TOME III
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développé et défendu énergiquement cette opinion de saint Augustin, deNémésius et des autres Pères. Comme en effet, d'après ces philosophes, Tâme est la forme substantielle du corps et qu'il ne peut exister qu'une seule forme substantielle dans un même corps, ils devaient nécessairement enseigner que Pâme existe dans tout le corps et dans chacune de ses parties. Quiconque n'est pas complètement étranger à la lecture de leurs ouvrages ne peut ignorer que tel était en effet leur sentiment, et qu'ils en établissaient la légitimité par des arguments soit directs soit indirects et par l'autorité des Pères et des philosophes. En outre, comme Fàme est une par son essence et multiple par sa vertu, ils soutenaient qu'elle se trouve dans tout le corps et dans chacune de ses parties d'une totalité tfessefice et non d'une totalité de vertu; car Tâme n'accomplit pas les mêmes opérations dans chaque partie du corps, elle est végétante dans les unes, et sensitive dans les autres : ce qu'ils prouvaient, comme nous le verrons plus loin, soit par des exemples, soit par des arguments (i).
233. Mais, si cette théorie sur le siège de l'âme est, comme nous l'avons dit dès le principe, un corollaire de celle concernant la forme substantielle des corps, il n'est pas surprenant qu'elle ait subi les mêmes vicissitudes que cette dernière. Car, après la Renaissance et après la guerre acharnée qui porta le ravage sur tous les points de la doctrine scolastique et l'anéantit presque entièrement, on n'entendit plus parler que pour mémoire, ou par moquerie, de la forme substantielle et de l'opinion qui place le siège de l'âme dans tout le corps (2). Il n'est donc pas étonnant que Descartes, qui avait pris à tâche de poursuivre l'enseignement scolastique dans toutes ses parties, ait ramené sur la scène la doctrine qui place le siège de l'âme dans une partie du corps déterminée et distincte ; et qu'il lui ait assigné comme siège spécial le co- 7iarium^ ou laglajide piyiéale (3). Cette glande se trouve située.
(i) Voir Albert le Grand, Lib. De quatuor coœvis, c. VIII ; S. Thomas, In lib. I Sent., Dist. VIII, q . V, art. 3 ; Qq. dispp., De spir. créât., art. 4 ; ibici., De Anim., a. 10 ; Contr. Gent., lib. II, c. 72 ; I, q. LXXVI, part. 8; et S. Bonaventure, In lib. I Sent., Dist. VIII, p. 2'', art. i, q. 3, et In. lib. II, Dist. XXXVI, p. I*, art. 2, q. i.
(2) Voir BouWWcr, Histoire du cartcsianisme, t. I, c. i, éd. cit.
{^i) De passion, anim., Opp.,x. I, pag. 3i, Amstclodami 1692-1701.
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d'après Descartes, à la partie supérieure du cerveau, elle est unique et simple, tandis que les autres parties du cerveau sont doubles et composées ; il y a, par exemple, un double ventricule, une double proéminence. C'est à cette glande que tous les nerfs aboutissent, et son extrême mobilité lui permet de recevoir avec la plus grande facilité les impressions des esprits et des corps. Et comme on doit prendre pour siège de rame une partie du corps qui corresponde à sa simplicité, et qui soit capable de transmettre à Tâme toutes les sensations, il en résulte que cette glande est le siège de Pâme (i). Notre intention n'est pas de suivre Thistoire du cartésianisme pour connaître ce qu'ont pensé sur ce point ceux-là même qui appartinrent à cette école. Nous ferons seulement remarquer qu'ils abandonnent presque tous Topinion de leur maître ; car la raison et l'expérience prouvent également que cette fonction ne peut être attribuée à la glande pinéale.
234. Malebranche, Tardent promoteur de Foccasionalisme, place également le siège de l'âme dans le cerveau (2). Quant à Leibnitz, quoiqu'il défende en toute occasion son système de l'harmonie préétablie, cependant, comme il avait été élevé suivant l'enseignement de l'École, sa doctrine sur cette question ne s'écarte pas beaucoup de celle des Scolastiques. Car i" il ne croyait pas « qu'il fût convenable de considérer les âmes comme placées dans un poïfit » ; 2° il ajoute : « Peut-être pourrait-on dire qu'elles ne sont dans le lieu que par l'opération, ou encore, pour parler suivant l'ancien S3^stème de l'influx physique, ou plutôt, suivant le système tout récent de l'harmonie préétablie, qu'elles sont dans le lieu par correspoyidance^ et que c'est de la sorte qu'elles sont dans tout le corps
(i) Ibid., pag. 32, 34, et t. II, c. 36, pag. 144, Epist. 38, pag. i6i,Epist. 5o, pag. 196. Quoique Descartes ait imaginé ces choses d'une façon ingénieuse et qiî'il les ait exposées avec beaucoup de clarté, en sorte qu'on peut dire avec Bouillier qu'aucun auteur ancien n'avait désigné le cerveau comme siège de l'âme d'une manière aussi précise; cependant, si l'on compare entre eux les divers passages où Descartes traite des rapports de l'âme et du corps, on ne voit pas clairement ce qu'il pense touchant la manière dont l'âme régit le corps par le moyen de la glande pénéale et touchant la manière dont le corps, de son côté, réagit sur l'âme ; les historiens de la philosophie cartésienne assurent en effet que Descartes par son langage dut porter Malebranche et Leibnitz à créer leurs hypothèses. Voir Bouillier, Ouvr. cit., t. I, pa^ i23 et Suiv,, et Ritter, Histoire de la philosophie moderne, l. I, Descartes, pag. Gb, Paris i86r,
(2) Recherche de la vérité, livre X, ch. 3,
qu'elle animent. Néanmoins je ne nie pas qu'il n'existe une certaine union métaphysique réelle entre rame et le corps organique..., suivant laquelle on peut dire que Famé est véritablement dans le corps. Mais, comme cette chose ne peut être déterminée par Tétude des phénomènes.., il m'est impossible d'expliquer d'une manière distincte en quoi consiste précisément cette union. Il suffit de savoir que lame est liée par la correspondance {\). » Donc, ajouterons-nous, on pourrait ji^ez^/ctre dire, d'après Leibnitz, que ces âmes sont dans tout le corps qu'elles animent. On voit qu'il aurait suffi à Leibnitz d'effacer ce peut-être pour rester complètement dans la doctrine scolatique.
2 35. Rosmini suit une marche toute semblable ; car l'âme étant simple ou inétendue, comme il l'appelle, cette question, dans quelle partie du corps l'âme réside-t-elle^ ne lui paraît avoir aucun sens. De là vient, ajoute-t-il, que les philosophes ont adopté là-dessus les opinions les plus diverses, parce que la question était sans issue. En effet, si Descartes est d'avis que l'âme se trouve dans la glande pénéale^ Lancisi, De la Peyronie, Tecchmeyer la placent dans le co?ps calleux ; Digby, dans le septum lucidum; Drelincourt lui donnait pour siège le ceî^velet, Willisi le coips strié , Catti les ynéiiinges et Vieussens la moelle du cerveau. Or rien de semblable ne serait arrivé si ces auteurs avaient bien compris que, l'âme étant simple, elle n'occupe aucun lieu et ne peut pas plus avoir tel siège que tel autre. C'est pour cela que nous constatons dans les diverses parties du corps les effets de l'âme, ou les vestiges de ses opérations : mais nous pensons que l'âme qui est simple n'a de siège propre nulle part (2). Chacun en aura fait la remarque, la doctrine de Rosmini est presque cntièrerement conforme à l'enseignement des Scolastiques.
ARTICLE DEUXIÈME Démonstration de Vopinion des Scolastiques 2*36. Les Scolastiqugs, comme nous le disions ci-dessus.
(i) Epist. ad R. Patrem Des Brosses, Episl. XII, Opp., t. II, p. i^, pag. 280 SCvjq., cd. Dutcns, pag. 437, cd. Erdmann.
{1) Antropologia inserv. délia scien^a morale, lib. I[, c. 7, a. i, g H, Coroli. II, j rfg. 74-73, Novara 1^47.
DU SÎÉGË DE l'aME ^^^
entière en tout le corps « H y ^^.
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(0 » L'acte propre, dit S. Thomas, doit exister dans ["^^^^^^X^:,!:^'^ perfictionrte. Or Vàme est l'acte J"f f ,°^f^,";?„7pf. Tcontr. Ge»t., lib. II, seulement. Elle est par conséquent dans tout le corps ,
'■ j;- voici comment S. Thomas expose "-S"-- '^^^ ^^ïCirn^rû tielle que nous avons désignée sous le """^ /^'^^ P\X intermédiaire, c'est forment de la matière ne se tau pas au ™°y^" /.",",„ '."la l'union serait acpar elles-mêmes qu'elles s'unissent l'une a 1 autre , sans
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reconnaître qu'elle est dans tout le corps. Ceux qui nient cette conséquence et qui placent Tàine dans une partie spéciale du corps, devaient convenir qu'il n'existe pas qu'une seule âme en lui (i); c'est là, parle fait, ce qu'ils ont prétendu, car ils ont admis dans l'homme un triple principe, c'est-à-dire trois âmes. Par conséquent nous devons conclure que Tâme est dans tout le corps.
2 38. L'âme est aussi dans chaque partie du corps. Car, pour employer les termes de saint Thomas, « l'âme est la forme de tout le corps, en même temps qu'elle est la forme de chacune de ses parties (2). » En effet, le principe qui perfectionne le tout sans perfectionner les parties n'est qu'une forme accidentelle; c'est ce qui a lieu pour la forme d'une maison : elle est la forme de toute la maison et non celle des parties. En outre, tout le monde reconnaît que les parties du corps reçoivent de l'âme leur dénomination spécifique et sont appelées humaines (3) , ce qui certainement ne serait pas, si l'âme n'était la forme substantielle de chaque partie. Or l'acte, ou la forme, existe dans la chose dont il est Tacte ; donc l'âme se trouve dans chaque partie du corps (4).
cidentelle et non substantielle. Mais l'âme est la forme du corps. Il faut donc qu'elle s'unisse au corps immédiatement et par son essence même, en sorte qu'il résulte un seul tout de leur union, comme fait le sceau en s'unissant à la cire; » In lit. II Sent., Dist. XXXI, q. II, a. i solut. Cf. pag. Sg-ôo.
(i) « Le corps organique est constitué par divers organes. Si donc l'âme, comme forme, existait dans une partie seulement, elle ne serait pas l'acte de tout le corps organique, elle serait seulement l'acte d'un seul organe, du cœur par exemple, ou d'une autre partie ; quant aux autres parties, elles recevraient leur perfection au moyen d'autres formes; delà sorte le tout serait un par composition et non par nature ; » Qq. dispp., q. un. De Anim., a. lo c.
(2) Contr. Gent., lib. II, c. 72.
(3) Voici comment s'exprime S. Augustin : « Le corps n'est constitué par l'âme, qu'autant qu'elle reste en lui ; » De quant, anim., c. i5, n. 24. On peut voir les autres passages que nous avons reproduits, pag. io5, not. 4. « Lorsque l'âme se sépare d'un corps, dit S. Bonaventure, la dissolution s'empare de toutes les parties de ce corps; » In lib. I Sent.^ Dist. VIII, p. 2*, a. i, q. 3 resol.
(4) « La forme substantielle est à la fois la perfection du tout et la perfection de chaque partie. Car, un tout corporel se composant de parties, la forme d'un tout corporel qui ne donne pas l'être à chacune de ses parties, est une forme qui consiste dans l'ordre ou l'arrangement, par exemple la forme d'une maison ; une telle forme est purement accidentelle. L'âme est au contraire une forme substantielle. Elle doit être par conséquent la forme et l'acte des parties en même temps que du tout. Or l'acte est dans la chose dont il est l'acte. Donc l'âme doit être dans tout le corps et dans chacune de ses parties ; » I, q. LXXVI, a. 8 c. Ailleurs on lit encore : « Il n'est pas possible qu'une chose reçoive son être
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.239. Les arguments a posteriori^ ou tirés des effets, sont plus faciles à comprendre, parce qu'ils brillent d'une clarté exceptionnelle. Rappelons d'abord que ce n'est que par leurs opérations que nous pouvons déterminer la présence des esprits quelque part ; outre que c'est tout à fait conforme à la nature des esprits (i), nous voyons que cela convient particulièrement à la trempe du nôtre, qui juge principalement des choses d'après leurs effets ; or l'âme opère dans le corps tout entier et dans chacune de ses parties et cela immédiatement. Nous ne pouvons douter par conséquent que l'âme ne préside à tout le corps (2). La mineure seule reste à prouver. Nous laissons de côté les opérations végétatives, non qu'il ne fût possible d'en tirer des conjectures plausibles, mais parce que celles qui se déduisent des opérations sensitives sont plus saisissantes encore. Voici donc la démonstration de la mineure : Chacun éprouve des sensations dans tout le corps et dans le point particulier du corps qui reçoit l'impression des objets sensibles (3). Si quelqu'un, par exemple, approche sa main du feu, il éprouve une sensation de chaleur à la main, sans que le bras et encore moins le cerveau, ou toute autre partie du corps, qui serait le siège de l'âme, éprouve aucune sensation de chaleur (4). Mais tout cela serait faux si l'on supposait que
et son espèce d'un principe séparé, comme elle les reçoit de la forme... ; mais il faut que la forme fasse partie de la chose à laquelle elle communique l'être. Car la forme et la matière sont les principes qui constituent intrinsèquement l'essence des choses. Si donc il est vrai, comme le pense Aristote, que l'âme donne l'être et l'espèce à chaque partie du corps, il est nécessaire qu'elle soit dans chacune de ses parties; » Qq. dispp., q. un. De Anim., a. lo c.
(i)« Les êtres incorporels, dit le Docteur Angélique, ne sont pas dans le lieu au moyen d'un contact physique, à la manière des corps, ils s'y trouvent seulement au moyen d'un contact virtuel; » 1, q. VIII, a. 2 ad i. Cf. Vol. II, Ontolog.^ ch. VI, art. i, pag. 23i-232.
(2) S. Thomas expose ainsi cet argument, d'après S. Jean Damascène: « Damascène dit que l'Ange est là où il opère. Par une raison semblable, il doit en être ainsi de l'âme. Mais l'âme opère dans chaque partie du corps, parce que chaque partie se nourrit, croît et sent. Donc l'âme est dans chaque partie du corps; » Qq. dispp., q. un. De Spirit. créât. -,3.. 4 sed contra.
(3) « L'âme, dit S. Augustin, souffre avec le corps dans l'endroit même où celui-ci a reçu la lésion ; » De Civit. Dei, lib. ^l, c. 3, n. 2. Eusèbe s'ex-, prime de même : « Lorsqu'on dit qu'un homme souffre au doigt, c'est que la douleur est en effet dans le doigt; » Prœparat. EvangeL, lib. XV, c. 22, n. 83o, pag. i365, edit. Migne.
(4) Écoutons S. Augustin : « Lorsque la chair vive est heurtée par quelque objet, quoique ce point, loin d'avoir une grande étendue, soit à peine visible, l'âme en est aussitôt informée ; et l'impression reçue ne court point par tout le corps, mais elle est sentie là même où elle a eu lieu ; » Epist. CLXVI, c. 2, n. 4. CL De Trinit., lib. VI, c. 6, n. 8.
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rame réside dans une partie spéciale du corps et que de là elle préside à tous ses mouvements. Donc Famé anime réellement tout le corps (i).
240. Nous n'ignorons pas ce que répondent nos adversaires ; ils disent: L'opinion qui prétend que Ton sent la douleur dans le pied ou dans la main est une opinion grossière et populaire qui ne tient qu'aux préjugés de l'enfance. Mais que font-ils eux-mêmes avec toute leur intelligence ? Ils ferment les yeux à Tévidence, ils s'ignorent eux-mêmes au point de reléguer parmi les préjugés de Tenfance ce que la nature nous témoigne invinciblement, savoir que nous sentons la douleur dans le pied, ou dans la main ; bien plus, ils trahissent leur propre conscience, lorsqu'ils s'imaginent que ce qui arrive dans une partie du corps déterminée se passe réellement dans le cerveau. Certes, de mémoire d'homme on n'avait jamais rien ouï de semblable, si ce n'est peut-être dans quelque hospice d'aliénés (2). Mais nous reviendrons là-dessus dans les objections.
(i) Voici l'argument tel que nous le trouvons dans saint Augustin ; « L'âme est donc simultanément toute entière dans chaque partie, puisqu'elle sent toute entière dans chaque partie du corps; » De immortal. anim., c. i6, n. 23, (2) Edouard Corsini {Op. cit.., t. IV, Phy sic. partie, tract. II, Disput. III, c. IV, pag. 123, éd. cit.) qui défend cette opinion, croit qu'elle était admise par Cicéron (Qg. TusculL, lib. I, c. 20) et par S. Augustin {De Civit. Dei, lib. XIV, c. i5). Mais sa mémoire l'a trompé. Un philosophe chez les anciens qui, à notre connaissance, ait soutenu celte opinion, c'est Epichnrme ; il affirmait que l'âme sent par elle-même, et qu'elle n'a nullement besoin pour cela du ministère de son corps, « dans lequel, comme s'exprime Cicéron, il n'existe ancun sens, mais seulement certaines routes qui se rendent du siège de l'âme aux yeux, aux oreilles, aux narines etc. » Voici les paroles d'Epicharme : « NoiTc opjc x«i vcj7c axo:/'«i" takxx xai^a x«i' Tv^Kx, l'esprit voit, l'esprit entend ; tout le reste est sourd et aveugle.» Voir W. P. Kruseman, Epichann. fragment., V. Il, Harl. 1834. Lucrèce oppose un double argumenta cette opinion frivole et purement imaginaire :
Dicerc porro oculos nuUam rem cernera posse, Sed per eos animum ut foribus spectare reclusis, Desipere est, contra cum sensus dicat eorum ; Sensus enim trahit, atque acies detrudit ad ipsas. Fulgida prnescrtim cum ccrnere saepe ncquimus, Lumina luminibus quia nobis praepediuntur : Quod foribusnon fit; neque enim, quacernimus ipsi, Ostia suscipiunt ullum reclusa laborem.
Prasterea, si pro foribus suni lumina nostra, Jam magis excmptis oculis debere videlur Cernerc res animus sublatis postibus ipsis. De rcrum natura, lib. III, v. 36o. Si les yeux ne sont que les portes par où les sensations arrivent jusqu'à l'âme, comment se fait-il, dit le poète, que les objets trop éclairés les fatigaeutr L'âme ne devrait-elle pas voir plus parfaite-
DU SIEGE DE l'aME ^^9
Ui Nous voudrions en outre que nos adversaires, qui placent Famé soit dans la tête soit dans le cœur, nous disent comment il se fait que l'âme, renfermée dans cette espèce de citadelle, sent distinctement la douleur dans le pied ou dans la main, et comment elle peut communiquer à son corps sa denomination spécifique. Ils soutiennent, il est vrai, que cela vient de ce que les esprits animaux se rendent avec une trèsgrande rapidité de Torgane qui a reçu Timpression au cerveau qui est le siège de Pâme, ou bien de ce que les fibres des nerts, qui sont tendues comme les cordes d'un instrument, ont a peine reçu Fébranlement à leur extrémité que la vibration se transmet au cerveau, où elles som fixées par Tautre bout. Mais ce ne sont là que des fictions ridicules : les esprit animaux ont beau aller et revenir, ils n'avancent pas à grand chose ; car les esprits animaux n'étant pas eux-mêmes douésde sensibilité sont totalement incapables de rapporter au cerveau ce que le pied ou la main peut souffrir ; si Ton prétend que ces messagers imaginaires sont doués de sensibilité et qu'ils parcourent ces routes souterraines, il faut admettre aussi que la douleur parcourt le même trajet en se frayant un passage à travers la masse du corps; enfin, dans cette hypothèse, Tàme ne pourrait savoir où se trouve le siège de la douleur, ni d'une façon naturelle, ni par suite d'une longue habitude ; bien plus elle sentirait la douleur là où elle n'est point. Nous pourrions faire des observations du même genre à propos de l'ébranlement prétendu des fibres nerveuses, et au sujet d'autres hypothèses reléguées depuis longtemps parmi les fables. « Il n'est pas croyable, dit saint Augustin, qu'une sensation soit transmise au cerveau par un messager qui ne sent pas luimême ce qu'il est chargé d'annoncer; car la souffrance, qui a son siège dans un point très-circonscrit de la plante du pied, ne court pas à travers la masse du corps, mais l'âme toute entière sent la douleur là seulement où elle se produit (i). «
ment sans le secours des yeux r Le lecteur qui voudra parcourir les passages de Cicéron et de S. Augustin, que nous avons indiqués, et dans lesquels Corsini a cru voir son opinion, reconnaîtra sans peine combien le sentiment de ces deux grands génies diffère du sentiment d'Epicharmc.
(0 Deimmort. anim., c. i6, n. 23. Ailleurs nous lisons : « Lorsque le doigt souffre, l'âme ne sent pas la douleur dans le reste du corps; » Contr. Epist. Fundam., c. i6, n. 20. Nous voulons citer sur le même sujet un passage très remarquable d'Eusèbe: « Si quelque partie du corps souffre, une faculté spéciale
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D'après ce que nous avons dit ailleurs, il est certain que nos adversaires sont également incapables d'expliquer la nature spécifique des parties du corps.
242. Notre second argument a posteriori peut être présenté de cette manière : Puisque, Tame venant à disparaitre, ni le corps entier, ni les parties du corps ne conservent leur nature spécifique, — « et un signe de cela, dit saint Thomas, c'est que, Tàme disparaissant, nulle partie du corps ne garde son opération propre, tandis que tout ce qui retient Tespèce retient l'opération de Tespèce (i), » — il s'ensuit que l'âme se trouve dans tout le corps et dans chacune de ses parties. En effet, le principe spécifique d'une chose est ce qu'il y a de plus intime en elle; par conséquent rien ne peut être une substance unique et complète sans la présence de ce principe (2). Or, comme les opérations cessent dès que l'âme disparaît, ainsi que nous le disions ci-dessus, c'est une preuve manifeste que le corps et ses parties reçoivent leur essence spécifique de l'âme elle-même ; donc l'âme se trouve dans tout le corps et dans chacune de ses parties (3).
243. Nous voulons terminer cette discussion par un argument ad hominem à l'adresse de nos adversaires. Voici cet argument : La partie du corps à laquelle, d'après eux, l'âme est attachée est ou bien un point indivisible et sans étendue, ou un point étendu et divisible. Nous ne pensons pas que
de l'âme sent aussitôt la douleur, ainsi que l'âme toute entière. Or comment cela peut-il se faire? Par une certaine propagation, disent-ils: L'esprit animal du doigt est d'abord affecte ; celui-ci transmet la douleur au suivant, celui-ci à un troisième, ainsi de suite, jusqu'à ce que l'impression parvienne enfin à la faculté principale. Il est donc nécessaire, si la sensation se transmet par propagation seulement, que, la partie affectée ayant senti la douleur, la partie voisine la sente à son tour, la troisième ensuite etc. En sorte qu'il naîtra une foule de sensations d'une seule et mûme douleur, jusqu'à ce que la faculté principale perçoive aussi cette douleur par une sensation propre et distincte des précédentes. Ce n'est donc point la douleur du doigt que sentent les autres parties; car la plus voisine du doigt sent la douleur de la main, la suivante sent la douleur du bras ; il existe par conséquent une foule de douleurs ; et la faculté supérieure perçoit enfin, non la douleur du doigt, ni les suivantes qu'elle écarte, mais la sienne pr<>p'-e, en sorte qu'elle ne connaît pas même le doigt qui est souffrant ; » Prœparat. Evangel., lib. XV, c. 22, n. 83o, pag. i363, éd. Migne.
(1) I, q. VIII, a. 2 ad i.
(2) Cf. Cosmoloff., ch. I, art. 5. nol. 3, pag. 3 16, vol. II.
(3) Voir Aristote, De Anim,, lib. Il, c. I, g 9, et ce que dit Trendelenburg dans son Commentarium De Anima, pag. 335-336.
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les disciples de Descartes se montrent partisans de la première hypothèse, soit parce qu^il n'existe et ne peut exister aucune portion de matière sans étendue, soit parce que les diverses paires de nerfs ou de fibres que les anatomistes rattachent au cerveau ne parviendraient jamais à imprimer directement à un point indivisible et sans étendue les innombrables secousses auxquelles elles servent de véhicule. Ils doivent donc convenir, dans leur intérêt, que la partie du corps dont ils font le siège de Tâme est réellement étendue. Mais s'il est possible jusqu'à un certain point, d'après nos adversaires, que rame sensitive soit étendue, l'extension ne peut en aucune manière convenir à l'âme intellective. Il est donc nécessaire de retirer l'âme de tout siège particulier et de lui donner le corps entier pour théâtre.
ARTICLE TROISIÈME
De la manière dont Vârne existe dans tout le corps
244. Avant d'exposer le mode particulier suivant lequel rame existe toute entière dans tout le corps, il nous faut expliquer les divers sens que les Scolastiques donnèrent à ce mot tout^ totum.
245. « Comme le mot tout est relatif aux parties, dit saint Thomas, il doit être entendu diversement, de la même manière que \ç. vaol parties (i). » Or les parties, ajoute le même saint Docteur, se rapportent à quelque quantité ou à quelque essence ; par exemple, une longueur de deux coudées est la partie quantitative de cinq coudées ; mais la matière et la forme sont appelées les parties de l'essence. Le mot tout se dit par conséquent suivant la quantité, ou suivant la perfection de l'essence (2).
(i) Contr. Gent., lib. II, c. 72.
(2) Contr. Gent., lib. II, ibid. Nous ferons observer en outre, avec De Sylvestris, appelé le Docteur de Ferrare, dont l'autorité est grande en ces matières, que la totalité d'essence signifie, d'après S. Thomas, non-seulement cette essence dont les parties essentielles sont réellement distinctes, savoir la matière et la forme, mais encore les parties qui sont l'œuvre de la raison et de la définition, telles que legenreetla différence, ou celles qui constituent certaine chose dans sa perfection totale. Nous pouvons établir la première partie de cette proposition par les paroles de S. Thomas tirées du même chapitre {Contr. Gen., lib. II, c.
246. Quiconque possède une connaissance vraie de la nature de Pâme ne peut ignorer que la totalité cVessciice est la seule qui lui convienne. Car, outre que la totalité quantitative ne convient que pai^ accident à certaines formes imparfaites (i), il est absolument certain qu'elle ne peut, sous aucun rapport, être attribuée soit à l'àm.e humaine, soit aux natures du même genre, parce qu'elles ne dépendent d'aucun sujet. L'âme est donc toute entière dans le corps d'une totalité d'essence. Nous pouvons confirmer cela par l'exemple de la blancheur, qui tombe à la fois sous le sens de la vue et sous le sens du toucher. Car, de même que la blancheur, qui est une forme à laquelle convient par accident la totalité quantitative, est suivant toute son essence dans chacune de ses parties, de même, à plus forte raison, Tâme doit être toute entière, d'une totalité d'essence, dans tout le corps (2).
72): a De même que la blancheur, dit-il, est suivant toute son essence dans le corps tout entier, de même elle est dans chacune de ses parties; » à ces paroles nous ajouterons les suivantes, que nous prenons dans un autre ouvrage du même S. Docteur (Q./. dispp., q. un. De spirit. créât.) : « Il y a dans l'âme une certaine totalité qui est suivant la raison de l'essence. » L'autre point se prouve par ces paroles du même S. Docteur [Qçj. dispp,^ q. un. De anim., a. 10 c): « L'âme toute entière est dans chaque partie du corps suivant toute la perfection de l'espèce. » Ce qui est parfaitement d'accord, ainsi que le remarque S. Thomas lui-même {In lib. I Sent., Dist. VIII, q. V, a. 3 ad i), avec cette maxime d'Aristote : « Le tout et le parfait sont identiques, ou tout à fait voisins par nature », Oxov éi xai rs>.«i'oif « r» ctùrà Ttâ.^'-Ta.'i i a-infyyuç r>i ^u'tru ia-Ti {Natur. Aiiscult., lib. III, c. VI, pag. 282, t. II, éd. Didot). Mais, si nous ne sommes pas victime d'une erreur d'interprétation, nous croyons pouvoir ajouter que la matière et la forme conviennent également aux substances spirituelles, Dieu seul excepté, bien qu'elles ne leur conviennent pas de la même manière qu'aux substances corporelles ; en effet, si l'on considère la matière comme une puissance et la forme comme un acte, on peut dire que les substances spirituelles sont composées de matière et de forme, parce qu'elles sont formées d'acte et de puissance {cï. \, q. L, a. 2 ad 3, et Çkj. dispp.y q. un. De Anim,, a. G c). On voit parla que S. Thomas, en divisant le tout essentiel en matière et forme, n'a voulu signifier que la matière et la forme dans un sens large, c'est-à-dire la puissance et l'acte. Cf. vol. H, Cosmolog., ch. 1, art. 5, pag. 3 14, not. 3.
(i) «La forme n'est susceptible ni d'être un tout numérique, ni d'être un tout quantitatif, si ce n'est quelquefois par accident, comme dans les formes qui se divisent accidentellement à raison de l'étendue de leur sujet, par exemple la blancheur, laquelle se divise avec la surface qu'elle modifie ; » Q(j. dispp. , q. un. De Anim., a. 4 c. Cf. vol. 11, Cosmolog., ch. IV, art. 3, pag. 456-457.
(2) « Nous voyons, dit S. Bonaventure, que, dans l'animal qui est parfaitement sain, il existe une seule et mcme santé dans toutes et dans chacune des parties; elle ne se trouve ni plus grande dans les plus grandes, ni moinsgrande dans les plus petites. Or, s'il en est ainsi dans la forme corporelle, à plus forte raison dans la forme spirituelle ; » In lib. I Sent., Dist. VUI, part. 2», a. i, q. 3 ad argum.
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247. Quoique Tâme soit simple par son essence, elle jouit cependant de plusieurs puissances ou facultés ; on peut donc se demander si toutes ces puissances existent comme Pâme dans tout le corps. Nous répondons que la diversité des puissances dont il s'agit empêche qu'elles ne soient ainsi placées dans le corps tout entier. En effet, distinguant les puissances intellectives et leurs opérations des opérations et des puissances sensitives et végétatives, nous sommes d'avis que les premières, qui n'ont besoin d'aucun organe pour s'exercer, n'existent nulle part dans le corps (i) ; quant aux secondes, qui remplissent leurs fonctions au moyen de différents organes, nous convenons qu'elles existent quelque part dans le corps, et, partant, que Tâme est présente dans tout le corps suivant toute cette vertu. On ne peut dire cependant que rame se trouve avec chacune de ces dernières puissances dans chaque partie du corps, parce que les diverses parties du corps sont appropriées aux diverses opérations de Pâme. Par conséquent Pâme est dans telle partie du corps suivant la puissance seule qui se rapporte à l'opération qui s'exerce au moyen de cette partie (2).
(i) Voici les paroles de S. Thomas : « L'intellect et la volonté, qui sont dans l'âme en tant que l'âme surpasse toute la capacité du corps, ne se trouvent a proprement parler dans aucune des parties du corps; » 1, q. LAAVi, a. o ad 4. 11 dit ailleurs : « On ne doit pas s'imaginer que ces deux parties, savoir l'intellect et la volonté occupent une position distincte, comme la vue et i ouïe qui sont les actes de certains organes;» Qq. dispp.. De Vent., q. X, a. 9 ad 3 in contrar. Ncmésius avait déjà fait cette remarque : « Lorsque 1 ame raisonne, dit-il, elle veste en elle-même; ))Z)e natur. hominis, c. 111, p. 3:>, text. lat., etpag. i34, text. grec, éd. cit.
(2) Qq. dispp., q. un. DeAnim.. a. 10 c. ; et ibid. ad i3. «Quoique toutes les puissances de l'âme aient leurs racines dans Tessence de 1 ame dit-il, cependant chaque partie du corps reçoit l'âme suivant le mode qui lui est propre • c'est pourquoi, elle existe dans les diverses parties du corps suivant diverses puissances: il n'est nullement nécessaire, en effet, qu'elle soit dans chacune d'elles par toutes ses facultés.» Ainsi l'âme «est dans les yeux pour ce qui concerne la vue. elle est dans les oreilles pour l'ouïe, ainsi des autres; » 1, q. I XXVI a 8 c. Ce que nous venons de dire prouve que les âmes des hommes, les âmes des animaux parfaits et des animaux imparfaits, et même les âmes des^antes ne peuvent être placées absolument de la même manière dans les corps quant à leur vertu. Ln effet on ne peut dire que l'ame humaine qui
oift de facultés intellectuelles, soit placée toute entière, sous le rapport de sa puissance, dans chaque partie du corps et dans le corps tout -"cr; les âmes des animaux supérieurs, que la nature a douées '^",^^^l";^^^"]\^^\'^^^7"i; tir ei de véc^éter sont tout entières présentes par leur vertu dans tout le
orp?, m'ais'nt dans chaque partie. Q^ant ,ux »">",,J«, -'.--;; -f,f";i dont les organes ne présentent aucune diversité pour 1 opération, il leur appar-
aent certainement d'être présentes et dans tout le corps et dans chacune de ses
248. Enfin, pour ne point paraître dépasser les bornes que nous nous sommes prescrites, nous expliquerons en dernier lieu comment il peut se faire que l'ame toute entière soit simultanément dans toutes les parties du corps. Nous examinions cette difficulté, lorsque nous avons rencontré ce passage de Némésius : « Précisément parce qu'elle est privée de corps et qu'elle n'est pas délimitée par le lieu, l'âme toute entière pénètre tout son corps de sa pure lumière (i). » On comprendra facilement la sagesse de ces paroles, si Ton fait réflexion que Tâme doit à sa simplicité, ou si Ton préfère à sa spiritualité, la vertu dont elle jouit d'être dans plusieurs parties du corps. Car i** les choses simples ou incorporelles ne peuvent exister dans le lieu au moyen d'un contact proprement dit, parce que ce genre de contact appartient aux seuls corps ; « pour qu'il y ait contact entre plusieurs choses, dit saint Thomas, il faut que leurs parties extrêmes soient contiguës : ces parties sont ce qu'on appelle des points, des lignes, ou des surfaces (2). » 2° Les substances simples peuvent s'unir aux corps par leur vertu ou par une sorte de contact virtuel; « Les substances intellectuelles, dit le Docteur Angélique, agissent sur les corps et les font mouvoir, à cause qu'elles sont immatérielles et qu'elles se trouvent plus particulièrement en acte ; mais c'est là un contact de vertu et non un contact de quantité (3). » Or personne n'ignore que ce genre de contact ne se distingue pas en un ou plusieurs lieux et suivant que ces lieux diffèrent sous le rapport de l'étendue ; mais, à raison de la vertu d'après laquelle les substances simples agissent sur les corps, il résulte que ces substances sont
parties. On peut voir ce que nous avons dit là-dessus dans la Cosmologie^ ch. iv, art. 3, vol. II, pag. 457-458, et ce qu'enseigne S. Thomas dans la Somme contre les Gentils, lib. II, c. 72.
(1) De natura hominis, c. III, pag. 35, éd. cit. On lit dans le texte grec: H efi' ■^l'XM , aVû»/t««To< (lOo-A x<*» fjLti 'jrtfiypoi^ofÀiiii r&Voi ; ce qui signifie proprement: rdme qui est privée de corps et qui nest pas circonscrite par le lieu ; ibid., pag. i34, cd. cit. Tel est aussi le sens de ce passage de S. Bonaventure : a L'âme étant simple, elle n'est pas ici et là suivant telle ou telle partie d'elle-même...; elle n'a pas de situation propre, elle n'existe par conséquent ni dans un point particulier, ni dans une partie déterminée ; » In lib. I Sent., Dist. VIII, part. 2», a. i,q. 3, in résolut.
(2) Contr. Gent., lib. II, c. 56.
(3) Contr. Gent., lib. II, ibid. Le même S. Docteur explique clairement dans ce même chapitre à quelles causes doivent être principalement rapportées les dilTcrcnccs qui existent entre ces deux genres de tacts.
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dans un lieu ou dans plusieurs simultanément, pourvu que leur vertu s'étende jusqu'à eux (i). On peut très-bien dire que plusieurs lieux et plusieurs parties correspondent à une vertu unique, comme un seul lieu et une partie seule (2). Car ces parties multiples correspondent à une unité qui n'est pas l'unité du point physique, mais une autre unité qui se trouve placée en dehors de tout genre de continu. Or, comme Tâme est une substance simple, c'est-à-dire sans corps, àdWfAaTo;, comme s'exprime Némésius, il s'ensuit nécessairement qu'elle peut être toute entière dans tout le corps et toute entière dans plusieurs de ses parties (3).
249. Nous ferions un oubli grave si nous omettions de dire qu'il y a une liaison si étroite entre la simplicité de l'âme et le mode suivant lequel, d'après nous, elle existe dans le corps, que saint Augustin n'hésite pas à conclure, de la simplicité de l'âme, qu'elle est toute entière dans le corps, et, vice versa, que l'âme est simple, puisqu'elle existe dans tout le corps. « La masse qui occupe un lieu n'est pas toute entière dans chaque partie de ce lieu, mais seulement dans toutes. Ainsi l'une de ses parties est ici et l'autre ailleurs. L'âme au contraire est non-seulement présente à toute la masse de son corps, elle est même présente simultanément et toute entière à chacune de ses parties (4). » Il dit dans un autre endroit: « Si le corps n'est autre chose que ce qui existe ou se meut dans un lieu,
(i) « Suivant que la vertu de l'âme peut s'étendre à un ou à plusieurs lieux, à un lieu grand ou petit, ainsi existe-t-elle dans un lieu ou dans plusieurs, dans un lieu grand, ou dans un lieu petit ; » I, q. VIII, a. 2 ad 2.
(2) « Tout le corps, dit le Docteur Séraphique, est ordonné par rapport à l'âme elle-même, comme un seul lieu; si elle se trouve en plusieurs parties, c'est qu'elle s'y trouve comme en un lieu unique;» In lib. 1 Sent., Dist. VIII, pag. 2, a. I, q. 3 ad argum.
(3) Nous pouvons éclaircir toute cette doctrine par le témoignage de S. Thomas : « La simplicité de Pâme et de l'ange ne doit pas être considérée de la même manière que la simplicité du point qui occupe une position déterminée dans l'étendue, et qui, parce qu'il est simple, ne saurait être simultanément dans plusieurs parties d'une quantité continue. Mais l'ange et l'âme sont appelés simples, parce qu'ils sont privés de toute quantité ; c'est pourquoi, s'ils agissent sur la quantité continue, ce n'est que par le moyen d'un contact de vertu; par conséquent le corps soumis au contact virtuel de l'ange correspond à l'ange qui ne lui est pas uni comme sa forme, à la façon d'un lieu unique; il correspond à l'âme qui lui est unie comme sa forme, à la façon d'une chose perfectible; et de même que l'ange est tout entier dans chaque partie du lieu où il réside, de même l'âme est toute entière dans chaque partie du corps qu'elle perfectionne ; » Qq. dispp., q. un. De Anhn.^ a. 10 ad 18.
(4) De immort, anim., c. 16.
de telle sorte qu'il occupe un plus grand espace par sa partie la plus grande et un moindre espace par sa partie moins grande, et s'il est moins grand dans la partie que dans le tout, il est certain que Tame n'est pas un corps ; car elle s'étend par tout le corps qu'elle anime, non en vertu d'une diffusion locale, mais à la faveur de son action vitale sur lui. Par le fait, elle est présente toute entière et simultanément dans toutes les parties de son corps, et elle n'est ni plus grande dans les plus grandes, ni plus petite dans les plus petites (r). »
2 5o. On ne peut nier conséquemment que l'âme ne tienne de sa simplicité la propriété dont elle jouit d'être par tout le corps (2). Mais nous avons assigné ci-dessus, à l'exemple de Némésius, une autre cause à ce fait ; c'est que l'âme, avonsnous dit, n'est pas, comme le corps, circonscrite par le lieu. Quoique cette seconde cause soit tellement liée avec la précédente que, de l'aveu général, l'une découle spontanément de l'autre ; cependant, comme, autant qu'il nous est possible de le conjecturer, la raison prochaine pour laquelle l'àme est toute entière dans chaque partie du corps consiste en ce qu'elle n'est pas circonscrite par le lieu, il ne sera pas inutile d'en dire quelques mots.
25 1. Nous commencerons par rappeler ce point, que nous avons exposé en Ontologie^ savoir qu'une chose se trouve ciixumscriptive dans un lieu, lorsqu'elle est proportionnée au lieu qu'elle occupe et qu'il y a une parfaite équation entre elle et ce lieu : ce qui demande, comme s'exprime saint Bonaventure, que « le tout soit dans le tout et la partie dans la partie, sous le rapport de la mesure, secimdiim commensiœatio7iern (3). » C'est pourquoi, si la partie est dans la partie et le tout dans le tout, il en résulte que les choses qui sont circonscrites par le lieu ne peuvent nullement se trouver tout entières dans chacune de ses parties. Mais l'âme n'est pas unie au corps de manière qu'elle en soit circonscrite ; « car
[\)Epist. CLXVI, c. 1 1, n. 4. Cf. pag. 181 .
(2) Dans le chapitre souvent cité de la Somme contre les Gentils (lib. II, c. 72), S. Thomas, après avoir exposé les arguments précédents sur la manière dont l'âme existe dans le corps, ajoute aussitôt : « Cela n'est pas même trop difficile à comprendre pour celui qui n'ignore pas que l'âme n'est pas indivisible à la façon du point, et que l'incorporel ne s'unit pas avec le corporel comme les corps s'unissent entre eux. »
(3) Vol. II, Ontolog., ch. VI, art. i, pag. 23 1, not. 3.
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cette propriété convient au corps, parce que le corps jouit des dimensions de la quantité continue (i). » Ainsi Tâme « est dans le corps comme son contenant et non comme son contenu (2). » Voilà comment il est possible de concevoir que rame se trouve toute entière dans chaque partie du corps (3). En outre, la substance créée qui n'est pas circiirhscriptive dans le lieu, peut y être présente par son opération, ou par information. Les Scolastiques avaient désigné sous le nom à\ibi définitif (4) cette présence des esprits dans un lieu déterminé (5) ; mais ce qui existe de cette manière dans un lieu, dit saint Thomas, « se trouve tout entier dans chaque partie du lieu, c^est-à-dire dans chacune des parties du sujet qu^il perfectionne (6). » Or Tâme n^est pas dans le corps circumscriptive. Il est donc permis de conclure qu'elle est toute entière dans chaque partie du corps.
ARTICLE QUATRIÈME
Réponse aux objections des adversaires
252. i^e Objection. Comme Pobserve très-bien Boerhaave, « si la matière pulpeuse du cerveau est comprimée, si ses parties sont disjointes, ou si elle vient à se corrompre, toutes les actions qui avaient coutume de s'exercer auparavant
(i) I, q. LU, a. I c. S. Augustin dii de son côté:« Tout ce qui possède une certaine grosseur ne peut diminuer que par le moyen de ses parties, ayant une partie ici et l'autre là. Quant à l'âme, sa nature ne lui permet pas de s'étendre dans l'espace à la manière d'une masse corporelle; » Contr. Epistol. Manich., c. 16, n. 20.
(2) I, q. LU, a. I c. « L'âme, dit à son tour S. Jean Damascène, l'âme est liée toute entière à tout le corps et non partiellement à chaque partie ; elle n'est pas contenue par le corps, c'est au contraire le corps qui est contenu par l'âme ; » De Pide Orthodoxa, lib. I, c. i3, pag. i5o, éd. Lequien, Parisiis 1712.
(3) Ecoutons S. Augustin: « L'âme ne pourrait être simultanément toute entière dans toutes et dans chacune des parties du corps, si elle se dispersait parmi elles, comme nous voyons les corps se répandre dans l'espace, occupant des espaces moindres par leurs petites parties et de plus grands par leurs parties plus étendues; » Epist. CLXVI, c. 2, n. 4.
(4) C'est-à-dire « ce qui est dans un lieu de manière à n'être point dans un autre ; » I, q. LU, a. 2 c.
(5) Cf. Ontolog., ch. VI, art. i, vol. II, pag. 23i-232. (G) Qq. dispp., q. un. De Anim.. a. 10 ad 18.