‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 43 sur 106 · ORIGINE DE L AME HUMAINE 35 I · texte numérisé non relu

ORIGINE DE L AME HUMAINE 35 I

voudrions savoir si elles ont uni leur volonté propre à celle d'Adam dans Pacte du péché, ou si elles ne se sont pas jointes à lui dans cet acte. Si elles n^ont pas uni leur volonté à celle d'Adam, Phypothèse de Leibnitz devient inutile, car pour expliquer comment les enfants ont péché par la volonté de leur premier père, il n'est pas besoin d'admettre qu'elles étaient réellement présentes en lui dans les corpuscules organiques, il suffisait qu'elles fussent contenues dans le premier homme, en tant que Dieu l'avait établi père de tous les hommes (i). Il faudrait supposer par conséquent que les âmes ont péché par leur propre volonté ; mais qui ne voit que, de cette manière, Tidée même du péché originel disparaît complètement ?

470. Wolff croit trouver une confirmation de l'opinion de Leibnitz dans le verset de la Genèse où il est dit que Dieu se reposa le septième jour ^ après avoir achevé tous ses ouvrages (2) ; car on ne pourrait pas dire que Dieu se reposait après avoir achevé tout son ouvrage, si toutes les âmes n'avaient pas été créées dans la première création des choses (3). Mais tel n'est pas le sens du passage cité ; il signifie que Dieu se reposa de l'œuvre universelle, c'est-à-dire de la fabrication de toute la machine du monde, en sorte qu'il ne créa plus de nouvelles espèces, et non qu'il cessa dès lors de créer d'autres substances individuelles, même celles qui sont indispensables pour que la propagation de quelque espèce déjà créée par lui puisse avoir lieu. Quant aux âmes « qui sont créées maintenant, dit saint Thomas, quoiqu'elles soient des créatures nouvelles sous le rapport du nombre, cependant elles sont anciennes suivant leur espèce, car elles figurèrent dans Tœuvre des six jours par les représentants

(i) « Toute la multitude des hommes, qui reçoivent la nature humaine de leur premier Père, doit être considérée, dit S. Thomas, comme un seul collège, ou plutôt comme le corps d'un seul homme. Or, dans cette multitude, chaque homme, et Adam lui même, peut être considéré ou comme une personne singulière, ou comme un certain membre de cette multitude qui, suivant sa naturelle origine, dérive d'un seul » ; Qjj. dispp., de Malo^ q. IV, a. i c.

(2) Gènes. ^ cap. II, vers. 2.

(3) Psycholog. ration., sect. IV, c. 2, g yoS, schol., pag. 355, Veronae 1737. Reynaud, dans Terre et Ciel, abuse également de certains passages de l'Ecriture pour soutenir son opinion; voir Martin, La vie future, 2* part.v ch. IV, pag. 243 et suiv., éd. cit.

de leur espèce, c'est-à-dire par les âmes de nos premiers parents (i). » Du reste on prouve très-clairement que Dieu n'a pas cessé toute espèce d'œuvre, comme le suppose Wolff, soit par la perpétuelle conservation des créatures, qui n'est autre chose, comme nous l'expliquerons dans la Théodicée, qu'une cr^éation contijiuée^ soit principalement par la création de l'âme très-sainte de Jésus-Christ, laquelle eut lieu certainement le jour où le mystère de Tlncarnation s'accomplit (2).

471. Après toutes les preuves que nous avons exposées jusqu'ici, nous croyons pouvoir donner comme une doctrine certaine que les âmes sont créées au moment même où elles sont unies et jointes à leurs corps. « L'âme, dit saint Thomas, ne reçoit l'être de Dieu que dans le corps ; parce que, suivant saint Augustin, Dieu crée l'âme en l'introduisant dans le corps et l'y introduit en la créant (3). » En effet, l'âme humaine, comme nous l'avons montré, ne peut ni recevoir le commencement de son être avant son union avec le corps, ni préexister dans un corpuscule organique. Elle est par conséquent créée au moment même où elle est unie avec le corps. Cette conclusion peut encore être confirmée i^par cette raison que « la création de l'âme présuppose une matière dans laquelle elle soit créée, quoiqu'elle ne soit pas elle-même tirée de la matière (4) » ; 2° parce que l'âme ç,sxVimedes par-

(i) Q<7. dispp., De Pot., q, III, a. 10 ad i3. S. Augustin interprète aussi ce passage de la Genèse en ce sens que Dieu, le septième jour, cessa de créer de nouveaux genres de créatures-, parce que., à partir de ce jour., il n'en créa plus aucun genre nouveau : De Genesi ad litt., lib. VI, c. 12, n. 22. Il enseigne la même chose d'une manière encore plus explicite dans la Lettre CLXVJ-, c. 5, n. 12.

(2) Par où l'on voit encore que l'opinion qui fait remonter la création de toutes lésâmes à l'origine du monde est opposée au mystère de l'Incarnation ; car il est certain que ce mystère s'accomplit lorsque la Sainte Vierge répondit à 1 Ange qui le lui annonçait: Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit /ait suivant votre parole ; et, comme s'exprime Théodoret [Dialog. II. pag.

67, Opp.., t. IV, Lutetiae Parisiorura 1642) : a II ne s'écoula pas un seul instant entre V assoynpt ion dtXdi chair et l'union avec elle; et la nature humaine ne fut point prise avant cette assomption et cette union. » Or tout cela serait faux, si l'on disait que l'âme H« Jésus-Christ existait depuis la création du monde.

(3) In lib. II Sent.., Dist. III, q. I, a. 4 ad i. Mais, suivant l'observation du même saint [)ocleur(/6/J., Dist. XXXII, q. II, a. i ad i), a Quoique la création ciVinfusion soient simultanées, cependant par rapport à l'âme elles diffèrent, parce que la création se dit relativement au principe dont l'âme seule dérive ; tandis que Vinfusion a rapport aux deux, et au principe dont elle procède, et à la matière qu'elle perfectionne. )j

(4) In lib. II Sent., Dist. XVil, q. II, a. 2 ad 3.

OPIGINE DE l'aME HUMAINE 353

ties de Vespece humaine f/J, et comme la partie est ordonnée pour le tout, Tâme doit être créée lorsque la procréation de l'homme a lieu. Or Thomme est procréé alors seulement que Pâme s'unit au corps dans la génération. Donc Tâme est créée au moment même où elle est unie au corps. Et, comme on le voit par ce qui précède, Topinion que nous avons défendue ne diffère en rien de la doctrine de TÉglise catholique ; voici comment Texpose et la définit saint Léon le Grand : « La foi catholique, dit-il, enseigne constamment, et sans pouvoir se tromper, que les âmes des hommes n'ont pas existé avant d'être introduites dans leurs corps » ; et quelques lignes plus loin : « La foi catholique confesse que tout homme est renfermé par le Créateur de Tunivers dans une substance formée d'un corps et d'une âme et qu'il est animé dans le sein maternel (2). »

472. Quant au moment précis où l'âme est introduite dans le corps, quelques auteurs enseignent que c'est au commencement même de la génération, lorsque le germe est fécondé, ou du moins aussitôt après que le foetus est capable de produire quelques opérations vitales. Mais l'opinion de saint Thomas nous paraît plus fondée. Après avoir observé que la matière dans laquelle l'âme demande a être créée ne peut êtf^e disposée^ pour devenir sa inatière propre^ que par V action de la nature (3)^ le saint Docteur enseigne que Tâme intellective est créée et unie au corps à la fin de la génération, c'est-à-dire lorsque le fœtus est parvenu à un organisme de corps humain convenable. Voici la raison qu'il en donne : « Puisque Tâme s'unit au corps comme sa forme, elle ne doit s'unir qu'à un corps dont elle soit proprement l'acte. Or l'âme est l'acte d'un corps organique. Elle n'existe donc 'pas avant Torganisation du corps (4). » Par conséquent, comme l'âme raisonnable est la forme du corps humain, elle ne s'unit point avec lui avant qu'il en ait reçu l'organisme, ce qui n'a certainement pas lieu au début de la génération (5).

(i) Contr. Ge t., lib. II, c, 83.

(2) Epist. XCIil, ad Turibium Asturicensem, n. 9 et 10, apud Labb., Op, cit., t. IV, col. 660, Venetiis 1728.

(3) In iib. Il Sent., Dist. XVII, q. II, a. 2 ad 3.

(4) Contr. Gent., Iib. II, c. 89.

(5) Voir ce que nous avons dit, pag. 336-337.

Cette doctrine de saint Thomas paraît conforme soit à l'opinion de Gennadius qui établit que le corps est formé avant que Tâmc raisonnable ne s'introduise en lui (i), soit à la pratique de TEglise, d'après laquelle l'enfant du sexe masculin aest supposé animé que le quarantième jour et Tenfant du sexe féminin le quatre-vingtième.

Page 1