‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 12 sur 106 · OU DE L'AME RAISONNABLE · texte numérisé non relu

OU DE L'AME RAISONNABLE

102. Cette question paraîtra peut-être inutile à plusieurs ; car, après qu'on a démontré que l'âme raisonnable est la forme substantielle du corps, il peut paraître superflu de démontrer en outre qu'elle est l'unique principe formel qui existe dans l'homme. En effet, si Fâme raisonnable est la forme substantielle du corps, il est nécessaire qu'elle soit en même temps le principe par lequel le corps existe et opère ; car la forme substantielle est ce qui donne Vêlre et la vertu dCopérer à chaque chose. Mais le corps humain jouit de la vie végétative et de la vie sensitive. Par conséquent l'âme raisonnable doit être le principe par lequel l'homme jouit non-seulement de la vie intellectuelle, mais encore de la vie végétative et de la vie animale (i).

(i) « Si nous supposons, dit S. Thomas, que l'âme est unie au corps, comme

io3. Bien qu'il en soit ainsi, nous croyons cependant qu'il n'est pas inutile de reprendre la même question sous cette autre forme : Le principe formel chei l'homme est-il unique ou multiple ?Soh parce que cette question a été vivement agitée dans les temps modernes et Test encore aujourd'hui sous cette forme ; soit pour Téclaircir de plus en plus ; soit afin d'établir la vérité, sur un point d'une si grande importance, avec toute la solidité possible.

ARTICLE PREMIER

Opinions des anciens et des modernes sur cette question

104. Les philosophes anciens s'étaient déjà demandé si ce qui pense, sent et végète dans l'homme est un principe unique, ou bien s'il faut en admettre deux, un principe intelligent, et un principe sensitif et végétatif, ou même trois en distinguant le principe végétatif du principe de la sensation. L'opinion d'Hippocrate de Cos, auquel on fait ordinairement remonter cette controverse, n'est pas très-claire ; ce qui fait, comme l'observe Peisse (i), que chacun dans les temps modernes a voulu l'attirera son propre sentiment (2). L'opi-

sa forme, il nous paraît absolument impossible que plusieurs âmes, différant par l'essence, existent dans le même corps » (i, q. LXXVI, a. 3 c). Le même S. Docteur {ibid. ad i) déduit que l'âme intellective est la forme du corps de ce que le principe qui nous fait concevoir les choses intelligibles est aussi le principe de la vie végétative et de la vie sensitive en nous, a Ce par quoi une chose opcre immédiatement est la forme de cette chose... Or il est manifeste que ce qui donne immédiatement la vie au corps, c'est l'âme...; car l'âme est le premier principe de la nutrition, des sensations, du mouvemement local, aussi bien que des opérations intellectuelles. Donc ce principe premier de nos intellections, qu'on l'appelle entendement, ou âme intellective, est la forme du corps. » Le S. Docteur ne fait point ici une pétition de principe. Car, contre ceux qui, admettant que l'âme est la forme substantielle du corps, niaient que ce fût le même principe que celui par lequel l'homme végète et sent, il démontre que ce dernier point dérive du premier ; parce que, si l'âme raisonnable est la forme substantielle du corps, clic doit être le principe unique par lequel l'homme pense, sent, et végète. Au contraire, à ceux qui, bien qu'ils fussent persuadés que l'àme raisonnable est Ij principe unique duquel l'homme tient sa triple vie intellectuelle, végétative, et sensible, niaient qu'elle soit la forme substantielle du corps, il répond que l'un découle de l'autre, attendu que l'âme est la forme substantielle du corps par le fait même qu'elle en est le principe sensitif et végétatif en même temps que le principe intellectif.

(i) Peisse, La médecine et les médecins, ^^ùs iSSy.

(2) I^ nouvelle école de médecine de Montpellier enseignant, comme nous le dirons plus bas, qu'il y a dans Fhommc, outre l'âme raisonnable, un prin-

nion de Platon est moins obscure, toutefois elle n'est pas entièrement certaine. Voici, au jugement de ses anciens et de ses nouveaux commentateurs, ce qu'il pense sur cette question, si Ton en juge d'après certains passages du Timée, du Phèdre et de la République : iSl existe trois âmes dans le corps humain; la première, Tâme raisonnable^ (i) a son siège dans la tête; la seconde, Tâme irascible (2), réside dans la poitrine, et la troisième, râmeco;za/jt;z5c/Z'/efJJ), dans les entrailles (4); 2° les âmes irascibles et concupiscibles sont comme les deux parties de Tâme mortelle^ qui est le vrai pri?îcipe vital du corps, principe distinct de Pâme raisonnable et immortelle ; 3° le corps s'unit par lui-même avec les âmes irascible et concupiscible, et s'unit ensuite par elles avec Tâme raisonnable (5).

cipe vital (ïo\i dérivent tous les phénomènes de la sensibilité et de la nutrition, soutient avec force qu'Hippocrate fut le premier défenseur de ce double principe» ou de ce double dynamisme, comme on l'a appelé (voir principalement Lordat, Rappel des principes doctrinaux de la constitution de^ l'homme énoncés par Hippocrate., pag. 29 et suivantes, Montpellier 1857). Cest pour cela que sous le buste d'Hippocrate, placé dans une des salles de la Faculté de Médecine de Montpellier, on a mis cette inscription : Hippocrates olim Cous, nunc Monspelliensis. Mais plusieurs auteurs ont démontré que les motifs sur lesquels s'appuie l'école de Montpellier pour attribuer cette opinion à Hippocrate ne sont pas solides (voir en particulier Malgaigne, De la valeur des traditions de l'école de Montpellier, dans la Revue médico-chirurgicale de Pam, Paris, juillet 1854, et Bouillier, Du principe vital et de l'dme pensante, etc., ch. 4, pag. 5j etsuiv., Paris 1862). Saumaise, dans ses Comtnentaires sur Épictète, partage l'avis de ces derniers :« Hippocrate, dit-il, n'a certainement écrit nulle part que lame se divise en deux ou trois parties, d'où l'on puisse conclure que ces parties doivent être considérées comme autant de substances, ou de formes séparées » {Ad Epict. comment.-, pag. lyD, Lugd. Batav. 1640). On peut d'ailleurs le conclure de ce fait seul que, d'après Hippocrate, l'âme n'est autre chose que Vair ou l'esprit disséminé dans tout l'univers, lequel pénètre d'abord le cerveau et se répand ensuite par lui dans les autres parties du corps; voir là-dessus Chauvet, Cous Hippocrates qualis fuerit inter Philosophos, c. 7, l 3, pag. 22 seqq., Caen i855, et Luppi, Sur la philosophie et la physiologie d'Hippocrate, àd^ns la Galette médicale de Paris, décembre i86o. (i) To' xo^io-Tixo'v.

(2) To' ^VfJLOiléU'

(3) Tû 67ri6i'^»rixov.

(4) Voici le témoignage de Cicéron: « Platon, dit-il, imagina trois âmes ; il

plaça la principale, ou la raison, dans la tête, comme dans la citadelle, et voulut que les deux autres lui obéissent, savoir l'âme irascible et l'âme concupiscible, qu'il place en divers lieux: l'âme irascible dans la poitrine, et lame concupiscible dans les entrailles « ; Qq. TuscuL, lib. I, c. 10, éd. Ern. Cf. Acad., lib. I, c. 8, et Sext. Empiric, Advers. Mathem., Hb. X, sect. 3oo, et Senec, Epist. LXV, et Plutarc, De Décret, phys., lib. V, c. 20.

(5) Vid. Tim., 0pp., éd. Bekk., 3» part., vol. II, pag. i32 et i33, H. S.,

pag. 87 et 88; Phœd., Opp., éd. Bekk., lapart., vol. I, pag. Sg seqq., H. S., pag. 246 seqq., Republ., lib. IV, 0pp., éd. Beckk., 3» part., vol. I, pag. 194.

io5. Quelques auteurs anciens ont cru que cette doctrine, enseignée d'abord par Pythagore et par ses disciples, s'était transmise parleur canal jusqu'à la philosophie de Platon (i). Mais, à Texemple de Porphyre, d'Alcinous, de Ghalcidius et d'autres anciens, qui furent les zélés partisans de la philosophie de Platon, plusieurs auteurs modernes soutiennent avec conviction que Platon n'admettait qu'une seule âme dans l'homme et qu'en énumérant en lui trois parties, ou trois espèces d'àmes, il avait voulu seulement désigner les diverses puissances de l'âme (2). Ils fondent leur opinion sur plusieurs passages du Théétète^ du Cratjle et du Phédon, dans lesquels Platon enseigne que l'âme pénètre tout le corps ; et que, par là-même qu'elle le pénètre tout entier, elle lui communique la vie et le mouvement, en sorte qu'elle est Tunique principe par lequel le corps vit et se meut (3). Ils concluent de là que, si Platon n'admet qu'une seule âme dans l'homme, sous le nom des parties de Pâme qu'il décrit ailleurs, il n'a pu vouloir désigner que ses facultés (4).

H. S.,pag. 435-441, et lib. IX, éd. Bekk.,pag. 442 seqq., H. S., pag. 58o et 58 1. Outre Cicéron [Loc. cit., et Acad., lib. II, c. 89, éd. cit.), Plutarque, ou, selon d'autres, le Pseudo-Plutarque [De placit. philos., lib. IV, c. 20), Laérce (lib. VIII, segm. 3o) et quelques autres anciens, la plupart des auteurs modernes ont cru que telle était la vraie opinion de Platon, par exemple Olshausen {De naturœ humance trichotomia N. T. scriptoribus recepta, parmi les Opuscules^ théologiques de V^nteur, Comm. VI, pag. 149, Berlin 1834), Th. H. Martin {Études sur le Timée de P/a?o«, Argum., g 9, t. I,pag. 33 et suiv., et not. 36-39, t. Il, pag. 295 et suiv.), et Chauvet {Psychol. de Platon, ch. 3, g 2, pag. ii3 et suiv., Paris 1862). C'est aussi le sentiment de Bobertag, qui l'établit longuement dans un livre qui a pour titre : De ratione inter Spiritum Sanctum et mentem humanam ex Platonis doctrina intercedente , pag. 9-26, Vratislaviae 1824.

(i) Voir Laërce, lib. VIII, c. i, segm, 3o-3i ; Stobée, Eclog.phys.. lib. 1, pag. 109, cd. Ganter; Plutarque, De placit. philos., lib. IV, c. 4-7. Comparer Meiners, Histoire du progrès etc., livr. III, c 4, t. II, pag. 267 et suiv., et not. 108, pag. 363, éd. cit.

(2) Aujourd'hui encore tel est le jugement que porte sur Platon Francisque Bouillier dans l'ouvrage cité : Du principe vital et de Vdnie pensante., pag. 67-73. Cousin, dansson Argument sur le Phédon, avait dit également que telle avait été la doctrine de Platon et de toute l'école platonicienne; Œuvr. de Platon, trad. par Cousin, pag. 175, Paris 1822.

(3) Theœt., Opp., 2» part., vol. I, pag. 264, éd. Bekk., H. S., pag. 184; Cratyl., 2. pan., vol. Il, pag. 37, éd. Bekk., H. S., pag. 399 ; P/iir<i., 2a part., vol, III, pag. 102, cd. Bekk., H. S., pag. lob.Wow SsLUTn^LXSQ, Dissertation sur Epietète. De anima triplici apud Plàtonem an senserit trinam esse, non unam substantiam etc., pag. 164 seqq., éd. cit.

(4) Les auteurs que l'on peut consulter de préférence sur cette controverse sont les suivants: Le Père Petau, De Incarnat ione, lib. IV, c. i3, g 9 et 10, Dogm. theol., t. V, pag. 2o3, éd. cit., Moshem, Not. ad Cudwort., c 4, g

IDENTITÉ DU PRINCIPE VITAL ET DU PRINCIPE FORMEL 8b

io6. Mais, s'il est controversé quelle fut sur ce point la véritable op;nion d'Hippocrate et de Platon, il est très-certain qu'Aristote n'admit qu'une seule âme dans Thomme. Car il enseigne clairement que Pâme est la cause unique d'où le corps tire sa vie (i) ; et, puisque les divers genres d'opérations vitales sont au nombre de quatre, savoir la végétation, la sensation, rintellection et la locomotion. Pâme humaine, qui surpasse toutes les autres âmes, est à la fois un principe végétatif, sensitif, intellectif et un principe moteur (2). Mais, comme les opérations locomotrices regardent le principe sensitif, il a pu dire en peu de mots que Pâme humaine était « ce par quoi nous vivons, nous sentons et nous concevons immédiatement, primo (3). »

107. ATexemple d'Aristote, les stoïciens et les néoplatoniciens défendirent Tunité du principe vivant dans Thomme ; mais ils Texpliquèrent mal, parce qu'ils la déduisaient des principes panthéistes de leurs différents systèmes. Sans nous occuper présentement de leur doctrine panthéiste, que nous aurons à discuter plus tard, voici d'abord ce que les stoïciens pensaient sur la question qui nous occupe : i'' Il n'existe dans l'homme qu'une seule âme qui est une parcelle du principe actif, c'est-à-dire ànfeu^ qui anime le monde entier (4) ; i"" cette âme unique se montre d'abord dans le cœur, dont elle occupe la première place ; elle est la faculté principale, et \di directrice des autres, -/lygpvixov; du cœur elle se répand ensuite dans tout le corps par sept autres facultés ayant cha-

242 seqq., éd. cit., Tennenann, Syst. phil.de Plat, (en allem.), t. II, pag. 48, Leipzig 1792-1795, et Buhle, Manuel d'histoire de la philos, (en allem.), t. II, g 216 et suiv., pag. 140 et suiv., Goettingue i836. (i) De Anîm., lib. II, c. 4, § 3.

(2) Ibid., c. 1 1, g 6. Voir sur ce passage Alexandre d'Aphrodise, Quœstiones., lib. Il, c. 25, fol. 3, Venetiis i536. Muller dans son Manuel de physiologie-, t. I, pag. 35, éd. cit., admet les quatre espèces de vies décrites par Aristote.

(3) Ibid., g 12. Ce primo dénote, comme on s'en souvient (Cosmo/o^., ch. I, art. 5, pag. 3i3, not. 8), V acte premier de la vie, de la sensation et de l'intelligence, c'est-à-dire lacté par lequel l'homme est constitué à l'état de chosevivante, sentante et intelligente ; puisque les opérations végétatives, sensitives et intcllectives qui proviennent de l'homme comme être vivant, ou comme possesseur de la triple vie végétative, sensitive et intellective, s'appellent les actes seconds de la vie, de la sensation et de l'intelligence.

(4) Voir Cicéron, De natura Deorum., lib. II, c. i5, et lib. III, c. 14, éd. Ernest.

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