Le vitalisme fut adopté, en France, non-seulement
(i) Bordeu enseigna d'abord ce système dans sa Dissertatione physiologie a de sensu generice considerato , qu'il présenta en 1762 à la Faculté de médecine de Montpellier et qu'il publia la même année dans cette ville. Voir Œuvr. compl. de Bordeu par Richerand, t. I, pag. i et suiv., Paris 18 18.
(2) Flourens, De la vie et de Vintelligence-, 1" part., ch. 7, n. 3, pag. 92 et 62, Paris i858.
(3) Ouvr. cit.^ Discours préliminaire, t, I, pag. 21, éd. 1806.
(4) Ibid., pag. 20 et 21, et ch. 3, sect. II, l ^b, t. I, pag. 1 09-1 11.
(5) Ibid., ch. 3, sect. II, § 42, pag. ïo6 et passim. Au reste, suivant l'observation de Barthélémy S2dn\.~\l\\2C\T& {Traité de l'dme d' Aristote etc., Préf. pag. CVIII), Barthez a traité du principe vital, comme s'il ne tenait aucun compte du corps ni de l'âme. Il faut lire sur cette doctrine de Barthez Lordat, Exposition de la doctrine médicale de Bartlie^, Montpellier 1818.
gS ANTHROPOLOGIE
par les médecins de Montpellier, et particulièrement parLordat(i) et ses disciples, mais encore par les principaux philosophes de la capitale, dont Maine de Biran et Jouffroy sont justement regardés comme les chefs. Maine de Biran, par exemple, enlève à Tame raisonnable les opérations végétatives et locomotrices et même les opérations sensitives (2); il les attribue au principe vital, parce que, faisant consister la pey^sonnalité humaine dans la liberté seule, il ne voulut attribuer à Fâme que les opérations dont elle est la cause volontaire et libre. Jouffroy conserve à Tâme raisonnable les opérations sensitives et ne laisse au principe vital que les seules opérations végétatives, car il estime que les opérations propres de Fâme, ce sont à la fois celles dont elle est la cause libre et celles dont elle a conscience (3). La plupart des philosophes français de ce siècle, que Ton a désignés sous le nom de spiritualistes, et quelques autres en dehors de cette école, entendent généralement le vitalisme comme Ta fait Jouffroy (4). Cependant Tanimisme a toujours conservé de zélés défenseurs parmi les philosophes français ; nous pouvons nommer au premier rang Tissot (5), Bouillier (6) et Char-
(i) Voir V Ouvrage cité et d'autres que nous indiquerons çà et là. (2) Il faut lire en particulier son ouvrage posthume, Nouveaux essais d'anthropologie, impartie, Vie animale ; parce que dans ce livre il explique plus au long et plus clairement tout ce qu'il avait enseigné dans les autres sur cette controverse. Voir les Œuvres inédites de Maine de Biran, publiées par Ernest Naville, t. III, pag. 379 et suiv., Paris iSSg, et l'Introduction que l'éditeur a placée en tête de l'ouvrage. {3) Mémoire cité. Nouveaux mélanges, pag. 176-180, éd. cir. (4) Par exemple, L. Peisse, Notice historique et philosophique sur la vie et les travaux de Cabanis. Paris 1844; Barthélémy Saint-Hilaire, TraCté de l'dme d'Aristotc etc., Préface, pag. XGI et suiv., éd. cit. ; Emile Saisset, L'ame et la vie, Paris 1864 ; Lemoine, Ouvr. cité^ ch. 9, pag. 166 et suiv. ; Lévcque, Science du beau, vol. II, pag. 177, Paris 1861 ; Martin, Philosophie spiritualiste, 2*^ part., ch. 26, vol. II, pag. 177 ; Flourens, Ouvr. cit., 1" part., sect. 4, pag. 65 et suiv. ; Bouchut. De la vie et de ses attributs, Paris 1862 ; enfin Carreau, qui, d'après les principes de l'occasionalisrae de Malcbranche, croit que Dieu produit dans le corps tous les phénomènes de la vie : Contre l'animisme, nouvel essai d'une théorie cartésienne,) Paris i863. A ces auteurs nous joindrons Arhens, qui fut autorisé à enseigner la psychologie à Paris ; car, dans son Cours de psychologie (Paris i836), il admit ouvertement dans l'homme, en outre de l'âme spirituelle, une âme corporelle à laquelle il attribue la sensibilité et l'instinct.
(5) Lavie dans l'homme, 2 vol. in-s-, Paris 1S61 et 1862, et L'animisme ou la matière et l'esprit conciliés par l'identité du principe etc., Paris i835. (ô) Du principe vital et de l'dme pensante, Paris 1862.
les (i) qui ont écrit de savantes dissertations sur cette controverse (2).
1 19. En Allemagne, Tanimisme a toujours conservé depuis Stahl un certain nombre de partisans ; mais, sur la fin du XVIIP siècle et au commencement du XIX% il s'y montra sous la livrée suspecte du panthéisme, et c'est à peine s'il commence à paraître sans ce déguisement. On ne peut en effet séparer du panthéisme une espèce d'animisme absurde. Car, si tout ce qui se voit dans le monde n'était autre chose que l'Absolu qui se manifeste ou se développe sous diverses formes, il est évident qu'il y aurait, comme l'ont dit Schelling, Hegel et leurs disciples, une âme universelle, ou un principe vital unique qui opérerait dans le monde entier suivant certaines lois générales, et qui varierait comme les êtres organiques dans lesquels il se manifesterait; et l'Absolu, ou Dieu, serait lui-même ce principe vital unique (3). C'est pour cela qu'un bon nombre de physiologistes allemands professèrent une sorte d'animisme qui n'est pas exempt d'erreur (4). D'autre part, dans cette même Allemagne, Gùnther a propagé récemment une nouvelle espèce de vitalisme. Il a prétendu 1° qu'il fallait admettre deux principes dans Thomme, l'un spirituel qu'il appelle esprit^ et l'autre aniinal qu'il appelle nature^ ou âme corpor^elle ; 2° que le principe animal ou la nature^ qu'on a coutume de désigner sous le nom de corps humain, est cette même matière, qui d'abord simplement visible et tangible dans les minéraux, acquiert ensuite dans les bêtes la faculté de sentir et d'imaginer, et qui, une fois pour-
(i) Dissertatio de vitœ na^wra, Burdigalae 1861.
(2) Nous pouvons encore citer comme partisans de l'animisme Franck (ZJ/ctîonn. philosoph.j an. Ame, t. I, pag. 81 et suiv., éd. cit.), Ravaisson [De V habitude, n. ii, pag. 38 et suiv., Paris i838), de Rémusat {Rapport sur le concours pour la philosophie de saint Thomas, Comptes-rendus de l'Académie des sciences morales et politiques, avril 1857), Jourdain {Philosophie de saint Thomas, livr. III, ch. 3, n. i), et, parmi les physiologistes, Cayol, Récamier et d'autres qui écrivaient dans la Revue médicale, ann. i833, t. I, pag. 345, et ann. 1848, t. I, pag. 9 et 148, et Lélut, Mémoires sur les phénomènes et les principes de la vie, Académie des sciences morales, ann. i85i.
(3) Voir sur ces auteurs Henri Th. Martin, Philosophie spiritualiste, 2' part., ch. 27, pag. 199.
(4) On compte parmi eux Tréviranus, Baer, Burdach, Mûller et d'autres physiologistes distingués qui soutiennent des théories plus ou moins conformes à l'animisme, comme on peut le voir dans Hermann Fichte qui en est luimême partisan ; Anthropologie^ en allem., ch. 3, Leipzig i85ô.
vue de ces diverses puissances, s'unit enfin dans l'homme avec le principe spirituel ; 3° que Dieu venant à unir Vespy^it ou le principe spirituel avec la nature ou le principe animal, la conscience ou le moi résulte de cette union, de telle sorte que, en développant leur vie propre, la nature et l'esprit vivent comme d'une commune vie (r). Cette doctrine de Giinther compta beaucoup de partisans et de défenseurs en Allemagne, mais elle y rencontra aussi de nombreux adversaires (2) ; de là naquit une ardente discussion entre les théologiens et les philosophes allemands sur cette question du principe vital, les uns admettant deux principes animés dans rhomme et les autres restant fidèles à l'unité de principe. L'un de ceux qui défendaient le dualisme de Gûnther (3), Baltzer voulant échapper à la censure dont Pie IX venait de frapper le système de son maître (4), réserva les opérations sensitives au principe spirituel ou à l'âme raisonnable, ne laissant que les opérations végétatives au principe corporel ; ainsi, outre le principe spirituel^ il admit dans Thomme un principe vital^ mais nullement animal. Lorsque le même souverain pontife eut condamné cette modification de la doctrine de Giinther (5), et que Baltzer, à l'exemple de son maître, se fut soumis à la condamnation (6), cette erreur de l'école giinthérienne disparut presque entièrement avec les autres erreurs de la même école.
1 20. En Italie, dès Tannée MDCGCXXVIII, le P. Joachim Ventura, théatin, entreprenait de restaurer la théorie catholique de l'unité du principe vital dans l'homme, d'après les
(i) Sur cette doctrine de Gûnther, on peut lire Mayer, L'homme suivant la doctrine de V Eglise catholique et suivant la théorie de Gûnther ^ en allem., pag. 39 etsuiv., Bemberg i856.
(2) Par exemple Clément, La théologie spéculative de Gûnther et la doctrine catholique de l'Eglise-, en allem., et plusieurs autres que nomme J.-B. Savarcse dans son Introd. alla storia critica délia filosofia de' SS. Padri^ c. h, pag. 277 et 278, Napoli i856.
(3) Entre autres Baltzer, Novœ epistolœ theolog. ad Ant, Guntherum, Vratislawiae i853 ; Knoodt, Gûnther et Clément, en allem., Vienne i853 et i854; Zukrigl et d'autres que cite Savarese ; ibid.
(4) Voir le g 70, pag. Go. Cf. La Scien:^a e la Fede, vol. XXXIV, pag. 268 seqq., Napoli 1837.
{b) Brève ad Episcopum Wratislaviensem, 3o apnle 1869. Vid. Analecta Jnris Pontificii. 4' livrais., pag. 244. {d) Voir la Revue La Scien^a e la Fede, vol. XXXVIII, pag. 620, an. 1859,
doctrines de saint Thomas (i), et, dans les nombreux ouvrages qu^il a publiés depuis, il a expliqué de plus en plus cette théorie et Ta défendue avec talent (2). Plus récemment le P. Liberatore a défendu la même théorie avec encore plus de science et d'érudition que le célèbre théatin (3). Nous ne dirons rien de Buscarini, de Degiorgi et de quelques autres, dont les remarquables éléments philosophiques sont universellement appréciés en Italie ; nous ajouterons seulement que les illustres physiologistes, Liverani, Gonti, Brentazzoli et particulièrement Vincenzo Santi, dont la doctrine sur les principes constitutifs du corps humain est conforme à celle des Scolastiques, comme on Ta vu plus haut, ont défendu également la théorie scolastique sur la nature du composé humain^ et ont fait les plus louables efforts pour ramener la physiologie et la médecine à la doctrine anthropologique des Docteurs scolastiques (4).
121. Mais, dans ces derniers temps, plusieurs physiologistes d'une grande réputation, membres pour la plupart de TAcadémie de médecine qui siège à Paris, ont proposé un nouveau système auquel on a donné le nom dCOrganicisme ou de Solidisme. Les défenseurs de Porganicisme avouent qu'on ne peut expliquer ni par les lois physiques, ni par les forces chimiques tous les phénomènes de la vie que Ton observe dans les corps ; mais, comme ils sont persuadés que nul phénomène ne peut dériver de Pâme, ils soutiennent qu'il existe, dans chacun des organes du corps vivant, certaines propriétés, diverses des propriétés physiques et chimiques, d'où résulte la vie unique et complète du corps vivant (5).
(i) De methodo philosophandi. Dissert, praelirain., part. V, pag. 76 seqq., Romae 1828.
(2) Voir Laraison philosophique et la raison catholique, 2^ preuv,, 2« part., et 7° preuv. ; De la vraie et de la fausse philosophie^ ï 20 ; Essai sur Vorigine des idées, i" part., § IX, pag. 46 et suiv., Paris 1854 ; La philosophie chrétienne, sect. II, ch. j et 8, t. II.
(3) Del composto umano, c. III, art. 6-g, pag. 106 seqq., et c. VI, art. 1-6, pag. 262 seqq., éd. cit.
(4) Il suffit de parcourir Vincenzo Santi-, dans ses opuscules, il a exposé souvent ses idées sur ce point et celles des auteurs que nous avons cités : Délia forma, genesi etc., éd. cit.. Délia immatérialité, ed inalterabilità delV intelletto, Perugia i86i ; Discorso sulla vita umana, e. a., et 1.: Prèle^ione al corso del i863-iH64, ivi i863 ; D:gli errori filosofici che si oppongono al progresso délia fisica animale e delV antropologia, e. a. 1.
(3) Les principaux défenseurs de l'organicisme sont Poggiale, Bouillaud et TOME III y
C'est pourquoi, se séparant tout à fait de ranimisme de Stahl, ces auteurs ont choisi leur place entre le système mécanique de Descartes et le vitalisme de Barthez ; car ils admettent certaines propriétés vitales, diverses des propriétés physiques et chimiques, mais ils veulent que le principe et le sujet de ces propriétés, ce soit la matière du corps elle-même et non quelque chose de substantiel divers du corps et de Tâme.
122. Si ces trois derniers systèmes, Torganicisme, le vitalisme et Tanimisme, comptent aujourd'hui un très-grand nomxbre de partisans, le système mécanique de Descartes conserve toujours les siens, soit en Angleterre (i), soit en France (2), soit en Allemagne surtout (3), sous le nom à^ iatromécanisiJie ou d'' iatrochimisme ; c^est pour cela que ses défenseurs sont appelés iatromécaniques ou iatrochimiques (4).
12 3. Après avoir exposé les principales opinions des physiologistes, des philosophes et des théologiens sur cette controverse, il nous reste à démontrer la doctrine d'Aristote et des Saints Pères, que TEglise approuve et qu^elle a même
Piorry (voirie Bulletin de V Académie de Médecine, t. XXV, ann. 1860, 10 et 3i juillet, et 14 août) ; Malgaigne, vitaliste de l'École de Montpellier, les a vivement combattus (voir la, Bulletin cité). Ce système est appelé organicisme, parce qu'il fait dépendre les opérations vitales d'une certaine force inhérente aux organes ; et solidisme, parce qu'il rattache cette force aux parties solides du corps. Il est manifeste que les organes sont considérés par les organicistes comme quelque chose de purement matériel et non en tant qu'ils sont informés par un principe vital. On peut consulter sur les diverses manières dont l'organicisme est aujourd'hui défendu H. Th. Martin, Philosophie spiritualiste^ i' partie, ch. 27, pag. 2o3 et suiv.
(i) Voir Taine, Le positivisme anglais, Étude sur Stuart Mill, Paris 1864; et Tissot, Animisme etc., liv. I, ch. 3 et 4, pag. 39 et suiv.
(2) Cf. Tissot, Oupr. cit., livr. III, ch. i, pag. 29 et suiv.
(3) Bûchnerqui défend ce système {Ouvr. cit., pag. 2i8-23o) nomme parmi ses fauteurs Mulder," Mialhe, Schaller, Liebig, Virchow, Krahmer et Vogt, et rapporte les idées plus absurdes les unes que les autres qu'ils professent. Ainsi Schaller affirme que u le monde organique et le monde inorganique ne diffèrent pas essentiellement entre eux » (pag. 224). Krahmer dit que « les mouvements progressifs organiques ne sont point spontanés, et qu'ils sont produits, comme les changements du monde inorganique, par le moyen des forces physiques qui sont inhérentes au monde extérieur» {ibid.). Virchow assure que a la vie n'est autre chose qu'une forme spéciale de la mécanique et môme une forme très-compliquée » (pag. 22 5). Enfin, sans en citer d'autres, Vogt dit que « admettre une puissance vitale c'est en d'autres termes avouer sa propre ignorance » (pag. 236). Voir aussi Janet, Le matérialisme contemporain en Allemagne, n. V, pag. 79 et suiv., éd. cit.
(4) La raison de ces différentes dénominations c'est que la plupart de ceux qui professent ce genre de matérialisme sont des médecins, lar^o.', et qu'ils ont recours aux lois mécaniques on di\xj. for^s chimiques pour expliquer les phénomènes de la vie.
IDENTITÉ DU PRINCIPE VITAL ET DU PRINCIPE FORMEL Io3
définie, non point par les enseignements de la foi puisés dans la Révélation, mais par de solides preuves tirées de la raison humaine. Pour mettre un certain ordre dans cette discussion, nous commencerons par réfuter les systèmes opposés à Tanimisme ; nous prouverons ensuite la vérité de l'animisme aristotélico-scolastique, après cela nous montrerons les erreurs dans lesquelles plusieurs animistes modernes sont tombés, enfin nous opposerons une réponse aux difficultés proposées contre l'animisme soit par quelques anciens, soit par ses modernes adversaires. Toutefois nous laisserons de côté riatromécanisme et l'iatrochimisme ; car les lois mécaniques et les forces chimiques étant incapables de produire les opérations, je ne dis pas des animaux, mais de Têtre vivant du genre le plus infime, des plantes par exemple, comme nous Pavons montré plus haut (i), il est évident qu^elles peuvent bien moins encore produire les opérations vitales du corps humain qui leur sont de beaucoup supérieures (2). C'est un point reconnu depuis longtemps par tous ceux qui ne font pas ouvertement profession de matérialisme (3). En effet, bien que les membres de l'Académie de médecine de Paris, que nous avons nommés ci-dessus, attaquent le vitalisme de l'école de Montpellier aussi bien que Panimisme de Stahl, cependant ils conviennent qu'il y a plusieurs opérations du corps qui ne peuvent s'expliquer sans Pintervention d'un certain principe vital (4). Ainsi donc des différents systèmes qui combattent Panimisme, nous n'avons à réfuter ici que Porganicisme et le vitalisme. Commençons par .le premier.
ARTICLE DEUXIEME
Réfutation des organicistes qui placent dans le corps un principe vital imique