‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 26 sur 106 · DU SIEGE DE LAME I · texte numérisé non relu

DU SIEGE DE LAME I

254. Cependant, il n'est pas complètement faux que Tâme soit dans le cerveau suivant toute sa vertu sensitive; non qu'elle sente dans le cerveau tous les genres de sensibles; mais parce que, ainsi qu'on Ta vu dans la Djniamilo^ gie (i), l'encéphale ou le système cérébro-spinal est Forgane du sens commun^ lequel contient toute la puissance sensitive dont elle est comme la source, et dont les autres sens dérivent, comme autant de ruisseaux (2).

255. 2^ Objection. L'âme est dans le corps dont elle est l'acte, c'est-à-dire dans un corps organique. Mais chaque partie du corps n'est pas un corps organique. Donc l'âme n'est pas dans chaque partie du corps.

2 56. Réponse : Dist maj. L'âme est dans le corps, en sorte qu'elle n'est pas tout d'abord et par soi dans les parties mêmes du corps, conc. maj.; en sorte qu'elle n^est pas même dans les parties en tant qu'elles se rapportent au tout, neg. maj. Il faut distinguer la mineure de la même façon : Chaque partie du corps n'est pas un corps organique, mais cependant elle en fait partie et lui est coordonnée, conc. miJi. ; dans tout autre sens, neg. miri. ; neg. conseq. De fait, comme l'âme humaine est plus parfaite que les autres formes, elle jouit par là même d'une perfection de vertu telle, qu'elle peut exercer diverses opérations; et parce que la matière, qui n'existe que pour la forme, doit correspondre aux opérations propres de la forme, il s'ensuit que le corps, ou la matière informée par Tâme, doit être pourvue de divers organes qui la rendent capable d'exercer diverses opérations (3). Il n'y a

(i) Dynamilog., vol. I, ch. II, ibid., pag. 32 1-322.

(2) Il importe de remarquer ici que les Scolastiques ne s'accordent pas complètement avec Aristote lorsqu'il s'agit d'assigner l'organe du sens commun. Car Aristote, étant persuadé que tous les nerfs viennent du cœur comme de leur unique racine, plaçait en lui le sens commun {Histor. anim., lib. I, c. 14, lib. II, c. i \ De part, anim., lib. lll, c. 4 etc.). Au contraire, Albfert le Grand, que suivent S. Thomas et les autres Scolastiques, accordait à Aristote que le cœur est la racine des nerfs, mais il ajoutait que le système nerveux acquiert la puissance de sentir alors seulement qu'il est parvenu au cerveau ; et, comme les nerfs se rendent du cerveau aux organes particuliers, il soutenait que la puissance sensitive se trouve dans ces organes. C'est pourquoi il enseigne clairement que le sensorium comtnune est dans le cerveau et que le cerveau est l'organe du sens commun ; De anim., lib. I, c. 5.

(3) « Gomme la matière est pour la forme, elle doit être appropriée à la forme. Dans les choses corruptibles, les formes imparfaites, qui n'ont qu'une faible vertu, n'ont aussi qu'un petit nombre d'opérations, pour rcxécuiion desquelles

par conséquent que le corps entier, ou le corps avec les divers organes qui le constituent, qui soit proprement, c'cst-kdïVQ pt^incipalement et par soi-mcme^ ce qui est informé par Tame. Mais, comme les parties ont rapport au tout, il en résulte que Tame, qui est la forme de tout le corps et qui existe par là même dans le corps tout entier, est aussi la forme de chacune de ses parties et réside conséquemmcnt dans chacune d'elles. « Le corps organique, dit saint Thomas, est susceptible d'être perfectionné par Tame, immédiatement et par soi^ mais chaque organe pris à part et les parties des organes ne sont perfectibles que dans leur rapport avec le tout, i?i ordijie ad totiim (i). »

257. D'après cela : 1° on conçoit facilement comment il se fait que chaque partie du corps n'est pas un animal, bien que rame soit dans chaque partie du corps. « L'âme, dit saint Thomas, n'est pas dans chacune des parties du corps principalement et par soi, elle y est seulement à cause des relations qu'elles ont avec le tout ; c'est pour cela que chaque partie de l'animal n'est pas un animal (2). » 2'' Ce que nous avons dit plus haut (3), savoir que Tâme, quoiqu'elle soit dans toutes les parties du corps, n'est pas en plusieurs lieux, devient aussi de plus en plus évident. En effet, la manière dont l'âme existe dans les diverses parties du corps est conforme au genre de relations qu'elle contracte avec elles comme leur forme. Or, premièrement, la forme ne se rapporte pas à la matière comme à un lieu, mais comme à un objet perfectible (4) ; ensuite, elle

la diversité des parties n'est pas nécessaire, ainsi qu'on le voit par l'exemple des corps inanimés. Quant à l'àmc, comme elle est une forme d'une vertu plus élevée et plus grande, elle peut être le principe de diverses opérations qui ont besoin pour s'exercer de parties corporelles dissemblables. G est pour cela que toute âme requiert une certaine diversité d'organes dans les parties du corps dont elle est lacté, et cette diversité dans les organes devra être d'autant plus grande que 1 ame sera plus parfaite ; » Q^. dispp,, q. un. De Spir. créât., a. 4 c; cf. Cosmolog., ch. IV, art. 3, pag. 457-458.

(i) Qq. dispp., q. un. De Spirit. créât. ^ a, 4 ad i3. Cf. Qq. dispp., q, un. De Arum., a. 10 ad i. S. Bonaventure dit en quelques mots : « L'âme perfectionne toutes^les parties dans le tout; » //i lib. I Sent., Dist. VIII, p. 2, a. i, q. 3 in resol.

(2) Qq. dispiit., q. un. De Spir. créât., a. 4 ad 2. Cf. In lit. I Sent., Dist. VIII, q. V, a. 3 ad 2.

(3) Cf. pag. 194-195.

(4) « L'âme n'est pas dans le corps ou dans les parties du corps comme dans un lieu, mais elle y est de la même façon que la forme est dans la matière ; donc il ne suit nullement de là qu'elle soit en plusieurs lieux; nin lib. I Sent., Dist. VIII. q. V, a. 3 ad 4.

DU SIEGE DE l'aME 201

se rapporte « aux parties d'une manière secondaire, en tant que les parties sont subordonnées au tout (i). » Par conséquent, de ce que Tame est dans chaque partie du corps, on conclurait faussement qu'elle est en plusieurs lieux.

258. 3' Objection. Si Pâme se trouve dans les différentes parties du corps, comme ces parties sont les unes en mouvement et les autres en repos, il en résulte que Pâme est à la fois en mouvement et en repos. Or cela est manifestement impossible. Donc, etc.

259. Réponse : Dist. maj.; râme,dans cette hypothèse, serait à la fois en mouvement et en repos par accident^ conc. maj.; elle y serait par ^o/-meme, neg. maj.; sous le bénéfice delà même distinction, conced. et neg. min.; neg. conseq. Déjà nous avons fait observer que le mouvement par soimême ne pouvait être attribué à Pâme, mais qu'il pouvait lui être attribué par accident ; car du moment qu'elle meut le corps, elle est mue en quelque sorte elle-même par le mouvement dû corps (2). Mais il ne répugne nullement que l'âme soit de la sorte en mouvement et en repos par accident. « Nous sommes d'avis, dit saint Thomas, que, le corps venant à se mouvoir, Tâme se meut aussi, mais par accident et non par soi. Il n'y a aucun inconvénient, par le fait, à ce qu'une même chose se meuve et soit en repos par accident sous diverses raisons; l'inconvénient existerait au contraire si la chose était simultanément par soi-même dans le mouvement et dans le repos (3). «

(i) I, q, LXXVI, a. 8 c. C'est ce que paraît aussi insinuer S. Bonaventure, lorsqu'il dit: « Quoique l'esprit créé soit dans plusieurs parties du corps, il n'est néanmoins dans toutes, qu'autant qu'elles sont unies; » In lib. I Sent., Dist. XXXVIl, p. l^^ a. ii, q. i resol.

(2) Cf. Vol. 1, Dynamilog., ch. V, art. i, pag. 539-540. S. Bonaventure explique admirablement ce point: « De même qu'il y a deux façons d'être dans un lieu, savoir suivant l'ubi circonscriptif ou suivant Vubi définitif, et que le premier appartient à ce qui est proprement circonscrit dans le lieu, et le second à ce qui n'est dans le lieu que d'une manière improprement dite ; de même se mouvoir dans un lieu, signifie, dans un sens, se porter d'un lieu dans un autre avec sa limitation circonscriptive, ce qui convient au corps seulement; dans un autre sens, se mouvoir signifie se porter ici ou là, suivant Vubi définitif; c'est la manière de se mouvoir qui est propre aux esprits » ; In lib. I Sent., Dist. XXXVII, p. 2», a. 2, q. i i^esol.

(3) Qq. dispp., q. un. De Spirit. créât., a. 4 ad 7. Le même S. Docteur s'exprime ainsi dans un autre endroit (Q^. dispp., q. un. De Ayiim., a. 12 ad 10) : u c'est seulement par accident que l'âme se meut ou se repose suivant que le corps est en mouvement ou en repos. Il n'y a aucune contradiction à ce que

260. 4" Objection. Sirâmeest dans chaque partie du corps, il s'ensuit que, les parties du corps augmentant de volume, rame doit être créée de nouveau afin de pouvoir exister là où elle n'existait pas auparavant; et, si quelque partie du corps disparaît, il faudra ou bien que Tame s'en retire, ou qu'elle émigré de cette partie dans les autres. Or le conséquent est faux. Donc l'antécédent est pareillement faux.

261. Réponse: Neg, maj. Et d'abord, pour ce qui regarde cette création nolivelle dont parlent nos adversaires, on peut induire qu'elle n'est nullement exigée, de ce que les parties du corps venant à croître, l'âme ne commence pas proprement à exister là où elle n'était point auparavant, car ce n'est que par accident qu'elle y existe. Nous disons qu'elle ne commence pas proprement à exister là où elle n'était point auparavant, parce que l'âme, comme dit saint Thomas, a donne naturellement l'être et l'espèce aux parties qu'elle perfectionne, en tant qu'elle est la forme du corps par son essence (i) ; « par conséquent, lorsque les parties du corps viennent à croître, on doit plutôt dire que l'âme commence à les vivifier, que de dire qu'elle commence à exister en elles. Voici, d'après le même saint Docteur, de quelle manière l'âme commence par accident à exister dans les nouvelles parties du corps : « L'augmentation ne se fait pas sans quelque mouvement local, comme dit Aristote [in IV Phjsic.) ; ainsi, lorsque l'enfant grandit, de même que de nouvelles parties commencent à exister par soi là où elles n'existaient pas auparavant , de même l'âme commence à y exister

quelque chose soit à la fois en mouvement et en repos par accident ; comme il n'y en a aucune à ce que quelqu'un se meuve par accident suivant des mouvements opposés; par exemple quelqu'un peut, sur le pont d'un navire, marcher dans un sens contraire à la direction de celui-ci. » S. Bonaventure résout ainsi la difficulté proposée: « La perfection surpasse le tout qu'elle perfectionne, et quant à la substance, et quant à la puissance. Et comme l'âme est la perfection de tout le corps, elle lui est supérieure ; c'est pourquoi ni sa substance, ni sa vertu n'est limitée par rien de ce qui est inférieur à tout le corps ; au contraire, elle est limitée par son corps, c'est pour cela que, le corps venant à se mouvoir, elle se meut par là même; mais, comme elle n'est pas limitée par les parties qui sont inférieures au tout, elle est dans l'une sans quitter l'autre. De même encore, comme elle n'est limitée dans aucune partie, elle ne participe pas au mouvement des parties; ainsi Dieu reste immuable, malgré le mouvement de la créature » ; In lib. I Sent., Dist. VIII, p. 2% a. i, c{, 3 ad argum.

(i) Qq. dispp,^ q. un. De Anim., a, lo ad 17.

DU SIEGE DE l'aME 2o3

aussi par accident et en vertu d'une certaine transformation d'elle-même, en tant qu'elle se meut par accident à raison du mouvement effectué dans le corps (i). » Arrivons à la seconde partie de la majeure : sans doute, si Pâme résidait seulement dans la partie du corps qui est retranchée, celle-ci disparaissant, elle aussi disparaîtrait, ou émigrerait dans les autres parties. Mais rame, comme dit saint Augustin, « est présente toute entière et simultanément dans des lieux distants l'un de l'autre, sans qu'il soit nécessaire qu'elle abandonne celui-ci pour se trouver toute entière dans celui-là, ou qu'elle ait une partie ici et une partie ailleurs pour tenir partout (2). » Par conséquent, si quelque membre est retranché du corps, la seule chose qui en résulte c'est que l'âme cesse de lui communiquer la vie (3). Saint Thomas s'exprime là-dessus en ces termes : « Il n'est pas nécessaire, lorsque quelque partie du corps disparaît, que l'âme disparaisse, ou qu'elle transmigre dans une autre partie ; il faudrait supposer pour cela que l'âme se trouve dans cette seule partie ; il suit de là seulement que cette partie du corps cesse d'être perfectionnée par l'âme qui perfectionne le tout (4). «

262. 5^ Objection. Rien de ce qui est tout entier dans un lieu, ne peut exister au-delà de ce lieu. Mais Tâme est toute entière dans une partie du corps. Donc rien de Tâme ne peut exister dans les autres parties de ce même corps.

263. Réponse: Dist. maj.; s'il s'agit d'un tout qiiaJititatif ou étendu, conc. maj. ; s'il est question d'un tout considéré siiîvafit Vessence^ neg. maj. On doit distinguer de même la mineure : l'âme est toute entière suivant son essetîce dans une partie du corps, cotic. maj.; elle y est toute entière suivant la quajititéy neg. min. ; neg. conseq. En effet ce qui est composé de parties placées les unes hors des autres se trouve

(i) Qq. dispp., q. un. De Spirit. créât., a. 4 ad 12. [2)Contr. Epist. Fondam., c. 18, n. 20.

(3) Voici comment S. Bonaventure explique pourquoi l'homme blessé au cœur périt, tandis qu'il ne meurt pas s'il est seulement blessé à la main par exemple: « L'âme, dit-il, est immédiatement, par sa présence, dans chaque partie qu'elle contient et conserve ; cependant cette présence n'est pas absolue et l'âme influe sur toutes les parties par le moyen de l'une d'elles ; c'est pourquoi, cette partie venant à disparaître ainsi que son influence, l'ordre essentiel du corps périt; c'est pourquoi l'âme se sépare de lui; » In lib. I Sent., Dist. VIII, p. 2*, a. I, q. 3 ad argiim.

(4) Qq. dispp., q. un. De Spirit. créât., a. 4 ad 1 5.

dans un lieu de manière que chacune de ses parties corresponde à une partie du lieu où il se trouve ; par conséquent s'il est tout entier dans un lieu, il ne peut être même partiellement dans un autre. « Ce qui étant totalement dans un lieu ne peut être en même temps ailleurs, est complètement circonscrit; or cela ne peut se dire que des seules substances corporelles (i) : » ce sont les paroles de saint Anselme. L'âme, comme on Ta vu (2), se trouve au contraire toute entière dans chaque partie du corps, parce qu'elle est simple et qu'elle n'est pas circonscrite par le lieu ; elle est par conséquent toute entière dans chaque partie du corps suivant l'csseyice^ mais non suivant la quantité (3). Mais, bien que l'âme soit toute entière suivant Fessence dans une partie du corps, et que certainement « il n'existe rien de l'âme hors de l'âme qui est dans cette partie, cependant il ne suit point de là que rien de l'âme ne soit hors de cette partie du corps ; il en résulte seulement qu'il n'existe rien de l'âme hors du tout corporel qu'elle a principalement pour but de perfectionner (4). »

Page 1