TOME III
386. Le premier auteur de cette opinion, comme le dit le même saint Thomas (i), ce fut Avicébron. Il la faisait reposer sur ce raisonnement : La vérité logique, quelle qu'elle soit, concorde nécessairement et avec la vérité métaphysique et avec la vérité physique. Or, en logique, on enseigne que chaque espèce est constituée par le genre et par la différence. Par conséquent, toute chose, métaphysique, ou physique, se compose d'un genre et d'une différence. Mais que signifie le genre, sinon la matière ? et la différence, sinon la forme ? Donc il n'existe rien dans la nature des choses qui ne soit composé d'une matière et d'une forme (2).
387. Cette opinion peut facilement se réfuter au moyen des doctrines que nous avons déjà établies. En effet, nous avons prouvé que l'union de Famé avec le corps doit être considérée comme naturelle et immédiate. Or, d'après l'opinion que nous venons d'exposer, l'union de Tàme avec le corps ne serait ni immédiate, ni naturelle. En voici la preuve: 1° L'union de l'ame avec le corps est naturelle parce que l'âme constitue l'espèce humaine de concert avec le corps et non par elle seule. Mais, si l'on adoptait cette opinion, l'âme n'aurait pas besoin du corps pour constituer l'espèce de Thomme. Donc l'union de l'âme et du corps ne serait pas une union naturelle. Saint Thomas démontre ainsi la viineure de cet argument : « La forme en se joignant à la matière constitue l'espèce. Si donc l'âme est composée de matière et de forme, par cette union de la forme avec la matière de l'âme, serait constituée une certaine espèce parmi les natures des choses. Or, ce qui, par soi-même, possède l'espèce, ne s'unit point à une autre chose pour constituer une espèce par son union avec elle, à moins que cette autre chose ne se corrompe d'une certaine manière.
conséquent, bien que l'âme ne soit pas plus simple que les autres formes quant à ses parties constitutives, parce que de telles parties rentrent dans le complément ou dans la perfection de l'essence, attendu que c'est par elles que l'ctre existe par soi ; cependant elle est plus simple que les autres formes en ce qui concerne les parties quantitatives, car elle n'a ni étendue par soi, ni étendue par accident, ni quant à sa substance, ni quant à son acte propre. Pour ce qui est des autres formes, il peut arriver qu'elles soient étendues et divisibles par accident, tant suivant la substance que suivant l'opération; sous ce rapport, l'âme, et surtout l'âme raisonnable, est plus noblç que les autres formes ; » In lib. Il Sent., Dist. XVII, a. i,q. 2 ad arg.
(i) Cf. Qq. dispp., q. un. De Anim., a. 6 c.
(2) Hauréau, De la philosophie scolastique, t. I, ch. i3, pag. 372, Paris i85o.
DE l'immatérialité DE J^^AME HUMAINE 2gb
comme les éléments qui s'unissent pour former l'espèce du composé. Par conséquent Tâme n'aurait pas besoin de s'unir au corps pour constituer l'espèce humaine, mais toute l'espèce humaine consisterait dans l'âme (i). « 2° L'union de Tâme avec le corps doit être immédiate, parce que l'âme et le corps constituent une chose qui est une (2). Or, si l'âme était composée d'une matière et d'une forme, elle formerait de son coté une certaine unité par soi, et le corps en formerait une autre du sien ; car « les choses qui sont composées d'une matière et d'une forme acquièrent l'unité en même temps que l'être (3). » Partant il serait impossible, suivant cette opinion, d'expliquer l'union immédiate de l'âme avec le corps (4).
388. En outre, cette même opinion peut être réfutée au moyen de deux autres arguments qui nous sont fournis, l'un, par la définition de Tâme généralement adoptée : l'âme est la forme du corps; l'autre, par l'opération intellectuelle que l'âme humaine revendique en propre.
389. Le premier argument peut se formuler ainsi : Les philosophes qui prétendent que l'âme est composée de matière et de forme sont obligés de choisir entre deux hypothèses : l'âme est la forme de son corps, ou bien par elle-même toute entière, ou seulement par quelqu'une de ses parties. Dans la première hypothèse, Tâme rejette absolument la matière, car admettre un certain principe matériel ou potentiel dans ce qui est, par tout son être, la forme, ou l'acte d'une chose, ce serait affirmer qu'il est en même temps un acte et une puis-
(i) Qq. dispp., q. un. De Anim., loc. cit.
(2) « Il est nécessaire que l'âme s'unisse immédiatement par son essence avec le corps, afin qu'il résulte de l'union de l'un et de l'autre une seule chose; » In lib. 11 5e«^,Dist. XXXI, q. II, a. i sol. Cf. pag. Sg-ôo, et vol. Il, Cosmolog., ch. I, art. 5, pag. 3i6.
(3) Q(j. dispp. y q. un. De Spirit. créât. .^ a. i ad 5.
(4) « Si 1 ame était composée d'une matière et d'une forme, ainsi que le corps ; l'une et l'autre auraient leur unité par soi ; il serait donc nécessaire d'admettre une troisième substance pour que l'âme puisse s'unir au corps. De fait quelques philosophes venus après admettent cette hypothèse d'un médiateur, car ils disent que la lumière sert de médiateur entre l'âme et le corps. Ce serait, dans les végétaux, la lumière du ciel sidéral; dans les bétes, la lumière du ciel crystallin; dans la créature raisonnable, la lumière du ciel empyrée: suppositions purement fabuleuses. 11 faut en effet que l'âme s'unisse immédiatement au corps, comme un acte à sa puissance. Par où l'on voit manifestement que l'âme ne peut être composée d'une matière et d'une forme; » Qq. dispp., q. un. De Anim., a. 6 c.
2n6 ANTHROPOLOGIE
sance. Dans la seconde hypothèse, on entendrait sous le nom d'amc non plus cette chose qui se compose d'une matière et d'une forme, mais cette chose par quoi Pâme est la forme du corps; car, suivant sa définition, Pâme n'est pas autre chose que la forme d'un corps (i).
390. Voici le second argument : Uamc humaine, comme substance intcllective, connaît absolument telle chose matérielle, dans sa propre nature, par exemple ce bloc de marbre. Or « chaque chose est connue de la manière dont sa forme existe dans celui qui la connaît. » Donc la forme de la chose connue doit être « absolument » dans Tâme intellcctive « suivant sa propre raison formelle. » Mais, comme « tout ce qui est reçu dans un autre s'y trouve reçu suivant la mesure et la capacité de ce qui reçoit, » il en résulte que l'âme intcllective, qui reçoit absolument les formes des choses, est une forme absolue et non quelque chose qui se trouve composé de matière et de forme (2). Ajoutons encore cette observation, avec le même saint Thomas : si l'âme humaine était composée de matière et de forme, elle ne serait capable ni de s^élever par son opération au-dessus du composé, ni de contempler les choses spirituelles et universelles ; car, la matière étant le principe de l'individuation, les formes des choses seraient reçues dans l'âme en tant qu'individuelles ; et partant « l'âme ne connaîtrait que le singulier, comme il arrive pour les puissances sensitives qui reçoivent les formes des choses dans un organe corporel (3). »
391. Enfin, et nous terminons par cette considération, il est absolument impossible de concevoir par la pensée quelle serait cette matière de l'âme qu'ils « placent au-dessus de l'étendue, et en dehors de toute privation et de toute corrup-
(i) a II appartient à l'essence de l'âme qu'elle soit la forme d'un corps. C'est pourquoi elle en est la forme suivant toute sa substance, ou suivant quelqu'une de ses parties. Dans le premier cas, il est impossible que l'une de ses parties soit une certaine matière, si par matière nous entendons une chose qui est seulement en puissance; parce que la forme, comme forme, est un acte, et ce qui est seulement en puissance ne peut pas être la partie d'un acte, attendu que la puissance répugne à l'acte dont elle est le contre-pied. Si, au contraire, l'âme est la forme du corps suivant quelqu'une seulement de ses parties, nous donnerons le nom d'âme à celte partie, et la matière dont elle est l'acte premier, nous l'appellerons son premier sujet anime; » I, q. LXXV, a. 5 c.
(2) S. Thomas, I, q. LXXV, loc. cit.
(3) Ibidem. Cf. Contr. Cent., lib. II, c. 5o.
tion, et qu'ils nomment matière spirituelle (i). » On pourrait certainement opposer aux partisans de cette opinion toutes les difficultés que saint Augustin accumule contre certains philosophes de son temps, qui prétendaient que les âmes sont produites d'une matière spirituelle antérieure : « S'il existe quelque matière spirituelle d'où les âmes soient tirées, quelle estelle? Quel est son nom, quelle est son espèce, quel est son rôle parmi les choses créées ? Est-elle vivante, ou sans vie ? Si elle est vivante, que fait-elle ?.... Vivifie-t-elle quelque autre chose, ou bien est-elle également privée de ce genre d'opération ? Peut-être repose-t-elle, oisive, dans le sein obscur de l'universel, privée de l'usage de ses sens et de tout mouvement vital (2) ! » On ne concevrait pas davantage qu'il pût y avoir une matière universelle des esprits et des corps ; en sorte que « la forme de la substance corporelle serait imprimée dans la matière des esprits, comme la forme de la quantité est imprimée dans la matière des choses corporelles. » En effet, « il est impossible qu'une forme spirituelle et une forme corporelle soient reçues dans une même partie de matière, parce qu'il faudrait pour cela qu'une chose, identique par le nombre, fût à la fois corporelle et spirituelle. Il resterait donc que la partie de la matière qui reçoit la forme matérielle fût différente de celle qui reçoit la forme spirituelle. Mais, si la matière est divisible en parties, c'est que nous la plaçons dans la catégorie de quantité ; car, si vous supprimez la quantité, elle est une substance indivisible , comme il est dit dans Aristote (bi 2 Physic). Il faudrait par conséquent que la matière des substances spirituelles fût soumise à la quantité, ce qui est impossible. Donc il est impossible que les esprits et les corps aient une même matière (3). »
392. Il est facile d'expliquer comment Tâme, puisqu'elle n^est pas composée de matière, subsiste en elle-même. En effet, comme Vetre est la conséquence de la forme, s'il arrive qu'une certaine forme n'ait point son être en soi-même, ce n'est point à raison de sa nature de forme, mais parce qu'elle dépend de la matière. Par conséquent cette forme qui ne dé-
(0 /n lib. II Sent., Dist. XVII, a. i, q. 2 resol.
(2) De Gènes, ad litt., lib. VII, c. 7, n. 10.
2g8 ANTHROPOLOGIE
pend point de la matière, c'est-à-dire l'âme humaine, a l'être en soi et l'être convient à une telle foryne (i).
3g3. Quant à Targument sur lequel Avicébron appuie son sentiment, saint Thomas observe qu'il n'a rien à faire dans cette question, parce que « l'âme n'est pas proprement dans un genre à la manière d'une espèce, mais seulement comme partie de l'espèce humaine; il n'est donc pas nécessaire qu'elle soit composée d'une matière et d'une forme (2). » Cette maxime que la vérité logique doit toujours s'accorder avec la vérité métaphysique et la vérité physique signifie que les pensées de notre esprit ne sont vraies que dans le cas où elles sont conformes avec les choses qu'elles concernent ; mais elle ne signifie point qu'il nous est impossible d'imaginer les choses autrement qu'elles ne sont en elles-mêmes. « Il n'est pas nécessaire, dit saint Thomas à ce sujet, que les choses qui sont distinctes dans l'esprit soient distinctes dans la réalité ; parce que l'intellect n'appréhende pas les choses suivant leur mode d'être, mais suivant le sien propre (3). »
394. Lorsque nous disons que l'âme n'est pas composée de matière et dt forme, nous prenons ces mots dans leur sens ordinaire; si on veut les prendre dans un sens plus large, pour signifier la puissance et l'acte, on pourrait dire encore que l'âme est composée d'une matière et d'une forme. En effet, comme l'âme n'est pas proprement son être, on peut dire que l'essence de l'âme est relativement à son être ce que la puissance est relativement à son acte : « ainsi, dans les formés subsistantes par elles-mêmes, il est possible de distinguer l'acte et la puissance, parce que l'être est l'acte de la forme subsistante, laquelle n'est pas proprement son être (4). » C'est pourquoi nous résumons notre pensée sur ce point par ces paroles du même saint Docteur : « Puisque l'âme est une forme qui subsiste par soi, on peut dire qu'elle est composée d'acte et de puissance, en distinguant ce qu'elle est de ce par quoi elle est^ mais elle n'est pas composée d'une matière et d'une forme » proprement dites (5).
(i) dq. dispp., q. un. De Anim.. a. 6 c.
(2) Qq. dispp., q. un. De Anim., a. 6 ad 1 5.
(4) Qq. dispp., q. un. De Anim.. a. h c. Cf. vol. II, Cosmolog.^ ch. V, art. 5, pag. 3i4-3i5.
(3) Q^. dispp., q. un. De Anim., ibid. Cf. Quodlib, II, a. 20 c.
DE l'immatérialité DE l'aME HUMAINE 299
ARTICLE SIXIÈME
Où Fo7i réfute Vopinion des Monopsychites qui faisaient de Vintellect une âme wiiverselle
395. Nous joignons cet article avec le précédent, pour réfuter immédiatement une autre erreur qui fut imaginée à l'occasion de la doctrine que nous venons d'établir sur l'immatérialité de Pâme humaine. Quelques auteurs, se fondant sur ce que Pâme humaine est une forme immatérielle qui exclut de son concept toute espèce de matière, en ont conclu qu'elle était la même pour tous les hommes ; comme nous disons que les substances purement intellectuelles sont uniques, chacune dans son espèce. Nous allons démontrer qu'il existe dans le monde autant d'âmes distinctes qu'il y a d'individus, non pas contre les panthéistes anciens ou modernes, mais contre Averroès et ses disciples, lesquels sont connus dans l'histoire de la philosophie sous le nom de Monopsychites.
396. Suivant le philosophe arabe, l'âme intellective est la même chez tous les hommes, parce que l'intellect est une certaine substance séparée de nous, qui apparaît dans chaque homme en particulier et s'unit à lui par les fantômes de l'imagination. Sa doctrine sur ce point peut se résumer ainsi : i°il faut admettre deux intellects possibles, l'un qui est séparé de l'âme, de même que l'intellect agent (i), et l'autre qui existe
(i) Cf. VoL I, DynamiL, ch. III, art. 3, pag. 370. Averroès, voulant expliquer de quelle manière l'intellect agent séparé dégage des fantômes les espèces intelligibles, prend le soleil pour terme de comparaison. Car de même que le soleil, en éclairant par sa lumière nos yeux et les objets colorés, rend les couleurs visibles en acte et sollicite la vue à les regarder ; de même, cette intelligence séparée, illuminant nos fantômes de sa propre lumière, et se les rendant semblables, les abstrait de la matière et des conditions matérielles, et produit dans l'intellect possible les formes immatérielles en acte; On ne peut dire cependant que ces formes passent de la fantaisie dans l'intellect ; mais, par le fait même qu'il les a considérées, l'intellect possible est préparé à recevoir l'abstraction qui de l'intellect agent reflue jusqu'à lui, à peu près comme la connaissance des prémisses dispose l'esprit à accepter la conclusion (De Ajiim., lib. 111, c. 4, g i). Par conséquent, Ritter commet une erreur historique, lorsqu'il dit que, sous le nom d'unité de l'intellect agent, Averroès avait voulu simplement désigner l'unité de l'espèce humaine {Histoire de la philosophie chrétienne, enallem., livr. IV, t. Ill, pag. 148). Ernest Renan ne s'éloigne pas moins de la vérité, car il prétend que, sous ce nom, Averroès, avait voulu indiquer les principes communs à tout Iç genre humain, en sorte que, d'après Averroès, l'intellect agent ne serait pas une substance séparée, mais l'âme elle-même, considérée dans les principes qui constituent son essence ; Averroès et l'Averroïsme, ch. 2, pag. 106, Paris 1862.
3oO ANTHROPOLOGIE
dans rhomme même, lequel s'unit, ou se continue, suivant son expression, avec l'intellect séparé, au moyen des fantômes, et n'est autre chose que la faculté organique connue sous le nom de cogitative ; 2° chaque homme conçoit les choses au moyen de Tintellcct séparé; parce que Pintellect possible, qui est en lui, s'unit ou se coJitiniie avec l'intellect séparé, à mesure que les images des choses sensibles se forment dans rimagination (i).
397. Et d'abord Timmatérialité de Tâme humaine n'exige nullement son unité dans tous les l'homme. En effet, « de même que les anges n'ont pas une matière d'où ils soient tirés, de même ils n'ont pas une matière dans laquelle ils subsistent; l'âme au contraire possède une matière dans laquelle elle existe ; voilà pourquoi les anges ne peuvent pas être plusieurs dans la même espèce, tandis que les âmes peuvent être nombreuses de la même espèce (2). » Car, bien que Pâme humaine « ne dépende pas de la matière, néanmoins elle incline natu-
(2) In lib. ni De Anim., coram. V ; De Beat, anim.^ c. 5, et alibi. L'origine de cette doctrine d'Averroès se rattache à ce que dit Aristote, dans son troisième livre De l'Ame. Aristote, en effet, reconnaît dans l'âme deux intellects divers entre eux, l'un qu'il désigne sous le nom d'intellect possible ou passible^ éuixTi^ H 9r«9«rixo'v, dans lequel tout 5e/az7, et l'autre sous celui d'intellect agent, TrotJirtxov (c- 4)7 qui fait tout ; il ajoute que l'un et l'autre est séparé, ;^a^to-rov, et non mélangé, dfxiyîz (c. 4 et 5). Entre l'un ei l'autre il met cette différence que l'intellect agent Qsi immortel et éternel, aSavaroc xai aiVitc» tandis que l'inteWect possible est corruptible ■, ^^a.pT'^i {c. 5). Mais saint Thomas et les autres Docteurs, à la suite d'Albert le Grand (cf. Alb.Magn., DeAnim., passim ; De Hom., tract. 1, q. LIV ; De unitate intellectus contra Averroistas ; De intellect, et intellig. ■ Isagoge in lib. De Anim., c. 27-80 ; S. Thom., In lib. III De Anim., p^sim et alibi ; S. Bonavent., In lib. II Sent., Dist., XVIII. a. 2, q. I ; Dist. XXIV, part. I, a. 2, q. 4, etc.: Scot, Quodlib. XXXV, a. I et 2) ont interprété le livre troisième De Anima d'Aristote d'une toute autre façon qu'Averroès. De la manière dont la plupart des Docteurs scolastiques l'ont expliquée et défendue, l'opinion d'Aristote revient à ceci : Aristote regardait l'intellect agent et l'intellect possible comme deux facultés de l'âme; on voit en effet qu'il les distingue l'une de l'autre dans le livre cinquième, où il enseigne manifestement qu'elles existent dans l'âme. Sous le nom d'intellect patient, qu'il dit être corruptible dans ce même chapitre, il désigne ou bien la partie sensiiive de l'âme qui est chargée de préparer la matière des intellcctions, tant que l'âme reste unie avec le corps, ou bien l'intellect possible lui-même qui, aussi longtemps que l'âme existe séparée du corps, reste comme anéanti ; non qu'il perde son être intellectuel, mais parce que les fantômes ne se montrant plus dans l'âme séparée du corps, l'intellect perçoit les choses d'une autre manière que maintenant. Enfin, s'il donne le nom d'intellect séparé soit à l'intellect agent, soit à l'intellect possible, ce n'est pas qu'ils existent hors de l'âme, c'est parce qu'ils ne sont pas mélangés avec le corps, puisqu'ils exercent leurs opérations sans aucun organe corporel. (2) Qq. Dispp., q. un. Despirit. créât., a. 9 ad 2.
DE l'immatérialité DE l'aME HUMAINE 3oi
rellement vers le corps, comme vers le complément de son espèce (i) ; » et, « quoiqu'elle ne compte pas la matière comme Tune des parties de sa substance, elle est cependant la forme du corps ; c'est pourquoi le fond de son être contient cette aspiration naturelle vers le corps (2). » Mais, comme la matière constitue le principe d'individuation (3), les âmes humaines diffèrent entre elles par le nombre en ce que chacune aspire à s'individualiser dans un corps différent (4).
398. De plus, cette opinion sur l'unité de l'âme intellective est contredite soit par la raison, soit par l'expérience. D'abord par la raison ; car l'homme reçoit son unité de Tâme qui est sa forme, comme elle en reçoit Vêtre; ainsi l'homme est un, en d'autres termes il est indivisible en soi et divisé de tous les autres êtres, parce que son âme est distincte des autres âmes. Par conséquent il y a autant d'âmes que d'hommes, et il est impossible qu'une même âme numérique soit dans tous les hommes (5). L'opinion d'Averroès, comme on le voit, a beaucoup de rapport avec le panthéisme. Nous avons en effet reconnu, avec saint Thomas, que l'âme intellective est ce qui constitue l'homme dans son espèce, mais si l'âme intellective de tous les hommes est numériquement la même, il en résulte que tous les hommes ensemble ne forment qu'un seul et même homme (6).