COMMENT SE FAIT L UNION DE L AME AVEC LE CORPS
vie tantôt le nom de Jiatiire généi^atrice^ ou procréatrice^ tantôt celui de puissance génératrice ou procréatrice^ tantôt celui de nature plastique. L'argumentation sur laquelle il fait reposer son hypothèse peut être ainsi résumée : Si Ton n'admet pas cette nature génératrice ou plastique, on est contraint de reconnaître que la matière produit et dirige par elle-même ses propres mouvements, ou d'avouer que Dieu, sans aucun instrument et comme de ses propres mains, opère tout ce qui s'accomplit dans la nature, jusqu'aux choses les plus viles et les plus basses. Or l'une et l'autre supposition est absurde. Et d'abord la première ; car la matière consistant uniquement dans l'étendue, la seule chose qui lui convienne c'est la capacité de recevoir le mouvement ; la seconde n'est pas moins absurde, soit parce qu'il serait inconvenant que Dieu fabriquât chaque chose de ses propres mains et qu'il veillât lui-même immédiatement sur elles, soit parce que toutes les erreurs ou tous les monstres, qu'Aristote appelle les fautes de la nature, àu.apTvf(xaTa, devraient lui être imputés. Il faut donc admettre une nature générative, laquelle, tenant le milieu entre l'esprit et la matière, sert comme d'instrument à Dieu pour produire et pour diriger toutes les oeuvres de la nature (i). Il était d'avis néanmoins que cette nature n^avait aucunement conscience, cuvatcôvjciv, de ses opérations (2).
28. Cudworth n'explique pas assez clairement si cette nature plastique, qui est répandue dans tout Tunivers, doit être aussi admise dans l'homme, et si c'est elle qui établit entre l'âme et le corps les relations que l'on connaît (3). Mais en
(i) Dissert, ad cap. II System, intell., De natura génératrice , g 1-4, t. I, pag. i5o seqq., éd. cit. Voici en etï'et sa conclusion (§5): « S'il en est ainsi, nous devons conclure qu'il existe dans cet univers une certaine nature procréatrice. Il nous faut reconnaître aussi que cette nature est comme un instrument soumis à Dieu, duquel la divine Providence se sert dans cette partie de son administration qui a rapport à la disposition de la matière, à sa constitution, et à son gouvernement. En outre, elle doit être constamment assistée par une Providence supérieure dont les désirs et la volonté lui servent de règle, qui redresse ses erreurs et qui plus d'une fois dirige ses actions et préside à ses desseins. »
{2) Ibid.., 'l i2-ig, pag. 166 seqq.
(3) Janet {De plastica naturce vita, qiiœ a Cudworto in System, intellect, celebratur, pag. 3 et 34, Parisiis 1848) a prétendu qu'on ne trouve rien dans l'ouvrage de Cudworth sur la nature plastique, ou sur le médiateur plastique^ qui existerait entre l'âme et le corps et que plusieurs auteurs lui attribuent,
s'appuyant sur ce qu'il dit de cette nature génératrice ou plastique, Leclerc put facilement composer la théorie que nous lui avons attribuée ci-dessus. Parmi les opérations que Ton observe chez Thomme, dit-il, il en est plusieurs que Ton ne peut attribuer au corps, parce qu'elles ne sont point des opérations mécaniques, et dont Pâme n'est pas davantage la cause, puisqu'elle ignore complétementcomment elles s'accomplissent dans le corps ; d'où il suit, ajoute-t-il, ou bien que Dieu en est l'auteur, ou bien qu'il a créé dans l'homme une troisième nature qui en est le principe. Or, comme la première hypothèse est absurde, il est nécessaire d'admettre la seconde. Par conséquent il existe dans l'homme une nature mitoyenne entre l'âme et le corps, laquelle participant de Tune et de Tautre, transmet à l'âme tout ce qui se fait dans le corps et exécute dans le corps tout ce que l'âme lui prescrit, sans se rendre compte de ses opérations (i).
29. La théorie de Leclerc sur le médiateur plastique^ théorie qui fut professée par plusieurs anciens et réfutée par saint Augustin (2), aussi bien que la doctrine de Cudworth sur la puissance plastique de la nature^ et une autre toute semblable que saint Thomas attribue au philosophe arabe Avicenne (3), renferment plusieurs absurdités. D'abord la notion de la nature plastique, telle qu'elle est exposée par Cudworth et par Leclerc, est absurde en soi. En effet la nature
entre autres Laromiguière [Ouvr. cit.^ t. II, leç. IX, éd. cit.) ; Bouillier (Du principe vital etc., ch. 12, pag. 187, not. 1, Paris 1862) est du même avis. Pour ce qui nous regarde, nous partageons le sentiment de Moshem et nous croyons avec lui que Cudworth est hésitant et incertain sur ce point, car il parle très-souvent de la nature plastique comme d'une chose qui subsiste par soi et qui se trouve placée hors de l'homme, d'autres fois il affirme qu'elle fait partie de l'âme ou qu'elle est une de ses facultés Vid. Adnot, 4»° ad cit. dissert., l 22, pag. 181.
(i) Leclerc, Bibliothèque choisie^ t. II, pag. i i3 et suiv. Voir sa discussion avec Bayle à ce sujet, Ibid.^ vol. V, art. 4, vol. VI, art. 7, etc.
(2) Cf. Epist. XIII ad Nebridium. Dans cette lettre, saint Augustin réfute quelques auteurs qui croyaient que l'âme est unie à un corps ou à une substance ^wa5i-cor;:'ore//c remplissant le rôle d'intermédiaire entre elle et le corps visible. Saint Thomas, de son côté (/n lib. Il De Anima, lect. I), combat plusieurs auteurs qui « supposaient qu'il existe un principe intermédiaire qui unit et enchaîne en quelque sorte l'âme avec le corps. » Voir également : l, q. LXXVI, a. 6 c.
(3) o Dans le livre qui a pour titre Fons vitœ, Avicebron prétend que nul corps n'est actif; mais que la vertu d'une substance spirituelle passant dans les corps produit en eux les opérations qui paraissent provenir des corps euxmêmes n ; Contr. Gent.t lib. III, c. 69.
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plastique qui, d'après Cudworth, pénètre et gouverne Punivers, ou qui, suivant Leclerc, opère la communication mutuelle entre Tâme et le corps dans Thomme n'est ni une chose qui pense, ou un esprit, ni une chose étendue, ou un corps, mais elle est une puissance incorporelle, ou plutôt, comme dit Leclerc, une force d'un^ nature inconnue pour nous, qui subsiste par elle-même, c'est-à-dire indépendamment de tout corps (i). Il est facile de voir qu'une pareille notion est absurde, qu'on l'entende au sens de Cudworth ou au sens de Leclerc. Car il est absurde que tous les changements et tous les phénomènes des choses naturelles s'accomplissent, comme le veut Cudworth, sous l'influence d'une force ou d'un principe actif totalement distinct des choses naturelles elles-mêmes, parce que la force qui transforme les choses naturelles, ainsi qu'on l'a vu ailleurs, doit être inhérente à la chose même comme sa forme (2). Il ne répugne pas moins qu'il puisse exister une nature qui participe, comme l'enseigne Leclerc, et de la nature de l'âme et de la nature du corps, parce qu'il faudrait qu'elle fût à la fois corporelle et incorporelle, capable et incapable de penser et en possession des autres propriétés opposées qui distinguent rame du corps. Par conséquent la notion de la nature plastique imaginée par Cudworth et Leclerc est complètement absurde.
3o. Une autre preuve que la nature plastique est absurde, c'est qu'elle est incapable de remplir les fonctions qu'on lui assigne, soit dans tout le monde, soit dans Thomme. Et de fait, cette nature plastique, suivant Cudworth, comme d'après Leclerc, n'a pas conscience de ses opérations. Or une nature qui ne se connaît pas elle-même et qui ne connaît pis ses
(i) Voir Cudworth, Ibid., g i6. et Leclerc. Biblioth. choisie, t. II, art. 2, pag. 116. Néhémids Grevv, concitoyen de Cudworth, a suivi et défendu cette opinion dans le second livre de sa Cosynologie sacrée, sur lequel on peut consulter le même Leclerc : Biblioth. cit., t. I, pag. 128 et suiv.
(2) Saint Thomas enseigne cette doctrine dans un grand nombre de passages, parmi lesquels nous choisissons les suivants: « Les changements naturels sont l'œuvre de l'agent propre conformément à l'ordre de la nature»; 3, q. XIII, a. 2 c. « La venu naturelle, qui fut accordée aux choses naturelles dans la création, leur est inhérente à l'instar d'une forme qui possède dans la nature un être parfaitement diterminé h : Qq. disyy., De Pot., q. III, a. 7 ad 7. « Chaque chose agit suivant qu'elle est en acte; c'est pourquoi tout corps agit conformément à sa forme » ; Contr. Gent.. lib. III, c. 69.
3o - ANTHROPOLOGIE
propres opérations est totalement incapable de remplir les fonctions de ministre soit entre Dieu et la matière, comme le veut Cudworth ; soit entre l ame et le corps dans Thomme, comme renseigne Leclerc. Car il n'est pas possible qu'une nature remplisse les fonctions de ministre si elle n'est pas maîtresse de ses opérations (i) ; mais cette possession de soi n'appartient qu'aux natures qui se connaissent elles-mêmes et qui ont conscience de leurs opérations (2). Par conséquent la nature plastique de Cudworth et de Leclerc est incapable de remplir le rôle qu'ils veulent lui faire jouer, l'un dans le monde corporel, et l'autre dans l'homme.
3i. Joignez à cela que les raisons alléguées par Cudworth et Leclerc en faveur de leurs théories sont dépourvues de toute valeur. La première raison qui détermina Cudworth à imaginer cette hypothèse d'une nature plastique située entre Dieu et la matière, ce fut la persuasion où il était que toute vertu active répugne aux choses corporelles. Car, si Ton reconnaissait aux corps une certaine activité, il est évident, comme l'avoue Cudworth lui-même, que les divers phénomènes du monde pourraient être rapportés à l'action mutuelle des corps les uns sur les autres. Or l'activité, comme nous l'avons prouvé ailleurs, ne répugne nullement aux substances corporelles, et leur fut réellement attribuée par Dieu. D'où l'on peut juger que la première raison qui détermina Cudw^orth à imaginer son hypothèse n'est nullement fondée. La seconde raison qu'il donne, c'est que la création et le gouvernement des choses singulières lui paraissent indignes de Dieu. Mais, outre que la création et le gouvernement du monde ne peuvent convenir à aucune nature créée, ils relèvent la toutepuissance et la sagesse de Dieu, bien loin d'être indignes de lui. Nous l'avons montré pour le premier point dans la Cosmologie, et le second sera établi dans la Théodicée.