, c'est que la connaissance que Tâmea d'elle-même et de tout ce qui la regarde, par la conscience, est, comme nous l'avons dit, ùnmédiate (3) et incompîexe (4) ; d'où il suit, ainsi que nous l'avons montré ailleurs (5), qu'elle ne peut connaître sa nature, ni par la conscience habituelle, ni par la conscience actuelle ; cette connaissance est uniquement l'œuvre du raisonnement. En voici une nouvelle preuve : Connaître la nature de l'âme signifie avoir la science de l'âme. Or l'acte de conscience par lequel l'âme se connaît elle-même ne peut produire la science de l'âme, parce que, comme dit saint Bonaventure, « la connaissance .qui consiste, pour l'âme, à connaître ce qui se passe en elle, est le résultat d'une certaine expérience » (6) ; mais l'expérience ne pouvant atteindre la cause des phénomènes

(i) Les habitudes ayant rapporta l'acte de la même manière que les puissances, comme dit S. Thomas (Cf. pag. 347), elles sont connues par les actes aussi bien que les puissances. « Toute habitude, dit le S. Docteur, est connue par l'acte; » In Ub. 1 II Sent., dist. XXIII, q. II, a. i c. Sur la connaissance des habitudes, voir S. Thomas: Qq. dispp., De Ver., q. X, a. g.

(2) Qq. dispp.. De Verit ., q. II, a. 2 ad 2.

(3) Cf. pag. 406-407. Bien que la connaissance qui s'obtientpar la conscience actuelle exige la connaissance préalable d'une autre chose, cette connaissance est cependant appelée immédiate à bon droit, parce que l'âme, au moyen de la conscience actuelle, se voit, non dans une autre chose qui servirait comme d'intermédiaire entre elle et son essence, mais en soi-même par un simple retour sur elle-même.

(4) Cf. pag. 406-407.

( b) Cf. Ibid.

(6) In Ub. III Sent., Dist XXIII, dub. 4.

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ne saurait nous procurer la science des choses. Par conséquent rame ne peut connaître sa propre nature par la conscience seule.

(526. Or le raisonnement, au moyen duquel Tàme connaît sa nature, repose sur la connaissance même de Tacte par lequel l'âme conçoit les choses. « L'ame humaine, dit saint Thomas, acquiert la connaissance intellectuelle d'ellemême par ses actes d'intellection ; car Pacte intellectuel constituant son acte propre démontre parfaitement sa vertu et sa nature» (i). En effet, par Là même que Pâme connaît qu'elle a l'intelligence des natures générales des choses, elle en conclut que les espèces qui servent à les concevoir sont immatérielles, et que sa propre nature est pareillement immatérielle (2). C'est pourquoi le même saint Docteur enseigne que l'âme se connaît « elle-même au moyen de l'espèce intelligible, comme les autres choses », et que cette espèce n'est point quelque espèce abstraite d'elle-même, mais Tespèce même de l'objet qu'elle a précédemment appréhendé (3). En effet « l'âme nous est connue au moyen dé l'espèce abstraite des choses sensibles, non que cette espèce soit considérée comme la ressemblance de l'âme, mais parce que, si nous considérons la nature de l'espèce qui a été abstraite des

(i) I, q. LXXXVIII, a. i ad 3. Nous reviendrons plus longuement là-dessus en Anthropologie. Nous ferons seulement observer ici que notre démonstration ne renferme pas un cercle vicieux, mais la démonstration que nous avons appelée régressive (Cf. pag. iqy-KiS), lorsque nous concluons, de ce que les espèces sont immatérielles, que la nature de l'intellect doit l'être également, et que nous concluons la nécessité de l'immatérialité des espèces, de ce que la nature de l'intellect est immatérielle. Voici en elTet notre manière de procéder : nous percevons d'abord xxn fait qui nous est attesté par le témoignage de la conscience, savoir la connaissance des natures universelles des choses au moyen des espèces intelligibles ; ensuite, de l'effet remontant à la cause, nous déduisons de là que l'intellect est immatériel ; mais, la nature immatérielle de l'intellect une fois connue, nous revenons en arrière pour connaître plus à fond les espèces intelligibles et pour donner la raison de leur immatérialité.

(2) Qcj. dispp., De Verit., a. 8 c. Comme ce raisonnement suppose que la manière dont l'intellection s'accomplit en nous est parfaitement connue, de là vient que tout le monde n'est pas capable de le comprendre; ce qui est cause, ainsi que S. Augustin l'a observé, que là nature de l'âme n'est pas facilement connue de tous. « Il n'y a qu'une faible partie du genre humain qui puisse, en prenant la raison pour guide, arriver à connaître l'âme qui est en nous, ou ailleurs; la raison en est qu'il est difficile au grand nombre de se replier sur soi-même et de réfléchir sur les opérations des sens » ; De Ord-, lib. II, c. 1 1, n. 3o. Voir le passage du même S. Docteur que nous avons reproduit, pag. 407, not. 2.

(3) I, q. LXXXVII, a. I ad 3 ; et In lib. II Sent.,, Dist. XXIII, q. II, a. i sol.

choses sensibles, nous découvrons la nature de rame dans laquelle cette espèce se trouve » (i).

ARTICI.R TROISIKME

Si Vintelleci humain peut connaître les substances immatérielles

627. Quoique Texistencc des substances immatérielles et purement intellectuelles placées entre Dieu et Thomme, telles que sont les Anges^ nous soit d'abord connue par la seule autorité des saints Livres ; cependant, Texistence du monde et sa perfection étant supposées, on peut, d'après saint Thomas, établir par des raisons naturelles que ces pures intelligences doivent exister. Car la perfection de Teffet consiste en ce qu'il ressemble à la cause autant qu'il est possible, sous la raison même qui la constitue cause. Or, comme Dieu est purement intellectuel, il n'agit que par l'intellect et la volonté. Gonséquemment la perfection de l'univers réclame que, dans quelqu'une de ses parties, il soit semblable à Dieu sous ce dernier rapport ; ce qui ne peut se concevoir d'une autre manière qu'en admettant dans l'univers l'existence de certaines substances purement intellectuelles, c'est-à-dire douées seulement d'intelligence et de volonté, telles que sont les anges (2).

628. On nous objectera que cet argument tendrait à prouver que toutes les créatures devraient être des substances intellectuelles pour ressembler plus parfaitement à Dieu, puisqu'elles ont toutes été créées avec la perfection qui leur convient.Voici notre réponse : La perfection de chaque créature ne doit pas être considérée absolument, elle doit être considérée relativement à la perfection de tout l'univers; or de même que la perfection de l'univers exige qu'il ait avec Dieu, son créateur, une ressemblance d'une grande perfection, non dans toutes ses parties, mais seulement dans quelqu'une d'entre elles, de même suffit-il que quelque créature soit intellectuelle ; car, s'il n'existait aucune distinction entre les choses, relativement aux degrés de perfection, la perfection de l'univers, qui

(i) Qq.dispp.,De Ver.,q. X, a. 8 ad 9. (2) I, q. L, a. I c.

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résulte de la variété infinie des degrés, disparaîtrait aussitôt. Nous pouvons confirmer ce raisonnement, et l'éclairer d'un nouveau jour, par cette autre raison: Si la perfection de Tunivcrs n'exige pas qu'il embrasse toutes les créatures possibles, il réclame certainement qu'il contienne tous les degrés de Vctre; car pour constituer l'univers, il faut, comme le nom rindique, une certaine universalité dans les créatures, au moins quant aux degrés généraux de perfection. Or s'il n'existait pas dans l'univers de substances purement intellectuelles, le plus parfait de tous les degrés d'être, l'être purement intellectuel, manquerait à l'ensemble. Par conséquent la perfection de l'univers exige qu'il y ait dans la création des substances purement intellectuelles.

629. Mais, nous dira-t-on, ce degré d'être existe dans l'univers, en dehors des anges, puisqu'il se trouve dans l'homme, dont l'âme est intellectuelle; nous répondons que cela ne suffit pas ; car, l'âme raisonnable étant la forme du corps, elle ne participe que très-imparfaitement au degré d'être intellectuel ; si donc il n'existait pas de substances purement intellectuelles, il faudrait convenir que, tous les degrés inférieurs étant complets, seul le degré le plus élevé et le plus noble, l'être intellectuel, resterait incomplet ; ce qui détruit la perfection de l'univers (i),

630. Pour ce qui regarde la connaissance de la nature de ces substances, les doctrines que nous avons établies jusqu'ici ne nous laissent aucun doute sur l'impossibilité oiî se trouve notre intellect de connaître en elles-mêmes et par elles-mêmes des substances purement immatérielles. « Dans l'état de la vie présente, dit le saint Docteur, notre intellect possède un rapport naturel avec les natures des choses matérielles; c'est pour cela qu'il ne peut connaître aucune chose, s'il ne se tourne vers les fantômes, ainsi que nous l'avons prouvé. D'où l'on voit clairement que, si nous considérons le degré d'intelligence qui nous est dévolu, il nous est impossible d'obtenir directement et par soi la connaissance intellective des substances immatérielles qui ne tombent ni sous les sens, ni sous le regard de l'imagination [z). » On a vainement

(i) Cf. s. Thom., Contr.Gcnt., lib. II, c. yi. (2) I, q. LXXXVIII, a. I c.

tenté d'affaiblir la force de cette argumentation en allégantque notre intellect peut connaître toutes les substances intelligibles, mêmes celles qui ont un rang supérieur et qui sont purement immatérielles, de même que notre vue s'étend tout aussi bien aux corps supérieurs qu'à ceux qui sont placés en bas. Car, si le sens connaît les choses supérieures et les inférieures de la même manière, c'est à raison des modifications identiques dont Torgane est affecté sous l'action des substances visibles ; au contraire, les substances immatérielles ne peuvent être connues de la même façon que les substances matérielles, c'est-à-dire au moyen d'espèces abstraites des fantômes, parce que ces substances n'ont aucun fantôme (i). 63 1 . En outre, notre intellect ne peut parvenir à connaître parfaitement la nature des choses immatérielles, ni par la connaissance des choses matérielles, ni par la connaissance de soi-même. Et d'abord il ne le peut par la connaissance des choses matérielles. Car « le rapport des choses matérielles aux choses immatérielles n'est pas suffisant, et les comparaisons, si l'on en tire quelqu'une des substances matérielles, sont trop distantes pour nous donner Tintelligence des choses immatérielles (2), » Il ne peut y arriver non plus parla connaissance de soi-même. En effet Tintellect se connaît lui-même, comme nous l'avons dit^ par son acte (Tijitelîection. Or l'intellect peut bien acquérir une parfaite connaissance de lui-même auî7ioren de l'acte cfintellection^ parce que l'acte intellectif étant son acte propre démontre par là-même sa nature et sa vertu ; mais, comme cet acte d'intellection n'égale points suivant le mot de saint Thomas , la vey^tu des substances immatérielles (3), il ne peut servir de moyen terme pour arrivera la connaissance parfaite de ces substances. Par conséquent l'intellect ne peut en acquérir qu'une connaissance très-imparfaite, soit qu'il s'appuie sur la connaissance des choses matérielles.

(1) Cf. ibid., q. LXXXVIII, a. i ad 5.

(2) Ibid., a. 2 ad i. Cf. Contr. Gent., Wh. 3, c. 45.

Ci) Ibid. ad 3. « L'Ange, dit saint Bonaventure, est constitué de manière à connaître par simple intelligence à la manière de Dieu ; les âmes connaissent par l'intellect possible et par la raison discursive » (In lib. II Sent., D'ist.l part. II, a, 3, q. I ad arg.). Voilà pourquoi saint Thomas enseigne que l'homme ne doit pas être placé, à proprement parler, au rang des substances intellectuelles et que s'il possède un intellect, ce n'est pas comme nature propre, mais par une certaine participation ; In lib. II Sent., Dist. III, q. I, a. G ad t

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soit qu'il s'appuie sur la connaissance de soi-même. « Par la connaissance que Tàme possède d'elle-même, dit saint Thomas, elle s'élève à une certaine connaissance des substances incorporelles, mais elle est loin de les connaître simplement et parfaitement par cela seul qu'elle se connaît elle-même (i). « Il dit encore : « Nous pouvons nous élever des choses mcïtérielles à une certaine connaissance des immatérielles, mais non à une connaissance complète (2). « Or cette connaissance imparfaite s'obtient par voie d'élimination (3) et d'une façon négative, ou d'une manière affirmative suivant quelque raison générale^ mais non suivant leur raison spécifique [^.

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