Et d'abord l'anéantissement de l'âme est opposée à la
(i) s. Thom,, I, q. L, a. 5 c. Et ailleurs, I, q. LXXV, a. 6 ad 2 : « De même qu'une chose est considérée comme pouvant être créée, non point par une sorte de puissance passive, mais à raison de la puissance active et réelle du Créateur, qui de rien peut faire quelque chose : de même, quand on dit qu'une' chose peut retourner au néant, on ne veut pas exprimer la possibilité du nonêtre dans cette chose créée, mais on affirme dans le Créateur le pouvoir de ne plus lui communiquer l'être.
(2) Contr, Gent., lib. II, c. 55, n. i3.
(3) Voir ci-dessus, pag. 3bb-'ibj.
(4) Voir ci-dessus, pag. 357.
sagesse de Dieu. Pour bien comprendre cette raison, il faut se rappeler que ranéantissemcnt de l'ame ne peut être fait par Dieu, considéré comme auteur de la nature. En effet, « Dieu qui est le fondateur de la nature, comme dit saint Thomas, ne soustrait point aux choses ce qui fait le fond particulier de leur nature ; or nous avons prouvé que le propre des natures intellectuelles c'est d'être immortelles ; par conséquent. Dieu ne leur enlèvera pas cette propriété (i). » Le même saint Docteur dit dans un autre endroit : « Dieu a constitué chaque nature de manière à ne la priver jamais de sa propriété naturelle.... Or la propriété naturelle des choses immatérielles.... c'est leur immortalité; car elles n'ont aucun pouvoir au non-être, comme nous Tavons montré précédemment. Par conséquent, de même qu'il n'enlève point au feu rinclination naturelle qui le fait monter en haut, de même n'enlève-t-il point à ces substances leur immortalité pour les anéantir (2). » C'est pourquoi, on ne peut douter que la destruction de rame ne soit contre Vordre naturel assigyié aux créatures. Tout ce qui arrive conformément à l'ordre de la nature a est disposé par la Divine sagesse pour la manifestation de la grâce...; mais l'anéantissement ne se rapporte en rien à la manifestation de la grâce, car la puissance et la bonté Divine se montrent bien plus dans la conservation des choses que dans leur anéantissement (3). » Donc la destruction de l'âme répugne à la sagesse de Dieu.
523. On peut, en s'appuyant à la fois sur la sagesse et la bonté de Dieu, composer cet autre argument : L'esprit humain est possédé du désir véhément d'un bonheur parfait; ce désir étant nécessaire et constant chez tous les hommes n'a pu leur être inspiré que par Dieu seul, auteur de la nature. « Nous voulons certainement tous être heureux, dit saint Augustin, et l'on ne trouverait personne dans tout le genre humain qui n'admette cette proposition en l'entendant seulement prononcer (4). » Or tout le monde reconnaît qu'il n'existe aucun vrai, aucun parfait bonheur en cette vie, c'est-à-dire
(i)Confr. Gen^, lib. II, c. 55, n. i3.
(2) Qq. dispp., De Pot., q. V, a. 4 c.
(3) Cf. I, q. CIV, a. 4 c.
(4) De Moribus Eccles», c. 3, n. 4.
DE l'immortalité DE l'aME HUMAINE 889
aucun bonheur capable de remplir toutes les facultés de rame. Par conséquent, si Dieu réduisait Tâme au néant et qu'il n'existât aucune autre vie après la vie présente, il s'ensuivrait que Dieu aurait inutilement inspiré ce désir à Thomme ; nous aurions droit, en conséquence, de nous représenter Dieu comme un tyran cruel et ennemi de notre race ; puisque, en nous inspirant ce désir, il ne l'aurait fait que pour nous tourmenter, nous rendant de pire condition que les bêtes, qui peuvent facilement se procurer l'objet de leurs convoitises naturelles, et qui, après l'avoir obtenu, se reposent parfaitement en lui sans regarder au-delà (i). De ces deux conséquences, Tune répugne à la sagesse de Dieu et l'autre à sa bonté, car « il est contraire à la sagesse qu'il y ait quelque chose d'inutile dans les œuvres du sage (2) » ; et la bonté Divine ne peut permettre que l'homme soit invinciblement trompé dans ses désirs naturels. Donc l'anéantissement de l'âme répugne et à la sagesse et à la bonté de Dieu.
524. Mais, si une autre vie, dans laquelle l'âme sera mise en possession d'un bonheur véritable et complet, l'attend au sortir de celle-ci, cette vie doit être éternelle, soit parce que, comme dit l'auteur du livre De Spiritu et Anima, « aucun autre bien que le bien souverain ne peut suffire à l'homme (3) »; 5oit parce que, suivant l'observation de saint Augustin, un bien capable de satisfaire pleinement le désir d'un bonheur parfait qui nous possède doit être d'une nature telle, « que l'homme n'ait pas à craindre de le perdre malgré lui ; attendu que personne ne met sa confiance dans un bien qui peut lui échapper malgré les efforts qu'il pourrait faire pour le retenir et le conserver. Et de fait, celui qui ne peut se reposer sur la jouissance d'un bien, comment pourrait-il être heureux, tandis qu'il est tourmenté par la crainte de le perdre (4) ? »
(i) Ce que S. Augustin exprime en ces termes : « Si nous étions des bêtes, nous aimerions cette vie toute charnelle qui ne tient compte que des sens ; ce serait là un bien suffisant pour nous, et lorsque nous aurions ce qu'il nous faut de ce côté, nous ne chercherions rien au-delà»; De Civit. Dei, lib. XI, c. 28.
(2) Contr. Gent., lib. III, c. 69, n. 2.
(3) De Spiritu et Anima^ c. XIV. Gomme l'atteste Lactance : a Euclide, qui s'acquit un nom dans la philosophie, se séparant en cela des autres philosophes, dit que le souverain bien consiste dans ce qui est toujours semblable et identique à soi-même »; Divin. Instit., lib. III, c. 12, pag. 171, éd. cit.
(4) De Morib. Eccles., c. 3, n. 5.