‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 5 sur 106 · AVEC LE CORPS · texte numérisé non relu

AVEC LE CORPS

2 1. Si tout le monde peut facilement reconnaître que Tâme s'unit avec le corps de manière à constituer avec lui une substance complète unique, il n'est pas également facile de concevoir comment se fait cette union substantielle. A toutes

(I) Antropologia, lib. IV, Detin. (3, pag. 283, et c. 4, pag. 297-299, Opp., ▼ol. X, éd. Napoii.

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les époques, les esprits les plus éminents essayèrent d^expliquer ce problème. Le plus grand d'entre eux sans contredit, saint Augustin, le déclare quelque part insoluble. « La manière dont Fesprit en s'unissant au corps produit Tanimal est tout à fait étonnante et dépasse la compréhension de Thomme ; il s'agit cependant de Thomme lui-même (i). » Néanmoins les Scolastiques, s'aidant des doctrines d'Aristote et de saint Augustin lui-même, ont créé, sur la manière dont Pâme et le corps forment un composé substantiel unique, une théorie qui ne prête le flanc à aucune difficulté vraiment sérieuse et de quelque importance. Mais, comme les philosophes qui détruisent Tunion substantielle de Tâme avec le corps ont imaginé divers systèmes pour expliquer l'harmonie si remarquable qui apparaît entre les opérations de Fâme et les mouvements du corps, nous croyons utile de les faire connaître et de les réfuter avant d'exposer et de défendre la doctrine des Scolastiques, laquelle donne seule la vraie solution du problème.

ARTICLE PREMIER

OÙ sont éniimérés les divers systèmes des Philosophes

22. Quel que soit le mode suivant lequel Fâme s'unit avec le corps, il est certain et c'est un fait hors de toute contestation, comme Tobserve souvent saint Augustin (2), qu'il existe

(i) De Civit. Dei, lib. XXI, c. lo. Le saint Docteur va jusqu'à dire que l'union ou le mélange de l'âme et du corps, comme il l'appelle, est plus difficile à comprendre que l'Incarnation du Verbe elle-même, parce que dans l'Incarnation il s'agit de l'union de deux substances incorporelles, l'âme humaine et le Verbe; tandis que dans l'autre, il s'agit de l'union de deux choses dont l'une est corporelle et l'autre incorporelle (vid. Epist. CXXXVII, ad Volusianum, c, 3, n. ii). Dans ce passage, le saint Docteur dit que deux choses incorporelles s'unissent ensemble dans l'Incarnation, non que le Verbe n'ait pris également une chair humaine, mais parce que, suivant les anciens Pères, les Pères Grecs surtout (voir le P. Petau, De Incarnat., lib. IV, c. i3), il a pris immédiatement l'âme humaine et médiatement le corps qui reçoit d'elle son être (vid. S. Thom., 3, q. VI, a. i c). Mais il faut remarquer avec saint Thomas que, si le Verbe a pris immédiatement l'âme et non le corps, ce n'est point par impuissance, c'est uniquement parce qu'il était plus convenable à sa dignité infinie de s'unir immédiatement avec l'esprit. « Si l'on dit que dans l'Incarnation du Verbe l'âme est l'intermédiaire entre la chair et le Verbe, ce n'est point par nécessité, mais par convenance-, c'est pourquoi l'âme et la chair une fois séparées à la mort de Jésus-Christ, le Verbe resta uni immédiatement à la chaic » ; Qq. dispp., q. un. De Spirit. créât., a. 3 ad 5,

(2) Confess., lib. VIII, c. 9, n. 21 ; De Trinit., lib. XI, c. 4, n. 7; De Civit,

une merveilleuse correspondance entre les pensées de Tâme et les mouvements du corps, tellement que Tattitudc du corps change très-souvent, par suite des perceptions de Pâme, et les transformations du corps influent d'ordinaire sur Tâme. Personne n'ignore, sans faire ici d'autre observation, que le corps, ainsi que Fàbserve saint Thomas, après que Tcsprit s'est livré à une longue méditation, éprouve de la fatigue, et que réciproquement la fiitiguc du corps réagit sur l'esprit et le rend impropre à la méditation (i).

23. Les philosophes modernes, dont la plupart nient l'union substantielle de IVime avec le corps, appellent du nom de cornmetxe (2) cette admirable correspondance que Ton constate entre les pensées de l'une et les mouvements de l'autre, et ont imaginé divers systèmes, comme on l'a dit, pour en assigner la raison. Lcibnitz, qui est l'auteur de l'un d'eux, nous dit que trois systèmes ont été créés dans ce but et qu'il est impossible d'en trouver un quatrième. Voici la substance de son raisonnement : Puisque ni les pensées de l'âme ni les mouvements du corps ne sont nécessaires, il doit exister une cause qui les détermine. Mais ou bien l'âme est la cause qui détermine le corps et vice versa^ o j bien il existe, en dehors de Tâme et du corps, quelque cause qui détermine l'accord surprenant que l'on observe entre les opérations de l'âme et les mouvements corporels, cause qui ne peut être que Dieu. Si l'on adopte cette dernière hypothèse, ou bien la cause extérieure détermine les opérations l'une par l'autre en vertu d'une ac- , tion immmédiate et répétée, ou bien elle les a constituées toutes les deux une fois pour toutes et simultanément, les abandonnant ensuite chacune à ses propres lois. Par conséquent raccord entre les opérations de l'âme et les mouvements corporels ne peut provenir d'ailleurs que de la mutuelle influence

Dei, iib. XIV, c. 23 6124; De Gen. adlitt., lib. VU», c. 19, n. 52. Le saint Docteur appelle cet accord consortium quoddam animcuet corporis • In Joann. Evang., c. V. tract. XXIII, n. 5.

(1) Qq. dispp.. De Verit., q. XXVI, a. 10 c.

(2) Ces philosophes pensent qu'il faut éviter d'employer le mot d'union (voir Bilringer, De harmonia mentis et corporis. maxime prœstabilita. sect. I, % 3, pag. 2. Francofurti 17^3), ou du moins que, si on l'emploie, il faut écartertouieidée d'union substantielle. Consulter à ce sujet le P. Tournemine et l'abbé Languetde Montigny, dans le Recueil intitulé: Mémoires de Trévoux, année 1703, pag. 1849 et iSô3, cdit. de Trévoux.

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de rame et du corps Fun sur Tautre, ou d'une assistance divine continuelle, ou d'une harmonie primitivement établie par Dieu entre Tune et Tautre substance (i). La première manière d'expliquer le commerce qui existe entre Tâme et le corps doit à Locke son origine et a reçu le nom de système de rinjlux physique^ la seconde, dont Malebranche fut le principal auteur est appelée le système de V assistance divine, ou des causes occasionnelles ; enfin la troisième, qui est due à Leibnitz, est le système de Iharmoîiie préétablie.

24. Un des plus fervents adeptes de Técole Leibnitzienne et qui a longuement disserté sur ce commerce entre l'âme et le corps, Bilfinger, applaudit de confiance à cette énumération de son maître (2), et les nombreux partisans de la philosophie de Leibnitz, ou de Wolf, Pont fidèlement suivi jusqu'à nos jours. Or cette énumération est incomplète. Personne ne contredirait Leibnitz et Bilfinger si leur jugement ne portait que sur les systèmes où Ton n'admet qu'une sorte d'union accidentelle entre Tâme et le corps. Mais ces illustres philosophes n'auraient pas dû ignorer qu'il y a un autre système très-répandu qui reconnaît l'existence d'une véritable union substantielle entre les deux parties du composé humain. Car non-seulement Aristote et ses disciples dans l'antiquité, ainsi que la plupart de ses commentateurs, mais encore tous les Docteurs du moyen âge ont enseigné que Tâme s'unit avec le corps comme une forme avec sa matière, en sorte qu'il résulte de l'union de ces deux substances une substance complète unique, dont l'âme est la forme et dont le corps est la ma-

(i) Leibnitz {Second éclaircissement du système de la comm. des substances, pag. i33 et suiv., éd. Erdm.) explique son système par un exemple très-clair que Bilfinger traduisit ensuite en latin: « Supposez, dit-il, deux horloges qui doivent être constamment d'accord : ce résultat peut s'obtenir par trois différentes méthodes. La première consiste dans l'influence mutuelle des substances l'une sur l'autre, ou dans l'influence prédominante de l'une d'elles ; c'est la méthode de l'in/luence physique. La seconde serait celle où l'ouvrier accompagnerait son œuvre pour corriger à chaque instant les dissonances ou les arrêts qui pourraient se produire, en réglant les horloges l'une par l'autre. C'est la méthode de l'assistance. La troisième méthode consisterait à fabriquer ces petites horloges avec tant de perfection que chacune suive exactement ses propres lois, et que les lois de l'une correspondent avec celles de l'autre. Car de la sorte, comme elles exécutent des lois identiques ou semblables, si on les met d'accord au début, elles ne s'en départiront jamais ; tel est le système de l'accord ou de l'harmonie préétablie » ; Ouvr. cit., sect. II, § i8, pag. i3 et 14.

(2) De harmonia mentis et corporis, etc., loc. cit.

tière. Nous devons ajouter que plusieurs autres systèmes, différents des trois plus célèbres auxquels s'arrête Ténumérationdc Leibnitz, ont été imaginés par les philosophes modernes ; nous ne parlerons que des deux principaux. L'un d'eux a eu pour auteur Jean Leclerc ; il soutient que Tunion de Tâme et du corps est Toeuvre d'une troisième nature, laquelle participe de Tune et de l'autre; dans ces derniers temps, Rosmini a cru expliquer cette union par la perception immanente du sens fondamental.

25. C'est pourquoi, avant d'exposer la théorie aristotélicoscolastiquc, nous allons soumettre à un examen approfondi les trois systèmes énumérés par Leibnitz et les deux autres dont nous venons de parler.

Exposé et réfutation du système de Leclerc

26. Avant d'examiner ces trois célèbres systèmes de l'influx physique, des causes occasionnelles et de l'harmonie préétablie et Topinion particulière de Rosmini, nous présenterons une réfutation sommaire du sentiment de Leclerc. Nous n'avons pas cru devoir omettre la réfutation de ce dernier système, parce qu'il vient d'être ressuscité par Versari de Bologne, tandis qu'on le croyait entièrement mort depuis longtemps (i).

27. Pour bien comprendre ce qu'a voulu Jean Leclerc, il est nécessaire que nous disions quelques mots de la nature génératrice ou plastique de Cudworth, d'où il a tiré sa théorie. Après avoir découvert les écueils opposés sur lesquels les systèmes mécaniques et dynamiques viennent échouer, dans l'explication de Torigine des corps, Cudworth crut que le seul moyen de les éviter c'était d'admettre que Dieu avait créé une sorte de nature vivante, intermédiaire entre la matière et lui, laquelle obéissant à ses ordres produirait tous les phénomènes des natures corporelles. Il donne à ce principe de

(n Versari, Sagpio sut temperamenti.pag. 22, Bologna 1864. Voir sur cet auteur, Vinccnzio Santi, Délia natura delV anima, delV intcllecto, et délia cogitativa, g 8, pag. 1 1 scqq., Pcrugia 186 5.

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