L'âme, ainsi que nous l'avons souvent observé
(i) « Cette complexion dans le discours, dit S. Bonaventure, signifie qu'il y a composition dans l'intellect, mais unité dans la réalité »; In lib. III Sent., Dist. XXXVI, q. I, a. 3 ad arg. Cf. Alb. Magn., De homine, tract, t, q. LVII, a. 2.
(2) « L'intellect saisit simultanément toute la proposition, il ne perçoit pas d'abord le sujet et ensuite l'attribut, parce qu'il embrasse toutes les parties sous la forme unique du tout» ; Contr. Gent., lib. I, c. LV, n. i ; cf. Qq. dispp.-i Deverit,, q. VII, a. 14 c.
(3) Vol. 1, Dynamilog., ch. III, art. 8, pag. 433.
(4) « On conçoit d'abord les principes en eux-mêmes; on les appréhende ensuite dans les conclusions, en donnant son assentiment à celles-ci en vue des principes » ; i* 2«, q. VIII, a. 3 c.
(5) « Le même acte atteint à la fois l'objet et la raison de l'objet, comme la même vision perçoit la couleur en même temps que la lumière. Il en est ainsi de l'intellect; car, s'il considère absolument le principe et la conclusion, sa considération est double : mais, lorsque l'intellect donne son assentiment à la conclusion à raison des principes, l'acte de l'intellect est un seulement »; I* 2», q. Xll, a. 4 c.
(6) Vol. I, Dynamilog.^ ch. III, art. 9, pag. 437.
2b& ANTHROPOLOGIE
a conscience d'elle-même et de ses connaissances. Or, si l'âme possède cette conscience, c'est qu'elle s'unit si étroitement comme principe connaissant avec elle-même comme objet connu, qu'elle devient une seule et même chose sous Tun et Tautre rapport, et qu'elle est en même temps et le principe et la fin de son opération. Pour cela il est nécessaire qu'elle revienne vers soi et qu'elle se replie toute entière sur ellemême (i). Mais, si Tâme était un corps, et qu'elle eût, en conséquence, ses diverses parties placées les unes hors des autres, ni la partie ne pourrait se replier sur la partie (2), ni le tout se replier sur le tout pour s'unir avec lui (3). Donc, puisque Pâme a la conscience d'elle-même, il est manifeste encore une fois qu'elle est incorporelle (4).
339. Ajoutons encore cette remarque : Si quelque partie du corps se repliait sur une autre, elle perdrait certainement sa première forme pour en prendre une nouvelle; or, si la conscience que l'âme acquiert de ses propres pensées était expliquée de la sorte, il en résulterait cette conséquence absurde,
(i) Cf. s, Thom., In lib. De causis, lect. XV. Ce fait explique pourquoi la conscience est appelée reditio, retour, par les néoplatoniciens, et réflexion, re- /lexio, par les Scolastiques et les philosophes modernes. En effet, la faculté capable de se connaître elle-même connaît son opération parce que, de la chose appréhendée, elle re/o«rwe sur elle-même, ou, en d'autres termes, parce que, la chose étant appréhendée, l'opération par le moyen de laquelle l'appréhension a eu lieu revient, ou se replie, rejlectitur, sur la faculté ellemême.
(2) Cf. Vol. 1, Dynamilog., ch. III, art. 7, pag. 404-403.
(3) Cf. Ibid., pag. 4o5, et art. 11, pag. 461-462. Voici sur ce sujet quelques lignes remarquables de S. Augustin : « Est-ce que l'âme se connaît en partie et s'ignore en partie ? Mais il est absurde de dire qu'elle ne sait pas toute entière ce qu'elle sait. Je ne dis pas qu'elle sache tout ; mais ce qu'elle sait, elle le sait toute entière. C'est pourquoi, lorsqu'elle sait quelque chose d'ellemême, ce qui ne peut se dire que d'elle toute, elle se connaît toute... Donc elle se connaît toute entière.... En outre, en supposant que, se connaissant en partie, l'amené cherche pas à se connaître toute entière, il est vrai cependant que toute entière elle cherche à se connaître. Elle est donc présente toute entière à elle-même, et elle n'a rien à chercher au-delà : car on cherche ce qui manque et non la chose même qui cherche ; or, comme c'est l'âme même toute entière qui se cherche, rien d'elle ne lui manque. Si, au contraire, ce n'est pas l'âme toute entière qui se cherche, mais que la partie déjà trouvée cherche la partie encore inconnue ; il -'ensuit que l'âme ne se cherche pas, puisque nulle partie ne s'occupe de cette recherche. Car la partie déjà trouvée ne se cherche point, et la partie encore inconnue ne s'occupe pas non plus de cela, puisque c'est l'autre partie qui fait cette recherche. Mais, si ni l'âme toute entière, ni une partie de l'âme ne se cherche ; donc l'âme ne se cherche en aucune manière n; De Trinit.^ lib. X. c. 3 et 4, n. 6.
(4) On trouvera cet argument très-clairement exposé dans S. Thomas Contr. Gent.f lib. II, c. 49, n. 7.
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que, loin de devenir plus vives, les pensées sur lesquelles s'exercerait r acte de la réflexion n'auraient aucune consistance. Joignez à cela que l'âme obtient la conscience ou la connaissance d'elle-même d'une autre manière que la connaissance du corps. Si donc l'âme était un espèce de corps, du feu, de l'air, ou toute autre chose semblable, elle percevrait ce corps autrement qu'elle ne perçoit les autres : ce qui est évidemment absurde. Nous allons développer cette preuve en empruntant les paroles mêmes de saint Augustin: « Il serait absolument impossible que l'âme pensât à ce qu'elle est elle-même, comme elle pense à ce qu'elle n'est pas. Car c'est au moyen de l'imagination que l'âme pense à toutes ces choses, au feu, à l'air, à tel corps, ou a tel autre, à telle partie du corps, à son organisation, à l'accord de toutes ses parties. On ne dit pas que l'âme soit toutes ces choses réunies, mais on affirme qu'elle est l'une d'elles. Or, si l'âme était quelqu'une de ces choses, elle la concevrait d^une autre manière que les autres ; ce ne serait pas à l'aide d'une représentation imaginaire, comme on se représente les choses absentes que l'on avait perçues autrefois par les sens : car elle n'est rien de pareil, ni rien qui leur ressemble. Elle se connaît en effet en vertu de sa vraie présence intérieure et nullement par représentation, car rien ne lui est plus présent qu'elle-même : ainsi elle pense qu'elle vit, qu'elle se souvient, qu'elle connaît, qu'elle veut. Elle voit toutes ces choses en elle-même, elle ne les perçoit nullement par l'imagination, comme on imagine des corps qui ont été précédemment l'objet d'une perception sensible (i). »
340. 5° Enfin nous devons rappeler deux faits que nous avons établis ailleurs : i** Les diverses opérations de l'âme s'exercent de telle sorte que l'une dépend de l'autre ; par exemple, l'intellect ne peut rien concevoir si la connaissance sensitive n'a précédé, et l'appétit ne peut se porter sur ce qui est totalement inconnu (2) ; 2° Plus les opérations de quelque
{i) De Trinit,, lib. X, c. lo, n. i8.
(2) « Dans rintellection, dit S. Thomas, est renfermée la vie, et dans la vie l'être est inclus ; par conséquent ces opérations se ramènent, non à divers principes, maisà un seul »; In lib. I Sent., Dist. II, q. I, a. i ad i. « Ce que j'ignore, dit de son côté le Docteur Africain, ni je ne m'en souviens, ni je ne le veux. Au contraire, toutes les choses intellectuelles dont je me souviens et que je veux, je les avais conçues » ; De Trinit., lib. X, c. 1 1, n. i8.
faculté sont véhémentes, plus les opérations des autres deviennent faibles (i). Or rien de semblable ne pourrait se produire s'il n'existait en nous un principe unique d'où ces diverses opérations tirent leur origine et qui constitue comme le centre auquel elles viennent toutes se rattacher. En effet, si plusieurs opérations dépendent Tune de l'autre, cela tient sans doute, dit saint Thomas, « à ce que ces opérations procèdent, suivant Tordre naturel, de ce qui est un (2) ; j) et la cause pour laquelle l'opération d'une faculté entrave, dans certains cas, les opérations des autres facultés, c'est que toutes ces opérations ont leur racine dans un seul et même principe. Mais, comme ce principe, ou centre commun, est celui-là même auquel nous avons donné le nom d'âme, c'est une nouvelle preuve que l'âme est quelque chose de simple et d'indivisible.
341. Cette dernière preuve est clairement confirmée par ce fait indéniable : chacun sait par son expérience intime que le principe qui produit en nous ces diverses opérations est unique. L'auteur du livre De spiritu et anima en avait déjà fait la remarque : « L'âme, dit-il, est simultanément présente toute entière à tous ses mouvements et à toutes ses actions. Toute entière elle voit et toute entière elle se souvient de ce qu'elle a vu; de même, elle entend et se rappelle tout ce qu'elle a entendu ; elle perçoit les odeurs et garde le souvenir des odeurs perçues ; au moyen de la langue et du palais, elle goûte et discerne les diverses saveurs ; toute entière elle distingue par le toucher ce qui est dur de ce qui est mou ; c'est de la même manière qu'elle donne ou refuse son approbation (3). « Or chacun éprouverait évidemment le contraire en lui-même, si une partie intégrante de l'âme percevait, une autre jugeait, une troisième raisonnait ; si l'une voulait et l'autre ne voulait pas. Nous n'ignorons pas non plus que le même sujet, qui veut en nous, sait qu'il veut, et sait quel'appétition est un bien pour lui. Mais il est manifeste que nous n'éprouverions rien de semblable, si l'on distinguait dans Tâme plusieurs parties intégrantes dont l'une eût pour fonction de vouloir et l'autre de percevoir (4).
(i) Cf. Vol. I, Dynamil., ch. I, art. 5, pag. 290.
(2) I, q. LXXVII, a. 7 c.
(3) De Spiritu et anima, cap. XIX.
(4) Bayle faisait tant de cas de ce dernier argument qu'il le comparait aux
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Ainsi donc la simplicité de Pâme se trouve invinciblement démontrée soit par l'examen de chacune de ses opérations, soit par la considération de leur parfait accord.
342. II. Le mode suivant lequel s'exercent les opérations de l'âme nous fournit un nouveau genre d'arguments. En effet, comme le mode suivant lequel les choses opèrent suit leur mode d'être, il est évident que la cause matérielle ne peut avoir d'action immatérielle ; si donc l'âme était corporelle, les pensées seraient produites par divers mouvements de corpuscules, car tout le monde reconnaît que l'action des causes matérielles se ramène toujours à quelque mouvement (i) : nos
adversaires en conviennent eux-mêmes. De fait Hobbes et les autres matérialistes soutiennent que la connaissance est produite par le mouvement du cerveau et des organes sensoriels (2). Or il est facile de démontrer que la pensée ne peut en aucune manière consister dans le mouvement.
343. i** Gomme « toute action corporelle requiert un certain contact (3), » il est absurde que même la perception des choses sensibles soit un certain mouvement corporel ; il est impossible, en d'autres termes, que la perception sensitive résulte de ce que le corps sensible touche l'organe depuis sa partie extérieure jusqu'à sa partie la plus intime. En effet, le corps sensible ne peut, dans sa totalité, se mettre en contact avec l'organe, car il faudrait pour cela qu'il le compénètrât, ce qui n'est pas naturellement possible, comme nous l'avons prouvé ailleurs (4). On doit convenir par conséquent que le contact du corps sensible avec l'organe n'a lieu qu'en partie, c'est-à-dire, comme s'exprime saint Tho-
argumentations géométriques ; Nouvelles de la république des lettres, Œuvres diverses, 4 voL in-folio, La Haye, 1 725-1731.
(i) « Aucun corps n'agit si ce n'est par conctact et avec mouvement » ; I, XLV, a. 5 c.
(2) Ce philosophe, qui fut le père du matérialisme moderne, ne voyant que des corps dans la nature, afrirmait que les mots de corps et de substance signifient la même chose, en sorte que cette expression composée substance incorporelle n'aurait aucun sens, comme celle-ci corps incorporel {Leviathany sive De Civit. Christ.^ part. l^De homine, c. 34, pag. i83, Amstelodami 1668). Il définit en conséquence la philosophie : La science du corps {Logic, pag. 7, éd. cit.). On ne pouvait imaginer une définition plus claire pour exprimer le pur matérialisme. Voir Damiron, Hobbes considéré comme métaphysicien ; Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, t. III, Paris 1841,
(3) In lib. IV Sent., Dist. X, q. I, a. 4 sol. i c.
(4) Vol. Il, Cosmolog., ch. Il, art. 2, pag. 383.
26o ANTHROPOLOGIE
mas, suivant les parties extrêmes^ secimdnm extrema (i); si donc la perception consistait dans ce contact, nous ne percevrions qu'une partie de Tobjet sensible, c'est-à-dire, sa superficie extérieure. Or nous percevons tout Tobjet et non telle ou telle partie de l'objet. Donc le mouvement corporel est incapable d'expliquer même la perception sensible. \'oilà pourquoi, suivant la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas, nous avons établi que l'impression de l'objet sensible sur l'organe du sens et l'opération passive par lalaquelle le sens réagit sur l'objet ne suffisaient pas pour que la perception eût lieu, mais qu'il fallait en outre cette opération active par laquelle la puissance sensitive dirige son attention sur Tobjet et se tourne vers lui (2).
344. 2*" De plus, l'âme, comme nous Tavons dit, est capable de percevoir simultanément les contraires, en sorte que la connaissance de Tun facilite beaucoup la connaissance de l'autre, à raison de leur corrélation (3). Mais il est impossible que la même partie du corps se meuve suivant des impulsions contraires. Par conséquent la perception ne peut se ramener à un certain genre de mouvement.
345. 3° Un autre fait non moins digne d'être remarqué, c'est que, si quelqu'un prononce tel mot devant un grand nombre de personnes appartenant à divers pays, quoique l'impression du son articulé sur l'organe de l'ouïe soit absolument le même pour tous les auditeurs, cependant le mot n'est compris que de ceux qui, pour l'avoir apprise sous la direction d'un maître ou par l'imitation naturelle de leurs parents, connaissent la langue à laquelle ce mot appartient, ou bien de ceux à qui la signification du mot a été d'abord expliquée. Or cela montre évidemment que la perception n'est pas produite par le simple ébranlement des organes ; car ici le
(i) Contr. Gent., lib. II, c. 56. « Le tact ne se dit que des corps ; car on appelle contigués les choses dont les parties extrêmes se touchent, comme les points, les lignes, les surfaces qui forment les extrémités des choses »; Ibid. Et ailleurs : « Le contact des choses corporelles... n'est autre chose que la conjonction des parties extrêmes des deux quantite's » ; In lib. IV Sent., Dist. X, ibid,
(2) Vol. I, Dynamilog., ch. II, art. 5, pag. Sog-Sio.
(3) a La connaissance d'une chose opposée à une autre n'est pas détruite par l'cire de cette autre, elle en est même d'autant plus facilitée » ; In. lib. VII Metaph., lect. VI.
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mouvement, ou Timpression du son sur l'organe de l'ouïe, étant absolument le même pour tous, devrait produire la même perception chez tous les auditeurs. C'est ce que saint Augustin a sans doute voulu signifier, lorsqu'il dit: « J'ai entendu les sons des paroles par lesquelles on signifie les choses dans les discussions, mais entre les paroles et les sons il n'y a aucun rapport. Car les mots sonnent autrement en grec qu'en latin, tandis que les choses ne sont ni grecques, ni latines, ni d'aucune langue particulière (i). »
346. III. C'est bien autre chose, si nous comparons avec le mouvement la perception des idées universelles et des purs intelligibles, les jugements -et les raisonnements, ainsi que la conscience et la mémoire de ces mêmes opérations.
i°Les mouvements corporels sont circonscrits par le temps et le lieu (2) ; au contraire « les universaux sont indépendants de toute condition de temps et d'espace (3). »
2° L'unité synthétique, qui est nécessaire dans tout jugement et dans tout raisonnement, comme nous l'avons montré en Logique, les Matérialistes devraient l'expliquer en disant qu'elle résulte, dans le jugement, de la composition de deux motions entre elles, et de la composition de deux motions avec une troisième dans le raisonnement. Mais, si plusieurs mouvements se combinent ensemble, ils en déterminent un nouveau, et disparaissent eux-mêmes, car « dans toute composition les composants perdent leur être propre (4). » Or cela répugne à la nature du jugement comm-e à celle du raisonnement, dans lesquels les notions sont juxtaposées mais ne doivent pas se confondre ; car l'intelligence ne peut connaître la relation des notions entre elles s'il ne connaît en même temps les notions mêmes entre lesquelles cette relation existe, de même que « un architecte ne peut concevoir
{i) Confess., lib. X, c. 12, n. 19. « Pour ce qui est des mouvements du corps, dit-il ailleurs, il ne peut nullement se faire que deux corps agissent absolument de la même manière » ; Epist. XIV ad Nebrid.^ n. 2.
(2) « Dans le mouvement proprement dit, il faut considérer deux choses, savoir la continuité et la succession. Or la continuité est proprement mesurée par l'espace,... mais la succession trouve sa mesure dans le temps»; In lib. I Sent,, Dist. VIII, q. III, a. 3 sol.
(3) I, q. XVI, a. 7 ad 2. « L'universd, dit-il encore, fait abstraction de toute détermination de temps et d'espace » ; Quodlib. XI, a. i ad 2,
(4) Contr. Gent., lib. IV, c. 35, n. 3.