‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 72 sur 99 · S'il est vrai que la nature de la conclusion dépend de · texte numérisé non relu

S'il est vrai que la nature de la conclusion dépend de

(i) Qq. dispp., De Ver., q. XI, a. i c.

(2) Qq. dispp.. De Virtiit., q. I, a. 8 c.

{?>) In lib. I Poster., lect. II. S. Thomas et les autres Scolastiqucs ne font que suivre S. Augustin qui avait dit avant eux: « Lorsque nous sommes conduits à la connaissance de ce qui nous était inconnu, en partant de vérités que l'on nous concède et qui nous sont connues, nous faisons ce qu'on appelle à bon droit un raisonnement; » De Quantit. aniviœ, c. 27, n. 53. Et en moins de mots : « C'est la raison qui nous conduit à l'inconnu ; » ibid.

(4) Cf. pag. 436-437

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la nature des prémisses, il en résulte que les connaissances fournies par le syllogisme sont aussi diverses que la nature des prémisses. Ainsi, lorsque les deux prémisses sont des vérités purement rationnelles, le syllogisme ne nous apprend rien sur le monde extérieur, il se borne à exposer et à développer les relations qui existent entre les idées de notre esprit ; en cela même il nous procure une foule de connaissances, aussi utiles que vraies, comme on peut en Juger par les sciences mathématiques. Si les deux prémisses sont au contraire des vérités fondées sur l'expérience, ou bien le syllogisme classe les faits dans leurs espèces respectives ; par exemple, lorsque nous concluons que tel corps est pesant de ce que tous les corps sont pesants ; ou bien il nous en manifeste certaines propriétés que nos sens n'ont pas encore explorées : lorsque nous jugeons,parexemple,que telle eau a la propriété de désaltérer, parce que Peau a calmé notre soif chaque fois que nous en avons bu. Enfin, si Tune des prémisses est rationnelle et Tautre expérimentale, l'utilité du s3'-llogisme vient de deux sources principales. i° Dans ces sortes de syllogismes, l'esprit, venant à comparer les phénomènes de la nature avec les principes rationnels, découvre les rapports qui existent entre eux et les lois qui les régissent ; l'astronomie et les autres sciences naturelles nous en fournissent de remarquables exemples. 2° Ces mêmes syllogismes permettent à l'esprit de s'élever, des faits constatés par l'expérience, à la connaissance ■ des choses sur lesquelles l'expérience ne nous apprend rien. Ainsi, pour en citer un exemple très-important, de l'existence des créatures, qui nous sont connues par l'expérience, nous concluons l'existence de Dieu, au moyen de ce principe rationnel: // ?iy a pas d'effet sans cause.

ARTICLE QUATRIÈME

Véracité de la mémoire

710. Quoique la mémoire, comme nous l'avons dit, ne nous apprenne rien de nouveau, elle est cependant la condition indispensable de toute connaissance humaine par le rôle qu'elle remplit en nous rappelant les connaissances antérieurement acquises. Or la nature même de la mémoire montre

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si clairement, lorsqu'on remploie à propos, que nous avons réellement possédé autrefois les connaissances qu'elle nous suggère, qu'on ne peut nier sa véracité sans nier en même temps son existence. Personne, en clTet, ne peut nier ces deux points : i" Que la mémoire consiste dans le pouvoir de reconnaître les perceptions acquises précédemment; 2° que la mémoire nous tromperait dans le cas seulement où elle placerait devant notre esprit des perceptions qu'il n'a jamais eues. Or ces deux assertions se détruisent l'une l'autre. Il faut donc admettre que la mémoire est véridique par elle-même, ou nier son existence (i).

711. Un fait digne de remarque c'est que, lorsqu'il a oublié quelque chose et qu'il essaye de se le rappeler, notre esprit repousse toutes les espèces sensibles ou intellectuelles qui se présentent à lui, jusqu'à ce qu'il ait reconnu celle qu'il cherche. Car ce fait prouve manifestement que nous avons le pouvoir de discerner les perceptions que nous avons eues réellement de celles qui sont purement imaginaires. Or la puissance qui est capable de discerner la réalité de la fiction est véridique. Donc la mémoire, qui est une puissance de cette nature, doit être appelée véridique (2).

712. Objection. Rien de plus fréquent que cette plainte : la mémoire nous trompe. Donc la mémoire n'est pas un critérium de vérité.

71 3. Réponse : Dist. ant. ; parce que nous oublions parfois les choses que nous avions connues, conc. ant. \ parce que nous n'avons jamais possédé les connaissances que la mémoire

(i) Dans ce raisonnement nous avons suivi S. Augustin : « Les images des corps dont la mémoire conserve le souvenir doivent être, dit ce S. Docteur, telles que nous les avons senties, c'est-à-dire aussi nombreuses, aussi grandes et aussi diverses que la sensation nous les a rapportées ; car l'esprit les puise dans la relation des sens et les transmet à la mémoire.... Le soleil dont je me souviens égale celui que j'ai vu. Si je me souvenais d'un soleil plus grand ou plus petit que celui que j'ai vu , dès lors ma mémoire ne reproduirait pas ce que j'ai vu, il n'y aurait donc plus souvenir. Mais, puisque je me souviens, c'est que mon souvenir reproduit ma sensation ; »£)e Trin., lib. XI, c. 8, n. i3.

(2) Ne craignons pas d'entendre encore S. Augustin : «Que se passe-t-il, lorsque la mémoire a laissé échapper quelque chose, comme il arrive quand nous oublions, et que nous cherchons à nous rappeler ? Où cherchons-nons enfin, sinon dans la mémoire même ? et si par hasard une chose s'offre à nous pour une autre, nous la repoussons aussitôt, jusqu'à ce que celle que nous cherchons se présente, et lorsqu'elle paraît, nous disons : c'est elle ; or cette parole ne peut s'expliquer sans la réalité du souvenir ; » Conjess. , lih. X, c. 19, n. 28,

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nous rappelle, neg. ant.; neg. cons. Si nous examinons la chose attentivement, il sera facile de nous convaincre que les hommes se plaignent principalement de ce qu'ils ne peuvent rappeler dans leur esprit qu'un petit nombre des choses qu'ils ont apprises, et non de ce qu'ils prennent des perceptions nouvelles pour les anciennes. Or cet inconvénient n'accuse pas un vice dans la mémoire, il provient de ses propres limites, qui sont cause que nous ne conservons pas le souvenir de tout ce que nous avons appris.

714. Instance. Or c'est un fait reconnu que l'homme prend quelquefois les fictions de sa fantaisie pour les images des choses qu'il a précédemment perçues. Donc.

7 1 5. Réponse : Dist. ant. Cela arrive à l'homme qui n'a pas la pleine possession de lui-même, conc. ant ; à l'homme qui est maître de soi, neg. ant. Aristote avait déjà observé que le phénomène, qui a fourni matière à cette objection, se produit quelquefois chez les personnes qui sont sujettes à des extases, c'est-à-dire, comme l'explique saint Thomas (i), à des absetîces d'esprit. « Car, suivant l'interprétation du saint Docteur, ces personnes regardent les fantômes qui leur surviennent de nouveau, comme si c'étaient les fantômes de faits antérieurs, et comme s'ils se rappelaient ce qu'ils n'ont jamais vu ni entendu (2). » Or il est évident qu'il faut juger de la valeur des facultés de Tâme, non d'après ce qui se passe chez l'homme privé de la raison, mais d'après ce qui se voit chez l'homme sain d'esprit.

ARTICLE CINQUIÈME

Autorité du témoignage humain

716. Si nous connaissons quelque chose avec certitude, non pour l'avoir constaté par nous-mêmes, mais parce que d'autres nous l'ont raconté, cela s'appelle crozVefJj. Celui qui manifeste à son semblable une chose qu'il a connue par luimême se nomme tétnoin., et l'acte par lequel il affirme la chose

(i) In Arist. De Mem. et Rem., lect. III.

(2) In Arist. De Mem. et Rem., ibid.

(3) « Dans les choses que nous avons vues ou que nous voyons encore, dit S. Augustin, nous sommes témoins nous-mêmes ; mais, dans les choses que nous croyons, nous sommes:portés à y ajouter foi d'après d'autres témoins; » Lib. ad Paulin. i De vid. Deo, c. I, n. 8.

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prend le nom de témoignage. Quant à Taction par laquelle nous accordons notre assentiment au témoin, elle s'appelle foi (i) et la raison qui nous détermine à Taccordcr, c'est-àdire le pouvoir d'entraîner notre adhésion dont le témoin jouit, a reçu le nom (.faulorité. Or Tautorité du témoin vient de sa science et de sa. probité \ car on ajoute foi à un témoin, lorsqu'on juge à bon droit qu'il a connu la vérité et qu'il la dit telle qu'il la connaît. En outre Tautorité, comme nous l'avons dit plus haut (2), est Divine ou humaine, et peut avoir pour objet soit des doctrines^ soit des faits.

717. Il serait impie de mettre en doute l'autorité Divine , parce que. Dieu étant véridique par essence et la Vérité même, il répugne absolument qu'il puisse se" tromper, ou tromper quelqu'un ; par conséquent tout ce que Dieu révèle jouit de la certitude métaphysique absolue (3). A la fin de ce chapitre, nous aurons occasion de parler de l'autorité du témoignage humain, en ce qui concerne les dogmes. C'est pourquoi nous n'aurons à traiter ici que de l'autorité du témoignage humain, en tant qu'il a pour objet les faits historiques.

718. Ce qui démontre combien il importe d'étabhr solidement la valeur de ce. critérium, c'est que beaucoup de choses qu'il est nécessaire de connaître pour prouver la divinité de la Religion catholique nous seraient inconnues sans le témoignage humain; car, ainsi que le remarque saint Augustin (4), Jésus-Christ a fondé sa religion sur des faits publics, sur l'existence- des miracles, la constance des martyrs, dont la certitude repose exclusivement sur l'autorité du témoignage (5). Bien plus, si l'on n'ajoutait foi au témoignage humain, tous les liens de la société seraient rompus : car, sans parler d'autres choses également indispensables à la société, nos parents euxmêmes ne nous sont pas connus autrement. « On pourrait facilement prouver, dit le même saint Docteur, que tous les fonde-

(1) Cf. pag. 200-201.

(2) Cf. pag. 201.

(3) Cf. pag. 696-697. On peut dire la même chose de l'autorité de l'Église catholique. Car Dieu l'a établie la gardienne et la maîtresse de sa Révélation et l'assiste continuellement ; or, si l'Eglise se trompait, ou nous trompait, dans les choses qui regardent la foi, ou les mœurs, ce serait Dieu même qui se tromperait, ou nous tromperait.

(4) De utilitatecredendi, c. 16, n. 34seqq.

(5) Voilà pourquoi les ennemis de la religion chrétienne se sont efforcés ,à toutes les époques, de détruire l'autorité du témoignage.

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mcnts de la société civile sont ébranlés, si Ton ne veut admettre que les choses qu'il est possible de percevoir par soi-même peuvent être connus autrement (i). » En outre, les sciences naturelles, qui ne peuvent se passer du secours dePinduction, ne pourraient exister sans le témoignage, parce qu'il serait impossible dans la plupart des cas de réunir un nombre d'observations suffisant pour établir une induction légitime^ Nous pouvons dire la même chose de presque toutes les sciences morales, dont la plupart ont un besoin indispensable du témoignage, et dont les autres en retirent un grand secours. C'est pourquoi, si nous ne pouvions avoir la certitude que des faits qui tombent sous nos sens, nous ignorerions une foule de choses de la plus haute importance pour notre éducation, pour l'acquisition des sciences physiques et morales, et principalement pour la connaissance de la vraie religion.

719. Les témoins qui racontent un fait sont des témoins oculaires^ ou des témoins auriculaires, suivant qu'ils ont perçu le fait de leurs propres yeux, ou qu'ils Pont appris des autres. Si le fait qu'ils rapportent est arrivé au temps où ils vivaient, ils en sont les témoins contemporains-^ s'ils ont vécu longtemps après, ce sont des témoins jnodernes relativement à ce fait. Les moyens par lesquels se transmet à la postérité le témoignage humain sont au nombre de deux : la Tradition et r Histoire. On entend par tradition la narration d'un fait qui, par une série non interrompue de témoins, est parvenue de bouche en bouche Jusqu'à nous ; l'histoire est au contraire la narration des événements passés qui nous a été laissée par écrit. A ces deux moyens peut s'en ajouter un troisième, les Monuments,, qui sont certains signes publics destinés à perpétuer la mémoire de quelque événement remarquable.

Nous allons passer maintenant à l'examen du témoignage humain considéré i" en lui-même, 2" dans les moyens dont il se transmet d'âge en âge. Le premier point a fourni matière à différentes controverses que nous devons d'abord discuter.

720. Plusieurs témoins oculaires méritent pleine confiance, lorsqu'ils s'accordent dans la narration d'un fait simple, pu' blic et important. Nous allons démontrer cette, proposition

(i) De util, credendi, c. 12, n. 26 et 27 ; et De ord., lib. II, c. 9, n. 26,

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contre Locke (i), Genovese (2), Bonnet (3), Laplace (4) et plusieurs autres auteurs, qui attribuent une plus ou moins grande probabilité au témoignage humain, mais qui lui refusent toute vraie certitude. Tout le monde convient qu'il suffit, pour que le témoignage mérite confiance, que les témoins ne soient ni dupes ni menteurs. Or, lorsqu'il s'agit d'un fait simple, public et important, plusieurs témoins ne peuvent ni être trompés, ni vouloir, ni même pouvoir tromper. Plusieurs témoins méritent par conséquent notre confiance entière lorsqu'ils racontent un fait public, non compliqué et d'une grande importance.

721. La première partie de la mineure peut se prouver par ce raisonnement très simple : Plusieurs témoins ne pourraient se tromper sur un fait revêtu de ces conditions que si leurs organes sensoriels étaient atteints d'une même infirmité, ou s'ils n'avaient prêté tous ensemble qu'une attention fort distraite au fait qu'ils racontent. Or il ne peut rien arriver de pareil. Car, premièrement, les défauts naturels sont toujours de purs accidents qui se produisent contrairement à la tendance ordinaire de la nature; or ce qui arrive par accident ne peut se rencontrer dans un grand nombre (5). En second lieu, si le fait est simple, c'est-à-dire exempt de circonstances minutieuses, il n'est pas nécessaire, pour le percevoir, d'y aporter une extrême attention; s'il est important et notoire, on ne conçoit rien qui puisse faire soupçonner que des témoins nombreux, comme on les suppose, n'ont prêté aucune attention à l'observation d'un tel fait.

722. La seconde partie de la mineure n'est pas moins facile à établir, et pour ce qui regarde les témoins et pour ce qui concerne ceux qui reçoivent leur témoignage. Et d'abord, pour ce qui regarde les témoins : C'est un fait que les hommes aiment naturellement la vérité ; en conséquence ils ne se prêtent pas au mensonge, à moins d'y être entraînés parles passions. Or il ne peut se faire que plusieurs individus se laissent dominer par des passions identiques et conspirent ensemble pour ré-

(0 Op. cit., lib. IV, c. i5, g 4.

(2) Artis logico-crit., lib. IV, c. 2, éd. cit.

(3) Recherches etc., p. 473, ddit. cit.

(4) Essai phil. sur les probabilités, éd. 3, pag. 129, Paris 1816.

(5) Cf. S. Tliora., Contr. Gent., lib. II, c. 34.

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pandre le même mensonge. Car, les passions étant multiples et diverses, parce qu'elles proviennent de caractères différents et de diverses habitudes, elles engendrent la discorde parmi les hommes, tandis que la vérité, qui est nécessairement une, peut seule produire Taccord (i). Parlons maintenant de ceux qui reçoivent le témoignage des premiers témoins ; comme le fait est supposé d'une grande importance, les hommes n'auraient pas ajouté foi au témoignage des témoins, s'ils n'avaient reconnu la vérité de leur récit, et, lorsque un fait est public, la fraude peut facilement se découvrir, si elle existe. Il faut donc tenir pour certain que les témoins n'ont pu mentir ; car personne n'est assez insensé pour mentir, quand il prévoit que son mensonge sera facilement découvert. A ceux qui nous objecteraient qu'il peut y avoir dérogation aux lois qui régissent les actions humaines, parce que l'homme abuse souvent de sa liberté, nous répondrons : Quoique cette dérogation soit absolument possible, cependant lorsque nous avons constaté qu'il n'existe aucune raison qui la motive, nous avons la certitude que l'exception n'a réellement pas eu lieu ; car nous savons par expérience que les hommes, tout libres qu'ils sont, suivent dans leurs actes certaines règles naturelles dont ils ne s'écartent jamais, s'ils n'y sont poussés par quelque passion mauvaise. 723. Ce raisonnement prouve que l'autorité de plusieurs témoins qui racontent un fait simple, public et de grande importance, nous donne toujours la certitude, parce qu'on ne saurait révoquer en doute ni la science, ni la probité de témoins dont rien ne peut faire supposer ou qu'ils sont eux-mêmes victimes d'une commune erreur, ou qu'il se sont entendus pour tromper leurs contemporains ou la postérité. Mais, si les témoins racontent des faits qui contredisent les opinions répandues de leur temps, s'ils endurent volontiers, pour en soutenir la vérité, les outrages, le déshonneur, les tourments et la mort même, leur témoignage acquiert certainement une valeur plus

(i) Telle est la raison pour laquelle Gerdil {Saggio d'istru^. teolog., Délia storia liumana, Roma 1776), Bergier {Traité hist. et dogm. de la vraie reli' gion ; Dissertation sur les différentes espèces de certitude, g 2, art. 3, pag. 5i8 et suiv., Paris 1780), Frayssinous {Conferen:{e su la Religione, trad., t. 11, p. i38, Palermo i83i), et quelques autres, ont enseigné que la certitude morale équivautjdans certains cas, à la certitude métaphysique, parce que les hommes qui dilTèrent de caractère, d'opinions, de mœurs, ne pouvant conspirer pour accréditer le même mensonge, leur accord serait un effet sans cause, ce qui est métaphysiquement impossible.

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grande encore (i). C'est aussi la raison pour laquelle les faits qui ont accompagné la fondation de la Religion chrétienne possèdent une certitude morale supérieure à toute autre.

724. On doit rejeter Topinion de Tabbé de Prades (2), de Fauteur do la Philosophie de Lyon {3)^ du cardinal De la Luzerne (4) et d'autres écrivains, qui prétendent qu'on ne peut obtenir la certitude que par Tautorité de plusieurs témoins et dans le cas où il s'agit de faits simples et d'une grande importance. D'abord le témoignage d'un seul témoin est capable de produire la certitude, sinon toujours, au moins dans un grand nombre de circonstances. Assez souvent, en effet, nous sommes certains qu'un témoin unique n'a pu se tromper dans l'observation du fait qu'il rapporte; par exemple, lorsque ce témoin raconte un fait facile à constater et qui intéresse extrêmement ou lui-même, ou sa propre famille. Il n'est pas rare, non plus, de pouvoir constater que le témoin unique qui rapporte un fait n'a pas voulu nous tromper; par exemple, si sa probité est tellement reconnue que le doute ne puisse pas même se présenter à l'esprit, ou bien si le témoin raconte le fait devant ceux qui ont assisté à l'événement et qui avaient intérêt à contredire le mensonge. Partant il y a des cas assez nombreux oià il y a possibilité de constater la science et la probité d'un témoin unique; c'est pourquoi, comme l'autorité du témoin dépend de l'existence de ces deux qualités, on ne peut s'empêcher de reconnaître que le témoignage d'un seul témoin suffit quelquefois pour produire la certitude.

726. En outre, même sur les faits entourés de circonstances minutieuses et qui n'ont qu'une importance secondaire, il y a bien des cas où il est possible d'avoir la certitude. Car il n'est pas rare que des faits de cette nature aient eu pour témoins des hommes sur la science et la probité

(i) Si de telles circonstances ajoutent un grand poids à la certitude, elles ne sont nullement exigées pour la produire, comme l'ont cru l'abbé de Prades [Encyclopcd., art. Certitude) et d'autres auteurs. Car, pour obtenir la certitude, il n'est pas nécessaire de connaître un grand nombre de circonstances prouvant que les témoins n'ont pu altérer le fait qu'ils racontent, il suffit de savoir qu'il n'existe aucun motif qui ait pu les inciter à tromper; car, l'homme ayant un attrait naturel pour la vérité, comme nous l'avons dit, il ne l'abandonne ni ne l'altère, si rien ne le pousse à le faire.

(2) Loc. cit.

{i) Logic, Dissert. II,sect. III, p. 99 seqq., Bassani 1791.

(4) Dissert, sur la religion, art. 2, p. 23 et p. 73 et 74.

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desquels aucun soupçon ne saurait s'élever ; par exemple, si les circonstances du fait sont d'une nature telle quïl soit facile de les observer , ou bien si Ton perçoit clairement que rien n'a pu déterminer les témoins à défigurer les faits qu'ils rapportent ou à les inventer, ainsi de suite.

726. Enfin, comme nous l'avons dit, les incrédules modernes, entre autres Rousseau (i), Diderot (2), Hume (3), Laplace (4), Lacroix (5), et Strauss (6), le plus audacieux de tous, ont fait tous leurs efforts pour détruire l'autorité du témoignage, afin d'infirmer par là même la certitude des faits surnaturels. Mais ils tombent dans une erreur si grossière et si manifeste qu'il ne serait pas même nécessaire de la réfuter. En effet, pour établir la véracité des témoins qui rapportent un fait surnaturel, il suffit de prouver, comme s'il s'agissait d'un fait naturel, que les témoins n'ont pas été trompés et qu'ils n'ont pas voulu tromper. Or l'existence de ces deux conditions peut se constater. Il n'y a donc nul motif légitime de rejeter le témoignage qui porte sur les faits surnaturels. Pour ce qui regarde la probité des témoins, les mêmes preuves qui établissent leur véracité dans le récit des faits naturels peuvent établir qu'ils n'ont ni pu, ni voulu nous tromper dans le récit des faits surnaturels. Il est non moins facile de constater que les témoins n'ont pas été victimes eux mêmes de quelque erreur ; car le fait surnaturel ne tombe pas moins sous les sens que le fait naturel, puisqu'il ne réclame ni des yeux plus perçants pour le voir, ni un tact plus délicat pour le palper. Par exemple, pour voir un homme vivant, après qu'il est ressuscité d'entre les morts, il n'est pas nécessaire de jouir d'une vue plus perçante que pour le voir en vie avant sa mort. Pour constater la résurrection d'un mort, il

(i) Rousseau, Lettres écrites de la Montagne, lettre III; Œuvr., t. XII, pag. g3 et suiv.

(2) Diderot, Pensées philos., n. 56, Œuvr., t. II, pag. loo, Londres 1773.

(3) Essais etc., Ess. X ; Œuvr., vol. II, p. 11, et suiv., édit. cit.

(4) Ouvr. cit., ibid., pag. 129, i32, iSg.

(5) Lacroix, Traité élémentaire du calcul des probabilités, n. iSg, 3» édit., Paris i833.

(6) Les erreurs de Strauss sur ce sujet ont été réfutées avec talent par lechan. Barth. d'Avaiizo, aujourd'hui évêque de Theano, dans la Revue, La Scien:[a e la Fcde, voU. V, VII et VIII (Strauss 0 vero il sistema mitico etc.). Nous les avons nous-mêmes réfutées brièvement dans la même Revue, vol. XX, pag. 557, Napoli iSSo.

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suffît en effet de pouvoir faire la distinction d'un mort et d'un vivant. Or, comme cette connaissance est naturelle, il est évident que la connaissance des miracles doit être pareillement naturelle à rhommeji). Les difficultés plus grandes qui se rencontrent dans le miracle ne regardent pas sa connaissance, elles concernent uniquement sa production; car,pour produire des effets surnaturels, il faut, l'intervention de la même puissance infinie qui a tiré les choses du néant. Nous ajouterons qu'il est même plus difficile que les hommes se trompent dans l'observation d'un fait surnaturel que dans l'observation d'un fait naturel. En effet les spectateurs qui sont témoins d'un fait inaccoutumé et merveilleux commencent d'ordinaire par douter de sa vérité ; ils en font ensuite un sérieux examen, et s'ilsyajoutehtfoi, ce n'est qu^ après Tavoir dûment constaté.

Nous avons étudié le témoignage en lui-même, il nous reste à examiner la valeur des divers instruments qui servent à le transmettre à la postérité.

727. Parlons d'abord de la tradition. Outre Locke (2), qui soutint que l'autorité des traditions allait s'affaiblissant insensiblement à mesure qu'on s'éloignait de leur origine , Bayle (3), Pouilly (4) et plusieurs autres membres de V Académie des Inscriptions^ en France, à propos de la vive controverse qui s'éleva au commencement du XVI IP siècle sur la vérité de l'histoire romaine, ont attaqué la certitude des traditions orales (5). Mais on ne peut douter que toute tradition qui est constante., c'est-à-dire dans laquelle il est facile de remonter de la dernière ligne traditionnelle jusqu'à l'origine de la tradi-

(i) s. Augustin dit à ce sujet : « Ceux qui virent le Christ vivant, après l'avoir vu mourant,ne virent point toutefois la résurrection elle-même, lorsqu'elle avait lieu, mais ils y crurent fermement, parce qu'ils voyaient et touchaient celui qu'ils avaient connu mort» ; Liber ad Paulinam, seu Epist. CXLVII, c. 4, n. 10.

(2) Essai etc., livr. IV, c. i6. L'opinion de Locke fut adoptée, en Angleterre, par Craig {Theologiœ christianœ principia mathematica, Londini 1669) et par l'auteur anonyme d'un certain traite (Transact. angl. 1699), et en France, par d'Alembert [Eclairciss. de philos., g 4). Genovesc, en Italie, donne imprudemment la main au philosophe anglais, dans l'ouvrage que nous avons cité {Artis logico-criticœ, lib. IV, c. 2, g 20, éd. cit.) ; Laplace (£'55^/ etc., pag. 120) et quelques autres géomètres ont voulu lui donner l'appui du Calcul des Probabilités.

(3) Dict. hist. et crit., passim.

(4) De Pouilly, Discours sur l'incertitude de l'Iiist. etc., iG dcc. 1722 ; parmi ses Mémoires de littérature, t. VI.

{':) Beaufort soutient cette opinion dans un livre qui a pour titre : Surl'incertitude des cinq premiers siècles de l'histoire romaine, La Haie iySS.

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iion^Qt SU ffisamme7it z^(35/e, c'est-à-dire dont chaque ligne présente un grand nombre de témoins, ne soit capable de nous donner la certitude des événements qu'elle transmet. En effet une tradition qui possède ces caractères s'appuie sur le témoignage de plusieurs témoins, tous d'accord entre eux, malgré la diversité de leur âge, de leurs habitudes et de leur esprit. Or nous venons de voir qu'on ne peut raisonnablement révoquer en doute un témoignage revêtu de ces qualités ; par conséquent les traditions qui sont constantes et assez vastes doivent être tenues pour absolument certaines (i). Personne ne doit voir une difficulté dans ce fait que, bien qu'elles commencent par des témoins oculaires, les traditions ne nous sont transmises cependant que par des témoins auriculaires. Caries témoins auriculaires méritent la même confiance que les témoins oculaires, parce que les raisons sur lesquelles on s'appuie pour établir que ces derniers n'ont pas été trompés, et n'ont pas voulu mentir, prouvent également que ceux-là n'ont pas été trompés par les premiers témoins, et que leur récita tous les caractères de la véracité (2).

728. Pour faire mieux comprendre la valeur des traditions qui sont revêtues des conditions mentionnées, nous ferons observer ceci : 1° Terreur, si elle pouvait se glisser dans le témoignage oral, se produirait au début de la tradition, ou bien dans son passage à la seconde génération, ou enfin dans l'une quelconque des générations suivantes; 2" les générations, et partant les lignes de la tradition, ne disparaissent pas tout d'un coup, elles se renouvellent insensiblement, de manière à présenter constamment un mélange de vieillards, d'hommes faits, de jeunes gens et d'enfants, qui vivent à Içi même époque. Mais, s'il en est ainsi, l'erreur n'a pu se pro-

(i) On voit, d'après ce raisonnement^ que Bayle et ceux qui l'ont suivi sortent de la question, lorsqu'ils mettent en avant cer^taines traditions que tous les critiques placent justement au rang des fables : comme les dynasties e'gyptiennes, la louve de Romulus et de Rémus, l'histoire des Dieux du paganisme; car, ces traditions n'ayant pour elles, ni l'ampleur ni la constance que nous avons indiquées, elles ne peuvent être mises au nombre de celles qui méritent notre confiance.

(2) Locke compare les témoins oculaires à l'autographe et les témoins auriculaires à la copie, d'bii il conclut que ces derniers témoins ne méritent pas la même confiance que les premiers, de même que la copie ne vaut jamais l'autographe. Mais la comparaison du philosophe anglais manque de justesse; car les copies sont rédigées par ceux-là mêmes qui ont intérêt quelquefois à altérer l'autographe, l'altération offre d'ailleurs peu de difficultés, attendu que l'entente est facile entre un petit nombre d'hommes.

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duire au début de la tradition orale, car les nombreux témoins oculaires, ou contemporains du fait, n'ont pu s'entendre pour nous transmettre une fausseté. L'erreur ne pouvait pas davantage se produire à la seconde génération, parce que les représentants encore survivants de la première auraient protesté contre le mensonge et se seraient opposés à ce que la tradition primitive fût altérée. Il faut en dire autant de la troisième, de la quatrième et des autres générations successives, à cause du mélange continuel des représentants de plusieurs générations. Par conséquent, toutes les fois qu'il est possible de constater qu'aucune des générations successives n'a contredit Tauthenticité d'une tradition orale, et que d'ailleurs cette tradition possède \d.co7istance et Vampleiir dont nous avons parlé, on doit l'accepter sans craindre de tomber dans l'erreur (i).

729. Objection des déistes et des rationalistes. Il est impossible que les faits ne s'altèrent point en passant par la bouche du peuple: car le peuple, obéissant à l'imagination plus qu'à la raison, les enrichit toujours de nouvelles circonstances qui varient avec l'âge, le caractère et le climat, si bien que les faits primitifs finissent par être complètement changés. Donc.

730. Réponse : Dist. ant. S'il s'agit de faits peu importants, conc. aîit. S'il est question d'événements célèbres, subd. ; les circonstances peu considérables peuvent être altérées, conc. ant. ; la substance du fait et les principales circonstances, ?ieg. mit. ; neg. cons. Nous ne voulons pas nier que les circonstances de peu de valeur ne puissent, en passant de bouche en bouche pendant plusieurs générations, s'altérer et même changer complètement ; car, ces détails n'attirant pas l'attention générale, leur altération peut se faire peu à peu et sans que personne y prenne garde. Mais, si les événements sont d'une très-grande importance, l'altération, qui peut avoir lieu et qui a lieu d'ordinaire en effet pour les circonstances légères, ne peut jamais affecter ni la substance du fait, ni ses principales circonstances. Car, l'altération ne pouvant résulter que d'une convention entre les témoins, il faudrait supposer que les représentants de deux générations au moins se sont entendus pour accomplir cette falsification ; ce qui répugne, nous l'avons vu, à la constance de l'ordre moral. Loin d'affai-

(i) Cf. BouUier, Essais philos, sur l'dme des bêtes, 2" édit., Amster. 1737.

CRITÉRIOLOGIE 769

blir la vérité du fait principal, la diversité des circonstances en est au contraire une nouvelle confirmation, puisqu'elle prouve clairement que la substance d'un fait qui est attesté, malgré cette variété de circonstances, par des hommes qui appartiennent à plusieurs générations, et à divers pays, et qui diffèrent de mœurs et d'intérêts, doit nécessairement reposer sur une vérité indubitable. Au reste, si la substance même du fait était altérée, le fait serait détruit par là même : par conséquent cette tradition ne remonterait pas à l'origine du fait, en un mot elle ne serait pas constante et partant elle ne pourrait être mise au nombre des traditions qui méritent confiance.

73 1. Pour ce qui regarde l'autorité d^s 'monuments^ noxas, devons prévenir que nous n'accordons une véritable valeur qu'aux seuls monuments qui sont contemporains des faits (i) et qui sont érigés par tout un peuple pour recommander à la postérité un événement mémorable et public (2). Cette réserve faite, nous disons : le monument qui remplit ces conditions peut nous faire connaître, avec certitude, même des faits de la plus haute antiquité. Carie monument atteste que le fait était admis comme véritable par tout un peuple, à l'époque où il a été élevé. Or nous avons vu qu'on ne pouvait raisonnablement douter des faits tenus pour vraies par tous les contemporains. Il est donc possible d'acquérir la connaissance certaine des événements passés par le témoignage des monuments. Aucune personne sensée ne supposera jamais que tous les habitants d'un bourg ou d'une ville ont pu, d'un commun accord, ériger un monument public pour transmettre à la postérité un fait dont tout le monde connaissait la fausseté, ou que, si quelques uns seulement ont voulu réaliser ce dessein, tous les autres ont gardé le silence sur cette supercherie. Que nos adversaires citent un seul fait historique qui donne quelque crédit à cette hypothèse.

732. Il nous reste à parler de l'autorité de r histoire. Sextus

(i) Ainsi, lorsque Voltaire {Dict.vhil.,art.Histoire, sect. l,Des monuments, pag. 252-23G) et ses disciples, sous prétexte que bien des monuments ne sont pas contemporains des faits, refusent toute valeur historique aux monuments en général, ils raisonnent en -dépit du bon sens.

(2) Nous avons ajouté cette seconde condition, afin qu'on sache bien que les monuments dont nous défendons l'autorité historique ne doivent pas être confondus avec ceux que cite Voltaire.

760 DYNAMILOGIE

rEmpirique,chez les anciens, n'admet aucune certitude historique (1). Dans les temps modernes, à l'exemple d' Agrippa (2), et de Le Vaycr (3), Bayle, en son Dictionnaire historico-critique^ attaque souvent Tautorité de Thistoire (4). Déjà, avant Ba3de, Locke diminuait beaucoup l'autorité de l'histoire ancienne (5). Les disciples du philosophe anglais, à l'exemple de leur maître, cherchèrent à diminuer la valeur de l'histoire, comme ils avaient fait pour la tradition. Ils attaquèrent principalement l'autorité de l'histoire primitive des anciens peuples, parce qu'ils supposaient que les faits primitifs n'étaient parvenus à la connaissance de.s historiens qu'à la faveur de traditions d'une nature toujours incertaine (6). De là est née l'opinion de plusieurs écrivains modernes, allemands (7) et français (8), qui prétendent que les commen-

(i) Adv.Gram., c. ii, sect. 254 seqq.

(z) De incertitiidine et vanitate scient iarum, c. 3, Antuerpiae i553. (i') Du peu de certitude qu' il y a dans l'histoire ; Œuvr., t. XIII, pag. 411- 448, Paris 1669.

(4) Voir, entre autres, les art. Desloges, not. F, art. Périclcs, not. H et art. Pellisson, not. F.

(5) Op. cit., ibid., | II, pag. 267, 268, éd. cit. Petit-Radel dit en parlant de lui : « Locke est l'auteur qui a le plus affaibli l'autorité des témoins historiques, quoiqu'il ait assuré le contraire »,• Tableaux comparatifs des synchronismes de l'histoire des temps héroïques de la Grèce, Disc, prél., pag. 22, Paris

(6) Cette opinion, produite pour la première fois par l'Italien Vico (Principii d'una scien^a nuova ;Opp., éd. G. Ferrari, Milano i836), fut adoptée par Voltaire et par plusieurs membres de ï Académies des Inscriptions de Paris (cf. de Pouilly, Ouvr. cit.) ; les disciples de Locke l'embrassèrent aussi pour la plupart.

(7) On peut consulter Heine, qui fut le chef de cette école, Apollodori Athen. Bibliotheca, Praef. éd. prioris, ad vol. II, not. a, et Temporum mythicorum ynemoria a corruptelis nonnu'lis vindicata, inter commentt. societ. Gottingce antiq., vol. VIII, pag. ? seqq., et De causis fabularum, sive mythorum veterum physicis ; Opusc. Acad., t. I, pag. 189 seqq., Gottingœ 1788. On peut voir, dans notre ouvrage qui a pour titre Saggio di risposte aile questioni di scien^^e profane ne' loro rapporti con la Fede etc., et dans la Revue La scien:{a etc., vol. XX, pag. 438 seqq., Napoli i85o, les noms des autres écrivains d'Allemagne qui ont donné des règles pour reconnaître les mythes et pour les interpréter, ou qui, se fondant sur cette prétendue science des mythes, se sont appliqués à détruire l'histoire des temps primitifs de tel peuple, ou de tel autre.

(8) Outre Voltaire (Diction, phil., art. Histoire, sect. 2) et Dupuis [Origine des cultes, Paris 1822), on peut encore citer Michelet {Histoire de la République romaine, Préf., Bruxelles 1 83 5), et la plupart des partisans du progrès indéfini, comme P. Leroux {De l'humanité, de son principe et de son avenir, Paris 1840, et £^HÇxc/. nouv., art. C'iristianisme), Reynaud [Encycl. nouvel., art. Ciel et Théologie), Lamennais {Les Evangiles avec des notes etc., 2" édit., Paris 1846 ; nous avons parlé de cet ouvrage dans la Revue citée, vol. XIII, pag. 32 1 sqq., et, parmi les éclectiques, .louffroy, Mélanges phil., pag. 430.

CRITÉRIOLOGIE 76 1

céments de tous les peuples et de toutes les religions sont enveloppés de mythes et de fables, et qui font ainsi disparaître rhistoire primitive de tous les peuples.

733. Mais, si la vérité des faits les plus anciens a pu parvenir intacte jusqu'à nous par le témoignage de la tradition et des monuments, à plus forte raison pouvons-nous affirmer cela de Thistoire. En effet Phistoire ancienne, s'appuyant sur les archives des villes et sur d'autres actes ou monuments publics, mérite au moins une confiance égale à celle que nous avons attribuée à ces derniers; nous ajoutons sans hésiter que rhistoire mérite encore plus de confiance que la tradition orale et les monuments, parce qu'elle est plus difficile à altérer que la tradition, et qu'il est moins facile d'interpréter les monuments que de comprendre l'écriture. Lors même que l'histoire contemporaine est l'œuvre d'un témoin unique, celle de l'historien, elle offre en réalité le témoignage d'un grand nombre de témoins, pour ce qui regarde les faits les plus marquants. Car cette histoire raconte des événements qui ont été vus par un grand nombre de personnes, ou dont ces personnes ont entendu le récit de plusieurs bouches, elle a par conséquent la garantie de nombreux témoins oculaires ou auriculaires. Or il n'est pas croyable que son auteur ait voulu mentir sur des faits où il était si facile à ses contemporains de le convaincre de mensonge, ni que ses contemporains aient accepté ces mensonges sans que personne n'ait élevé de réclamation. Par conséquent l'historien ne peut tromper la postérité que dans l'hypothèse où tous ses contemporains conspirent avec lui pour perpétuer une fausseté historique. Ainsi, lorsque Josué raconte qu'ils ont vu, lui et ceux de sa nation, le soleil s'arrêter, dans sa révolution diurne, un jour entier, et que tout le peuple hébreux, loin de rejeter ce fait, le conserve comme l'expresssion de la vérité et le transmet à ses descendants, qui ne voit que la vérité de ce fait ne repose pas sur le seul témoignage de Josué, mais qu'il s'appuie sur le témoignage de toute la nation ? On doit dire la même chose des témoignages de Moïse et des Apôtres, ainsi que de celui de tous les historiens qui ont consigné par écrit des événements connus de leurs contemporains. D'où l'on voit clairement i° que l'abbé de Prades (i), le cardinal

(i) Op. cit., ^ 67, pag. 186, 187, éd. cit.

762 DYNAMILOGIE

de La Luzerne (i), et d'autres auteurs affirment' à bon droit que la narration d'un seul historien équivaut au témoignage de plusieurs témoins; 2° que Gcnovese (2) agit imprudemment lorsqu'il refuse toute valeur historique à la narration d'un ou de deux historiens; 3" que les preuves qui rendent certaine la narration d'un seul historien ne suffiraient pas toujours pour établir la véracité d'un simple témoin.

734. Combien ne s'éloignent-ils pas de la vérité, ceux qui enseignent que les origines de tous les peuples et de toutes les religions sont enveloppées de mythes! Et d'abord, les origines de la religion hébraïque et de la religion chrétienne, que les rationalistes dépeignent comme enveloppées de ténèbres, sont complètement historiques ; car, sans parler de l'autorité divine dont elles jouissent, il est certain que les livres qui racontent leurs origines contiennent, non des m3^thes, mais une histoire qui a tous les caractères de la sincérité. En effet Moïse avait vu de ses propres yeux une partie des événements qull reconte, et l'autre part, il put l'apprendre sans mélange d'erreur des anciens du peuple, attendu qu'entre lui et Adam il n'y avait qu'un petit nombre de générations. Quant aux Apôtres, ils ne nous ont pas transmis des faits qui fussent parvenus jusqu'à eux par une traditionancienne,ils nous ont simplement transmis le récit des événements dont ils avaient été les témoins oculaires ou auriculaires; d'ailleurs ils ont vécu à une époque trop éclairée pour qu'il fût possible de présenter des mythes sous couleur historique (3). En second lieu, nous ne prétendons pas nier que les traditions sur les origines des nations païennes ne soient mêlées de fables pour la plupart, mais nous soutenons que ces fables ne vont pas jusqu'à altérer la vérité des principaux faits sur lesquels furent constitués les empires et les religions. En effet, lors même que les historiens auraient appris de la tradition seule, (chose qui n'est pas) (4), ce qu'ils racontent de l'origine des peuples, comme l'assurent

(i) Op. cit., ibid.

(2) Op. cit., loc. cit., § i3.

(3) Voir ce que nous avons écrit sous le titre de Saggio di riposte etc., dans la Revue citée,\'o\. XX, pag. 558 seqq., et dans la d'isscviaùon, Del raponalismo tcologico etc., ibid., vol. VKJ, pag. 414 seqq., Napoli 1844.

(4) II est faux que les historiens des anciens peuples n'aient eu d'autres secours pour écrire l'histoire que leurs traditions propres. Plusieurs en effet racontent les événements dont ils avaient été les témoins, ou qu'ils avaient ap-

CRITÉRIOLOGIE 7^^

les rationalistes, on aurait tort, même dans ce cas, de refuser toute créance à leurs réeits, parce que la tradition mérite d^étre crue, lorsqu'elle possède les qualités nécessaires. Car, comme dit très-bien Fréret, de même que les fables qu'on lit dans rhistoire de Cvrus, d'Alexandre, de Genghiskan et d'autres princes de l'antiquité, ne détruisent pas la certitude des principaux événements de leur règne ; de même les récits fabuleux, que la tradition a mêlés à l'histoire de Sémiramis, de Thésée, et de Romulus, n empêchent pas que la croyance constante et unanime des peuples ne les ait toujours considérés à bon droit l'une comme la fondatrice de l'empire des Assyriens, et ceux-ci comme les fondateurs de Rome et d'Athènes. Certainement toutes les traditions ne sont pas recevables, comme toute histoire ne mérite pas confiance, mais il appartient à la critique historique de discerner, dans les traditions et l'histoire, le certain de l'incertain, et la vente de l'erreur (i). C'est pourquoi nous pouvons conclure de toute cette discusion que la méthode mythique, employée par les rationalistes pour expliquer l'histoire primitive des peuples, n'est fondée sur rien et n'a d'autre raison d'être que leur haine aveugle contre la Religion chrétienne.

735. Objection de Bayle et d'autres auteurs.^ Il est avéré que bon nombre d'événements qui avaient été crus vrais pendant longtemps ont été reconnus faux dans la suite. Par conséquent les événements rapportés par l'histoire sont loin

d'être certains.

836. Réponse : Dist. ant. Bon nombre d'événements qui n'étaient pas suffisamment prouvés pour produire la certitude, conc. ant. ; quant aux autres, neg. ant.; neg. cons. Certes nous n'avons pas la prétention de défendre,comme également digne de foi, tout ce que les historiens racontent; mais nous

pris des témoins oculaires ou auriculaires : comme Moïse, f ^^^J' Nehémie Esdras chez les Hébreux ;Thucydide,Xénophon,Polybe,chez es Grecs; Salluste et Tac te chez les Romains ; les Évaagélistes, l'Apôtre S. Paul et les autres hag «graphes chez les Chrétiens. Quanta ceux qui «nt écrit l'h.sto.reanter.eure Us ont eu à leur disposition les archives pubhques des villes, les actes consignés dans les temples, les archives particulières, les è^^'^^^-%,f'll'\^f des autres chefs des peuples, la liste des ,uges dans les affaire ^mles^^s inscriptions sur le marbre ou sur le bronze, enfin les annales des peuples et au très monuments analogues. Cf. Para, Theoria entium insensibihum, tract. II, sect. 4, g 5 16, trad it du franc, en lat. par F. T., Vendus 1782. (I) Cf. Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. IV, pag. t5i-ib«.

764 DYNAMILOGIE

sommes d^avis que les règles de la critique doivent servir précisément à distinguer la vérité du mensonge et les faits certains de ceux qui ne le sont pas. Les adversaires de la certitude historique sont eux-mêmes contraints d'admettre l'existence de ces règles ; car, si Ton a découvert par la suite des temps la fausseté de certains faits, il faut qu'il y ait des règles pour distinguer les vraies des fausses narrations ; il est par conséquent permis, avec leur secours, d'acquérir la connaissance des événements passés. Par exemple, un historien mérite notre confiance si aucun de ceux, sous les yeux desquels il a écrit son histoire, n'a élevé de réclamation, quoiqu'ils eussent intérêt à ne pas laisser l'erreur s'accréditer chez leurs descendants ; si, même après la publication de son histoire, l'auteur à toujours conservé, auprès de ses contemporains et dans les âges suivants, sa réputation d'homme de bien; si une tradition légitime atteste la vérité de son récit ; et surtout s'il rapporte des faits qui sont opposés à ses intérêts, ou qui lui procurent plus de déshonneur que de gloire ainsi qu'à ceux de sa nation, des faits qui sont contraires aux préjugés reçus de son temps, ou qui, loin de lui apporter profit et richesses, lui apportent la pauvreté, les persécutions, et d'autres désavantages, et enfin la mort même (i).

737. Bayle fait cette autre objection: Il est certain que Ton doit mettre au nombre des fables les événements qui ont été entourés par les historiens de circonstances qui se contredisent. Or non-seulement les faits de peu d'importance, mais les faits les plus célèbres eux-mêmes sont racontés diversement par les historiens. Les histoires sont donc remplies de fables, même en ce qui regarde les faits les plus importants, elles ne méritent par là même aucune confiance.

788. Réponse : Neg. inaj. ; trans. mm. Cette règle donnée par Bayle, et dont Strauss s'est récemment servi pour introduire partout des mythes dans l'histoire, est complètement fausse (2). Et d'abord la diversité des circonstances dont un événement est entouré par les historiens qui le racontent, prouve il est vrai que ces circonstances ne sont pas certaines.

(i) Remarquons en passant que toutes ces choses se trouvent réunies et audelà chez les historiens de la Religion juive et de la Religion chrétienne.

(2) Voir, sur cette règle de Strauss, Bartol. d'Avanzo, dans la Rev. cit., vol, VIII, pag. 36,55.

CRITÉRIOLOGIE j6b

mais, loin de détruire la vérité de l'événement lui-même, elle sert au contraire à le confirmer de plus en plus ; car elle démontre clairement que, dans le récit qu'ils ont fait, les historiens ne se sont nullement concertés! Or un événement qui est raconté de la même manière par plusieurs historiens, sans qu'il y ait eu accord préalable entre eux, mérite toute confiance, parce que « Terreur , comme dit saint Jean Chrysostome, est multiple et confuse, tandis que la vérité est une (i). y> Ce n'est pas à dire que nous accordions une confiance entière à toutes les parties d'un récit historique, nous la réservons pour les parties dans lesquelles les historiens sont unanimes ; quant aux autres, nous les regardons seulement comme plus ou moins probables. Les historiens varient ordinairement dans le récit des plans projetés, des causes, des fins et autres circonstances de ce genre, mais ils sont rarement en désaccord sur la substance des faits. En outre, si cette règle était adoptée, il faudrait révoquer en doute un grand nombre d'événements très-certains. Mussard prouve en effet que, d'après la règle de Strauss, on devrait douter de la mort de Charles-le-Téméraire, que les historiens racontent diversement (2). Fréd. Wurm (3) fait la même remarque à propos de l'existence historique de Luther; un auteur anonime (4) a fait un travail analogue sur Napoléon. Déjà, avant eux, Zander avait prouvé que les narrations de Polybe et de Tite-Live sur le passage des Alpes par Annibal différaient tellement que les érudits avaient inutilement travaillé à les mettre d'accord (5). Et Reirselingh ajoute plaisamment que, d'après la critique de Strauss, il serait très-incertain s'il est lui-même l'auteur d'une Vie de Jésus-Christ^ puisque les écrivains qui ont parlé de ce livre dans les journaux ont dit, à son sujet, plusieurs cho-

(i) In Epist. ad Rom., Hom. III, n. 2.

(2) Examen critique du système de Strauss, part. 2, c. 3, g 2, pag. loi, Genève 1839.

(3) VitaLutheri ad oxamen criticum revocata{gtrm.), Mexici i836.

(4) Vita Napoleonis examini critico subjecta (germ.) traduite de l'Anglais par R., Lipsiae i836. Peisse écrit que l'opuscule anglais est l'œuvre deRécarcde Wathely, qui le composa contre le pyrrhonisme historique de Hume; voir Hamilton, Op. cit., pag. 194, not. 2, éd. cit.

(5) Voir Chassay, Le Docteur Strauss ei ses adversaires parodistes en Allemagne dans la R:vue, Annales de philosophie chrétien., 3 sér., t. X(I, pag. 87- 89, Paris 1845.

766 DYNAMILOGIE

ses contradictoires (i). Quanta la mineure de l'objection, nous répondons qu'il n'est pas exact que les historiens soient toujours en désaccord dans le récit qu'ils nous ont laissé des faits les plus célèbres. Par exemple, les narrations de la vie de Jésus- Christ par les quatre Évangélistes, contre lesquelles Strauss s'inscrit en faux, à l'exemple des déistes anciens et modernes, ne sont véritablement en contradiction sur aucune circonstance, comme la chose a été prouvée par une foule innombrable d'apologistes de la Religion chrétienne (2).

739. Objection des rationalistes. Les historiens qui décrivent l'origine des peuples et des religions racontent certains faits qui n'offriraient que des fables grossières et puériles, s'ils n'étaient expliqués d'après la méthode mythique; par exemple, pour l'histoire romaine, l'allaitement de Rémus et de Romuluspar une louve, l'action d'AcciusNévius coupant une pierre avec un rasoir, dont Tite-Live et Cicéron font une mention expresse. Donc les origines des peuples et des religions, telles que l'histoire les rapporte, sont mythiques et n'ont par conséquent rien d'historique.

740. Réponse: Dist. ant. Des faits semblables à ceux allégués dans l'objection se rencontrent chez tous les historiens primitifs, neg. ant. ; chez quelques \ins^subd.\ et l'on doit alors discerner le vrai du faux, conc. ant. ; et tous les faits doivent être également tenus pour faux, neg. ant.; neg. cojis. Et d'abord, les origines des peuples et des rehgions ne sont pas toutes obscurcies par des mythes ; car, sans citer d'autres exemples, des érudits du premier mérite ont démontré depuis longtemps, avec la dernière évidence, que les origines de la nation et de la rehgion juive, comme celles de la religion chrétienne, ne sont déparées ni par des fables, ni par des mythes. En outre, les fables que la tradition populaire fait intervenir à l'origine de certains peuples et dont les historiens ont voulu conserver le souvenir ne sont pas d'une nature telle qu'elles détruisent la vérité de leurs origines, elles obligent seulement à recourir aux règles de la critique pour les distinguer des événements véritables. Ainsi, quoiqu'il en soit de la louve

(i) Vita J. C. a Straussio exarata est fabula rotnanensis sœc. X/AT (germ.), voir dans les Ephem. litt. Mcnzelii, n. 76, Nonas Augusti i836.

(2) Voir l'article de Barth. d'Avanzo dans la Revue cit., vol. VIII, pag. 55, et notre Spécimen dans la même Revue, vol. XX, pag. 571, 572r!

CRITERIOLOGIE ^67

qui aurait allaité Romulus et Rémus, il ne suit nullement de là que Rémus et Romulus ne soient point les fondateurs de Rome (i).

ARTICLE SIXIÈME

Du scepticisme vulgaire

741. Nous venons d'exposer les divers critères qui peuvent nous conduire à la connaissance certaine de la vérité ; nous avons en même temps vengé leur autorité des attaques qui ont voulu les affaiblir ; il nous reste à considérer maintenant toute la matière du scepticisme et à soumettre les questions qui s'y rattachent à un sérieux examen.

Il y a trois espèces de scepticisme, nous Pavons dit dans le premier article : le scepticisme vulgaire^ le scepticisme mystique et le scepticisme C7^itique. Nous commencerons par le scepticisme vulgaire et nous exposerons d'abord ce qui regarde son origine (2). Lorsque Socrate eut débarrassé des sophistes (3) le champ de la philosophie, cette science fut traitée avec plus d'ampleur et de perfection et se proposa principalement de déterminer les moyens d'acquérir le bonheur (4). Mais, comme Socrate avait enseigné une nouvelle manière de philosopher et marqué le but de la philosophie plutôt qu'il n'avait proposé de nouveaux principes philosophiques, il advint que les philosophes qui lui succédèrent, Platon, Aristote, Épicure et les autres, se divisèrent en plusieurs opinions souvent contradictoires, tout en se glorifiant du titre de disciples de Socrate.

(i) On trouve là-dessus d'excellentes considérations dans une dissertation de Jean Henri Pareau, De mythica sacri codicis interpretationc, éd. 2 Trajecti ad Rhenum 1824.

(2) Nous avons longuement raconté l'histoire du scepticisme dans nos Institut. Log., Pars altéra, c. 32, pag. 320-342,

(i) Nous avonsdit,dans \?iLogique (2e part.,c. I, art. i, pag. 1 3 5),ce qu'étaient ces anciens sophistes. Q.uoique les sophistes ne fissent pas profession de scepticisme, leurs subtilités avaient cependant pour résultat de jeter de l'incertitude sur toutes les questions. Il y en eut même plusieurs qui, à l'époque dont nous parlons, l'enseignèrent ouvertement, si l'on en croit Sextus l'Empirique- Adv. Phys., lib. I, sect. 52-54.

(4) S. Augustin, traitant de l'ancienne philosophie, s'exprime de la sorte : «... L'activité de tous les philosophes parut s'être concentrée et avoir consumé ses efforts sur cette seule question du bonheur » (De Civit. Dei lib. VIII, c. 3) ; et ailleurs : « Cette philosophie prétendit enseigner les moyens de rendre l'homme heureux ;» Op. cit., lib. XVIII, c. 3g; Cf. lib. VIII, c. 9 et lib XIX, c. r.

768 DYNAMILOGIE

Or Pyrrhon s'aperçut bientôt que ce conflit d'opinions était incompatible avec Tacquisition du bonheur que Socrate avait donné pour but à Tétude de la philosophie ; c'est pourquoi il émit l'opinion que l'homme, pour être heureux, devait ne considérer les choses qu'au point de vue de leur action sur lui, sans dcfiniren rien leur nature, et que, sans rien décider non plus sur les notions de bien et de mal moral, il devait régler sa vie d'après l'impulsion de la nature, ou d'après les prescriptions des lois. Il croyait en conséquence qu'il fallait s'abstenir de tout assentiment, soit dans les choses qui ont rapport aux sciences spéculatives, soit dans celles qui regardent les sciences pratiques (i), et pour faciliter l'exécution de son S3'stème, il imagina dix modes, ou manières différentes de suspendre son assentiment^ TpoTroi t-^ç èiroy-^ç, ainsi nommés parce qu'ils facilitaient l'application de son principe sur la suspension de tout jugement (2). Ces modes, comme l'observe Sextus l'Empirique (3), reviennent à ceci : nous pouvons connaître les choses telles qu'elles se rapportent à nous, mais il nous est impossible de savoir ce qu'elles sont en elles-mêmes. Les sceptiques enseignaient par là même que nous connaissons les apparences seules des choses, (paivoty-sva, mais que nous ignorons les choses mêmes, voG(xeva, c'est-à-dire leurs natures, et que l'on ne peut rien définir à leur sujet (4); car l'intellect, auquel seul il appartient de définir les natures des choses, découvre des raisons égales et contraires de part et d'autres (5). Par où l'on voit que Pégale importance des rai-

(i)Cf. Laert., lib. IX, segm. loi et Sext. Emp. ,//>';?. Pj'rr/z., lib. III, c. 22, 24. Tenneniann [Manuel d'hist. de laphil., trad. Cousin, g 24,1. I, pag. 154, I 55) est donc dans une complète erreur, lorsqu'il écrit que Pyrrhon était resté dans les limites de la raison théorique et qu'il avait été en cela le précurseur de Kant dont nous parlerons bientôt.

(^2) Cf. Sext. Emp., Hyp. Pyrrh., lib. I, c. 14, sect. 36-i63. Il faut savoir que Pyrrhon n'a rien écrit. et queStilpon, son disciple, a pudistribuer en dix modes les motifs rationnels que Pyrrhon, son maître, avait imaginés pour faciliter la suspension du jugement, c'est lui aussi qui a donné une exposition complète du scepticisme. Voir ce que nous avons écrit là-dessus dans l'ouvrage, 1 principali sistemi di filosofia etc., éd. 2, c. i, g 2, pag. 21, note i.

(3) Ibid., sect. 38 et 39.

(4) Sext. Emp., Op. cit., c. X, sect. 19 et 20.

(5) Sext. Emp.,Pf>. cit., c. X. section 19 et 20 et c. II, sect. 22. On voit que la doctrine des sceptiques ne doit pas être entièrement confondue avec les doctrines d'Héiaclite, deDémocrite, de l'Ecole de Cyrène et avec celles de Protavroras, commj l'ont fait plusieurs historiens. Héracfite en effet ne se contente pas d'enseigner que certaines choses se montrent à nous sous des apparences

CRITÉRIOLOGIE 769

S07îs{i) OU lutie des raisons (2) constitue le principe du scepti- ' cisme; car, d'après Pyrrhon^ en face de toute raison s"" en présente toujours une autre d'égale valeur (3) ;àc l'égalité des raisons naît /^^ suspension du Jugement (4)- Ov le calme imper 1 111^bable deV esprit sur ce qu'il faut croire oupenser^et Vartde modérer ses passions, dans les choses qui arrivent suivant les lois de la nécessité (5), sont le fruit de cette suspension d'assentiment. Ainsi la lutte des raisons, ou l'antilogie^ comme disaient les Grecs, formait le principe du scepticisme; Vétat de calme imperturbable de Vâme^ à-:apa;îa, en était le but, et la suspension du Jugemefit^ s-nrop, était le moyen d'arriver à Vataraxie (6).

742. Une nouvelle forme de scepticisme apparut, dans l'Académie de Platon, avec Arcésilas qui fut Fauteur de la nouvelle Académie etCarnéade fondateur de la troisième. Car, bien que la doctrine Académique eût également pour terme la suspension de tout jugement, comme le scepticisme, elle en différait cependant sous deux points principaux. En effet i" les Académiciens disaient que l'esprit humain était incapable d'arriver jamais à la connaissance de quoi que ce soit ; les sceptiques au contraire ne désespéraient pas d'arriver à comprendre certaines choses. 2° Ceux-ci affirmaient que toutes nos

contradictoires, il enseigne qu'une même chose peut avoir des attributs opposés. Démocriie disait que les choses nous apparaissant sous des formes diverses n'étaient rien de ce qu'elles paraissaient être : le miel, par exemple, n'est ni doux, ni amer; les sceptiques se bornaient à dire qu'ils ignoraient ce qu'elles sont en réalité; par exemple le miel est-il doux, est-il amer? n'est-il ni amer, ni doux ? Nous n'en savons rien, disaient-ils. Quoique les philosophes de l'Ecole de Gyrène aient placé le critérium de la vérité dans les seules modifications de i'àne, comme le faisaient les sceptiques, cependant ils se séparaient de ces derniers, en ce qu'ils ne suspendaient pas tout jugement sur la nature des choses, Ils disaient seulement qu'elle est incompréhensible; ils plaçaient la fin de nos actions dans le plaisir et non dans une espjce d'indifférence imperturbable de l'âme comme les sceptiques. Enfin Protagoras tient pour certain que la nature est variable et changeante, et place dans cette" propriété la raison de toutes les apparences, tandis que les sceptiques regardaient ces choses comme incertaines. Vid. Sext. Emp., lib. 1, c. 2g.

(i) Ms-osrflê'vait rœv ^oj-cov; Laert., lib. IX, segm. 76 et loi.

(2) AYTt?vo),/at, Laert., lib. IX, segm, 61,

(3)'E;ro;i;« Sext. Emp., Op. cit., lib. I, c. VI,sect. 12.

(4) Ibid., c. XXII, sect. 196.

{b)'KTAfa.^ta. et y.îrpio7rJ9iia., ibid., c. XII, sect. 23, c. XXVII, sect. 2o5, c. LUI, sect. 232.

(6) Cf. Op. cit., Ll. citt.

perceptions étaient d'une insuffisance égale pour produire la certitude ; ceux-là soutenaient que les perceptions étaient les unes probables et les autres improbables ; ils avaient même imaginé divers genres de probables (i).

743. Parmi les derniers Pyrrhoniens, Enésidème et Agrippa méritent principalement d'être cités. Le premier attaqua, avec toute sorte de sophismes, le principe de causalité, c'est-à-dire ce principe au moyen duquel on prouve l'existence de la cause par l'existence de l'effet (2) ; bien plus, il essaya d'établir que la notion de cause est une notion absurde (3) ; le second est connu pour avoir recommandé la suspension de tout jugement par le motif surtout qu'il est impossible à riiomme, disait-il, d'arriver à une démonstration quelconque (4).

744 Plusieurs des derniers sceptiques sortirent d'une certaine école de médecins appelés Méthodiques, ou Empiriques^ parce que, méprisant la science des Rationalistes, ils laissaient de côté, dans la pratique de la médecine, la recherche des causes secrètes et tenaient seulement compte de l'observation des faits. Sextus s'acquit une grande réputation parmi les philosophes de cette école, ce qui lui a valu le nom d'Empirique; cette célébrité n'est fondée d'ailleurs sur aucune découverte nouvelle, elle est due uniquement aux livres qu'il a publiés et qui embrassent toutes les subtilités des sceptiques (5).

745. Après que la Religion chrétienne eut triomphé de la philosophie grecque et soumis toutes les sciences humaines à son salutaire empire, le pyrrhonisme n'osa plus se

(i) De cette seconde différence suivent ces deux conséquences: 1° Les Académiciens étaient persuadés que ce qu'ils appelaient bien était plus vraisemblablement bien que mal, de même pour le mal ; tandis que les sceptiques crevaient qu'il n'y a pas de différence entre le bien et le mal. 1° Dans la conduite de la vie, les Académiciens prenaient pour règle le probable; las sceptiques au contraire, se contentant de suivre les lois, les coutumes du pays et les penchants naturels, vivaient sans faire choix d'aucune opinion. Cf. Sext. 'EmY).,Hypoth. Pyrrh., iib. I, c. XXXIII, sect. 22Ô-23i.

(2) Sext. Emp., ibid., Iib. Il, passim; Adv. Log., Iib. II, passim.

(3) Ibid., Iib. III, c. III, sect. 25 et 26; Adv. Log-., Iib. II, sect. 453 et 454.

(4) Sext. Emp., Hypoth. Pyrrh., Iib. I, c. XV, sect. 164-167.

(5) Nous avons de lui les Institutioms Pyrrhoniœ, dans lesquelles il expose toute la science du scepticisme et XI livres Adversus Mat hematicos qui ont pour objet ùj renverser les sciences les unes après les autres.

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montrer nulle part. En effet, dans toute Thistoire du moyen iïge, si Ton excepte quelques Arabes ennemis de la Religion chrétienne (i), on ne trouve aucun philosophe qui se soit donné pour sceptique.

74G. Mais, lorsque les sciences humaines, à la suite de la défection de Luther, se furent émancipées de la Révélation Divine, le pyrrhonisme parut de nouveau sur la scène. Il faut citer, parmi ses premiers promoteurs, Michel Montaigne (2), François Sanchez (3) et Foucher (4).

747. Enfin, dans les temps modernes, sans parler des sensistes, dont plusieurs ont ouvertement embrassé la philosophie du doute (5), Pierre Bayleet David Hume se sont acquis une triste célébrité par leur scepticisme. Dans son Dictionnaire historico-critique^ Bayle essaya d'ébranler par ses sophismes et ses subtilités tous les principes de la raison, tous les dogmes de la Religion catholique et les faits les plus importants de rhistoire ; Hume, de son côté, supprimant les notions de substance et de cause, qui sont les principaux fondements delà science humaine, portait un coup funeste à la science toute entière (6).

748. Avant de réfuter le scepticisme, que Lactance (7) appelle avec juste raison, une philosophie nouvelle destructive de toute philosophie^ nous avertirons d'abord que la vérité de la science ne peut être défendue contre les sceptiques par une démonstration dij^ecte, parce que nulle démonstration directe ne saurait atteindre des philosophes qui n'admettent aucune proposition évidente par elle-même, c'est-à-dire aucun prin-

(i) Le principal d'entre eux fut Algazel; on trouve parmi les œuvres d'Averroes sa Destnicticne philosophorum., 0pp., t. X, Venetiis i56o.

(2) Mich. Montaigne, Essais, lib. II, c. 12, lib. III, c, 8, i3, Bordeaux i65o.

(3) Sanchez, De multumnobili et prima universali scientia, qua nihil scitiir, Prœf., pag. 5, 6, 16 et 41, Lugduni 1662.

(j^)¥o\ich.ev, Lettre par tin Académicien, Paris i^-jb; Apologie des Académiciens, part. I, art. i-5, part. II-IV, passim, Paris 1687.

(5) Le scepticisme, comme nous l'avons vu (pag. 367), dérive naturellement du sensisme.

(6) Voir Tractation denat. hum. etc., éd. cit. Glanwille avait précédé Hume dans celte voie. Ce philosophe attaque le principe de causalité avec les mêmes arguments que l'on attribue généralement à Hume. Cf. Scepsis scientifica adversus dogmaticorumvanitates (Ruglais), Lond. i665.

(7) Divin. Instit., lib. III, c. h.

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