L'organicisme que professent les médecins de PAca
(i) Vol. II, Cosmolog.^ ch. III, art. i, pag. 407-409, et ch. IV, art. i, pag. 429-432.
(2) « L'opération de l'àme végétative, dit saint Thomas,... surpasse la vertu des qualités actives et passives... La coraplexioa au contraire est produite par les qualités actives et passives. Par conséquent lacomplexion n'est pas le principe des opérations de l'âme »; Contr. Gent., lib. Il, c. 63.
(3) Voir Barthez, Ouvr. cit.-, ch. 3, sect. i, n. 28, éd. cit. ; Lordat, PreU' ves de V insénescence du sens intime, leç. 1, pag, 2-6, Montpellier 1844.
(4) Bulletin de l'Académie de Médecine., loc. cit.
I o4 ANTH ROPOLOG lE
demie de Paris soutient, comme on Ta vu, que la vie du corps ne doit être demandée à aucun principe substantiel distinct de la matière du corps lui-même, mais qu'elle est purement et simplement une certaine propriété des organes corporels. Nous ferons remarquer tout d'abord que Bordeu, dont nous avons parlé plus haut, fut en quelque sorte le précurseur des Académiciens de Paris. Car ce médecin, qui fut aussi un célèbre physiologiste, crut que les principes vitaux qu'il assigne à chaque organe n'étaient autre chose que diverses propriétés, ou divers états des organes eux-mêmes. Par où l'on voit que la seule différence qu'il y ait entre Bordeu et les organicistes modernes, c'est que celui-là attribue une vie propre à chacun des organes, tandis que ces derniers soutiennent, pour conserver intacte l'unité du corps vivant, que la vie du corps est unique. Afin de réfuter l'organicisme sous toutes ses faces, nous établirons d'abord, contre les nouveaux organicistes, que le principe d'où émanent les actions vitales est distinct de la matière du corps, et secondement, contre Bordeu et ses disciples, que le principe vital est réellement unique. Quant à savoir si ce principe réside dans l'âme raisonnable elle-même, ou dans quelque chose qui soit distinct et de l'âme raisonnable et de la matière du corps, c'est la controverse qui divise les animistes, ou partisans de la dichotomie^ et les vitalistes, ou défenseurs de la trichotomie : nous l'examinerons après avoir réfuté l'organicisme.
12 5. Que le principe des opérations vitales soit distinct de la matière du corps, la nature même du corps, son origine, sa conservation et sa fin le prouvent manifestement. Nous disons premièrement que la nature du corps lui-même en est une preuve manifeste ; en effet le corps humain, comme tout autre corps, étant composé de certaines molécules qui en sont comme autant de parties, on conçoit très-bien qu'elles ne peuvent constituer le corps, à moins qu'un principe formel ne les agrège et ne les ramène à l'unité d'essence ou de substance ; car sans cela le corps ne serait pas un par soi^ c'est-à-dire une substance unique complète, comme il est en realité, mais il serait un pur accident^ c'est-à-dire une simple réunion de substances (i). Or il est impossible de ne pas voir i" que ce
(i) Voir la Cosmolog., pag. 336-338, vol. II.
prirrcipe, par la vertu duquel les molécules se réunissent pour former Tunité du corps, est distinct du corps lui-même ; parce que, comme il détermine les molécules, qui sont le corps en puissance^ à constituer le corps en acte^ il se comporte, relativement à la matière du corps, comme Pacte relativement à la puissance, ou la forme relativement à la matière (i) ; 2° que ce principe distinct du corps est lui-même le principe vital: parce que, le corps humain étant vivant, le principe formel qui le constitue doit être un principe vital (2). Par conséquent le principe vital, que les partisans de l'organicisme admettent eux-mêmes comme nécessaire pour expliquer certaines opérations corporelles, se distingue réellement de la matière du corps. Saint Basile (3), saint Augustin (4), et les autres Pères, ainsi que les anciens écrivains ecclésiastiques (5), insinuaient assez clairement cette doctrine, lorsqu'ils enseignaient que rame est le principe qui réunit ensemble les parties du corps.
(i) «Deux ou plusieurs choses ne peuvent concourir à la formation d'un être sans quelque lien qui les unisse, à moins que l'un des composants ne se comporte relativement à l'autre comme l'acte relativement à la puissance ; c'est ainsi que d'une matière et d'une forme résulte un tout unique sans l'intermédiaire d'un lien étranger » ; Contr. Gent., lib. II, c. 58.
(2) « Ce par quoi une chose passe de l'être en puissance à l'être en acte, est à la fois la forme et l'acte de cette chose. Mais, par le moyen de l'âme, le corps passe de la puissance de l'existence à l'existence en acte ; car vivre c'est être vivant; or le germe, avant l'animation, n'est vivant qu'en puissance, et par l'âme il devient vivant en acte » ; Contr. Gent., lib. 11, c. 67, n. 6.
(3) « Admirez, dit-il, comment le divin ouvrier a rattaché le corps à la puissance de l'âme et comment celle-ci, pénétrant jusqu'aux parties les plus extrêmes du corps, établit entre les membres les plus divers cette société particulière qui les fait conspirer au même but »; Homil. in illud : Attetide tibi ipsi, n. 7.
(4) « Cette âme, comme chacun a pu en faire l'observation, vivifie par sa présence ce corps terrestre et mortel, elle en fait un être qui a son unité et la conserve » {De quantit. ayiim., c. 33, n. 70) ; et ailleurs : « La vie de ta chair, c'est ton âme » (In Joann. Evangel., c. X, tract. XLVII, n. 8 ; on peut comparer ces passages avec ceux que nous avons cités, pag. 67, not. 2, et pag. 81 not. i). Le même S. Docteur dit en beaucoup d'endroits que le corps reçoit de l'âme sa raison spécifique ; voici deux courtes citations : « Le corps n'existe qu'après avoir reçu de l'âme sa raison spécifique » {De imm. anim.^ c. i6, n. 2 5) ; a L'âme donne au corps son espèce, elle fait qu'il devient corps en même temps qu'il existe » ; c. i5, n. 24.
(5) Contentons-nous de citer Cassiodore ; il dit, suivant la pensée de saint Augustin : « L'âme se concentre en elle-même et constitue l'union ; elle ne permet nique ses membres tombent, ni qu'ils languissent faute de vitalité ; elle distribue à chaque partie l'aliment qui lui convient, donnant à chaque chose la proportion et la mesure. Quelle merveille, en outre, qu'une substance incorporelle s'unisse à des membres très-grossiers, et que des natures si diverses aient été créées pour vivre dans une concorde parfaite » ! DeAnim., c. 2,0pp., t. II, pag. 396, éd. Garet, Parisiis 1729.
qui leur donne la vie et les gouverne; Albert le Grand (i), saint Thomas (2) et les autres Scolastiques ont longuement expliqué tout cela dans le même sens que les Pères et les anciens écrivains ecclésiastique.
126. La seconde preuve se tire de la génération du corps humain ; car il est impossible de l'expliquer, si Ton n'admet un principe vital distinct de la matière du corps. De fait, si le principe vital était inhérent à la matière même du corps, comme Tune de ses manières d'être, il ne pourrait évidemment ni exister avant les organes du corps, ni présider à leur formation : ce serait lui au contraire qui suivrait la formation des organes. Mais si Ton fait cette concession aux organicistes de l'Académie de Paris, on est en droit de leur demander comment la matière, ou la masse cellulaire, s'y prendra pour former les organes de Tembryon. Certes, si nul effet ne peut exister sans quelque cause, ils sont bien obligés de reconnaître l'existence dans l'embryon de quelque force ou de quelque principe actif, capable de former de cette masse cellulaire les organes de l'animal. Or, comme les organes sont les instruments des opérations vitales, ce principe doit être doué lui-même de vitalité (3), et puisque le principe, qui de la masse cellulaire forme les organes^ doit précéder la formation des organes et présider à cette formation, il est nécessaire de lui reconnaître une existence distincte de celle du corps (4).
127. On ne doit pas écouter non plus ceux qui, tenant pour indubitable que tous les organes du corps de l'animal existent dans le germe, prétendent que ces organes, qui se trouvent ainsi dans le germe de l'animal, se développent insensiblement en vertu de la force vitale qui leur est inhérente jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à leur perfection. En effet, lors même que nous accorderions aux défenseurs de Torganicisme que l'embryon n'est pas simplement une masse cellulaire, mais
(i) De Anim., lib. 1, tract. II, c. i5.
(2) Contr. Gent., lib. II, c.89.
(3) « La vertu {qui existe dans le germe) agit pour disposer la matière et la rendre apte à recevoir l'âme » ; Qq. dispp.^ De Pot., q. III, a. 9 et 10.
(4) S. Augustin dit dans ce sens : « L'âme agit sur les membres comme sur ses propres organes ; quoiqu'elle en soit distincte, elle ne laisse pas de les vivifier et de les gouverner tous ; c'est ainsi qu'elle veille sur le corps et sur celte vie qui en a fait un homme en lui donnant une âme vivante » ; De Genêt, ad litter. ylib. VII, c. 18, n. 24.
roENTITÉ DU PRINCIPE VITAL ET DU PRINCIPE FORMEL IO7
qu'il contient les membres de Tanimal (i), ils devraient nous expliquer à quoi tient Texistence des membres dans Tembryon. Car, puisqu'il n'y a pas d'effet sans cause, il faut qu'il existe quelque principe actif qui ait formé ces membres dans Tembryon. Mais, si l'on accorde que ce principe existe dans Fembryon, il est nécessaire qu'il soit un principe vital, distinct de la matière du corps. Par conséquent ceux d'entre les partisans de l'organicisme qui pensent que le germe n'est jamais privé d'organes, se trouvent aussi contraints de reconnaître l'existence d'un principe vital dans le corps humain, non comme une manière d'être inhérente aux organes, mais comme un principe qui préside à leur formation (2).
128. La théorie que nous venons d'exposer sur la génération du corps de Tanimal, dans le dessein de réfuter l'organicisme, fut commune aux philosophes anciens et aux philosophes du moyen âge ; car non-seulement Aristote (3) et les autres animistes anciens, mais encore les Scolastiques (4), après les Pères (5), ont ouvertement enseigné que l'organis-
(i) Voir ce que nous avons établi là-dessus d'après S. Thomas, dans la Cosmolog., ch. IV, art. 3, pag. 463, vol. II.
(2) Louis Bérard nous dit : Puisque le principe vital, de l'aveu des animistes et des vitalistes eux-mêmes, ne fait rien dans les corps parvenus à leur entier développement, sans l'intermédiaire des organes, ne doit-on pas tenir le même langage au sujet de ce principe, tandis qu'il est encore renfermé dans l'embryon? {Cours de physiologie, vol. 1, pag. 1 5, Paris 1848). Voici notre réponse : Dans le corps animé qui est parvenu à son entier développement, le principe vital ne fait rien sans organe; parce que, le corps animé étant organique de sa nature, les organes doivent être les instruments de toutes les opérations vitales. Mais, dans l'embryon, il en est tout autrement ; car les organes n'existant point en lui avant le principe vital qui les forme, la fonction du principe vital dans l'embryon n'est pas de se servir des organes pour produire les opérations vitales, mais de former les organes au moyen desquels il exercera plus tard les opérations de la vie dans l'animal parvenu à son complet développement.
{3)Metaph., lib. VII, c. 3.
(4) Pour ne pas être trop long, nous renvoyons à S. Augustin lui-même. De quant, anim., et à Cassiodore, De Anima, c. 2, éd. cit.
(5) Écoutons Albert le Grand : « Aristote veut qu'il y ait dans le germe une espèce d'âme chargée de fornier les organes et de leur donner la figure qui convient, laquelle est appelée vertu formatrice; ainsi l'âme est dans le germe secundum quid, c'est-à-dire selon cette espèce de vertu que l'on nomme vertu formatrice ; mais elle n'existe, comme acte et comme substance d'un corps animé, que dans le corps organique complet « {De Anim., lib. I, tract. II, c. I 5). Il dit encore que l'âme est dans le germe comme l'ouvrier est dans son œuvre [ibid.^ c. 16). S. Thomas, disciple d'Albert le Grand, parle comme son ancien maître: « On ne peut dire que dès le principe l'âme soit dans le germe suivant son essence complète, alors que les opérations, par défaut d'organes, ne s'y montrent pas encore. De fait, l'âme s'unissent au corps
me du corps était produit par rame, qui en est le principe vital, en sorte que le principe vital du corps est antérieur à son organisme. Après René Descartes, cette théorie attaquée de toute part tombe dans un discrédit presque complet, mals^ré les réclamations de Stahl (i) et de ses disciples; à la fin du siècle dernier, Barthez (2) en France travaille à sa restauration, et Burchard, Millier et d'autres célèbres physiologistes allemands en ont pris la défense dans ces dernières années. Contentons-nous de citer Millier, qui jouit d'une grande autorité en Allemagne. Ce physiologiste enseigne clairement qu'il y a dans le corps une certaine force qui, loin d'accompagner la matière organique du corps comme Tune de ses manières d'être, existe au contraire avant elle et crée les organes en même temps que Fembryon se développe ; par conséquent cette même force qui fait mouvoir le corps, crée, de la matière organique, les organes qui sont nécessaires au corps, et cette vertu créatrice existe dans le germe avant que les parties du corps en soient sorties par évolution (3). Une chose digne de remarque et que Barthez, après Lucrèce et Gallien, a observée, c'est que les jeunes bêtes sont poussées par instinct aux opérations vitales avant même que les orgaganes propres à ces sortes d'opérations soient entièrement développées (4). Or, comme cette impulsion ne peut provenir
comme sa forme, elle s'unit seulement au corps en tant qu'elle en est proprement l'acte. Mais l'âme est l'acte du corps organisé. Elle n'est donc point en acte dans le germe avant l'organisation du corps, elle y est seulement par sa puissance ou vertu ; ce qui tait dire à Aristote {in 2 De Anim.) que le germe et le fruit ont la vie en puissance, en ce sens qu'ils sont privés d'âme, tandis que ce dont l'âme constitue l'acte est une puissance qui possède la vie, ce qui est incompatible avec la privation de l'âme m ; Contr. Gent., lib. II, c. 89.
(i) Stahl, à l'exemple d'Albert le Grand, enseigne en plusieurs endroits que l'âme est V architecte du corps {Tlieoria medica vera^ Physiologia, sect. IV, % 28, pag. 38o, g 3i, pag. 382 etc.), et réfute les opinions contraires de Malebranche, Leibnitz, Leuwnhoeek et Malpighi. Voir ibid., g 36-38, pag. 384 etsuiv.
(2) Op. cit., c. 3, sect. 2, n. 33o, pag. loi et 102. Tissot est du même avis, livr. IV, ch. I, g 6, pag. 499 et suiv.
(3) Manuel de Physiologie, trad. par Jourdan, 2* édit. revue et annotée par Littrc. t.I, pag. 20, Paris i85i ; cf. Burdach, Traité de Physiologie^ trad. par Jourdan, t. IV, pag. i25, Paris 1839. Ces physiologistes ont le tort trèsgrave de gâter une théorie qui est vraie en soi en y mêlant les doctrines absurdes du panthéisme.
(4) Barthez, Ouvr. cit., ibid. Galien l'avait dit avant lui, De usu partium animalis, lib. 1, c. 3, Opp., t. I, pag ii3 verso, éd. cit., et Lucrèce l'avait dé-
IDENTITÉ DU PRINCIPE VITAL ET DU PRINCIPE FORMEL lOQ
que du principe actif de la vie, il est manifeste que le principe de la vie existe dans l'animal avant que les organes soient formés, par conséquent ce principe n'est pas une simple modification de nos organes.
129. La conservation de la vie dans Phomme nous fournit la troisième preuve. En effet, il a été reconnu par une foule d'observations et d'expériences, 1° que les parties ou les molécules dont chaque corps organique se compose changent continuellement, en sorte que non-seulement dans ses différents âges, mais même à chaque instant, le corps perd certaines de ses molécules et en acquiert de nouvelles ; 2** de plus, tandis que les molécules dont le corps se compose changent sans cesse, la même forme ou le même type d'animal subsiste en lui, tellement que la forme, comme l'enseigne Guvier lui-même (i), paraît appartenir à l'essence du corps organique, bien plus que la matière. Or ces deux phénomènes des corps organiques, observés déjà par le même George Guvier, par Geoffroy Saint-Hilaire(2) et par d'autres après Buffon (3), Flourens les a confirmés dans ces derniers temps par de nouvelles expériences et en a tiré cette conclusion, que «la grande loi qui établit les relations des forces avec la matière dans les corps vivants, est placée dans la permanence des forces et le changement continu de la matière (4). » Mais, puisque ces deux phénomènes concernant le corps organique ou l'animal sont absolument indubitables, il doit être indubitable aussi que le principe vital, dont les organicistes admettent l'existence dans le corps humain, se distingue réellement de la matière du corps. Par le fait, comme le corps humain, de même que tout autre corps organique, retient, au milieu des changements perpétuels de ses molécules, la même forme ou le même t}^pe.
crit en vers élégants avant Galien lui-même, en citant l'exemple du veau :
Cornua nata priiis vitulo qiiam frontibiis extent,
Illis irai us petit, atque infensus inurget. Vid. lib. V, v. 10^4 et io35.
(1) Rapport historique sur les progrès des sciences physiques depuis 178g, pag. 200, Paris 18 10.
(2) Histoire naturelle des règnes organiques, vol. II, ch. 4, éd. cit. (3)Œ'Mvr., t. II, pag. 52i, édit. Flourens.
(4) De la vie et de l'intelligence, i" partie, sect. I, ch. 5, pag. 24 et passim. Voir du même auteur, Théorie expérimentale de la formation des os^ Paris
IIO ANTHROPOLOGIE
c^est une preuve évidente que la forme du corps, ou le principe actif, qui détermine la matière à telle espèce de corps, est distincte de la matière du corps lui-même ; sans quoi il ne pourrait subsister, tandis que les molécules des organes changent. Or, la forme de tout corps organique doit être un principe vital ; parce que, le corps organique étant un corps vivant, la forme par laquelle le corps organique est constitué ne peut être que quelque chose de vivant. C'est pourquoi, dans le corps humain, comme dans tout autre corps organique, le principe vital, quelle que soit d'ailleurs sa nature, doit être réellement distingué de la matière du corps (i).
i3o. Enfin la distinction entre le principe vital et la matière des organes est démontrée aussi par la mort du corps humain, ainsi que par la mort de tout corps organique. En effet, tout corps organique est réputé mort et reçoit le nom de cadavre^ s'il vient à perdre la vie ; c'est pourquoi, afin de distinguer du corps vivant ce qu'on nomme un cadavre, nous appelons celui-ci un corps inort. Néanmoins dans le corps qui vient de mourir, ou dans le cadavre, la matière est absolument la même que dans le corps qui tout à Theure était vivant ; les causes extérieures qui entourent le cadavre sont aussi les mêmes que celles qui Fenvironnaient avant la mort. Mais, si la vie était la conséquence naturelle de l'organisme, les organes qui persévèrent quelque temps encore dans le cadavre ne pourraient exister sans elle. Donc la vie n'est pas la conséquence naturelle des organes, elle est au contraire un principe distinct de leur matière (2).
(i) s. Augustin, dans le passage cité (pag. io5, not. 4), De quantit. anim., et que Cassiodore reproduit presque dans les mêmes termes (ibid., not. 5). enseigne qu'il faut attribuer à l'âme non-seulement la formation des organes du corps, mais même leur conservation. Car il ajoute: « L'esprit ne permet pas que le corps tombe et languisse, il veille à ce que les aliments soient uniformément distribués entre les membres, en donnant à chacun ce qui lui revient ; il conserve à chacun d'eux la proportion et la mesure qui lui conviennent pour ce qui regarde la beauté, comme pour ce qui regarde la croissance et la génération. » Ajoutons encore cet autre passage: « L'âme retient l'assemblage entier du corps, elle empêche qu'il ne se dissolve et ne se disloque, ce qui a lieu dans les corpg des animaux dès que l'âme les a quittés » ; Retract., lib. I, c. I I, n. 4.
(2) Voir Jouffroy, A/émoir^ cjfé, pag. H38-1 70, et Bouillier. Ouvr. cit.. ch. 3, pag. 45 et suiv.
IDENTITÉ DU PRINCIPE VITAL ET DU PRINCIPE FORMEL I I I ARTICLE TROISIÈME
Réfutation des organicistes qui admettent plusieurs principes vitaux dans le corps humain
i3i. Cest bien ; nous avons vu que la vie du corps humain devait être rapportée à un principe distinct de la matière du corps ; il est nécessaire présentement que nous examinions si ce principe est unique, ou bien s'il y a autant de principes divers dans le corps qu'il y a d'organes différents.
i32. Bordeu, qui a été suivi par Fouquet (i), fait disparaître, comme on l'a vu, l'unité du principe vital. Renouvelant en quelque sorte la théorie de Van Helmont, il soutint que dans chaque corps animé il y avait, outre la vie commune à tout le corps, autant de vies particulières ou de propriétés vitales qu'il y a d'organes (2). Mais Bordeu et ceux qui Pont suivi sont dans une complète erreur, comme l'observation psychologique le prouve. En effet, s'il existait dans le corps animé autant de principes vitaux qu'il y a d'organes, il devrait s'y trouver aussi autant de sujets vivants distincts et divers qu'il y a d'organes corporels, en sorte que chaque organe serait le sujet d'un genre de vie particulier. La raison de cette conséquence c'est que, tout genre d'opération devant se rapporter à quelque sujet, les principes d'opération qui ne se ramènent point à un principe unique, comme à leur sujet, doivent être eux-mêmes les sujets de ces opérations. Or chacun de nous a conscience qu'il n'existe au dedans de lui-même qu'un sujet unique et partant qu'un principe éloigné, quel que soit d'ailleurs ce principe, des diverses opérations qu'il exerce
(i) Fouquet, Discours sur la clinique, pag. 78 et suiv., Paris i8o3.
(2) Voir pag. 97, not. i. Van Helmont qui florissait à la fin du XVI» siècle et au commencement du XVII% non content d'admettre deux âmes dans l'homme, l'une sensible et l'autre immortelle, admettait en outre un archée principal, ou premier principe de vie en qui réside l'âme sensitive, et des archées particuliers, ou principes de vie secondaires, propres à chaque organe ^t qui dépendent de l'archée principal. Nous avons dit que Bordeu avait renouvelé en quelque sorte le système de Van Helmont ; parce que, sans parler des autres différences, qui ne touchent pas à notre sujet, ce dernier nous paraît avoir distingué les archées de la matière des organes, ce que Bordeu ne fait pas. Voir, outre Van Helmont lui-même (Ortus medicinœ, id est initia physicœ inaudita, passim, Amstelodami 1648), Chevreul qui a exposé très-clairement sa doctrine dans \q Journal des savants, février et mars i85o.
par différents organes (i). Qui ne voit en effet qu'un seul et unique sujet existe en lui-même, que c'est lui seul qui reçoit les cinq espèces diverses de sensations, qui sent les sensations et leurs différences, qui est doué d'imagination et fait mouvoir le corps, qui respire et digère les aliments, qui accomplit enfin toutes les opérations vitales ? Il est donc faux qu'il y ait dans le corps humain autant de principes d'opération qu'il y a d'organes distincts (2).
i33. Cet argument que nous fournit l'observation psychologique, saint Thomas l'éclaircit par la nature des zoophytes. Tout le monde sait que, lorsqu'on divise un zoophyte en plusieurs parties, chaque partie exerce les diverses opérations de l'âme, c'est-à-dire du principe sensitif et végétatif dont le corps du zoophyte est animé. Or cela ne pourrait se produire si chaque organe de l'animal exerçait les opérations qui lui sont propres par le moyen d'un principe vital divers et distinct des principes vitaux des autres organes. Il faut admettre par conséquent, dans le corps animé, un principe vital commun à tous les organes, et ne pas multiplier ce principe suivant le nombre des organes divers (3).
134. L'opinion de Bordeu peut être réfutée par l'observation physiologique comme par l'observation psychologique. Car 1° non-seulement tous les physiologistes, mais -tous les philosophes conviennent, avec saint Thomas (4) et les autres Sco-
(i) Écoutons saint Augustin : « Il y a une autre force par laquelle je vivifie ma chair et lui donne le sentiment, cette chair que Dieu a façonnée pour moi ; c'est cette force qui ordonne à l'œil de ne point entendre et à l'oreille de ne point voir, et qui enjoint au contraire à celui-là de voir et à celle-ci d'entendre; elle assigne à chaque sens sa place propre et son office. Or les choses si diverses que j'opère par les sens, c'est moi, c'est mon esprit qui les opère » ; Confess., lib. X, c. 7, n. 11.
(2) Tissot observe avec raison que si l'on n'admet pas que l'âme est le principe unique qui exerce les diverses opérations par les divers organes du corps, il est impossible de comprendre d'où provient dans l'homme l'unité de l'individu et ce qui constitue en lui la conscience complète et indivisible dont il jouit. Voir VOuvraffc cité, Uvr. IV, n. 7, pag. 5o6 et 607.
(3) « Dans les animaux qui continuent à vivre après avoir été divisés en plusieurs parties, on trouve en chaque partie les diverses opérations de l'âme, telles que les sensations et les appétits. Or cela n'aurait pas lieu si les différents principes des opérations de l'âme étant divers par essence se trouvaient distribues dans les diverses parties du corps » ; I, q. LXXVI, a. 3 c.
(4) Le même S. Docteur, suivant les principes de la physiologie d'Aristote communément reçus de son temps, enseigne que le cœur est l'organe principal d'où les autres dépendent et auquel ils se rattachent tous ; c'est pour cela qu'il est placé au milieu du corps : « Quoiqu'il y ait dans le corps plu-
IDENTITÉ DU PRINCIPE VITAL ET DU PRINCIPE FORMEL Il3
lastiques, que l'accord ou l'harmonie qui existe entre les différents organes du corps est d'une nature telle qu'il résulte, de la réunion de tous ces organes, un corps qui forme un tout par soi et comme un organe unique (i). Mais, si chaque organe du corps ne se bornait pas, comme le pensent les vitalistes aussi bien que les animistes, à exercer certaines fonctions spéciales du même principe vital qui les informe^ et que chacun d'eux eût un principe de vie et des opérations qui lui fussent propres, le corps qu'ils composent par leur union serait un tOMt par accident au lieu d'être un tout par soi (2J ; car, entre plusieurs principes dont chacun possède ses opérations propres, sans dépendre d'aucun autre dans l'exercice de ses opérations, il ne peut exister d'autre union que l'union accidentelle. Il faut donc tenir pour certain que chaque organe du corps ne jouit pas d'un principe de vie qui lui soit propre, mais que chacun d'eux exerce les fonctions spéciales d^unseul et même principe vital qui informe le corps tout entier (3).
i35. Secondement, il est aujourd'hui reconnu par tous les physiologistes qui ont étudié avec soin le système nerveux, que les nerfs ne sont pas de diverse nature, comme Bichat et d'autres physiologistes l'avaient cru jusqu'ici, mais qu'ils concourent tous ensemble à former un système unique, appelé système nerveux. Citons seulement Flourens, l'homme le plus compétent en cette matière : « Quoique les parties qui cons-
sieurs membres principaux dans lesquels se manifestent les principes de certaines opérations de l'àme, tous cependant dépendent du cœur, comme du premier principe corporel »; Qq. dispp., q. un. De Anim., a. ii, ad i6. Ailleurs il dit encore : « Parce que le cœur est le principe de la vie dans l'homme, il est placé au milieu, afin que. . il répande la vie proportionnellement dans toutes les parties du corps » ; In lib. Il Sent.^ Dist. XIV, q. L a. I ad 2.
(i) Cf. Bossuet, De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, g 2, pag. 144 et suiv., éd. cit.
(2) On le comprend par la comparaison même dont se sert Bordeu pour éclaircir sa théorie ; car il compare le corps vivant à l'esssaim d'abeilles qui est suspendu à un arbre comme une grappe de raisin ; Recherches anatO' miques,'^. ii5, Paris i8io.
{S) u L'âme est dans chaque partie du corps.... considérée relativement au tout ; c'est pourquoi chaque partie de l'animal n'est pas un animal » ; Qq. dispp,^ q. un. De Spirit. créât., a. 4 ad 2. « Les parties de l'animal, comme l'œil, la main, la chair, la figure etc., ne sont pas des espèces, mais elles constituent le tout ; ainsi on ne peut dire, à proprement parler, que ce sont des espèces diverses, on doit dire simplement qu'elles accusent diverses dispositions »; I, q. LXXVI, a. 5 ad 3. Cf. ibid., q. cit., a. 8 ad 3.
titucnt le système nerveux exécutent chacune, dit-il, des actions diverses, cependant cela n'empêche point qu'elles ne forment par leur réunion un système nerveux unique (i). « Mais, puisque le système nerveux est unique, le principe d'où il tire sa vie doit Pctre également. Or les organes sont composés de nerfs et forment les diverses parties du système nerveux. Donc le principe en vertu duquel diverses parties du corps deviennent les organes, ou les iyistrimients des opérarations vitales, doit être pareillement unique (2).
i36. Cest pourquoi, nous pensons, avec plusieurs physiologistes contemporains (3), que Barthez, malgré son système des deux principes dans Thomme, a bien mérité des sciences physiologiques en combattant vigoureusement la multitude et la diversité des archées de Van Helmont et des principes vitaux de Bordeu (4), et nous nous séparons en cela de Guvier qui blâme Barthez à ce sujet et approuve l'opinion contraire de Bichat (5).
iSy. Mais Bordeu ne commit pas seulement Terreur de reconnaître l'existence, dans le corps humain, de plusieurs principes de vie divers les uns des autres, il définit même trèsmal la nature de ces principes. Car, s'étant persuadé que la vie tout entière consiste dans la sensibilité, il enseigne que chaque principe de vie jouit d'une sensibilité particulière et possède des sensations propres, tellement qu'il y aurait autant de sensibilités spéciales et d'espèces diverses de sensations qu'il y a d'organes du corps (6). La théorie de Bordeu eut un
(i) Recherches sur le système nerveux, ch. 12, Paris 1842. Voir Longet, Traité de physiologie, t. II, pag. 36o et suiv., Paris i85o, et Bernard, DiC' tionnaire des sciences médicales, art. Système nerveux.
(2) C'est, croyons-nous, ce que le Docteur Angélique a voulu dire dans ces passages : « L'intégrité du corps, dont l'âme est l'acte premier et par soi, résuite de l'union des parties dissemblables » ; Qg. dispp., q. un. De Spirit. créât., a. 4 c. ; et ailleurs : « On dit que l'être du corps est composé de parties, parce que celles-ci constituent le corps et le rendent apte à recevoir son être de l'âme »; Op. cit., q. uti.. De Anim., a. i ad 14.
(3) Voir Flourens, De la vie et de V intelligence, 2» part., ch. 7, g 3, pag. 92 et suiv., édit. cit.
(4) Ouvr. cit.. Discours prclimin..^ t. I, pag. 20 et 21, Voir aussi Lélut (Mémoire ci7.) qui félicite Siahl d'avoir ramené cete foule d'archées et de petits moi, à un seul archée, c'est-à-dire à un sjuI moi.
(3) Cours sur l'histoire des sciences naturelles, art. Bichat^ Paris 1731.
(ô) Voir sa Dissertatio de sensu generice cunsiderato que nous citions tout à l'heure. Fouquet qui avait embrassé celte doctrine les appelle de petites vies-, Encyclopédie, art. Sensibilité,
nombre assez considérable d'adeptes et Fouquet, Tun de ses disciples, nous apprend qu'ils furent appelés sensibilistes (i). Afin de discuter, avec Topinion de Bordeu sur la nature de la vie, les principales opinions des physiologistes qui veulent que la vie soit une certaine propriété de la matière des organes, nous comparerons la théorie de Bordeu avec les opinions de Haller et de Bichat.
i38. Haller a prétendu que Ton rencontrait dans le corps humain non-seulement une faculté par laquelle il sent les choses, savoir la sensibilité^ mais en outre une faculté en vertu de laquelle il se meut, c'est-à-dire V irritabilité; et que c'étaient là deux facultés ou puissances du corps humain dont la première réside dans les nerfs et la seconde dans les muscles (2) ; il soutient en second lieu que la vie ne consiste pas dans la sensibilité, comme Bordeu Pavait cru, mais dans V irritabilité^ c'est-à-dire dans cette force d'où partent les mouvements du corps ; en sorte que la vie du corps animé n'est autre que l'irritabilité elle-même (3), ou cette force qui a reçu de nos jours le nom dQContractilité{4). Bichat de son côté veut que le corps jouisse d'une double vie, l'une intérieure ou organique^ laquelle préside à la nutrition du corps ; l'autre par laquelle le corps se met en relation avec les choses placées hors de lui et qu'il appelle vie extérieure ou animale (5), ou encore vie de relation (6). Mais comme il ne découvrait pas d'autres forces dans le corps humain que la sensibilité et la contractilité et qu'il les jugeait communes et à la vie organique et à la vie animale, il établit que ces deux vies se distinguaient Tune de l'autre en ce que chacune avait une sensibilité propre et une contractilité spéciale (7). De cette façon il admettait dans le
(i) Discours sur la clinique^ pag. 80.
(2) Consulter de lui l'ouvrage intitulé : Mémoire sur la nature sensible et irritable des parties du corps animal, traduction française de Tissot, Lausanne 1756.
(3) Ibid., t. IV, pag. 97 Consulter sur cette opinion Fouquet lui-même, qui s'en montre l'adversaire dans VOuvraf^e cité, pag. 78.
(4) Dissertatio physiologica de irritabilitate, Gottingae 1751.
(5) Tissot, Vie de Zimmermann, pag, 11 et suiv., Genève 1797, et Haller, Mémoires cités, Discours prélimin.^ ch. L n. V, éd. cit.
(6) Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Paris 1810. Bichat emprunte cette division de la vie à BufFon (Œuvr., t. II, pag. 3i3, éd. Flourens) et à Grimaud ; Cours complet de physiologie, leçon III, t. I, pag. 38.
(7) Anatomie générale, t. I, pag. LXXXIl, éd. cit.
I l6 ANTHROPOLOGIE
corps humain deux espèces de sensibilité et de contractilité.
139. D'après ces considérations sur la nature de la vie inhérente aux organes, on voit de plus en plus combien est absurde Topinion de ceux qui attribuent au corp humain une vie qui ne se distinguerait pas de la matière du corps. Nous puiserons dans les principes philosophiques établis précédemment les quelques réflexions que nous allons présenter sur chacun de ces systèmes.
140. Et d'abord la théorie de Bordeu et des autres sensibilistes pèche sous plusieurs rapports. 1° La sensibilité, comme nous Tavons montré, n'appartient ni à Tâme seule ni au corps seul, mais à Tame et au corps réunis, c'est-à-dire à tout le composé (i). Bordeu en fit au contraire Fapanage du corps seul, parce qu'il sépara totalement de l'âme la vie du corps ; il place, en effet, celle-ci dans la sensibilité et prétend qu'elle est propre aux organes. La théorie de Bordeu est donc fausse de ce^côté-là. 2" Une autre grave erreur du même physiologiste, c'est d'avoir cru que les principes vitaux de tous les organes étaient doués de sensibilité (2). Car, ainsi que nous Tavons montré dans la Dynamilogie^ cinq parties du corps seulement sont des oi^ganes^ ou instruments des sens, et telle est la nature du corps humain qu'il ne peut en exiger un plus grand nombre (3) ; ces cinq organes, appelés organes des sens, ne sont pas doués par eux-mêmes de sensibilité, ils servent seulement d'instruments à l'âme pour sentir les choses. Or, comme l'essence de l'animal consiste dans la sensibilité, il est facile de voir que, d'après la théorie de Bordeu, le corps humain serait un grand animal qui résulterait deTunion d'un grand nombre d'autres petits animaux. Car, suivant lui, il
(i) s. Augustin l'enseigne dans ce court passage: « Il n'appartient pas au corps de sentir, mais il appartient à l'âme de sentir par Je moyen du corps »; De Genesi ad litt., lib. III, c. V, n. 7.
(2) Cette erreur est reprouvée par S. Augustin dans ces paroles : « La puissance de sentir ne convient pas à toute espèce de vie » ; De Genesi ad iitt., lib. imperf., c. V, n. 24.
(3) Fouquet établit cette proposition: Tout ce qui est sensible est vital {Discours sur la clinique, pag. «So. éd. cit.). Mais pour conclure que toute vie consiste dans la sensibilité, il lui fallait également prouver la proposition inverse : Tout ce qui est vital est sensible ; preuve qu'il n'a pas donnée et qu'il ne pouvait administrer, parce que, ainsi que S. Thomas l'observe, a toutes les opérations de l'animal ne se retrouvent pas dans chacune de ses parties, surtout dans les animaux parfaits » ; Qq.dispp., q. un. De Anim., a. 10 ad 7.
e^^iste une certaine sensibilité générale répandue dans tout le corps et un principe spécial de sensibilité dans chacun de ses organes, en sorte que chaque organe accomplit les opérations vitales qui lui sont propres au moyen d'un principe de vie divers des principes des autres organes. Bordeu vit ces conséquences et les professa ouvertement (i); ainsi, à Texemple de quelques anciens dont Albert le Grand fait mention (2), il va jusqu'à dire que chaque partie du corps est un animal dans un animal (3). Mais, outre que cette doctrine établirait faussement que le corps est animé par soi et non parce qu'il est informé par Tâme, elle détruit l'unité du corps même; car, si chaque partie du corps est un animal spécial, le corps qui en résulte ne peut avoir qu'une unité par accident (4).
141. Nous avons démontré nous-même dans la. Dyfiajni' logie qu'il existait dans Thomme une puissance de sentir unique, laquelle part du cerveau et constitue, au moyen des cinq organes des sens, cinq sens spéciaux qui sont les sources des sensations diverses; mais cette doctrine, que nous avons empruntée aux Scolastiques, est très éloignée de la théorie de Bordeu qui fait Tobjet de notre critique. Car nous avons établi suivant les Scolastiques 1° que le principe d'où les cinq organes des sens tirent leur vertu sensitive est unique et qu'il est complètement distinct des organes ; 2** que le principe sensitif, acquérant diverses propriétés dans les divers organes, exerce diverses espèces d'opérations sensitives qui appartiennent toutes au même genre de sensibilité ; 3° enfin, comme le
(i) L'illustre Cuvier reproche justement à Bordeu et à ses disciples a d'avoir cru que le cœur, l'estomac et la matrice sentent et veulent, en sorte que chaque organe serait par lui-même un petit animal doué des facultés d'un grand animal»; Rapport à V Académie des sciences, juillet 1822. Cf. Cours d'Anatomie comparée^ t. I, f>ag. 33, édit. cit.
(2) Nous ignorons sur quelle autorité s'appuie Albert le Grand pour attribuer cette opinion à Pythagore: « Pythagore, dit-il,.... affirme que divers animaux se réunissent pour en former un seul, en sorte que le foie serait un animal, la matrice un animal et le cœur un animal aussi » ; De Anim.^ tract. II, c. i5.
(3) Recherches physiologiques etc., Œuur.^ t. I, pag. 187, éd. Richerand. Voir pag. 97, not. i. Charles dans sa dissertation {De vitce natura, c. I, pag. 3o) dit : « Bordeu attache la vie à la sensibilité, distribuant ensuite la sensibilité et la via ellc-mûme, comme si elles étaient multiples, dans les différentes parties du corps, il détermine, ainsi que s'exprime son disciple, une foule de petites vies dans le corps entier »; le disciple que Charles a voulu désigner n'est autre que Fouquet ; voir l'Encyclopédie, art. Sensibilité.
(4) Voir S. Thomas, In libr. ISent., Dist. VIII, q. V, a. 3 ad 2.