TOME III
premières à laquelle ses disciples donnèrent le nom de metaphysique (i); Cicéron dit avec son élégance habituelle : « Celui qui se donne comme l'ami des choses intellectuelles et de la sagesse doit connaître avant toute chose les causes premières de la nature intelligente et sage (2). »
2. Cependant nous ne pouvons souscrire à ce que dit le P. Gratry, que dans la Théodicée se trouve comprise la philosophie entière (3). En effet, « chaque science, ainsi que renseigne saint Thomas, se distingue des autres sciences par son sujet ; car les sciences suivent la division des choses, comme il est dit dans Aristote (In III de aJiima) (4). » Or, le sujet de la Théologie^ qui n^est autre que Dieu, se distingue absolument des différents sujets des autres sciences qui sont tous des créatures (5). Ce qui reste encore vrai, alors même que la Théologie traite des choses créées ; car, suivant la manière différente dont une seule et même chose est considérée, elle peut constituer le sujet ou Tobjet de diverses scien-
(1) Consulter F. J. Clément, De Scholasticorum sententia Philosophiam esse Theologiœ ancillam commentatio^ pag. 2, Monasterii Gucstphalorum. Ecoutons S.Thomas: a La Théologie qu'étudient les philosophes est aussi appelée Métaphysique » {Super Boet. de Trinit., lect. Il, q. I, a. 4 c). 11 en donne cette raison : « Les philosophes ne traitent des choses divines qu'au point de vue des principes, car elles contiennent les principes de toutes choses. Voilà pourquoi ils en traitent dans cette partie où l'on expose les principes communs à tous les êtres, et qui a pour sujet l'être en tant qu'être » ; Ibid.
(2) De universo^ c. 14.
(3) « La Théodicée, dit-il, implique toute la philosophie; elle en renferme toutes les racines ». D'où il conclut que, « par Théodicée, il ne faut pas entendre seulement la science de Dieu, il faut entendre aussi très-particulièrement la science del'esprit humain s'clevantà Dieu »; qu'elle embrasse par là même la psychologie et les deux autres sciences qui en dérivent, la logique et Véthique, et que toute la philosophie est comprise dans cette seule question de l'existence et des attributs de Dieu (De la connaissance de Dieu, i" part., ch- i, tom. I, pag. b'i, Paris i853). Comme l'auteur se propose dans cet ouvrage d'exposer les opinions des plus illustre philosophes sur Dieu et sur ses attributs, il dit: « L'histoire des philosophes qui viennent d'être cités est à peu près l'histoire entière de la philosophie. Or, on connaît un philosophe par sa Théodicée. La Théodicée d'un auteur renferme sa méthode, implique sa logique, sa morale, est sa métaphysique et sa théorie des idées, donc aussi sa psychologie. En ce sens, la philosophie est toute entière dans la Théodicée. Donc, en traitant successivement de la théodicée de tous les grands esprits, nous donnons à la fois un abrégé de philosophie et une histoire sommaire de la philosophie »; De la connaissance de Dieu, i" part., ch. i, § 3, pag. 70 et 71.
(4) In lib. I Sent., Prolog., q. L a. 4 sol. Cf. Vol. I, Log., 2» part., ch. III, art. 6, pag. 209-210.
(5) S. Thomas dit encore: « Les parties de la philosophie sont diverses comme le sont les différents genres de choses »; Contr. Gent., lib. II, c. 4.
ces, comme nous Pavons observé ailleurs (i). Mais, dans la Théologie, les créatures sont considérées d'ujie tout autre manière que dans les autres sciences. Dans celles-ci, elles sont étudiées suivant qu"" elles existent dans une nature propre-; on en recherche par conséquent les causes et les propy^iétés particulières; dans celle-là au contraire, on étudie les créatures en tant qu^elles tirent leur oi^igine du premier principe et qiC elles se r appointent à leur fin dernière qui est Dieu (2). Ajoutons à cela que « les choses qui ne sont accueilles dans une science que pour la manifestation d'autres choses n'appartiennent point par elles-mêmes à cette science, elles ne lui appartiennent que />ar accide?ît(JJ. » Ainsi, dans la Théologie naturelle, on ne traite des choses créées quQpar accident^ c'està-dire « autant que Texige la manifestation des choses divines (4). »
3. On ne peut dire non plus, avec le même P. Gratry, que toute vraie et solide philosophie doit commencer par la Théodicée (5). En effet, quoique la Théodicée soit beaucoup plus noble que les autres parties de la philosophie et qu'elle en soit comme la partie capitale, suivant l'expression d"Aristote (ô), elle doit être étudiée néanmoins en dernier lieu. Car, bien que les choses divines soient très-con?iues en elles-mêmes^ ainsi que l'observe saint Thomas, cependant « notre intellect est ébloui par leur vive lumière, à peu près comme l'œil du hibou par la lumière du soleil » ; c'est pourquoi « pour arriver à les connaître nous avons besoin d'être conduits par leurs eflets (7). » Ainsi, « dans la science de la philosophie, qui considère les choses créées en elles-mêmes, et qui par elles nous conduit à la connaissance de Dieu, la première considération porte sur les créatures et la dernière sur Dieu (8). » Ce qui le confirme c'est que, la connaissance des choses divines
(0 Cf. Vol. I, Log., 2» part., ch. III, art. 6, pag. 209-210. {2.) In lib. Il Sent., Prolog.
(3) Super Boet. De Trinit., lect. II, q. I, a. 4 ad i.
(4) Super Boet. De Trinit., lect. II, q. I, a. 4 c.
(5) De la connaissance de Dieu, ibid., pag. 53.
(6) Ethic. Nicom., lib. VI, c. 7.
(7) Super Boetium De Trinitate, lect. II, q. I, a. 4 c.
(8) Contr. Gent., lib. II, c. 4. « La philosophie spéculative, disait Roger Bacon, s'élève par le moyen des créatures jusqu'à la connaissance du Créateur»; Opusmajus, VI. pag. 476, éd. cit.
étant la fin de toutes les sciences, la cojinaissance de toutes les sciences^ siiwant la mayxhe de la liaison humaine^ est i^énéralemejit nécessaire pour acquérir la cofinaissafice de Dieu (i).
4. On a coutume, dans Técole, de qualifier du nom de 7iaturelle (2) la Théologie qui va faire Tobjet de ce traité (3), parce qu'elle étudie Dieu sans le secours de la Révélation divine et d'après les seules lumières de la raison ; car « la raison, comme l'écrit saint Grégoire de Nazianze, la raison qui est gravée en nous par la puissance divine, qui est la première loi inscrite dans nos cœurs, et que tous les mortels connaissent, nous élève des choses visibles jusqu'à Dieu (4). » Elle diffère par conséquent j[70//r le geiire^ comme dit saint Thomas, de la Théologie révélée (5). En effet, « la manière dont les choses sont connues cause une certaine diversité dans les sciences. » Mais la Théologie, « qui forme une partie importante de la philosophie, traite des choses divines en tant qu'elles peuvent
(i) Super Boetium De Trinitate, lect. I, q. I, a. i c. Par conséquent, suivant le cardinal d'Aguirre, entre la Théologie naturelle qu'on appelle habituellement Métaphysique et la Théologie chrétienne que S. Thomas, au commencement de la première partie de la Somme, appelle Doctrine sacrée^ « il y a cette différence, parmi plusieurs autres, que, dans la Théologie naturelle, tout ce que l'on connaît sur Dieu aie caractère d'une conclusion déduite de quelque effet naturel pris comme principe ; car l'homme voyageur ne peut s'élever à Dieu au moyen de la raison naturelle autrement que par la connaissance des créatures, suivant cette parole de VEpitre aux Romains (c. I, v. 20) : Les perfections invisibles de Dieu sont rendues intelligibles, depuis la création du monde, par les choses qui ont été créées. Mais, dans la Théologie chrétienne au contraire, Dieu lui-même ou les vérités divines et révélées tiennent lieu de principes et c'est de ces principes qu'elle tire ses conclusions »; Theologia S. Anselmi etc., tom. 1, De Deo et divinis Per/ectionibus, in Monologion S. Anselmi, Disput. III, sect. l,pag. 98, Romae 1688.
(2) S. Augustin assure que Varron reconnaissait une théologie naturelle, outre la théologie fabuleuse et la civile ; De Civit. Dei. lib. VI, c, 5. Voir de Rémusat, De la Théologie naturelle en France et en Angleterre, Paris 1864.
(3) Gomme ce nom de théologie naturelle dérive de la distinction qu'il a fallu établir entre elle et la théologie révélée, il devait plaire médiocrement à ceux qui ne veulent point tenir compte de cette dernière. Cf. Herra. Bouman, Oratio de Historia phil. de Deo, Annot., pag. 82, Trajecti ad Rhenum i832.
(4) Oratio II, De Theologia, Opp., t. I,pag. 643, Parisiis i63o.
(5) L q. I, a. i ad 2. Un très-ancien auteur caractérise ainsi les deux théologies dont nous parlons : « Nous avons deux manières de nous élever à la connaissance de Dieu... Car, par la vertu de notre intelligence et de notre considération naturelle, nous nous élevons à la connaissance du Créateur par les choses que nous voyons, ou bien encore par l'enseignement de la loi qu'il nous a donnée »; Comment, in Isaiam, c. 8. inter Opp. S, Basilii, t. I,pag. 1018, Parisiis 1618.
être connues par la lumière de la raison naturelle» ; quant à la théologie « qui regarde la doctrine sacrée, elle traite aussi des choses divines, mais en tant qu'elles sont connues par la lumière de la Révélation (i) » ; ce qui fait que les principes de cette dernière reposent en entier sur Tautorité de la Révélation divine. Cette différence explique pourquoi celle-là n'a pour objet que les perfections intelligibles de Dieu qui ne dépassent pas les borjies delà r^aison hiunaine ; tandis que celle-ci, bien qu^elle enseigne beaucoup de choses qui sont du domaine de la raison (2), embrasse néanmoins une foule de choses d'une importance majeure qui surpassent complètement les forces de la raison humaine (3). Notre intention en disant cela est non-seulement de prémunir nos lecteurs contre les Rationalités modernes qui s'efforcent, comme on l'a vu ailleurs (4), de transformer tous les mystères de la foi en autant de vérités rationnelles (5), mais encore contre Raymond Lulle (6), qui accordait à la raison la puissance de démontrer tous les articles de foi (7).
(i) l, q. I, a. I ad 2. Cf. Vol. I, Log.-, 2" part., ch. III, art. 7, pag. 210-21 1,
(2) Nous avons reproduit dans le premicF volume {Dynamilog., ch. X, art, 10, pag. 801-802) les arguments par lesquels S. Thomas prouve qu'il était nécessaire que ces vérités fussent proposées à la croyance des hommes.
(3) Contr. Gent., lib. I, c. 3 : La théologie révélée « explique sur Dieu, nonseulement ce que nous en pouvons connaître par les créaiures, et ce dont les philosophes eurent connaissance, comme le dit S. Paul (Epist. ad Romanos, c, I, v. 19): Ils ont connu ce gui peut se découvrir sur Dieu : mais encore ce qui ne peut être naturellement connu que de lui seul, et de ceux auxquels il l'a manifesté par la révélation »; I, q. I, a. 6 c. Ecoutons maintenant S. Bonaventure: « La théologie, considérée comme une science qui est fondée sur la foi et qui est révélée par l'Esprit-Saint, traite des choses qui regardent la grâce et la gloire et aussi la sagesse éternelle »; BreviL, Prolog.
(4) Vol. I, Introduction à la Philosophie^ g 10, not. 2, pag. 7.
(5) Pie IX a condamné cette erreur dans le Syllabus publié en 1864. Voir § I, n. 4 et 7, et l 2, n. 9. Nous ne reproduirons ici que cette dernière proposition : « Tous les dogmes de la religion chrétienne sans distinction sont l'objet de la science naturelle ou philosophique ; et la raison humaine n'ayant qu'une culture historique, peut, d'après ses principes et ses forces naturelles, parvenir à une vraie connaissance de tous les dogmes, même les plus cachés, pourvu que ces dogmes aient été proposés à la raison comme objet. »
(6) Voir également, entre autres propositions condamnées par Grégoire XI, la 97« et la 98*^, qu'on trouvera dans Noël Alexandre, Historia Ecclesiœ, scec. XIII, c. 3, art. 20, t. XVI, pag. 211 et 212 , Neapoli 1740. Sur Raymond Lulle, voiries Bollandisles, Acta sanctorum, Jun., t. V, pag. 632 seqq., Antuerpiae 170g.
(7) S. Thomas au contraire, après avoir éclairci et confirmé par des raisons subtiles et profondes le mystère de la Trinité divine, dit de ces raisons « qu'elles ne suffisent pas pour donner une connaissance soit démonstrative, soit intellectuellement compréhensive de cette vérité, de manière à convaincre
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5. Cependant, quoique la Théologie naturelle se distingue de la Théologie révélée, ces deux sciences, de même que la raison et la foi (i), se prêtent un mutuel secours. Car la Théologie naturelle reçoit beaucoup de perfection de la Théologie révélée (2) ; celle-ci en effet la préserve de ces monstrueuses erreurs (3), dans lesquelles tombent avec une déplorable facilité, comme l'atteste Thistoire de tous les siècles, les sciences philosophiques qui ignorent, ou qui se font gloire de mépriser les enseignements de la Révélation (4). Réciproquement, la Théologie naturelle est d'un grand secours pour la science sacrée, parce qu'elle enseigne sur Dieu et sur ses attributs diverses doctrines qui facilitent beaucoup la démonstration de la Révélation divine contre les incrédules.
6. Or, ayant à traiter de Dieu d'après les faibles lumières de la raison et sans sortir des limites de la Métaphysique, voici la marche que nous suivrons: nous examinerons en premier lieu la question de son existence ; celle de son essence viendra immédiatement après; nous étudierons ensuite les attributs de Dieu, dont les uns sont appelés attributs absolus et les autres attributs ^'e/a///^; après cela nous prendrons la défense de V unité de Dieu contre les Polythéistes et les Dualistes ; enfin nous attaquerons Tabsurde doctrine des Panthéistes^ qui conservent le nom de Dieu, mais qui par le fait en nient Texistence. La doctrine que nous établirons sur ces deux derniers points sera déduite, comme un corollaire, de ce que nous aurons solidement prouvé dans les chapitres précédents.
ses adversaires {Contr. Gent.^ lib. I, c. 8 et 9). Voici comment il s'exprime ailleurs sur le même sujet : « La Trinité de Dieu est seulement l'objet de la foi, car elle ne peut aucunement se prouver d'une manière démonstrative; quoiqu'on en puisse donner quelques raisons qui n'ont rien de nécessaire et qui n'ont une sérieuse probabilité que pour celui qui croit déjà » ; Super Boetium, de Trinit.^ Proœmium, q. I, a. 4 c.
(i) Voir la Dynamilop^.^ ch. X, art. 10, not. 3, pag. 804, vol. I.
(2) Voir même vol., Dynam.^ch. X, art. 10, pag. 803-804.
(3) Les principales de ces erreurs, en ce qui concerne les temps modernes jusqu'à nos jours, se trouvent mentionnées dans le livre de Gare, L'idée de Dieu et ses nouveaux critiques, Paris 1864.
(4) a Où n'irait pas la malheureuse humanité, disait S. Augustin, si l'autorité Divine ne la guidait? » De Civit. Dei, lib. XVIII, c. 41. Voir Molenkamp, Commentatio qua probatur doctrinam christianam Thcalofrice^ quœ dicitur, naturali valde profuissCt qui se trouve dans les Annal. Academiœ Rheno-Trajectinœ, ann. 1828- 1829.