TOME III
une chose en est inséparable. Or il est évident que Têtre suit par soi la forme, car Têtre des choses est toujours en harmonie avec leur forme; d'où il résulte que Têtre ne peut jamais se séparer de la forme. Les composés de matière et de forme se corrompent, lorsqu'ils perdent la forme dont la présence leur avait donné Têtre. Quant à la forme, elle ne peut se corrompre par soi, mais elle se corrompt par accident^ à la dissolution du composé, en tant que Têtre du composé qui existe par la forme vient à défaillir, si la forme est telle qu'elle n'ait pas Têtre par soi, mais qu'elle soit seulement ce par quoi le composé existe. Si donc il existe quelque forme qui ait Têtre par soi, il est nécessaire que cette forme soit incorruptible. Car l'être ne se sépare pas de la chose qui le possède, à moins que la forme ne se sépare d'elle. Par conséquent si ce qui a Têtre est la forme même, il est impossible que Têtre s'en sépare. Or il est manifeste que le principe qui rend rhomme intelligent c'est une forme qui a l'être en soi, et non l'une de ces formes qui donnent seulement l'être à quelque composé... Il est donc nécessaire que cette forme soit incorruptible... D'ailleurs nous avons démontré, dans les questions précédentes, que le principe intellectif, par lequel l'homme connaît intellectuellement les choses, n'est pas une substance séparée, mais que ce principe est formellement inhérent à l'homme, qu'il n'est autre chose que l'âme, ou une faculté de l'âme. Il résulte partant de cette discussion que l'âme humaine est incorruptible (i). »
496. Nous ne voulons pas omettre les paroles de saint Augustin et de saint Bernard d'où saint Thomas paraît avoir tiré son argument : « Si l'esprit peut exister par soi-même, dit le Docteur Africain, on en déduit immédiatement qu'il est immortel ; car il est nécessaire que tout ce qui existe de la sorte soit incorruptible et partant qu'il ne puisse périr, car rien ne se délaisse soi-même (2). » Voici les paroles de saint Bernard: a L'âme est immortelle ; en effet, comme l'âme est à elle-même sa propre vie, de même qu'on ne trouve rien en elle qui de soi travaille à la destruction de son être, de
(1) Qq. dispp,, q. un. De Anim.ySL. 14 c,
(2) De immorU anim,^ c. 8, n. i5.
DE l'immortalité DE l'aME HUMAINE SyS
même aucun principe intrinsèque ne conspire à la dépouiller de la vie (i). »
497. L'âme étant une forme subsistante, nous avons pu, en nous appuyant sur ce fait, donner plusieurs preuves de son incorruptibilité. Mais, comme l'âme est appelée une forme subsistante, parce qu'elle possède un intellect, il ne sera pas inutile d'apporter quelques autres arguments fondés sur les opérations de cette puissance, au moyen desquels le même saint Thomas confirme admirablement cette vérité ; voici l'argumentation du saint Docteur : « L'opération des choses nous fait connaître leur substance et leur être, parce que les choses opèrent conformément à leur être, et l'opération propre à chaque chose est une conséquence de sa nature (2). » Ainsi l'opération appelée intellective résulte de ce que l'intellect agent rend intelligible en acte Tespèce de la chose (3), c'està-dire en ce qu'il la rend immatérielle et par là même incorruptible, et c'est lorsqu'elle a atteint ce degré de perfection que l'intellect possible la reçoit en lui-même (4). « Même les choses qui en soi sont corruptibles, se trouvent incorruptibles, si on les considère en tant que l'intellect les perçoit. Car l'intellect appréhende les choses en général ; or entendues de cette manière la corruption ne saurait les atteindre (5). » De ces deux propositions, il est facile de tirer un double argument pour démontrer que l'âme humaine doit être incorrupble. i" L' ouvrier est supérieur à son œuvre; si donc l'intellect agent a le pouvoir de rendre les choses iyitelligibles en acte^ lesquelles deviennent dès lors incorruptibles^ à plus forte raison est-il lui-même incorruptible^ et partant rame humaine aussi^ do?ît Vintellect agent est la lumière (6) ; 2" Ce qui est reçu dans quelque autre chose^ s'y trouve reçu suivant la mesure et la capacité de cette chose. Or, comme l'intellect possible reçoit les formes des choses, en tant que ces
(i) Super Cantica, Sermo LXXXI, Opp., t. I, pag. 352, Venetiis ibgô,
(2) Conir. Gent.,\ïh. II, c. 79, n. 3. S. Jean Damascène indique le même argument, lorsqu'il dit : « Chaque chose manifeste sa nature par son opération, car rien ne peut s'écarter de ce qui fait le fond de son être » ; De Fide orthodoxa, lib. III, c. i5, pag. 234, éd. cit.
(3) Cf. Vol. I, Dynamilog.^ c. III, a. 2 et 3, pag. 359 et suiv.
(4) Ibid.^ ch. III, art. 4, pag. 373 et suiv.
(5) Qq. dispp.^ q. un. De Anim., a. 14c.
(6) Contr. Cent,, lib. II. c. 79, n. 8.
formes sont incorruptibles, il est nécessaire qu^il le soit lui-même ; d'où il suit que Tâme est elle-même incorruptible de sa nature, puisque l'intellect possible fait partie de Vâme humaine (i). Saint Augustin propose un argument analogue, lorsqu'il conclut que Tâme est immortelle de ce que la vérité qu'elle appréhende est incorruptible : « Si la science, dit-il, est dans Tâme comme dans un sujet auquel elle est inséparablement unie et que d'ailleurs la vérité ne puisse périr ; pourquoi, je le demande, mettrions-nous en doute la perpétuité de la vie de l'âme, par je ne sais quelle accoutumance avec ridée de la mort (2) ? »
498. Ajoutez à cela que Pâme, au moyen de l'intellect possible, est capable de connaître et de recevoir tous les co?itraires; par conséquent rien ne lui est contraire à elle-même (3). Or « la corruption ne se rencontre que là où Ton trouve contrariété (4). m Donc l'âme est incorruptible.
499. Enfin l'appétit naturel et inné d'après lequel Tâme désire exister toujours manifeste la même vérité. En effet les appétits ou les désirs sont conformes à la nature de chaque chose ; ainsi les animaux sans raison ne percevant Vêtre qu'autant qu^il se trouve là sous leurs yeux, hic et nuJic, ils désirent sans doute exister au moment présent^ mais ils ne désirent nullement exister toujours, parce qu'ils n^appréhcndent pas l'avenir. Au contraire, comme Tâme humaine par la vertu de son intelligence appréhende Vêtre d'une manière absolue et sans le rapporter à aucun temps particulier^ elle désire x\di\uvQ\\Q.r[\znx un être perpétuel. Or il est impossible qu'un désir de la nature soit inutile et vain. Donc l'âme humaine ne peut tendre vers la non-existence, en vertu d'une inclination inhérente à sa propre nature (5).
500. Par conséquent, de sa nature, Tâme suj^vit à la dissolution du corps ; car, pour nous servir des paroles de saint Grégoire de Nysse, « de ce que le composé se dissout, il ne
(1) Cf. Ibid., n. 6.
(2) Soliloq., lib. II, c. 19, n. 33. Cf. Ibid., c. 14, n. 25.
(3)Co«rr. Gent.. ibid., n. 9. « Les choses qui sont reçues dans l'âme s'y trouvent reçues sans leur contrariété, parce que les raisons des contraires ne sont pas contraires dans l'esprit, car les contraires appartiennent à la même science » ; I, q. LXXV, a. 6 c.
(4) I. q. LXXV, loc. cit.
(3) Voir les passages de S. Thomas que nous avons cités.
DE l'immortalité DE l'aME HUMAINE 877
s'ensuit pas nécessairement que ce qui n'est pas composé se dissolve avec le composé lui-même (i). »
5oi. Mais, pour compléter ce qui regarde l'immortalité de rame, il nous faut démontrer en outre que la vie ne s'éteint pas dans Tâme séparée du corps, c'est-à-dire que l'âme continue toujours à exercer les opérations intellectuelles qui sont conformes à sa nature. On peut clairement le concevoir d'après les preuves que nous venons de produire. En effet « l'opération des choses est en quelque sorte le but et la fin de leur existence (2). » Si donc l'âme survit au corps, elle ne peut être dépouillée des opérations qui lui conviennent. Saint Augustin disait : a L'âme ne pourrait pas exister si elle ne vivait pas (3). »
502. Rien n'empêche que l'âme séparée du corps ne puisse penser ; car dans l'âme séparée reste toujours l'intelligence qui s'exerce sans les organes du corps. « Dans l'âme séparée, dit saint Thomas, la puissance intellective restera, c'est-à-dire l'intellect agent et l'intellect possible ; car ces deux puissances ne sont pas produites dans l'âme par le corps et, quoiqu'elles aient un certain rapport avec ce dernier aussi longtemps que l'âme lui reste unie, ce rapport cessera d'exister dans l'âme après sa séparation (4). »
503. Bien plus, après cette vie, l'âme pourra penser avec plus de perfection qu'elle ne le peut maintenant qu'elle est unie au corps. Car c'est un fait d'expérience que plus l'âme se soustrait aux impressions des sens, plus elle se livre avec fruit aux opérations intellectuelles. « Notre âme, dit saint Thomas, est d'autant plus capable de concevoir les vérités intelligibles et abstraites qu'elle se tient plus à l'écart des choses corporelles (5). » Par conséquent, une fois délivrée des entraves du corps, l'âme ne sera que plus apte à exercer ces sortes d'opérations. On ne sera pas fâche d'entendre saint Athanase exposant cette preuve : « Il est permis de l'entrevoir {ce que
(i) De Anim. et resurrect., pag. 35, éd. cit.
(2) Q q. dispp.,De Verit., q. XIX, a. i c.
(3) De immortalit. ayiim.^c. 8, n. i5.
(4) Qq- dispp.. De Verit., q. XIX, a. i ad 7 et ad 8.
(5) I, q. XII, a. 1 1 c. S. Augustin fait la même observation : « Qui n'a pas éprouvé, s'il veut s'examiner avec attention, qu'il a toujours compris d'autant plus nettement une chose qu'il a pu davantage éloigner sa pensée des impressions corporelles et sensibles ? » De immortalit. anim., c.X, n. 7^ Voir aussi Némésius, De natur. homin., c. III. pag. 3 5/ éd. cit.
pourra l'âme dégagée des lie^is terrestres) d'après ce dont elle est capable dans le corps. En effet, si Tâme enfermée dans le corps et unie avec lui n'est ni resserrée ni circonscrite dans les étroites limites du corps, mais qu'elle exerce très-souvent sa faculté propre avec beaucoup d'énergie pendant que son corps est alité, sans mouvement, et presque sans vie, en sorte qu'elle paraît comme sortir de sa prison, sans l'abandonner toutefois, pour considérer et contempler les choses qui existent au-dessus de cette terre.., lorsqu'elle sera dégagée des liens du corps par la volonté de Dieu qui l'unit avec lui, n'acquerra-t-elle pas une connaissance bien plus claire de l'immortalité ? Car, si enchaînée à ce corps, elle vit de la vie qu'elle lui communique, elle vivra d'une vie bien plus parfaite après sa séparation d'avec lui par la mort (i). »
504. C'est un fait très-certain, attesté par la conscience, qu'il existe en nous un désir inné qui nous porte à rechercher la connaissance parfaite du plus grand nombre possible de vérités. « L'intelligence, dit saint Thomas, cherche à connaître au-delà de ce qui se présente à elle comme fini (2). » Or, ce ne peut être là un vain désir ; car, ainsi que Tobserve Lactance, « c'est Dieu qui a donné à la nature humaine cette passion pour la recherche de la vérité (3) ; » et, ajoute saint Augustin, le désir de comprendre les choses « qui sont vraies et sublimes par-dessous les autres est la plus grande passion de l'âme, elle n'en possède pas de meilleure, de plus parfaite et de plus légitime (4). » Mais, si la puissance de penser disparaît avec la vie du corps, ce désir ne sera jamais satisfait pleinement d'aucune manière. Il est donc nécessaire que rame séparée du corps conserve l'exercice de ses facultés intellectuelles, afin qu'elle puisse connaître alors ces vérités sublimes dont la parfaite connaissance lui est refusée en ce monde, malgré la véhémence de ses désirs. On nous dira que le propre des facultés intellectuelles est de ne pouvoir opérer sans la présence des fantômes de l'imagination, et partant, sans le coiys; mais nous répondrons avec saint Tho-
(i) Oratio contra Gentes, n. 33, pag. 3i, Opp., t. I, pars prima, Parisiis 1698.
(2) Cont. Gent., lib. III. c. 5o, n. 4.
(3) Div. Instit., lib. III, c. 3.
(4) De quantiiate anima ^ c. 33, n. 73.
DE l'immortalité DE l'aME HUMAINE ^19
mas • « cela n'est vrai que dans Fétat de la vie présente..., car la manière dont Tintellect s'exercera dans l'âme séparée
sera tout autre (i). » ^ ,
bob. Si l'on nous demande de quelle manière l'ame séparée du corps arrive à l'intellectipn des choses, il nous sera facile de répondre à la question. Rappelons-nous tout d'abord que « la forme qui est subsistante par soi possède un mode d'intellection qui lui appartient, comme chose subsistante, et un autre mode qui lui convient, en tant qu'elle est l'acte de tel sujet (2) « ; voilà pourquoi, « bien que la nature de l'âme soit la même avant et après la mort, sous le rapport de l'espèce ; cependant elle a une manière d'être qui est différente et par conséquent un mode d'opération qui l'est aussi (3). » Donc, « suivant qu elle est unie au corps humain, l'âme possède un mode d'intellection qui consiste à se tourner vers les fantômes des corps que lui fournissent les organes corporels. Mais, lorsqu'elle est séparée du corps humain, son mode d'intellection devient le même que celui des substances séparées, et consiste dans la conversion de l'intellect vers les choses intelligibles par soi (4). »
5o6. Nous confirmerons cette première preuve par cette autre : L'âme humaine, comme nous l'avons dit, tient le milieu entre les substances intellectuelles et les substances corporelles ; car « elle touche par son intellect aux substances intellectuelles, et, en tant qu'elle est l'acte du corps, elle confine aux choses corporelles. » Or, « tout ce qui tient une place mitoyenne entre deux extrêmes s'approche d'autant plus de Tun des extrêmes qu'il s'éloigne plus de l'autre, et s'éloigne d'autant plus d'un coté qu'il s'approche davantage de l'autre côté. )) Par conséquent, « lorsque l'âme sera complètement séparée cfu corps, elle ressemblera parfaitement aux substances séparées, sous le rapport de ses opérations intellectuelles (5). » Si nous tenons à connaître maintenant la nature interne de ce mode supérieur d'intellection, voici comment
(0 Ql- dispp., q. un. De Anim.^ a. 14 ad 14.
(2) In /i&.iF5enf.,Dist. XLIX, q. II, a. 3 ad 6.
(3) Qq. dispp., De Ver., q. XIX, a. i ad 7.
(4) I, q. LXXXIX, a. I c.
(5) In lib. IV Sent., Dist. L, q. I, a. i soL, et Contr. Cent., lib. il, c. 01 .
38o ANTHROPOLOGIE
notre saint Docteur l'explique : « Les intellections de Tâme séparée ne lui viennent ni par le moyen d'espèces innées, ni par celui d'espèces qu'elle abstrait alors des choses, ni même par les seules espèces conservées, mais elles lui sont fournies par certaines espèces qui découlent de la lumière divine, et auxquelles l'âme participe comme les autres substances séparées, quoique d'une manière plus faible. Ainsi donc Pâme se tourne vers les choses supérieures à Tinstant même où elle perd la faculté de se tourner vers les fantômes des corps (i). »
Soy. Mais, si Tâme séparée du corps continue à vivre et conserve l'exercice de sa faculté intellectuelle, cette puissance, qui est à la fois, comme dit saint Bernard, iJiteîlective et iyitelîigible (2)^ conserve certainement la conscience d'ellemême et le souvenir de ses modifications passées. Et d'abord les âmes conserveront la conscience d'elles-mêmes ; car, si les âmes possèdent cette conscience, elles en sont redevables à leur immatérialité, comme nous l'avons expliqué dans lâD/namilogie (3). « Se replier sur soi-même, dit saint Bonaventure, c'est une opération de la faculté de connaître, en tant qu'elle s'élève au-dessus de la matière (4). » Or, s'il en est ainsi, il est manifeste que cette connaissance convient à meilleur droit à l'âme séparée, qu'elle ne convient à l'âme unie avec ce corps mortel. Donc l'âme séparée jouit de la connaissance d'elle-même.
5o8. En second lieu, « les âmes séparées auront une connaissance déterminée des choses qu'elles ont d'abord connues ici-bas, et dont elles conserveront en elles-mêmes les espèces intelligibles (5). » En effet, dans la vie présente, l'âme se souvient
(1) I, q. LXXXIX, a. i ad 3. Ceux qui désireraient plus de développement sur ce point n'ont qu'à lire les différents articles de la question de la Somme que nous venons d'indiquer; voir aussi Contr. Gent.. lib. Il, c. 96-101. Cependant la fonction de l'intellect agent et de l'intellect possible qui restent, comme nous l'avons fait observer, dans l'âme séparée du corps, dififere de celle qu'ils remplissent dans la vie présente. Ecoutons S. Thomas: « L'opération de l'intellect agent et de l'intellect possible regarde les fantômes, tant que l'âme reste unie au corps; mais, après sa séparation d'avec lui, elle recevra, par l'intellect possible, les espèces qui émanent des substances supérieures et par l'intellect, elle aura la vertu de les concevoir et de les comprendre » ; Q(j. dispp., q. un. De Anim., a. i5 ad 9.
(2) Sermo de conversione ad clericos, c. 2, Opp.^ t. I, pag. 197, cd. cit.
(3) Vol. 1. Dynamilog., ch. III, art. 7, pag. 404-405.
(4) In lib. usent., Disi.XXV, p. I, a. i, q. 3 resol. (3) Qq. dispp., q. un. De Anim.^ a. i5 c.
DE l'immortalité DE l'aME HUMAINE 38 1
de ses modifications anciennes, en ce qu'elle possède un intellect dans lequel sont conservées les espèces des choses qu'elle a connues auparavant, et par lequel elle se replie sur elle-même pour considérer actuellement ces espèces (i). Mais, lorsque Pâme se sépare du corps, TintcUect lui reste, ainsi que les espèces intelligibles antérieurement acquises ; parce qu'elles sont reçues dans Tintellect d'une manière stable^ comme nous Pavons expliqué ailleurs (2) ; et de plus, il lui reste le pouvoir de se replier sur elle-même par la réflexion. Donc rame séparée garde le souvenir des choses qu'elle a connues ici-bas. « Comme les espèces intelligibles restent dans l'âme séparée..., il est tout naturel qu'elle puisse concevoir les choses dont elle a eu antérieurement Tintellection (3) » ; cependant, comme la mémoire proprement dite s'exerce par le moyen d'un organe corporel, elle ne subsistera pas dans l'âme séparée (4) ; il s''agit donc ici de la mémoire intellectuelle qui consiste « dans l'intelligence des choses que chacun a connues en cette vie, et qui ont été reçues d'une manière indélébile dans l'intellect possible (5). »
609. Gomme on l'a vu, toutes les choses jugées nécessaires pour qu'on puisse dire d'un âme qu'elle est intrinsèquement immortelle conviennent admirablement à l'âme humaine : après sa sortie de la prison du corps, elle continue perpétuellement à exister ; elle continue également à exercer les opérations conformes à sa nature ; enfin, elle conserve et la conscience d'elle-même, et le souvenir de ses modifications passées. Il est donc très-certain que l'âme humaine est intrinsèquement immortelle.
5 10. Nous avons déjà suffisamment répondu aux objections qui s'attaquent indirectement à cette vérité, en ce qu'elles essayent d'établir que l'âme est de la même nature que le corps ; c'est pourquoi nous nous bornerons à réfuter ici les objections qui attaquent directement l'immortalité de l'âme.
5x1. /^^ Objection : La forme n'a son être que dans le sujet
(i) Vol. I, Dynamilog., ch. III, art. 10, pag. 455-457. {2) Cf. Dynamilog,, vol. I, ibid.
(3) I, q. LXXXIX, a. 6 c.
(4) Contr, Gent., lib. II, c. 81.
(5) Contr, Gent., lib. II, ibid.
dont elle est la forme. Or rame humaine est la forme du corps humain. Donc Pâme ne peut exister que dans le corps et périt par conséquent à l'instant même où le corps se dissout (i).
5 12. Réponse. Dist. maj.; s'il est question d'une forme qui dépend absolument du sujet dont elle est la forme, conc. maj.; si Ton veut parler indistinctement de toutes les formes, neg. maj. y neg. min.; ?ieg. conseq. L'âme est la forme du corps, parce qu'elle le perfectionne, et qu'elle compose avec lui une substance unique complète qui est l'homme. Mais, en même temps, comme nous l'avons dit maintes fois, elle est la forme du corps de manière qu'elle ne dépend pas intrinsèquement de lui, ni pour ce qui regarde son être, ni pour ce qui est de son opération : ce qui fait que le corps peut se dissoudre sans qu'elle périsse. « L'âme, dit saint Thomas, acquiert Têtre dans le corps, comme une forme subsistante; voilà pourquoi, le corps venant à se dissoudre, elle persévère néanmoins dans son être, quoiqu'elle n'ait plus alors le complément de sa nature, complément qu'elle avait pendant son union avec le corps (2). » On voit également par là que l'âme persévère à exister, après la dissolution du corps, quoique cependant l'âme et le corps se réunissent dans le même être pour constituer l'homme, parce que cet être unique, comme nous l'avons dit ailleurs, « vient de l'âme, en sorte que Tâme humaine communique au corps son être propre, c'est-à-dire l'être dans lequel elle subsiste (3). » Ce qui fait que le corps, suivant la remarque de saint Augustin, est appelé mort, lors quil est abandojiné par rame; mais « cette vie qui abandonne les choses qui meurent, parce qu'elle n'est autre chose que l'âme, ni elle ne s'abandonne elle-même, ni elle ne meurt (4). »
5i3. Installée. L'âme étant la forme du corps, son union avec le corps est naturelle ; mais cette union naturelle exige que l'âme ne puisse exister sans le corps. Donc l'âme séparée du corps ne peut persévérer dans Texistence.