DU SIÈGE DE L'AME
226. Ce que nous avons dit ci-devant sur l'union de Tâme avec le corps, d'après la doctrine des Scolastiques, amène naturellement cette conséquence : Le siège et la place de Pâme se trouve dans tout le corps (2). Mais, parce qu'il s'agit d'une question très-importante et que les philosophes modernes tombent généralement dans l'erreur sur ce point comme sur les autres, nous exposerons avec soin l'opinion des Scolastiques et nous résoudrons ensuite les objections de leurs adversaires.
ARTICLE PREMIER
OÙ Von expose les diverses opinions des Philosophes
227. Nous dirons d'abord que les opinions des anciens sur cette question sont tellement nombreuses que l'on pourrait ici répéter le mot de Térence : Autant d'hommes autant de sentiments, quoi homines, tôt sententiœ (3). Notre dessein
(i) l-, q. LXXVI, a. i ad 6. « Lorsque le corps se dissout, dit-il ailleurs, la nature, qui en était la forme, ne périt pas; quoiqu'elle ne perfectionne plus actuellement une matière de telle sorte qu'elle en soit la forme; » Q.^. dispp.^ q. un. De Anim., a. i ad lo.
(2) « La vérité sur cette question, dit S. Thomas, dépend des doctrines précédentes;» Qq. dispp., q. un. De Spirit. créât., art. 4 c.
(3) Sextus l'Empirique, qui, dans l'intérêt de son scepticisme, trouverait des
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n'est pas non plus de les toutes énumérer(i) ; nous indiquerons seulement les principales. Tout le monde convient que Platon faisait de la tête le siège de Tàme (2), et que Tâme qu'il plaçait ainsi dans la tête est celle-là même que ce grand homme appelle la partie raisonnable^ to Xoyt'jTuov pLepoç, Mais, comme nous avons dit plus haut (3) que ce même philosophe avait placé Pâme irascible^ ÔujxDtov, dans la poitrine, et Famé concupiscible^ £7rtôu(jL-/;Tixov, dans les entrailles, pour ne point paraître démentir ici ce que nous avons enseigné précédemment, nous ferons observer que, si nous suivons Topinion qui veut que ces trois âmes soient simplement trois puissances de la même âme, Platon a certainement enseigné que la tête en est le siège (4) ; si on préfère suivre l'opinion qui suppose que Platon a voulu réellement parler de trois âmes distinctes, nous pouvons dire encore, avec les anciens et les nouveaux commentateurs du Timée^ que suivant Platon le siège de l'âme se trouve dans la tête. Car, d'après les philosophes grecs, on appelait siège de Tâme cette partie du corps qui en contenait la partie dirigeante^ ppoç Tiyety.ovixov, lapins élevée^ âvcoTarov, la partie dominante^ xi>pteuov,en d'autres termes, celle qui a Végémonie sur tout Tindividu (5).
nœuds dans un jonc, nodum in scirpo, conclut de cette divergence d'opinions parmi les philosophes que l'âme ne peut se comprendre elle-même, puisqu'elle ne comprend même pas le lieu où elle se trouve; Advers. Logic, lib, VII, sect. 3i3, éd. Fabr.
(1) Si quelqu'un désire les connaître, il peut consulter Cicéron, Q q- Tuscul., lib. I, c. 9 -, Plutarque, De placit. philos., lib. IV, c. 5; Tertullien, De Anima., c. i 5.
(2) Timœus, Opp., ed Bekker, part. 3, vol. II, pag. 49, 97 et 98. Voir aussi Plutarque et Tertullien aux endroits cités. Nous ignorons ce qui a pu faire dire à Gudworth, en parlant de Platon : « Il n'y eut pas d'opinion plus inepte que celle de Platon qui, au témoignage de Tertullien, plaça ridiculement le siège de l'âme entre les sourcils » [Syst. intellect., c. IV, g 34, pag. 622, ed. cit.). Car ni Platon n'a jamais rien écrit de pareil, ni Tertullien n'attribue nulle part cette opinion à Platon, d'après lequel, dit-il, l'âme est renfermée dans la tête. Voir Tertullien, De Anima, chapitre i5" cité.
(3) Cf. pag. 83.
(4) Voir Cicéron, Q^. Tuscul..\]h. I, c. 10 ; Diogène Lacrce,lib. III, Segm. 67, pag. 2o3, Amstelodarai 1692 ; Galien, De Hippocr. et Platonis placit,, lib. VI, c. 2; et, parmi les modernes. Th. Henri Martin, Études sur le Timée, t. II, not. 39' P2g- ^4-^' JI n'est pas douteux que Platon ne suive en cela Pythagore, qui divise l'âme humaine en trois, ou au moins en deux, et qui place dans le cerveau l'esprit, p/!i'T2f, ou la partie raisonnable, >.o'>oy. Consulter Diogène Laërce, lib. VIll, Segm. 3o, pag. 5i3; PlutarquQ, De placitis philos. ,Ub. IV, c. 5; Meincrs, Histoire du progrès, liv. IIl, ch. 4, t. II, pag. 266, éd. cit.
(5) Voir Suidas sur le mot 'Hj r^/ovi^ov, t. II, pag. 42, éd. cit., quoiqu'il ne fasse que reproduire ce qu'on lit dans Laërce, lib. VII, segm. 159, pag. 467,
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228. Pour ce qui regarde Topinion d'Aristote, elle n^est pas difficile à découvrir ; car il appelle Tâme Ventéléchie du corps, èvTeXe^^ita, et Punit d'une manière si étroite avec chaque partie du corps que, si elle en est séparée, le corps ne peut plus être appelé que de nom, djjLwvupLw;, une partie du composé humain (i). On verra, d'après ce que nous dirons plus loin làdessus, la grande importance de ces deux points. Cependant nous ne devons point passer sous silence que Julius Pollux (2) et Théodoret (3), parmi les anciens, et Henri Martin (4), parmi les modernes, ont partagé Topinion que Aristote plaçait Pâme dans une partie déterminée du corps. Mais, afin que Ton puisse mieux juger d'où est venue cette erreur, nous expliquerons succintement la théorie d'Aristote sur le rôle du sang et du cœur qui sont les deux principaux soutiens de la vie. Et d'abord, pour ne rien dire de la chaleur qui a certainement une part considérable dans la conservation des animaux (5), il est indubitable que le sang remplit un rôle prépo^ndérant parmi les parties homogèyies du corps, dfjLototAepvf, ainsi qu'il les appelle, attendu que la graisse, la moelle et la chair elle-même sont procréées par lui (6) ; et les parties fion homogènes^ âvouoio{jt.ep"/i, sont composées par les précédentes. D'autre part, comme le cœur est le viscère qui élabore le sang.
éd. cit. Les auteurs latins traduisent ce mot par diverses expressions: « J'appelle principatitm, dit Cicéron, ce que les Grecs nomment «>t/uovixûv, parce que rien en aucun genre n'est et ne doit être plus parfaite) {De natura Deorum, lib. II). Apulée le traduit par ces mots : « la partie raisonnable de rame » {Apolog.^ pag. 62, éd. Gasaubon 1594), et Sénèque, pzv principal {Epist. 92). Enfin TertuUien se sert du mot de Sénèque et traduit en outre par « le souverain degré dans l'âme » {De Anima, c. i5). Les Italiens ont dit, pour rendre ce mot dans leur langue, la parte principale; Salvini, Prose Toscan., t. II, pag. 3o6, Firenze 171 5. (i) De Anima^ lib. II, c. i,?, 3 et suiv., pag. 444-445, éd. Didot.
(2) Jules PoUux, Onomasticon, lib. II, c. 4, sect. 47, Amstelod. 1706, -TTipù To* etTfAx, dans le sang. Sébéry observe que les manuscrits portent tv x<*/)(/i'fl«, c. 16, n. 14.
(3) Sermo V de yiatura hominiSj tmy xa/i/t'atv, dans le cœur, pag, 546, t. IV, éd. Lutetias Parisior. 1642.
(4) Études sur le Timée, t, II, n. i36, pag. 296; H. Martin suppose aussique c'est dans lecœur ; il s'appuie pour cela sur un témoignage tiré du livre De juventute et senectute, cap. III et IV ; on pourrait ajouter encore à ces noms celui de Trendelenburg, dans son Commentarium De Anima, pag. 161-162, lenae i833.
(5) De Anim., Vih. II, c. IV, g 16 ; De anim. générât., lib. II, c, IV, pag. 358 ; De Respir., c. XXI, 0pp., t. III, pag. 55o, éd. cit.
(6) Départ, anim.^ lib. II, c. V, et seqq.
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on ne doit pas être surpris que le Stagirite Tait regardé comme le principe, apyyf, des parties homogènes et des parties no7i homoi^cnes ; il confirme son sentiment au moyen de preuves tirées soit de la raison, soit de diverses expériences fondées sur la génération des animaux (i). Bien plus, il enseigne que les sens, par lesquels les sensations nous arrivent, dérivent tous du cœur (2). Car le principe de la sensation est aussi le principe du mouvement (3), et toutes les veines viennent manifestement du cœur (4). Telle est la doctrine d'Aristote sur le rôle du sang et du cœur dans l'économie animale. Elle ne justifie nullement Fopinion de ceux qui prétendent que le philosophe de Stagire plaçait l'âme dans le sang, ou dans le cœur. Pour ne pas insister plus qu'il ne faut sur ce sujet, nous ferons seulement observer que Tâme est appelée par Aristote Ventéléchie du corps physique et organique (5). Mais, comme le corps organique possède plus ou moins d'organes suivant qu'il reçoit sa forme d'une âme plus ou moins
(i) Départ. Anim., lib. II, cl; De Respirât., c. VIII; De anim. gêner., lib. II, c. IV, pag. 556 seqq., éd. cit.
(2) De somn.^ c. 2; De part, animal. y lib. III, c. 4. Cependant Aristote enseigne ailleurs que deux sens, la vue et l'odorat, viennent du cerveau {De sensu et sensato,c. 2, pag. 479, t. III, éd. cit.). Quoique ces affirmations paraissent contradictoires, nous verrons qu'elles peuvent se concilier, si nous considérons i" que le cerveau est opposé, atvn'o-Tppov, à la chaleur du cœur, en sorte que par sa fraîcheur il tempère la chaleur des veines qui arrivent de ce viscère [De animal, gêner., lib. II, c. 6, pag. 3G2), et qu'il n'a rienlui-mcme qui le rattache aux parties sensibles (De part, animal., lib. II, c. 7, pag. 238) ; 2* comme, d'après Aristote, la partie de l'œil qui est propre à la vision se trouve formée par l'eau et que l'odorat est formé au contraire par le feu, il crut que les yeux se rattachaient au cerveau par divers canaux et qu'il en était de même de l'odorat, en sorte que les yeux en tireraient leur humeur froide, tandis que l'odorat en tirerait une fraîcheur qui lui donnerait la chaleur en puissance, ce qui ne signifie nullement qu'ils tirent leur origine du cerveau (cf. De sensu et sensili, c. 2). On voit par là qu'il n'y a rien ^ui puisse faire supposer que l'âme, suivant Aristote, doit être confondue avec le cœur dont il fait le principe de tous les sens. Comme cela nous paraît très- clair, nous sommes surpris de voir que Trendelenburg, qui est certainement très versé dans les œuvres d'Aristote, trouve la question douteuse. Voir son Commentar. De Anima, pag. 162 seqq., éd. cit.
(3) De somn. et vigil., c. 2, pag. 5o3.
(4) Départ, animal., lib. III, c. 4, pag. 258. Voir Henri Martin, Études sur le Timée, n. 140, t. II, pag. 3oi et suiv., qui traite longuement de cette opinion d'Aristote.
(5) Voici la définition qu'il donne lui-même de Ventéléchie: t^nxt'p^ux ^fofTM irafxxTit fuviio-J' ^pyet^ix'.C; De Anim., lib. II, c. I. Aristote explique ailleurs ce qu'il faut entendre par opyx^a ; voir De part, animal., lib. I ; De incessu animal., lib. 4, c. 3.