CHAPITRE PREMIER
ARTICLE PREMIER
OÙ Von examine si l'intelligence humaine peut connaître V existence de Dieu par démonstration
7. Par Dieu nous entendons un être absolument nécessaire, et souverainement parfait qui est distinct du monde et qui en est la cause efficiente (i). Ceux qui nient Texistence de cet Etre souverainement parfait, ou qui la révoquent en doute, ont reçu le nom à' Athées : « UAthée, dit Clément d'Alexandrie, est celui qui ne croit pas qu'il y ait un Dieu (2). « Arnobe dit également : « Les Athées sont ceux qui nient ou qui doutent qu'il existe des Dieux (3). »
8. Nous dirons bientôt notre sentiment sur la question de savoir s'il y a eu des Athées et s'il peut y en avoir, question qui divise les auteurs. Mais, parmi ceux qui ont professé Pexistence de Dieu, il en est plusieurs qui ont avoué que leur conviction là-dessus était l'œuvre exclusive de la Révélation et non le fait de la raison naturelle. C'est pourquoi ils plaçaient cette vérité au nombre des articles de foi que l'on doit croire sans raisonner. Outre les quelques auteurs que saint Thomas réfute en divers endroits de ses ouvrages {4), telle fut l'opinion de Gabriel Biel (5), et du cardinal Pierre d'Ailly (6) ; quelques professeurs de l'université de Padoue, à la tête desquels se trouvait le célèbre Zabarella, enseignèrent cette même opinion,
(i) « Lorsque Dieu est recommandé à ta vénération, dit Augustin, c'est du créateur qu'il s'agit, c'est du Tout-puissant, c'est-à-dire d'un esprit suprême, éternel, invincible, immuable » : In Joannis Evangelium,c. V, tract. 19, n. 6.
(2) Stromat., lib. VII, n. i, pag. 83 1, Opp., t. Il, éd. cit.
(3) A ver sus Gent., Vib. V, pag. 178, Lugduni Batavorum i65i.
(4) Contr. Gent., lib. l, c. 12 ; Qq. dispp». De Verit., q. X, a. 12.
(5) In lib. I Sent,, Dist. II, q. XX, a. 2.
(6) In la part,, q. III, a. 8,
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au XVP siècle (i). Ces auteurs furent suivis par Socin (2) et par Christophore Ostorodus (3). Huet, évêque d^Avranches, dans un ouvrage posthume qui a pour titre De imbecillitate mentis hiimanœ (4)^ soutient que Texistence de Dieu, comme toute autre vérité, ne peut être certainement connue que par l'autorité de la Révélation divine. Nous pourrions citer encore les Traditionalistes (5) ; car, d'après eux, Texistence de Dieu ne nous est connue que par la Révélation ou par renseignement social, et la raison est complètement impuissante à la découvrir, ou bien peut-elle tout au plus Téclaircir par le raisonnement, après l'avoir reçue de la Révélation.
9. D'autres, au contraire, prétendent que Texistence de Dieu est évidente de soi et qu'il faut par conséquent l'admettre sans aucune démonstration. En outre des Ontologistes, suivant lesquels Dieu est continuellement présent à l'intuition de notre esprit et nous est immédiatement connu par lui-même, quelques philosophes, dont saint Thomas fait aussi mention (6), crurent que cette proposition. Dieu existe, de même que les premiers principes, était si clairement connue par les lumières
{i) De rébus naturalibus, c. 5.
(2) Prœlectiones theolog., c. 2.
(3) Instit. Christ, relig., c. I.
(4) L'auteur écrivit d'abord cet opuscule en langue française pendant Tannée 1690, il l'avait plusieurs fois retouché depuis, lorsqu'il fut imprime à Amsterdam par les soins de l'abbé d'Olivet en 1723. La version latine que l'auteur lui-même avait composée sortit des mêmes presses en 1738. Mais les Jésuites, dans le Journal de Trévoux (juin 1725), accusèrent d'Olivet d'avoir attribué ce livre à un homme qui avait bien mérité de l'Église. D'Olivet se défendit en proposant à ses adversaires de vérifier l'autographe et le montra en effet aux PP. de la Rue et Martin, ainsi qu'à Boivin et à Monéta, membres de l'Académie française, qui avaient été députés pour faire cette vérification (voir VApolofçie en forme de commentaire sur deux articles des Mémoires de Trévoux, pag. 23, Paris 1726), Muratori émit également des doutes sur l'authenticité de cet opuscule: il disait que le litige serait facilement vidé si la version latine de l'auteur était publiée, parce qu'il serait très-difficile d'imiter parfaitement le style du savant latiniste (// Pirronismo confutato, Pref, pag. XI, 2a éd., Venezia 1752). Or la version latine qui fut ensuite publiée nous paraît très-clairement l'œuvre de l'évéque d'Avranches. Ajoutons à cela que le livre posthume de l'auteur ne fait d'ailleurs que développer les idées sur le critérium de la vérité qu'il avait répandues ça et là dans sa Démonstration Évangé- //■^«e et dans ses Quœstionibus Alnetanis ; on peut voir sur ce sujet Christ. Bartholmess, Huet ou le Scepticisme théologique, ch. IV, pag. 5o et suiv., Paris i85o.
(5) Cf. vol. I, Log., 3« part., ch. 111, art. 2, pag. 241-242, et la Dynamilog., ch. VU, art. 6, pag. 647 et suiv., et ch. X, art. 7, pag. 783-784.
(6) In lib. I Sent., Disi. III, q. I, a. 2, et qlibi.
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de la raison naturelle, qu'elle n'avait besoin d'aucune espèce de démonstration.
10. Kant, Frédéric Jacobi, et Lamennais n'admettent pas non plus la possibilité d'établir l'existence de Dieu par démonstration. Kant est d'avis que l'existence de Dieu ne peut se prouver parla raison théorique ^ mais qu'elle doit être crue d'une foi morale, comme un postulat um de la raison pratique (ij. Jacobi, chef de l'école sentimentaliste moderne, prétend que Dieu nous est connu, non par la raison, qui nous conduit au panthéisme ou au nihilisme, mais/?ar instinct^ c'està-dire par un sentiment intérieur invincible qui nous révèle soit l'existence de Dieu, soit les autres vérités qui concernent le monde intelligible, soit l'existence du monde sensible (2). Enfin Lamennais, dans son Esquisse d'une philosophie (3)^ soutient opiniâtrement que l'existence de Dieu n'est pas susceptible d'être démontrée, parce qu'il appartient à la nature de toute démonstration qu'une chose soit déduite d'une autre qui la renferme; or Dieu ne peut être contenu dans rien. Cependant Dieu ne peut être nié ; car, comme Etre^ il est la matière et le moyen de toute démonstration : la matière^ parce qu'il n'y a que ce qui est qui puisse être connu ; le moyen^ parce qu'on ne peut connaître que ce qui est éclairé par l'idée d'Être (4).
11. Mais, de ces diverses opinions, aucune n'est conforme à la vérité. Examinons d'abord la première : saint Thomas dit qu'elle « est manifestement fausse, car les philosophes ont démontré cette vérité par des raisons irréfragables puisées dans la nature seule (5). » L'Écriture Sainte dit ouvertement que l'existence de Dieu peut être connue par la raison seule et sans le secours delà Révélation. Voici en effet ce que nous lisons dans le livre de la Sagesse (c. XIII, v. i-5) : « Tous
(i) Voir ce que nous avons dit sur ce sujet dans la Dynamilogie, ch. VU-, art. 3, vol. I, pag. Sgô-Sgy, et ch. X, art. 8, pag. 792-794.
(2) Voir, en outre, ce que nous disons dans le même volume, Dynamilogie, ch. X, art. 3, pag. 732, not. i. On peut voir l'exposition de cette opinion de Jacobi, dans J. G. Reiche, Rationis, quaFr. H. Jacobi e libertatis notione Dei existentiam evincit, expositio et censura, pars prior, Gottingae 182 1.
(3) Esquisse d'une philosophie, t. I, pag. 40 et suiv., Paris 1840-1846.
(4) On peut lire ce que nous avons écrit sur Lamennais dans la Revue» La Scien^a e la Fede, vol. III, ser. I, pag. 401 seqq., Napoli 1847.
(5) Qq. dispp.. De Verit.y q. X, a. 12 c
ceux qui ne sont pas en possession de la connaissance de Dieu, et qui, des biens que Ton voit, n'ont pu s'élever à Tintelligence de Celui qui est, tous ceux qui n'ont point reconnu l'ouvrier par la considération de ses ouvrages, sont deshommes vains et stupides. .. Car la grandeur et la beauté de la créature peut faire connaître et rendre en quelque sorte visible le Créateur. » L'Apôtre dit de son côté (Ad Rom. ^ c. I, v. 20): « Les perfections invisibles de Dieu sont devenues intelligibles, depuis la création, par la connaissance que les créatures nous en donnent, de même que sa puissance éternelle et sa divinité ; en sorte qu'ils sont inexcusables. » Or ceux qui ne s'élèvent point des œuvres de la nature à la connaissance du Créateur ne seraient ni vaîjis ou insensés^ ni inexcusables^ si de leur existence on ne pouvait déduire, par un raisonnement légitime, l'existence du Créateur lui-même. Donc l'existence de Dieu peut être prouvée par la raison seule (i). Cette argumentation, comme
(1) On voit également par là que le savant évêque d'Avranches abuse des textes de la Sainte Ecriture lorsqu'il écrit {De imbecillitate mentis humanœ, c. 2) que son opinion sur le critérium du vrai se trouve confirmée par la double autorité de Salomon et de S. Paul. En effet, Salomon reproche à ceux qui se livrent à l'élude des sciences naturelles, non d'avoir pris un tel sujet pour but de leurs investigations, mais d'avoir cherché à connaître par ce moyen les secrets desseins de Dieu sur les choses humaines et à pénétrer l'avenir. Que telle ait été la pensée de Salomon, nous pouvons clairement le déduire soit du contexte même des passages cités par Huet ; soit de ce que plusieurs sages de la gentilité se livraient par le fait en ce temps-là à cette étude stérile de la nature, S. Paul n'est pas plus favorable au scepticisme que Salomon. Dans la première Épître aux Corinthiens, il reprend quelques-uns d'entre eux se glorifiant, comme dit S. Thomas, « dans la doctrine de certains faux apôtres, qui corrompaient la vérité de la foi par leur langage trop orné et par les raisons d'une sagesse toute humaine » [In Epist. I ad Corinth., c. I. lect. III). Dans VEpître aux Colossiens, il ne repousse pas la philosophie qui est suivant Jésus-Christ, mais la science qui procède suivant les traditions des hommes, ou suivayit les principes du monde^ c'est-à-dire, comme l'explique le même S. Thomas {In Epist. ad Coloss., c. lll, lect. II), qui s'appuie, non sur la droite raison, mais sur les idées particulières de certains philosophes, ou qui a prétend mesurer les enseignements de la foi d'après les principes des choses et non d'a^^rès la Divine Sagesse. » Ce qui prouve encore que ces passages de S. Paul n'ont rien de commun avec le scepticisme, c'est que l'Apôtre enseigne très-clairement lui-même que les sages d'entre les Gentils avaient connu Dieu et ce qu'on en peut naturellement connaître (Epist. ad Rom., c. I, v. 19, 21); qu'ils avaient puisé cette coniiaiasance dans la comtemplation des choses qui ont été faites {Ibid.. c. I. v, 20) ; et qu'ils avaient montré, bien qu'ils ignorassent la loi de Moïse, que les préceptes de la loi étaient écrits dans leurs cœurs, « par le témoignage que la conscience leur rendait, ou par les pensées qui les accusent, ou même qui les excusent » {Ibid., c. Il, v. 14, i5); et partant que ceux qui tombèrent dans l'idolâtrie et qui ne remplirent pas leurs devoirs naturels furent inexcusables {Ibid., c. I, v. 20 seqq. ; c. II, v. 12, i3). Par conséquent, suivant le doctrine de S. Paul, les hommes qui ignoraient la Rêvé-
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saint Augustin Tavait déjà observé (i), réfute même les Traditionalistes qui accordent à la raison le pauvoir de démontrer l'existence de Dieu, une fois qu'elle est connue par la tradition, mais qui la jugent incapable de découvrir cette verite, c^est-à-dire, comme ils s'exprimem, d'en faire Tobjet de ses recherches; car les passages de TEcriture que nous avons cités se rapportent à ceux qui n'acquièrent pas la connaissance du Créateur, parce qu'ils ne font point usage de cette démonstration (2). Ajoutons encore que si la raison était impuissante par elle même à démontrer l'existence de Dieu, elle serait impuissante aussi à convaincre les incrédules que la Révélation a été faite aux hommes par Dieu (3). Ce qui fait dire à saint Augustin: « S'il est raisonnable que la foi précède
lation auraient pu, en consultant bien leur propre raison f en Prêmt une oreille attentive au témoignage de leur conscience, YZlllàrlntsTeZr^^ des principaux dogmes concernant le culte de Dieu et ^^^^^.^^^ c ao pag^ Consulter notre ouvrage, Institut. Log. et Met., Lo^ica, ^^P^I^-. ^;^'^°j/'J, 394 seqq., Neapoli 1841 ; il ne reste en librairie aucun ^^Z. /rP^Loouvrage que l'auteur interrompit pour composer ses Cléments de la PM^^^^^^ phie Chrétienne quand il eut bien reconnu que rien ne pouvait remplacer la philosophie des Pères et des Scolastiques. ^^^ot-
il) «Dieu, écrit-il, peut être trouvé par la créature, car 1 Apôtre dit clairement. L si^rf^cti;^^^^ invisibles de Dieu sont rendues -f igibles,depuis ^^^^^^^^ par tout ce qu'il a fait, même sa puissance éternelle et sa divinité, etc. », .n Joannis Evang., c. I, tract. Il, n. 4.
(2) A ce que nous avons dit ailleurs (vol. I, Log. 3- part., ch. 111, art. -, pag. 243, et DynamiL, ch. VII, art. 6, pag. 65i-652 et ch. X, art. 7 pag- 786-787) pour montrer que les vérités pouvaient être découvertes par la raison, nous devons ajouter\ue, d'après S. Denis TAréopagite, q^^// Pf^^J^ ^ accusé d'avoir exagéré les forces delà raison, puisqu'il esx ^^f ^^^^^°"^"^^^.i" prince des Mystiques, il existe, entre les esprits angéliques et l'esprit humain cette différence que les esprits angéliques connaissent la vente P5.""^1™P;,^ intuition de l'intelligence, tandis que l'esprit humain la connaît \\^\\^l raisonnement, à la faveur duquel « il poursuit V investigation de \a vente par le moyen de diverses digressions et de divers détours »(De Div. Nomin., n. 7 g 2). Hugues et Richard de S.-Victor, qui ont donné par leurs travaux une forme
- ^ .-/- *:^:.^« ^«c*.;«n/>nt lîi même chose. Le premier écrit ces pa-
IMnconnu par les choses qui lui sont connucb... wi , cui».x.^ .^. «w.. «^ : a" humain consiste soit dans la compréhension des choses présentes, soit dans l'intelligence des absentes, soit dans la recherche et dans \^ découverte de l'inconnu, il existe deux opérations dans lesquelles l'âme qm raisonne dépense toute son énergie. L'une consiste à connaître les natures des choses au moyen
toute son énergie. L'une consiste a connaître ici, naïuica uca c».^o^o «^ — ^ -des investigations de la raison etc. » [De eruditione didascalica, lib. 1, c. 4h Voici les paroles du second : « Nous sommes d'avis que les choses dont 1 esprit humain est capable d'acquérir la connaissance par ses investigations, ou qu il peut découvrir par le raisonnement, ou reconstituer par l'argumentation, sur l'état de la vie future, sont nombreuses et très- importantes »; De extermina^ tione mali et promotione boni, part. I, c. ii . (3) Cf. Vol. l, Dynamilog., ch. X, art. 7, pag, 785.
la raison pour ce qui regarde quelques grandes vérités, où la raison humaine n^a point de part, il n'est pas douteux quMl n'y ait une certaine raison qui précède la foi et qui nous donne la persuasion de ces grandes vérités (i). »
12. Mais, si Ton nous dit que la raison ne peut démontrer Dieu, parce qu'elle ne peut comprendre F Essence de Dieu qui est une seule et même chose avec son etre^ il nous suffit, pour répondre à cette difficulté, de citer saint Thomas : « Le mot être^ dit-il, se prend en deux sens... Car il signifie tantôt Tessence de la chose et Tacte d'être, et tantôt la vérité de la proposition... Entendu dans le premier sens, Têtre de Dieu est la même chose que sa substance, et de même que la substance de Dieu est inconnue, de même en est-il de son être. Si nous l'entendons dans le second sens, nous savons que Dieu est ou existe^ parce que notre entendement conçoit cette proposition d'après les effets dont il est le témoin (2). » Dans la Somme cofitre les Gentils^ il répond en ces termes à la même difficulté: « Ne soyons pas étonnés de voir qu'en Dieu l'Essence et l'Etre sont identiques. Car cela doit s'entendre de l'Etre par lequel Dieu subsiste en lui-même et qui nous est inconnu aussi bien que son essence. Mais il ne s'agit pas de l'être qui marque une composition de l'intellect ; car, dans ce sens, l'être, ou l'existence de Dieu, nous est connu par démonstration, puisque notre esprit s'appuyant sur diverses raisons démonstratives parvient à former sur Dieu cette proposition : Dieu est, ou Dieu existe (3). » Du reste, quoique la raison ne comprenne pas, ou ne connaisse pas, autant qiCelle est intelligible en soi^ l'Essence de Dieu, cependant elle l'at-
(1) Epist. CXXad Consentium, n. 3. C'est pourquoi S. Grégoire de Nazianze se fait gloire d'élever tout le premier par ses éloges la sagesse et la science ; il ajoute ensuite : « Dieu fasse que je ne préfère jamais rien à cette occupation, et que la sagesse elle-même ne me qualifie jamais de misérable pour avoir méprisé et compté pour rien la sagesse et l'érudition » ; Homilia XXVI, n. 27, pag. 455, éd. cit.
(2) Qçj. dispp.. De Pot., q. VII, a. 2 ad i .
(3) Contr. Gent., lib. I, c. 12. « Le mot étre^ dit-il encore dans un autre endroit, peut s'employer en deux sens: d'abord pour exprimer la manière d'être, ensuite pour marquer l'existence qu'énonce la copule dans la proposition. Nous ne pouvons connaître Vetre de Dieu dans le premier sens, mais nous le pouvons connaître dans le second sens; car nous savons que la proposition que forme notre esprit lorsqu'il prononce ces mots /)/>« est, renferme la vérité, nous le savons, comme nous l'avons dit plus haut, par les effets du Créateur »; I, q. III, a. 4 ad 2.
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teint, ainsi que nous le dirons bientôt, d'une manière imparfaite, et, comme on doit admettre, entre l'existence de Dieu et son essence, une certaine distinction logique^ il peut très-bien se faire qu'elle connaisse celle-là sans qu'elle connaisse celle-ci d'une manière adéquate.
i3. Le philosophe chrétien qui s'élève à la connaissance de Dieu par démonstration n'en possède pas moins la certitude de la foi qui lui fait croire que Dieu existe. Il est vrai qu'il n'a pas cette foi qui est unie avec l'obscurité de son objet, mais il possède cette certitude de la foi qui assurément n'est pas en contradiction avec la certitude de l'évidence (i). Il n'est pas non plus privé du mérite de la foi, pourvu que sa disposition d'esprit soit telle qu'il fût prêt à captiver son intelligence sous le joug de la foi, si Tévidence de la démonstration lui manquait (2).
14. Pour ce qui est de la seconde opinion, comme elle est particulière aux Ontologistes^ que nous avons déjà longuement réfutés (3), nous expliquerons seulement ici comment cette proposition. Dieu existe^ a besoin d'être démontrée pour nous être connue, bien qu'elle soit une vérité connue par soi.
i5. Et d'abord toute proposition dont l'attribut appartient à l'essence du sujet est une pvoposhion connue par soi : « Pour
(i) « Tout ce qui détermine l'assentiment de la foi, dit le cardinal d'Aguirre, doit être obscur considéré sous ce rapport, c'est-à-dire considéré comme terme de la foi, qu'il soit d'ailleurs évident ou non. Car cette condition est matériellement ou accidentellement nécessaire pour constituer le terme de l'acte de foi; comme, pour former l'objet d'une opinion probable, il est matériellement nécessaire que la chose connue d'une manière probable soit démontrable d'ailleurs, ou puisse être démontrée en même temps par quelqu'autre raison »; Theologia S. Anselmi, t. I, De Deo et divinis Perfectionibus, in Monologion S. Anselmi, Disp, VII, sect. VI, pag. 169, éd. cit. Cf. Vol. I, Log.-, 2" part., ch. 111, art. 5, pag. 202 et suiv.
(2) « Lorsqu'un homme a une volonté bien disposée à croire, il aime la vérité qu'il croit et de plus il recherche et embrasse volontiers les raisons qui pourraient confirmer sa croyance; dans ce cas, la raison humaine, loin d'exclure le mérite de la foi, est au contraire l'indice d'un mérite plus excellent »; 2a 2», q. II, a. lo c. Quelques lignes plus bas, dans la réponse à la première objection, le même S, Docteur, expliquant cette parole de S. Grégoire, La foi n'a pas de mérite, si la raison humaine lui prête l'appui de ses preuves {Homil. XXVI in Evangelium)^ dit: « S. Grégoire suppose un homme qui n*est disposé à croire les vérités de la foi que dans le cas où elles lui sont démontrées par la raison naturelle. Mais, si l'homme en question a la volonté de croire toutes les vérités de la foi sur la seule autorité divine, alors même qu'il aurait la connaissance démonstrative 4e quelqu'une ^q ces vérités, de l'existence de Dieu par exemple, le mérite de sa foi n'est ni détruit, ni diminué. » (3) Cf. Vol. I, Dynamilog.^ ch. VII, art. 4, pag. ôoqetsuiv.
qu'on puisse dire qu'une chose est connue par soi, il suffit que Tattribut soit renfermé dans la notion du sujet; car il est impossible alors de former la notion du sujet sans s'apercevoir que Tattribut en fait partie (i). » Or les propositions connues par soi peuvent être composées de termes connus immédiatement de toutes les intelligences, comme la suivante : Le tout est plus grand que sa partie-^ car personne n'ignore ce qu'est un tout et ce que sont \q.s parties d'' un tout; ou bien elles peuvent se composer de termes qui ne sont pas connus pour tout le monde; c'est pourquoi, bien que Tattribut appartienne à Tessence du sujet, cependant, comme la définition du sujet n'est pas connue de tout le monde, ces sortes de propositions n'entraînent pas nécessairement l'assentiment de toutes les intelligences ; telle est cette proposition : Tous les angles droits sont égaux. On dit de ces dernières qu'elles sont connues en soi^ mais non relativement à Jious^ les autres au contraire sont connues en soi^ seciindum se^ et quant à 7îous^ quoad nos (2). Aristote divise également les propositions commues par soi en deux catégories ; il appelle les unes dignités ou axiomes: ce sont celles que tout disciple possède yiécessairement dans son esprit sajis Vaide d!" aucun maître ; les autres, qu'il nommo, positions ou thèses^ ne S07it pas nécessairement connues du disciple avant que le maître ne les ait expliquées (3); car, bien qu'elles soient connues e7i ellesmêmes^ pour être connues de nous une explication est nécessaire. D'après cela, cette proposition, Dieu existe^ est sans doute connue par soi, considérée e?i elle-??iéme^ puisque l'attribut est renfermé dans l'essence du sujet; car, comme Dieu est son Et?^e même, son existence est nécessairement comprise dans son essence. Cependant la proposition. Dieu existe^ n'est pas une proposition connue par soi^ considérée relativement à nous^ elle a besoin par conséquent d'être démontrée par des arguments. Il est de fait que le rapport du sujet et de Fattribut ne nous est pas connu ; car nous n'appréhendons pas les termes suivant leur raison propre, et nous ne connaissons pas d'un simple regard de l'esprit que ces deux
(i) Qq, dispp.. De Ver., q. X, a. 12 c.
(2) Cf. Vol. I, Dynamilog., ch. X, art. i, pag. 691, not. 2.
(3) Analyt. Post., lib^ I, c. a.
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termes sont nécessairement liés l'un avec l'autre, c'est-à-dire que /'e/re appartient à V essence même de Dieu (i).
i6. Bien que Dieu soit la première vérité, on ne peut pas dire non plus que Dieu est connu par soi, non-seulement considéré en lui-même, mais encore considéré relativement à nous. Car la vérité qui est la première dans V ordre de la connaissance doit être connue de nous avant toute démonstration. Dieu, ainsi que nous l'avons observé ailleurs avec saint Thomas (2), est la première vérité, il est vrai, dans V ordre de l'existence^ mais non dans V ordre de la comiaissance. Bien plus, Dieu est la Vérité même, et cependant il n'est pas connu par soi relativement à nous. En effet, c'est une chose connue par soi, et qui n'a nul besoin de démonstration, que la Vérité existe en général ; car celui qui nierait que la Vérité en général existe serait forcé d'admettre déjà quelque vérité, celle-ci par exemple: il n'y a pas de vérité. Mais ce n'est pas une chost connue par soi relativement à nous qu'// existe une Vérité première, c'est-à-dire une suprême Vérité de laquelle toutes les autres choses dérivent leur vérité particulière (3).
17. Enfin ces façons de parler dont se servent quelques Pères lorsqu'ils enseignent que la connaissance de Dieu est naturellement gravée en nous et comme implantée (4) dans notre esprit, suivant l'expression de saint Jean Damascène, ne prouvent pas que l'existence de Dieu soit une vérité connue par soi, non-seulement considérée en elle-même, mais encore considérée relativement à nous. En effet, les Saints Pères, comme nous l'avons dit ailleurs (5) et comme nous l'expliquerons bientôt plus au long, enseignent, conformément à l'opinion commune, que Dieu ne peut être connu qu'à l'aide des preuves physiques, lesquelles prennent leur point de départ dans les choses créées. C'est pourquoi, ainsi que Fobserve saint Thomas, lorsque les Saints Pères affirment que la connaissance de Dieu est naturellement gravée en nous, la plupart, sous le nom de Dieu, veulent signifier le désir du bonheur en
(i) Q5. dispp.^ De Verit., q. X, a. 12 c, et I, q. II, a. i c.
(2) Cf. Vol. I, Dynamilog., ch. VII, art. 4, pag, 628-629.
(3) I, q. II, a. I ad 3.
(4) De Fide orthodoxa, lib. I, c. i.
(5) Cf. Vol. I, Dynamilog., ch. VI, art. 4, pag. 63i-632.
général (i); car Thomme désirant naturellement d'être heureux, connaît aussi naturellement que le bonheur existe quelque part ; et, comme Dieu est Tobjet de la béatitude, on peut dire que « la connaissance générale et confuse qu'il existe un Dieu est naturellement gravée dans Tesprit de Fhomme... Mais ce n'est pas là connaître Dieu simplement, de même que ce n'est pas connaître simplement l'arrivée de Pierre que de connaître l'arrivée de quelqu'un, quoique ce soit Pierre qui arrive ; car, certains hommes estiment que le parfait bonheur de l'homme, ou la béatitude, réside dans les richesses, d'autres qu'il réside dans les plaisirs, d'autres enfin le placent dans d'autres objets (2). » Plusieurs Saints Pères veulent dire par là que Dieu est naturellement connu de tous les hommes en vertu de l'habitude qu'ils ont d'entendre parler de Dieu et de l'invoquer dès le berceau ; « car l'habitude, principalement celle qui remonte au début de la vie, a la même force que la nature : ainsi les choses que nous avons apprises en bas âge sont gravées dans notre esprit avec autant de force que si elles nous étaient naturellement connues (3). »