CHAPITRE HUITIÈME
473. Quoiqu'on ne puisse admettre que Tâme est incorporelle sans reconnaître en même temps qu'elle est incorruptible et immortelle; cependant il importe d'exposer tout particulièrement ce dogme, qui est, après l'existence de Dieu, le premier (2) fondement de la religion, soit parce qu'il ne manque pas de philosophes de notre temps qui, pour se livrer plus librement à leurs passions, soutiennent que rien ne survit à l'homme après la mort (3), soit parce qu'il a été
(i) De Eccl. dogmat,, c. 18 et 19.
(•2) Voir le P. Ventura, La filosofia cristiana, vol. II, c. XIV, g i32, pag. 340, Napoli 1862. Comme l'âme, si elle survit au corps, doit être récompensée ou punie suivant qu'elle aura bien ou mal agi dans la vie présente, Pascal avait raison de dire que « l'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans Tindiffcrcnce de savoir ce qui en est » ; Pensées, 2* part., art. 2, pag. 177, Milan i83o.
(3) L'auteur de V A nti- Lucrèce (livr, V, vers 1042 et suiv.,t. I, pag. i8o, éd.
cil.) s adresse à ces philosophes dans les beaux vers que nous reproduisons ici :
Mirarisatis hic nequeo, quis tetricus horror, Despectusque sut, quœ mortis prava libido, Lymphatas hominum mentes incesserit^ ut se Corpore mortaîes cum sint, natique sepulcro^ Mortales animo esse velint, penitusque caducos, Tantus amor nihili ! tanta est vecordia !
« Je ne puis assez admirer ici quelle horreur chagrine, quel mépris de soimême, quelle passion funeste de la mort ont pu s'emparer à tel point des cœurs fanatisés des hommes, qu'ils en viennent à désirer que leur esprit soit mortel et périssable comme leur corps, qui est né pour la corruption du tombeau. L'amour du néant peut-il aller si loin ! La folie peut-elle être si grande ! »
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prescrit par le cinquième Concile général de Latran à tous les professeurs de philosophie d'établir, le plus solidement possible, d'après les données de la raison naturelle, une vérité que la foi catholique enseigne ouvertement (i). Pour procéder avec ordre dans cette dissertation, il est nécessaire que nous expliquions d'abord ce qu'il faut entendre sous le nom d'immortalité, et que nous en déterminions les caractères.
ARTICLE PREMIER
Oîi Von explique la notion de Vimniortalité qui est propre à Vâme humaine
474. Tout le monde sait déjà ce qu'il faut entendre sous le nom d'immortalité. Car on appelle immortel tout ce qui continue à exister et à vivre perpétuellement. Mais, pour donner une notion complète et explicite de l'immortalité qui est propre à Tâme humaine, il nous faut ajouter quelques considérations particuUères.
475. D'abord une chose peut perdre son être ou bien à raison de la tendance naturelle au non-être qui est en elle^ par exemple, s'il y a en elle-même quelque propriété qui la rende corruptible ; ou seulement à raison de la puissance du premier agents c'est-à-dire de la puissance de Dieu, en tant quHl a pu la faire passer du néant à Vêtre et qu'il conserve le pouvoir de la réduire de Vêtre au néant (2). Or voici les caractères de l'immortalité propre à l'âme humaine : i** L'âme ne peut être privée de son être par un principe de corruption qui lui soit inhérent ; en sorte qu'elle est incor-
(i) « Nous mandons et ordonnons rigoureusement à tous et à chacun des philosophes qui enseignent dans les Universités, et à ceux qui enseignent publiquement dans d'autres lieux que, lorsqu'ils auront lu ou expliqué devant leurs disciples les propositions générales ou les conclusions des philosophes, dans lesquelles il est reconnu que ces philosophes dévient de la vraie foi, qu'ils admettent par exemple la mortalité ou l'unité de l'âme, l'éternité du monde et d'autres erreurs du même caractère, ils soient tenus de leur manifester de toute leur force les vérités de la religion chrétienne, de les instruire en faisant ce qui est possible pour les convaincre, et d'employer tous leurs efforts et leur zèle à repousser et à résoudre les arguments de ces philosophes, attendu qu'ils sont tous résolubles » ; S-ess. VIII, in Conciliorum CoUect.., éd. cit., t. XIX, col.838, Venetiis 1732.
(2) Cf. S. Thom., Qq, dispp,, De Pot. Dei, q, V, a. 3 c. ; Contr, Gent,, lib. II, c. 55, n. i3 ; I, q, IX, a, 2 c.
ruptible par elle-même, a Les conceptions générales de Tesprit sont celles dont Topposé renferme une contradiction, comme le tout est plus grand que sa partie \ il serait en effet contraire à Tessence du tout qu'il ne fût pas plus grand que sa partie... Une conception générale de ce genre nous dit également que la nature de Pâme raisonnable n'est pas corruptible (i). » 2° Cependant Dieu peut anéantir Tâme (2); car « l'être que Dieu communique à la créature dépend de sa volonté ; et si la créature persévère dans Têtre, c'est que Dieu continue à le lui communiquer. Par conséquent, de même qu'il pouvait, avant que les choses fussent, ne pas leur communiquer l'être, et partant ne pas les produire; de même, après les avoir créées, il peut ne plus leur communiquer l'être, et elles cesseront aussitôt d'exister: c'est en cela que consiste l'anéantissement (3). » Mais, comme l'âme est incorruptible, si Dieu l'anéantissait, a ce ne serait pas à raison de la tendance au nonêtre qui existerait dans la nature de l'âme raisonnable, comme nous Tavons expliqué (4) » ; bien plus, à raison des propriétés dont Dieu lui-même a gratifié l'âme raisonnable, il ne pourrait l'anéantir sans blesser sa sagesse, sa bonté et sa justice. Saint Thomas explique cela dans ces quelques lignes: « Quoique les créatures incorruptibles dépendent de la volonté de Dieu qui peut leur donner Têtre ou le leur refuser, cependant elles existent d'une nécessité absolue par un effet de la volonté divine qui leur a communiqué une nature telle que la possibilité de n'être pas leur est refusée; car les choses créées sont ce que Dieu a voulu qu'elles fussent (5). » Par conséquent, si l'on considère absolument la puissance de Dieu, il est certain que Dieu peut anéantir l'âme, mais si l'on considère la puissance de Dieu sans la séparer des autres attributs divins, nous pou-
[\) Qq. dispp., De Pot. Dei, q. V, a. 3 ad 7.
(2) Dieu, disons-nous, peut anéantir l'âme ; car « on ne trouve dans aucune créature le pouvoir d'anéantir quoi que ce soit n{ibid.. ad i5). En effet « les changements des créatures, selon qu'elles sont susceptibles d'être réduites au néant, correspondent à la création des choses selon qu'elles sont produites ex nihilo. C'est pourquoi, de même que Dieu seul peut créer, ainsi Dieu seul peut anéantir les créatures; c'est lui seul aussi qui les conserve et les empêche de tomber dans le néant » ; lU, q. XIII, a. 2 c. Cf. Contr. Gent.^ lib. II, c. 55. n. i3.
(3) I, q. CIV, a. 3 c. Cf. ibid., q. IX, a. 2 c.
(4) Qq. dispp.. De Pot., q. V, a. 3 ad 7.
(5) Qq. dispp., De Pot., q. V, a. 3 ad 12.
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vons affirmer que Dieu ne le voudra jamais. C'est pourquoi Ton peut dire également que l'âme est extri?isèquement immortelle.
476. Mais, s'il en est ainsi, nous pouvons très-bien déterminer la nature de l'immortalité qui appartient à Tâme humaine, en disant que, bien qu'elle soit contingente et par cela même dépendante de Dieu dans son être^ cependant, l'hypothèse de son existence étant donnée, sa nature est telle que l'immortalité lui est due ; en d'autres termes, non-seulement l'âme ne contient en elle-même aucun principe de destruction, mais encore elle est en possession de certaines propriétés qui réclament sdi perpétuelle conservation.
477. Cette notion de l'immortaUté de l'âme bien comprise, il nous sera facile d'établir la thèse suivante : Quoique l'immortalité de l'âme humaine ne soit pas telle que Tâme existe par la nécessité de sa propre nature et qu'il répugne absolument qu'elle cesse d'exister et de vivre (i), cependant elle est immortelle j!7ar Jiattire et non pas seulement jt7ar^ac^. On dit en effet qu'une chose est immortelle /'ar^race, lorsque, sa nature n'exigeant pas une perpétuelle durée, elle est perpétuellement conservée par un pur effet de la bonté de Dieu. « Dans les choses qui sont incorruptibles par grâce, dit saint Thomas, la tendance au non-ètre fait partie de leur nature, mais cette tendance est totalement détruite par une faveur spéciale de la puissance de Dieu (2) » ; au contraire, dans les choses qui n'ont aucun principe intrinsèque ni de corruption ni de mort, telles que l'âme humaine, « on ne présuppose aucune puissance au non-être qui serait détruite par quelque grâce reçue de Dieu (3). » Par conséquent l'âme humaine est immortelle par nature, et non pas seulement par grâce, c'est-
(i) Qq. dispp.y De Pot., ibid. ad 7.
(2) Qq. dispp., De Pot., q. V, a. 3, ad 9. « C'est de cette manière, ajoute le même S. Docteur, que l'homme, dans l'état d'innocence, eût été incorruptible et immortel; car l'âme était douée d'une force divine et surnaturelle qui lui aurait permis de préserver le corps de toute corruption, aussi longtemps' qu'elle serait restée elle-même soumise à Dieu »; I, q. XCVIl, a. i c. Il importe d'observer, avec le même saint Docteur, que, si Dieu a anéantissait l'âme, en cessant de la conserver, l'immortalité ne serait pas pour cela séparée de sa nature^ comme s'il lui conservait celle-ci sans celle-là ; mais, l'influence de la cause venant à cesser, la nature entière de l'âme s'évAnouiraita-f Qg» dispp., De Pot., q. V, a. 3 ad 10.
(3) Qq. dispp.. De Pot., q. V, a. 3 ad 9.