‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 27 sur 106 · DE L'ESSENCE DE L'ME HUMAINE · texte numérisé non relu

DE L'ESSENCE DE L'ME HUMAINE

264. Des trois questions que nous nous proposions de résoudre sur la nature de l'homme, en commençant ce traité (5), deux ont été résolues et nous passons maintenant à la troisième, qui nous fera coknnaitre ce qu'est l'âme elle-même. Aristote, qui, dans ses trois livres sur Vâme^ en a expliqué la nature et les facultés, fait une observation très-juste: « Il est nécessaire, dit-il, de distinguer d'abord à quel genre l'âme appartient, c'est-à-dire si elle est une substance, une qualité, une

(i) Monolog., c. i3, pag. iz, éd. cit. (2)Cf. pag. 195-197.

(3) « Lorsque nous disons que râmc est toute entière dans chaque partie du corps, nous voulons parler de toute la perfection de sa nature et non d'une certaine totalité de parties; « In lib. I Sent., Dist. VIII, q. V, a. 3 ad 7.

(4) Qq, disput., q. un. De Anim.. a. 10 ad 3.

(5) Voir pag. 6, 'i 2.

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quantité, ou tout autre genre de chose (i). » En effet, comme tout être, quelque accidentel qu'il soit , jouit d'une essence propre, il est évident que, même après avoir déterminé Pessence d'une chose, il reste encore à examiner si cette chose est une substance, ou si elle est un accident. C'est pourquoi, avant de traiter la question que nous nous sommes proposée en tête de ce chapitre, nous résoudrons celle-ci : L'âme est-elle une substance ?

ARTICLE PREMIER

OÙ Von examine si Pâme est une substance

265. En examinant si l'âme est une substance, bon nombre de philosophes anciens et de philosophes modernes sont tombés dans une double erreur, les uns confondant ensemble l'âme et le corps, les autres disant que l'âme n'est pas une substance et l'appelant, à cause de cela, avouciov. Afin que nos lecteurs connaissent les noms des philosophes qui ont erré si misérablement sur. la nature de l'âme, nous allons esquisser l'histoire de l'une et de l'autre erreur.

266. Il nous faut commencer par Dicéarque. Ce philosophe crut « que l'âme n'est absolument rien, que ce n'est là qu'un vain nom et qu'il n'y a point d'animaux, ni d'êtres animés. » Il ajoutait, « qu'il n'e^^iste dans l'homme, ou dans la bête, ni esprit, ni âme ; que toute cette puissance qui nous fait agir ou sentir se trouve répandue de la même manière dans tous les corps vivants et qu'elle est inséparable du corps ; car elle n'est rien autre qu'un corps un et simple, organisé de telle sorte qu'il agit et sent par suite d'une disposition de la nature (2). » A peu près dans le même temps que Dicéarque,

(i)Aristote, De ilnim., lib. I, c. i,g 3.

(2) Cicéron, Qq. Tuscul.^ lib. I, c. lo. Ce même philosophe, au témoignage de Plutarque, disait encore que « l'âme est l'harmotiie des quatre éléments » (De placit. philos., lib. IV, c. 2) ; Scxtus l'Empirique lui fait dire que l'âme est « le corps même affecté d'une certaine manière, » n«/>«' to' Trac i';^jov o-a/uat {Advers. Math., lib. VIII, et Adv. Log., scct. 349); Jamblique (voir Stobée, Eclog. Physic, lib.I, c. 52, pag. 870, éd. cit.) lui fait dire à son tour que l'âme « est un principe conjoint à la nature, c'est-à-dire inséparable du corps, lequel est doué d'une certaine force vitale, mais qui ne constitue point cependant une âme subsistante par soi. » Si l'on compare ces passages avec celui de Gcéron que nous reproduisons ci-dessus on ne voit pas ce qui a pu

Aristoxènc, disciple comme lui d'Aristote, appliquant à la philosophie les connaissances musicales qu^il avait acquises, disait que l'âme n'est autre chose que l'harmonie du corps (i). Ainsi de même que, « en musique, l'harmonie résulte des rapports qui existent entre les différents tons de la voix et des instruments, de même dans le corps humain les mouvements variés sont excités par la nature et la forme diverse des différentes parties (2). « Claudius Galien, que la maladie du scepticisme avait aussi atteint (3), doutait de l'immortalité de l'âme, dont Platon avait pris la défense ; expliquant cette maxime d'Aristote que l'âme est la forme du corps, il ajoute diverses réflexions qui montrent assez clairement qu'il n'était pas très-éloigné de l'opinion de ceux qui confondent l'âme avec les. proportions harmoniques du corps (4).

faire conjecturer à Tennemann {Op. cit., t. III, pag. 33j) que l'opinion de Dicéarque n'est pas exactement exposée par Cicéron. Lud. Heeren suppose même, comme les paroles de Jamblique ne concordent pas absolument avec celles de Cicéron, que le texte de Cicéron a été altéré et mutilé. Voir les notes de Heeren sur le passage de Stobée que nous citons plus haut.

(i) Aristoxcne fut disciple d'Aristote ; mais, ayant été instruit dans la musique par les Pythagoriciens, il enseigna, contrairement à l'opinion de son maître, que l'âme est l'harmonie du corps, et devint le chef de la secte des Arisloxéniens. Voir Mahne, Diatrib. de Aristoxene philosopha peripatetîco, Amstelodami lygS.

(2) Cicéron, Qq. Tuscull., lib. 1, c, lo. Ces paroles de Cicéron, sur l'autorité desquelles nous avons dit qu'Aristoxène faisait de l'âme une certaine harmonie, Lactance les explique en ces termes : « Les musiciens appellent harmonie la tension et l'accord de plusieurs cordes d'instrument qui résonnent sans choquer l'oreille suivant certains modes. C'est pourquoi ils prétendent que, dans l'homme, l'âme ressemble, en quelque manière, à cette modulation harmonieuse des cordes musicales ; en sorte que l'union stable des diverses parties du corps et la vigueur de tous les membres conspirant au même but seraient la cause des mouvements sensitifs de l'homme et constitueraient l'âme, comme les'cordes d'une lyre parfaitement accordées produisent des sons harmonieux » (De Opif.Dei, c. i6; voir également Divin. Instit., lib. VII, c. i3). Nous n'avons d'autre garantie, pour attribuer cette opinion au philosophe Aristoxène, que l'autorité de Cicéron ; car, soit dans les Harmonicorum elementorum lib. III, d'abord édités à Leyde par Meursi et réédités ensuite, avec plus de soin et de correction, par Marc Meibom, Amsterdam i65z, soit dans les Rhythmicorum elementorum frasçmenta., publiés à Venise en 1 785 par Morelli et dont Bartels a donné une nouvelle édition avec des éclaircissements à Bonne en 1854, on ne trouve pas un mot sur cette harmonie.

(3) Diogène Laérce observe que presque tous les anciens médecins étaient sceptiques (lib. IX, segm. i lô ; cr. vol. I, Dynamilogie, ch. X, art, 6. pag. 770). Galien avoue lui-même qu'il serait devenu sceptique s'il n'avait été détourné du scepticisme par l'étude de la Géométrie, de l'Arithmétique et de la Logique (Lib. de libris propriis) ; il avait donc été atteint lui aussi de cette maladie. Cf. Vita Galeni ex propriis operibus collecta., Paris 1660.

(4) Voici ses paroles: « La substance de l'âme est, en quelque sorte, la combinaison de quatre choses que nous pouvons appeler des qualités : l'humi-

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267. L'histoire de la philosophie abonde en témoignages qui 'prouvent que ces tentatives matérialistes, ou toute autre semblable, disparurent presque entièrement des écoles, à partir de Galien; ce n'est que plusieurs siècles après, que Hobbes et Collins, en Angleterre, le baron d'Holbach, Helvétius, Diderot, Lamettrie et plusieurs autres, en France, enseignèrent de nouveau ce genre de matérialisme (i). Mais cette opinion grossière ayant été victorieusement réfutée par les philosophes spiritualistes du commencement de ce siècle, une nouvelle école matérialiste, reconnaissant pour chefs Biichner en Allemagne et Auguste Comte en France, a depuis plusieurs années repris l'offensive contre les spiritualistes. Nous marquerons ici, dans Tintérêt des personnes qui nous lisent, la différence qui se trouve entre le matérialisme ancien et le nouveau matériaUsme. Les matérialistes anciens, comme ceux du siècle passé, en enseignant qu'il n'y a pas autre chose dans l'homme que le corps, considéraient la matière, ainsi que le fait Descartes à la suite des anciens atomistes, comme inerte et exclusivement soumise aux lois de la mécanique. Mais, puisque la matière est inerte par elle-même et divisible à l'infini, ce n'est que par le concours des atomes et sous l'impulsion d'une nature extérieure que ce corps humain, comme on l'appelle, a pu être formé et recevoir la vie : c'est donc à juste titre que ce système matérialiste a reçu le nom de vmxé,v\2iY\smt mécanique^ géométrique ou atomique. Les nouveaux matérialistes ont suivi d'autres errements : ils affirment que la matière est essentiellement active, que ses forces intrinsèques sont capables par elles seules de procréer naturellement les minéraux, les végétaux et le corps humain luimême, sans que les corps vivants aient besoin d'une âme pour vivre, et sans que l'arrangement des êtres de l'univers soit

dite, la siccité, la froidure et la chaleur; ou, si l'on préfère, de quatre éléments corporels: l'humide, le chaud, le froid et le sec... C'est pourquoi, si la partie raisonnable est une espèce d'àme, elle périra, car elle aussi est un certain arrangement du cerveau. Ainsi toutes les espèces de l'âme, et toutes ses parties seront part aux qualités qui sont la conséquence de l'harmonie du corps; or Târae est une substance de cette nature ; » Opusc. Quod animi vires corporis temperaturam sequantur, c. III. Voir ce que nous avons dit sur Galien, pag. 86, et Chauvet, La psychologie de Galien, Caen 1861.

(i) Sur ces auteurs et sur les autres consulter Guillaume Schraub, DevitaPsychica, pag. 52-53. Marburgi Cattorum i833.

Tœuvre d'un Dieu ordonnateur. Tel est ce qu'on appelle le matérialisme djniamique (i).

268. Le premier qui produisit au grand jour, en Allemagne, cette nouvelle forme de matérialisme, ce fut Moleschott; partant de ce principe qu'il n'y a pas de force sans matière et que toute matière possède une force propre, il enseigna que le cours de la vie est circulaire ; c'est pourquoi la matière se porte, par sa propre nature, de la mort à la vie et de la vie à la mort (2). Rodolphe Wagner, dans un discours qu'il prononça à Gœttingue, devant une assemblée de médecins et de naturalistes allemands, adhéra publiquement à cette opinion : « Je ne vois rien, dit-il, en consultant les progrès accomplis par la physiologie, qui nous prouve que le corps est distinct de l'ame (3). » Enfin, pour n'en pas citer d'autres, Biichner, dans ses travaux sur les sciences naturelles, non content d'adhérer à l'opinion de Moleschott et de Wagner, essaie de rendre compte de son opinion par les expériences de la physiologie ; il doit être regardé par conséquent comme l'un de ces matérialistes déterminés qui rejettent toute distinction entre Pâme et le corps (4).

269. A peu près vers la même époque où. le matérialisme faisait son apparition en Allemagne sous cette forme nouvelle, Auguste Comte soutenait en France une opinion toute semblable (5). Gomme il prétend que tout doit être expliqué par la méthode positive^ il enseigne que l'hypothèse d'une âme distincte du corps pour expliquer les phénomènes de la vie doit être rejetée. Voici d'ailleurs l'idée mère du Positivisme^ d'après Littré, auquel la nouvelle méthode est extrêmement redevable : « L'âme, anatomiquement considérée, c'est, dit-il, la

(i) Parmi les auteurs qui ont exposé avec le plus de clarté la différence qui existe entre ces deux espèces de Matérialisme, on peut consulter Albert Lemoine, Du Vital isme et de F Animisme de Stahl, ch. I, Bibliothèque de philosophie contemporaine, Paris 1864, ^^ Tissot, L'Animisme, ou la matière et Vesprit conciliés, lib. I, ch. I, pag. 2 et suiv., Paris i865.

(2) Jacques Moleschott, La circulation de lavie, 2 vol., Paris i863.

(3) Rodolphe Wagner, De la création de Vhomme et de la substance deVdme (en allem.) Gœttinge 1854.

(4) Louis Bûchner, Force et matière, trad. par Gamber, Cerveau et dme, pag. 108 et suiv., Leipzig i863. Cf. pag. 102, not. 3 et vol. II, Cosmolog., ch. IV, art. 3, pag. 462, not. 3. Celui qui pourrait désirer des renseignements sur les autres chefs du matérialisme allemand, les trouvera dans P. Janet, Le matérialisme contemporain, ch. I. pag. 14 et suiv., Paris 1864.

(5) Catéchisme positiviste, ou sommaire exposition de la religion universelle, Paris, octobre i832.

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' collection de toutes les fonctions du cerveau ou de la moelle épinière, mais physiologiquement, elle est la collection des faits de sensibilité de rencéphale(i). » Le même Littré, qui, dans plusieurs opuscules, a décrit avec beaucoup d'exactitude les destinées du positivisme^ nous fait connaître le nombre considérable d'adeptes et même de protecteurs que cette méthode et cette doctrine ont acquis, soit en France, soit en Angleterre, ce qui est encore plus étonnant (2); nous nous abstiendrons de les énumérer, pour ne pas répéter ici ce que nous avons écrit ailleurs (3).

270. Passons maintenant à ces philosophes qui, tout en reconnaissant qu'une différence existe entre Tâme et le corps, nient que Pâme soit une substance. Le premier que Ton cite c'est Protagoras ; ainsi que nous l'apprend Laërce, « il disait que l'âme n'est autre chose que la sensation (4). » Protagoras, qui avait puisé ce principe dans certains philosophes auxquels Platon donne plaisamment le nom do, Jl ni des (5), psovreç, l'expliquait aussi d'après leurs idées. En effet, adoptant la matière fluide d'Heraclite, et croyant que Thomme n'a d'autre moyen de connaître que les sens, il enseignait que les choses dont nous avons la sensation actuelle existent, et que celles qu'on ne peut sentir n'existent pas ; en conséquence il prétendait que l'âme n'est autre chose que la sensation (6). Un second philosophe qui nous paraît avoir partagé le même sen-

(i) Voir P. Janet, La crise philosophique, ch. III, Philosophie de M. Littré, pag. 1 15, Paris i865. Le même Littré étant accusé de matérialisme à cause de cette détîniti on de l'âme répondit : « la philosophie positive tnsé\2,Tie, en restant dans les limites de la connaissance humaine, qu'il n'y a pas de pensée sans cerveau ; le phénomène de la pensée s'explique soit par Yhypothèse de l'âme, soit par la disposition des molécules, mais la nature repousse toute explication qui n'est pas fondée sur la méthode positive -, » cf. Matérialisme et Spiritualisme^ Etude de philosophie positive, par Leblais, Paris 186 5, Préface par Littré, pag. XIX. On sait qu'une mauvaise cause devient pire si elle trouve un avocat, causœ patrocinio non bona pejor erit.

(2) Voir en particulier l'ouvrage qui a pour titre : Auguste Comte et la philosophie positive, 2* édit., Paris 1864.

(3)// Positivismo ; voir la Revue, La Scien^ça e la Fede, vol. XLI, pag. igS seqq., Napoli i86i.

(4) Laërce, Lib. IX, Segm. 5i.

(5) Voir Fréd. Astius, au mot /«a», Lexicon Platonicum^ t. III, pag. 233, Lipsiae i835-i838.

(6) Voir Platon, Theœt., pag. i35, vol. I, et pag. 11, éd. cit., Sextus l'Empirique, Pyrrh. Hypot., lib. I, g 117, pag. 55, Advers. Mathem.^ lib. VII, g 60, pag. 382, éd. cit., et Vittinga, Disquisitio de Protagorœ vita et philosophia, Groningœ i852.

timcnt, c'est Straton de Lampsaquc. Partisan dévoué du sensisme et imbu d'une doctrine déjà professée par Théophraste, Straton soutint que Ténergie de Tintellect ne se distingue pas de son mouvement (i), que la pensée est un mouvement qui doit être déterminé par les sens et les sensibles, et que Tâme ne se distingue point de la sensation (2).

271. Hume et Condillac, dans les temps modernes, ont tiré cette doctrine de la poussière des bibliothèques et l'ont de rechef produite au grand jour, en la revêtant de formes nouvelles. Tout le monde sait que Locke ne croyait pas qu'il fut possible de s'élever par l'expérience seule à la vraie notion de substance et qu'il définissait celle-ci :aune collection de qualités que nous percevons par les sens, tandis que la raison de leur coexis-

(i) Les expressions, «vt'f>»ia, xi'v«<ric, n'ont pas été assez bien définies par Aristole pour que ses disciples en aient conservé le sens clair et précis gravé dans leur souvenir; il n'est donc pas étonnant que Théophaste et Straton en aient déduit le sensisme. Nous expliquerons plus bas le vrai sens de ces mots, d'après Aristote. En attendant, on peut consulter la Métaphysique d'Arislote, lib. VIII, c. 6, pag. 5G8, éd. Didot, ainsi que l'interprétation qu'en donne Suidas, d'après un commentateur anonyme; voir Suidas au mot »Tef>«i«, Lexic, vol. I, pag. 25o, éd. Bernhardy.

(2) Straton de Lampsaque, disciple de Théophraste, écrivit plusieurs livres, d'après ce que rapporte Diogène Lacrce, lib. V, segm. Sg. Ils ont tous péri par l'injure du temps. Si nous avons attribué ce sentiment à Straton, c'est principalement sur l'autorité de Sextus l'Empirique et de Plutarque. Le premier rapporte que Straton confondait « la pensée, «/ixvotav, avec les sens » {Advers, Mathem., lib. VII, g 35o);etle second dit qu'il existait de Straton un discours «dans lequel il démontre que rien ne peut être senti sans l'intelligence, aitu tou youi » (De solert.anim., pag. 961, éd. cit.); l'un et l'autre interprètent ensuite le sens de ces expressions comme Épicharme interprète le mot Jtavota (juxta Sext. Empir., loc. cit.) « L'esprit, disent-ils, perçoit et s'exerce par le moyen des sens, comme par autant de fenêtres ; » pour la phrase d'Épicharme que nous avons cité page 188 : N^iTc ^p(f, yeU voyç «xoi7ti, raxxx éi ^wpat xaC Tvpxei ^ voir Plutarque à l'endroit cité, et le spécimen des leçons de Plutarque composé par Mosen, que l'on trouve parmi les Meletemaia disciplinœ antiquœ de Creuzer, pars altéra, pag. 54, Lipsiae 1817. Or, quoique d'après les philosophes péripaiéiiciens il y ait cette différence, au témoignage du même Sextus [Advers. Mathemat.., VII, jj 229, pag. 164), entre les mots c/ia'voia et votTf, que Juditix, la pensée, signifie la puissance, tq JJyxa-9cti, et toùç l'intelligence, signifie Vacte, *^/pytiai ; on ne peut nier cependant que cette pensée^ qui ne se distingue pas des sens, ne soit distincte de l'âme elle-même; parce qu'elle est la partie principale de l'âme et qu'elle est placée au milieu delà tête entre les deux sourcils (Plutarque, De placit. Philos., IV, 5, 23; TertuUien, De Anim., c. XV). Enfin Simplicius rapporte que, d'après l'opinion de Straton, a l'expression ra'ç i»«V>uic signifie le mouvement de l'animal et que ce mot se prend aussi pour s'\ë^'\her la pensée de l'intelligence, « voxo-ic t^ç JUi^iaçn (Simplicius, P/z^s., fol. 22b a, éd. Aid.). On voit d'après ces dernières paroles que Straton confondait la pensée avec le mouvement, ou plutôt avec la sensation, et qu'il faisait de ce mouvement une opération de rame.

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tence nous échappe (i). y> David Hume surtout adopta cette opinion avec empressement et prétendit expliquer par son moyen la substantialité de Pâme. Car, d'après lui, Fidée du moi doit être demandée à l'impression que les choses sensibles font sur l'âme et se confond presque avec Fimpression elle-même, ou plutôt elle ne fait qu'une même chose avec elle. Mais, chaque impression prise à part étant comme nulle, parce qu'elle ne dure qu'un instant et que l'une succède à l'autre d'un mouvement continu, l'âme ne sera pas l'une de ces impressions ou de ces sensations, mais elle consistera dans la collection de tous les phénomènes qui se succèdent avec une incroyable rapidité dans un sujet inconnu (2).

272. On ne peut douter que Gondillac n'ait enseigné la même doctrine. En effet, d'après son opinion, i* l'esprit ou le moi de chacun de nous est composé de l'ensemble des sensations qu'il éprouve actuellement, ou dont la mémoire lui rappelle le souvenir; 2'' chacun observe qu'il possède une âme, lorsqu'il éprouve quelque sensation, non toutefois après la première, mais après la seconde; car s'apercevant qu'il reste semblable à lui-même dans l'une et l'autre modification, il affirme qu'il existe (3).

273. Cette doctrine de Condillac, qui fut ensuite défendue par de Tracy, par Volney et quelques autres écrivains, était morte depuis un demi-siècle, lorsqu'elle a été ressuscitée dans ces derniers temps par Jaine. Cet auteur donne de grandes louanges à la méthode de Condillac et soutient, sur la substance du moi^ des doctrines qui diffèrent à peine de l'opinion défen-

(i) VowV Ontologie, vol. II, ch. III, art. i, pag. i37-i38.

(2) Traité de la nature humaine (en angl.), vol. I, pag. 36i, 437, 438, éd. cit. Bien que le sujet inconnu dont parle Hume paraisse une substance inconnue, il n'est cependant, d'après lui, qu'un fantôme de notre esprit; parce que notre esprit l'imagine en effet, soit par l'habitude qu'il a de relier entre eux les phénomènes qui paraissent persister tant soit peu, soit par l'habitude où nous sommes d'imaginer un certain lien entre les modifications qui se succèdent. Voir le même Traité, pag. 340 et suivantes. On voit que l'auteur ne fait que répéter ce que Locke avait dit; Ontologie, vol. II, ch. III, art. i, pag. i38.

(3) Traité des sensations, vol. I, pag. 6. 11 est certain que Condillac pense comme Hume sur la manière dont nous arrivons à la connaissance de la pensée ; mais on ne sait pas au juste s'il pensait de même sur l'existence de la substance ou d'un sujet, sur lequel passe le flot des sensations. Mais ce qu'il enseigne sur le lien naturel qui existerait entre les. propriétés absolues nous fait suffisamment connaître qu'il regardait le sujet de nos sensations, non comme une substance, mais comme le lien naturel qui les unit entre elles.

due par ce philosophe (i). Enfin, bien que Ernest Renan (2), soit enrôlé dans Tarmée hégélienne, il ne laisse pas de prendre la défense du sensisme ; car il enseigne que la conscience est reflet des forces du cerveau combinées entre elles et paraît croire que Tâme elle-même pourrait bien n'être que le résultat de ces forces ainsi combinées.

OÙ Von établit^ contre les matérialistes mécaniques et dynamiques^ que Vâme se distingue du corps

274. Nous allons nous occuper maintenant de réfuter ces différentes opinions sur la substance de Pâme ; voici Tordre que nous suivrons: i^ après avoir exposé, contre les matérialistes mécaniques, les arguments qui établissent qu'il existe une distinction réelle entre Pâme et le corps, nous en prendrons la défense contre les attaques des matérialistes dynamiques ; 2° nous expliquerons ensuite en quoi la substantialité que nous revendiquons pour Pâme diffère de celle adoptée par les anciens sensistes, à Texemple de Pythagore, et par les sensistes modernes, à la suite de Gondillac. Pour ce qui regarde le premier point, nous serions infini si nous voulions énumérer tous les arguments qui s^offrent à nous, il nous suffira d^en présenter quelques-uns pour faire comprendre Ténormité de Terreur matérialiste.

275. En effet, personne n'ignore que ce corps dont nous sommes revêtus ne reçoit pas son impulsion du dehors, qu^il se meut au contraire d'un mouvement propre et intérieur, en un mot qu'il jouit de la vie. Mais un corps qui vit possède un

(i) H. Jaine, Le philosophe français du XI Xe siècle, pag. i6 et 245, 2« édit., Paris 1860.

(2) Ernest Renan n'a point traité cette question ex professo, mais, d'après la manière dont il explique la nature de la conscience, nous avons pu conclure qu'il regardait l'âme comme une certaine disposition du cerveau lui-même. On peut lire là dessus Janet, La Crise philosophique^ pag. 63 et 65. Au reste on ne doit pas être étonné si Renan, qui est panthéiste, au su de tout le monde, nous apparaît maintenant comme partisan du sensisme, ou pour mieux dire comme matérialiste, car le nouveau genre de matérialisme, que nous avons fait connaître ci-dessus, sorti d'abord de l'école d'Hegel, a trouvé ses premiers défenseurs parmi les Hégéliens dont Renan ne fait que reproduire les doctrines.

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principe de vie distinct de lui-même. Donc Tâme, qui est ce principe de toute vie, diffère du corps. Car, si le principe de la vie avait été attribué au corps par la nature, de telle sorte quHl ne fit qu'une seule et même chose avec lui, on ne distinguerait pas entre les corps vivants et les corps non vivants, et, comme toute chose jouirait partout de la vie, on ne rencontrerait de corps inanimé nulle part (r). Cette preuve devient encore plus claire lorsqu'on fait réflexion que notre corps n'est point vivant parce que c'est un corps, mais parce qu'il possède en lui-même quelque chose qui permet de dire qu'il est composé d'un corps et d'une vie et qu'il diffère de tout ce qui n'est pas vivant. Or ce quelque chose qui existe dans le corps vivant n'est autre que l'âme (2). Par conséquent l'âme, principe de vie, ne doit pas être confondue avec le corps (3).

276. Ensuite, personne ne doute que l'assemblage de notre corps^ pour parler comme saint Augustin, ne soit retenu en nous de façon qu'il ne se dissolve pas (4)^ et que nous n'exercions des œuvres de vie telles qu'on n'en rencontre jamais de pareilles dans les corps inanimés : par exemple, les fonctions nutritives, la croissance et plusieurs autres qui sont l'apanage exclusif des corps vivants, ou même que l'on ne rencontre que dans les animaux supérieurs. Mais supposons que l'âme ne soit autre chose que le corps lui-même, le corps seul devra faire et accomplir alors toutes ces choses ; d'où il résulterait que ce qui a besoin d'un principe étranger pour vivre produirait luimême la vie, et que ce qui tend de lui-même à se dissoudre se préserverait lui-même de la dissolution.

277. De plus, si l'animal se meut lui-même, il est nécessaire qu'il y ait en lui une partie qui soit mue et une partie motrice

(i) « L'esprit, dit S. Augustin, est une certaine vie; c'est pourquoi, tout ce qui se trouve animé est conçu par nous comme jouissant de la vie» et tout ce qui se trouve inanimé... est tenu pour mort, ou comme privé de vie » ; De immort, anim.^ c. 9, n. 11.

(2) On lit dans le même S. Augustin : « Je te le dis, ô mon âme, tu vaux mieux que cela, tu donnes la vigueur à la masse de ton corps, lui procurant la vie que nul corps ne saurait lui donner »; Confess., lib. X, c. 6, n. 10 ; et ailleurs : « Ta chair vit, grâce à la présence de Tâme, et aussi longtem'ps qu'elle sera présente dans ta chair, ta chair sera nécessairement vivante. Car l'âme est une certaine vie, et c'est par elle que vit ta chair... ; » Sermo CLXI, De verbis Apost. I Cor,, 6, c. 5 et 6, n. 6.

(3) Cf. S. Thom., I, q. LXXV, a. i c.

^(A) Retract., lib. I, p. II, n. 4. Cf. pag. iio, not, i|

TOMS ni 14

2 14 ANTHRCVPOLOGIE

qui ne soit pas mue; telle est en effet la nature de la puissance et de Tacte qui conviennent à la substance se donnant à ellemême le mouvement ; ses parties doivent être divisées, en sorte que les parties motrices soient distinctes des parties mobiles. Mais le corps est la partie mobile du composé humain et Tame en est cette partie motrice et immobile (i), car le corps inanimé reste inerte et ne se meut qu'autant qu'il est mu. Il est par conséquent nécessaire que l'âme soit différente du corps (2).

278. Enfin, l'une des meilleures preuves, c'est que tout corps se divise en deux parties, dont Tune s'appelle la matière et l'autre la forme ; or personne n'ignore qu'il ne peut aucunement se faire que ces deux principes distincts entre eux deviennent une seule et même chose. Gomme ce point est trèscertain, comme nous l'avons établi plus haut, il en résulte manifestement que le corps humain est composé d'une matière et d'une forme, c'est-à-dire d'un corps et d'une âme, et que celle-ci ne doit pas être confondue avec celui-là (3).

279. On peut encore ajouter que le corps, comme l'enseignent les physiologistes, change insensiblement, suivant les lois de l'assimilation et de Texcrétion, pour toutes les particules dont il se compose, en sorte qu'il se renouvelle en entier dans un certain laps de temps. Si donc l'âme, ou le principe pensant, n'était que le corps lui-même, le principe de la vie devrait varier en nous chaque jour et se trouver à la fin entièrement renouvelé. Or chacun de nous a fait l'expérience que le principe de sa vie reste constamment le même en lui, et la conscience nous dit que nous qui vivons aujourd'hui nous sommes les mêmes qui vivions auparavant. Donc l'âme est parfaitement distincte du corps (4).

280. Mais, si l'âme se distingue du corps, il s'ensuit qu'elle ne consiste non plus ni dans la complexioft du corps, ni dans

(i) L'âme est un moteur immobile ; car, bien qu'elle participe au mouvement de son mobile, cependant elle ne se meut point par elle-même, mais seulement par accident: « Il y a tel moteur qui ne se meut point par soi, mais qui se meut par accident, l'âme est un mobile de ce genre. Il y a un autre moteur qui se meut par lui-même : tel est le corps » ; I, q. LXXV, a. i ad I. Ct\ Dynamil., vol. I, ch. V, art; I, pag. 539-540.

(2) Contr. Gent., lib. II, c. 65, n. 4.

(3) Cf. S. Thom., Contr. Gent., lib. II, c. 65, n. i.

(4) Cf. Ploucquct, Princip. subSt. et phœn., c. 21, §4.

DE l'essence de l'amE HUMAINE 2l5

son harmonie (i). En effet, la complexion ou le tempérament du corps résulte de la symétrie et de la proportion entre ses qualités premières ; tandis que les fonctions qui dérivent de l'âme appartiennent. à un ordre plus élevé que celles qui naissent des qualités premières ; car, si de ces qualités émanent la caléfaction et le refroidissement, ainsi que d'autres fonctions . •semblables, de l'âme dérivent la nutrition, l'accroissement, la locomotion, la sensation et l'intellection. Or il est manifeste à tous les esprits que ces dernières fonctions l'emportent de beaucoup sur les précédentes (2). Par conséquent l'âme ne consiste pas dans la juste proportion des qualités premières/ ou dans la complexion du corps : sa nature est à la fois plus haute et plus excellente (3).

281. En outre. Pâme a le pouvoir de comprimer les mouvements qui s'élèvent dans l'appétit sensitif, et modère les affections déréglées du cœur, ainsi que le prouve Texemple de ceux qui maîtrisent leur colère. Au contraire les qualités du corps sont incapables de remplir cet office, puisque c'est d'elles, comme cause prédisposante et provocatrice, que naissent la plupart du temps ces sortes d'affections et qu'elles varient suivant que telles qualités sont plus ou moins prononcées dans le corps humain. C'est pourquoi l'âme ne doit pas être confondue avec la convenance des qualités premières, en un mot avec le tempérament (4).

(i) « Je ne croirai jamais, dit S. Augustin, que l'âme n'est autre chose que le corps, ou quelque qualité corporelle, ou cet accord des qualités entre elles auquel les grecs ont donné le nom d'harmonie; j'ai la confiance que, Dieu aidant, mon intelligence n'ajoutera jamais foi à celui qui tenterait de me persuader pareille sottise »; De Gènes, ad litt.^ lib. X, c. 21, v. 3j. Ailleurs le même S. Dçcteur dit plus brièvement : « L'âme ne consiste point dans la juste proportion des parties du corps, mais l'âme, c'est la vie » ; De ïmmort. anim.^ c. 9, n. 16.

(2) Cf. pag. io3 et suiv., et la Cosmo/og" . , vol. II, ch. III, art. i, pag. 407- 410, et ch. IV, art. I, pag. 429-432.

(3) « Nous avons démontré précédemment, dit S. Thomas, que l'opération de l'âme végétative et la connaissance sensitive dépassent la vertu des qualités actives et des qualités passives ; il en est ainsi à plus forte raison des opérations de l'intellect. Or la complexion [du corps humain) est causée par les qualités actives et passives. La complexion ne peut être par conséquent le principe des opérations de l'âme; il est donc impossible que l'âme soit la même chose qu'une certaine complexion du corps »; Contr. Gent., lib. II, c. 63, n. i.

(4) « L'âme régit le corps et lutte contre les passions qui sont la conséquence de la complexion particulière à chacun ; car c'est à raison de leur complexion que plusieurs sont plus enclins que d'autres aux concupiscences ou à la colère, et rcependant ils s'en abstiennent en vertu d'un principe

2l6 ANTHROPOLOGIE

282. On démontre à Taidedcs mêmes arguments que Tame ne^^consiste pas davantage dans i]ne certaine harmonie. Chaque forme et chaque nature nous est connue par ses opérations; car elle se produit au dehors et se manifeste en opérant. Mais les allcctions et les opérations de Famé ne conviennent pas à rharmonie et ne peuvent provenir d'elle. Donc IVime n'est pas la même chose que Fharmonie. Comment en etVet rharmonie pourrait-elle être le principe de la nutrition, de la croissance et de la génération ? Comment produirait-elle les sensations et les appétits ? Comment serait-elle un principe de mouvement, puisqu'elle ne meut pas elle-même les choses dont elle se compose ? car ce n'est pas elle qui fait mouvoir les cordes de l'instrument, c'est le musicien ; elle est plutôt le résultat du mouvement des cordes et de leur pulsation que leur cause. Enfin, comment serait-elle le principe de l'intelligence dont l'opération se produit en dehors de toute condition et de toute qualité corporelle (i) ?

chargé de réfréner les passions, comme le prouve l'exemple de ceux qui vivent dans la continence, malgré l'inclination contraire. Mais la complexion n'est pour rien en cela. Donc l'âme diffère de la complexion» ; Contr. Gent., lib. II, c. ô3, not. 4. Ecoutons aussi Némésius : « Le tempérament ou la complexion, loin de s'opposer aux passions du corps, lui vient en aide ; car c'est lui qui les met en mouvement et les excite, tandis que l'âme leur est opposée . L'âme est donc tout autre chose que le tempérament » {De natur. hominis, c. 1 1, pag. 21, éd. Fred. Matth., Halae Magdeburgicae 1802). Il ajoute un peu plus loin : « Celui qui exerce la contrainte diffère de celui qui la subit; donc autre chose est le tempérament et autre chose l'âme »; voir ibid., pag. 22. S. Augustin tire un argument tout semblable des circonstances qui accompagnent nos opérations intellectuelles et dont la conscience nous instruit : « A nioins, dit-il, que nous devions croire, comme l'ont fait quelques-uns, que la vie consiste simplement dans la complexion du corps. Mais ces philosophes n'auraient point pensé de la sorte s'ils avaient considéré, avec un esprit dégagé et purifié des habitudes corporelles, les choses qui existent véritablement et que nul changement ne saurait atteindre. Quel est, en effet, celui qui, n'a pas éprouvé, en se considérant lui-même, que son esprit appréciait toujours d'autant mieux les choses qu'il était plus dégagé des sens et des choses corporelles > Mais, si l'âme n'était que la complexion du corps, il n'en serait pas ainsi. Car, n'ayant pas une nature propre, elle ne serait pas une substance, elle serait inséparablement unie au corps, comme à son sujet, de même que la couleur et la figure ; jamais elle ne tenterait de se dégager de lui pour arriver à percevoir les choses intelligibles, et l'on ne constaterait pas que le succès est d'autant plus sensible qu'elle y a mieux réussi, et que cette vue intellectuelle nous rend meilleurs et plus parfaits. Car ni la couleur, ni la figure, ni même la complexion du corps, laquelle n'est qu'une combinaison des quatre natures dont tout corps est lui-même composé, ne peuvent se séparer du sujet auquel elles sont inséparablement unies »; De quantit. anim., c. ro, n. 17. (0 « Cette proposition {L'dme est l'harmonie ou la complexion du corps) ne peut être soutenue pour ce qui regarde l'âme végétative dont les opérations réclament un principe supérieur aux simples qualités actives et passives, qui,

DE L^ESSENCE DE l'aME HUMAINE 217

283. De plus, rharmonie du corps s'appelle santé, si on la considère dans les éléments corporels ; elle se nomme force et vigueur, si nous la considérons dans les parties homogènes qui la constituent ; enfin elle reçoit le nom de beauté si elle résulte de l'accord des parties hétérogènes : l'absence de l'une ou de Tautre de ces trois harmonies accuse la maladie, l'infirmité, ou quelque difformité corporelle. Or l'âme n'est rien de tout cela : elle n'est ni la santé, ni la vigueur, ni la beauté, cest plutôt sa présence^ comme s'exprime saint Augustin, qui

fournit au corps tous les avantages précités (i). Donc Tâme ne peut être confondue avec l'harmonie.

284. En outre, nous savons que l'harmonie résulte soit de l'arrangement des parties composantes, soit de la proportion et de la relation de ces parties entre elles. Cette proportion régulière des parties du corps est multiple, elle comprend plusieurs et divers modes ; car Tune provient de l'arrangement des parties homogènes, une autre de l'arrangement des parties hétérogènes, et, dans ce dernier cas, il faut encore distinguer la disposition de la main, la proportion du bras, l'élégante composition de la tête, la savante combinaison des parties du cœur etc. Mais, comme il y a dans le corps humain un grand nombre d'harmonieux arrangements, on devrait y rencontrer un nombre égal d'âmes, si Tâme n'était réellement qu'une certaine harmonie. Or l'âme est unique en chacun de nous. Donc elle est toute autre chose que l'harmonie, ou la belle disposition des parties du corps (2).

dans la nutrition ou la croissance, ne tiennent lieu que d'instruments, comme le prouve Aristote {In II, De Anim.) ; au contraire la complexion et l'harmonie, ne dépassent pas les qualités élémentaires. Cette proposition ne saurait être admise non plus au sujet de l'âme sensitive dont les opérations consistent à recevoir les espèces des choses sans la matière, tandis que les qualités actives et les qualités passives ne s'étendent pas au-delà de la matière dont elles constituent diverses dispositions. Mais elle peut bien moins encore se concilier avec rame raisonnable dont les opérations se réduisent à concevoir les espèces et à les dégager, par l'abstraction, non-seulement de la matière, mais encore de toutes les conditions matérielles et individuelles : opération indispensable pour arriver à la connaissance de l'universel »; Q^. dispp., q. un. De Anim., a. i c. Le corps, dit S. Augustin, a n'a pas une vertu qui soit capable de former quelque chose de spirituel » ; De Gènes, ad litter., lib. XII, c. 20, n. 42.

(i) De morib. Eccl. CathoL, hb. I, c. 5, n. 7.

(2) Contr. Gent., lib. II, c. 64, n. 3.

285. Enfin Tâme exerce son empire sur le corps (i), elle lutte contre ses tendances, elle les domine, elle leur est trèssouvent opposée ; l'harmonie n'est jamais en lutte ni avec les instruments, ni avec les cordes dont la consonnance contribue à sa production. Elle est tantôt plus grande, tantôt plus faible, en d'autres termes elle est susceptible de plus ou de moins ; car . les cordes des instruments sont plus ou moins d'accord entre elles -, rame ne présente rien de semblable. Tant que règne l'harmonie, l'accord des sons persiste, elle est même incompatible avec les dissonances : l'âme au contraire est capable de dissonance, car tantôt elle pratique la vertu et tantôt elle s'abandonne au vice (2).

286. Ajoutons à cela que tout corps composé offre une certaine harmonie et une certaine proportion de parties ; si donc l'âme n'était qu'une certaine harmonie ou consistait dans le bel arrangement de ses parties, on devrait dire que tout corps composé est animé et vivant (3).

287. Comme ces preuves sont tout à fait claires et évidentes par elles-mêmes, nous croyons qu'il est inutile de les confirmer par le témoignage des plus illustres philosophes. C'est poufquoi nous passons immédiatement à la réfutation des matérialistes dynamiques, qui tiennent pour non avenus les arguments par lesquels nous avons démontré que l'âme devait être distinguée du corps, en tant qu'elle est le principe vital du corps même, parce qu'ils attribuent à la matière une telle force et une telle vertu qu'elle devient capable, par elle-même.

(i) a L'esprit, dit S. Augustin, commande plus facilement son corps qu'à luimême » ; De Civit, Dei, lib. XIV, c. 2 3, n. 2.

(2) Nous trancrivons encore ce passage de Némésius : « L'âme, dit-il, est l'adversairedu corps, elle tient la place du commandement dans l'homme, car elle commande au corps, elle en est maîtresse. Mais l'harmonie n'indique ni prééminence, ni commandement ; donc l'âme diffcrede l'harmonie. Ensuite, une harmonie est pjus ou moins harmonieuse, elle est plus ou moins grande, non quant à sa raison d être, qui n'est susceptible ni d'augmentation ni de diminution, mais quant à la perfection des accords. Car lorsqu'une voix de soprano se marie avec une voix grave, la raison d'harmonie subsiste, quel que soit le déploiement des deux voix; mais l'harmonie elle-même varie suivant que les accords sont plus ou moins parfaits. Au contraire une âme n'est pas plus ou moins une âme qu'une autre. Donc l'âme n'est pas une harmonie. De phis, l'âme est susceptible d'être vertueuse ou vicieuse; dans l'harmonie, on ne trouve pas ces caractères opposés; donc l'âme et l'harmonie sont choses distinctes » ; De natura homims,c. 11, pag. 19-20, éd. cit.

(3) Cf. S. Thom., Contr. Gent., lib. II, c. 63, n. i, et Némésius, De natura nominis^ ibid.^ pag. 20 et 21.

DE l'essence de LAME HUMAINE 219

de produire les composés substantiels et de rendre compte de tous les phénomènes de la vie, sans qu'il soit nécessaire de recourir, comme ils disent, à quelque être de raisoJi. Il nous suffira de faire connaître un ou deux d'entre ces nouveaux matérialistes.

288. Littré, comme nous le disions ci-dessus, se glorifie d'avoir confondu les animistes ou spiritualistes, au moyen de la seule méthode positive; et, en fin de compte, la grande raison qui ne lui permet pas d'admettre l'existence d'un principe distinct du corps, c'est que Texpéricnce, sur laquelle seule il s'appuie, ne lui apprend absolument rien sur l'âme (i).

289. Supposons pour un instant que cette méthode soit supérieure à toutes les autres, Littré n'en sera pas plus avancé; car l'expérience se tourne contre lui. N'est-ce pas, en effet, l'expérience qui nous apprend que nul corps ne se meut par lui-même ? Pourquoi le corps humain, quelle que soit la perfection de son organisme, serait-il soustrait à cette loi ? Comment se fait-il que ces philosophes ne s'aperçoivent point qu'ils soutiennent des choses contradictoires ? Ne sentent-ils pas, comme tout le monde, que le corps qui se meut lui-même est doué d'une force nouvelle ? N'est-il pas complètement absurde que ce qui est incapable de sortir d€ son état de repos sans une force étrangère devienne tout à coup un principe de mouvement et se meuve lui-même ? Que deviendrait alors le principe de contradiction ? Si donc le corps est inerte, s'il ne se meut pas sans Timpulsion d'autrui, il est impossible qu'il soit la cause de son mouvement (2). En outre, l'expérience témoigne aussi que les corps vivants ne sont point produits par les corps inanimés, et, malgré tous leurs efforts, les chimistes les plus habiles ne sont jamais parvenus, à force de combiner ou de décomposer les corps, à communiquer la vie à un seul d'entre eux (3). Ils le pourraient cependant, si la

(i) Voir le passage cité plus haut page 209, not. i.

(2) Lcoutons encore Némésius là-dessus : « Tout corps est mû par un principe extérieur ou par un principe intérieur : si l'impulsion vient du dehprs, le corps est inanimé; s'il vient du dedans, il est animé. Si donc l'âme se confond avec le corps et qu'elle soit animée par un principe extérieur, elle est inanimée ; si elle se meut d'elle-même, elle est animée. Or il est absurde d'appeler lame animée et inanimée. Donc l'âme diffère du corps »: Dj natur. /zomm. , ibid., pag. 16, éd. cit.

(3) Cosmologie, vol. II, ch. III, art. i, pag. 408.

chose était possible, car ils connaissent à fond comment les corps se produisent. Il est donc manifeste que les corps ne peuvent ni être animés, ni être formés par une force intérieure qui leur soit propre.

290. Littré avait cru qu'il lui suffisait d'appeler les animistes sur le terrain de Texpérience pour en avoir facilement raison, mais Robert Grove prétend que cela n'est pas même nécessaire et que le mouvement seul est capable par lui-même de remplir dans le corps le rôle de l'âme (i). Nous admirons quant à nous l'outrecuidance de philosophes qui assurent connaître à fond les forces de la nature et qui disent cependant sur la nature de telles inepties. Et d'abord, si le mouvement est cette force de la matière d'où naissent, comme de leur cause, toutes les forces corporelles et qui suffit à les expliquer toutes, le mouvement ne doit reconnaître lui-même aucune autre cause, du moins aucune autre cause seconde; car le premier moteur est la cause de tous les mouvements et n'a lui-même aucune cause. Mais, comme l'enseignent nonseulement tous les vrais philosophes, mais encore les physiciens qui voient la nature des choses par les yeux de l'expérience, le mouvement est un effet dont la cause doit être cherchée, fût-il lui-même la cause d'autres effets. Il n'existe par conséquent aucun mouvement au moyen duquel on puisse croire qu'on rendra compte de toutes les forces de la nature. Bien plus, si l'affirmation de Grove était fondée, on ne pourrait rendre raison de rien, pas même des phénomènes physiques. En effet, quoique les savants du premier mérite aient entrepris d'expliquer l'essence des agents naturels^ qu'ils aient fait tous leurs efforts pour ramener en un seul tous ces agents physiques^ savoir l'attraction universelle, la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme etc., et que leurs efforts n'aient pas encore abouti ; cependant ils sont tous convaincus que cet agent universel consiste, non dans le mouvement, mais dans une certaine masse fluide et subtile, qu'ils nomment éther, laquelle, par la variété des mouvements dont elle est animée, expliquerait les divers phénomènes lumineux, calorifiques, magnétiques, électriques etc. de la nature. S'il plaît à Dieu que

(0 Voir Tissot, IJanimisme, ou la matière et l'esprit conciliés par l'identité du principe, etc., liv. I, ch. i, pag. 39 etsuiv.. éd. cit.

DE l'essence de l'aME HUMAINE 221

cette hypothèse soit vérifiée, nous saurons alors que la cause de tous les phénomènes sensibles n'est autre que cette masse éthérée qui, douée de qualités diverses et animée de mouvements extérieurs, produit tous ces phénomènes, à peu près comme nous voyons une même lumière peindre des couleurs les plus variées les corps de la nature qu'elle rencontre sur son parcours. Mais le mouvement ne sera point cette cause universelle capable de rendre compte des propriétés de la lumière, de la chaleur, du magnétisme et des autres phénomènes. Joignez à cela que le mouvement dont parle Grove est une chose assez connue, nous en avons tous une notion suffisamment claire ; mais Tagent universel dont les physiciens poursuivent actuellement la découverte est encore inconnu, comme ils en conviennent ; bien qu'ils assurent avoir découvert et connaître parfaitement d'après quelle loi sont régis les effets si variés que présente la nature.

291. On peut juger par ces deux exemples combien sont peu sérieuses les objections de ces nouveaux matérialistes. Cependant, pour montrer d'une manière générale la faiblesse de ce matérialisme de date récente, nous ajouterons encore cette observation : lors même que nous accorderions que Pessence de la matière est placée dans une certaine force active, la matière n'en serait pas moins impuissante à produire les opérations que nous appelons vitales. .Voici pourquoi : « Il y a trois raisons pour lesquelles un effet peut ne point dépendre de la puissance de tel agent. D'abord, si l'effet n'a aucune espèce d^affinité ou de ressemblance avec lui, car tout agent agit conformément à sa nature; secondement, sil'excelcellence de l'effet surpasse la proportion de la vertu de l'agent ; troisièmement, si l'agent ne peut agir sur telle matière, parce qu'elle est déterminée à tel effet particulier (i). » Or, I** les opérations vitales n'ont aucune ressemblance avec la matière, car les êtres vivants, comme nous l'avons montré ailleurs (2), diffèrent immensément des êtres privés de vie ; 2** si les" actions vitales, ainsi que nous l'avons également prouvé (3), ne peuvent être expliquées par un principe vital

(i) Contr. Gent., lib. II, c^ 22, n. 5.

(2) Cosmolog., ch. I, art. i, pag, 280, vol. II.

(3) Cf.* pag. io3 et suiv.

inhérent aux organes du corps, elles doivent être, à plus forte raison, au-dessus de la puissance de la matière ; 3° le sujet dans lequel s'accomplissent les opérations vitales ne diffère pas de rêtre vivant lui-même ; parce qu'elles appartiennent au genre d'opérations que nous appelons immanentes (i), tandis que la matière exerce toujours sa puissance sur quelque chose qui est placé au dehors et jamais sur elle-même (2).

292. Pour répandre une nouvelle clarté sur cette question, nous rappellerons que la matière est toujours déterminée à quelque espèce d'action : « Les choses corporelles, dit saint Thomas, ont des opérations déterminées (3) » ; car « les corps n'opèrent qu'en vertu de la nature (4) » ; or la nature se trouve déterminée à une seule opération, ad iiniim (5), C'est pourquoi, si l'on supposait que l'activité de la matière se développe de manière à exercer les opérations de la nature vivante, comme celles de la nature morte, il faudrait admettre cette conséquence absurde que les actions de ces deux natures appartiennent à la même espèce. Par conséquent, lors même qu^il serait admis que la matière n'est autre chose qu^une force qui est active par elle-même, c'est-à-dire spontanément, néanmoins elle différerait essentiellement de Tame et serait incapable d'en produire les actes.

ARTICLE TROISIEME

OÙ l'on établit coritre les sefisistes la substantialité

de Vâme

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