‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 58 sur 106 · TOME III 3l · texte numérisé non relu

TOME III 3l

réclame-t-elle pas un Modérateur souverain ? Considère comment le soleil détermine le cours de Tannée par sa révolution, et comment la lune détermine le cours du mois au moyen de ses phases si variées. Que dirai-je de la succession alternative de la lumière et des ténèbres, faisant ainsi la part du travail et du repos ? Nous laissons aux astronomes le soin de marquer dans le détail comment le cours des étoiles règle la navigation, Tépoque des semailles et de la moisson. Non-seulement ces choses n'ont pu être créées, ni recevoir cette disposition, sans un ouvrier suprême d'une très-grande intelligence; mais, pour les concevoir, pour les saisir et les bien comprendre, il faut une sagacité et une raison souveraine. Les fruits qui arrivent à maturité à des époques fixes, mais différentes, ne rendent-ils pas témoignage, de leur côté, à Tauteur, et au père de la nature? Que dirai-je du printemps qui amène les fleurs, de Tété aux riches moissons, de l'automne, dont les fruits sont si agréables, et de l'hiver oia se récolte Tolive ? Cet ordre ne serait-il pas facilement troublé, s'il n'était pas établi avec une grande sagesse ? Comme Thiver, s'il existait seul, couvrirait tout de ses frimas, et que l'été, trop prolongé, brûlerait tout de ses feux, une sage prévoyance a mis, entre ces deux saisons, le printemps et l'automne ;^en sorte que l'année revient sur ses propres traces par dégrés insensibles et d'une manière inoffensive. Vois la mer comme elle est enfermée dans ses rivages, vois cette multitude d'arbres qui puisent dans le sol la sève qui les fait vivre. Regarde l'océan avec son double mouvement de flux et de reflux, les sources intarissables, les fleuves aux flots précipités. Que dirai-je des hautes montagnes et de leurs pentes escarpées, des collines flexueuses et des vastes plaines qui s'étendent au pied ? Que dire aussi des animaux et des moyens de défense si variés qui les protègent contre les attaques de leurs ennemis ? Les uns sont armés de cornes, ou protégés par des dents, par des griffes, ou des aiguillons; tandis que d'autres trouvent leur sécurité dans la vitesse de leurs pieds, ou dans la puissance de leurs ailes. La forme humaine surtout révèle un Dieu créateur par la beauté singulière que lui donnent sa stature élancée, son visage droit, ses yeux placés au sommet de la tête comme dans une citadelle. Une longue cnumération serait nécessaire si nous voulions entrer dans les détails ; ajoutons

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seulement qu'il n'y a aucun membre dans le corps humain qui n'ait sa raison d'être et sa beauté particulière ; et, ce qui est encore plus admirable, c'est que tous les hommes ont la même figure, et qu'il suffit de quelques traits pour les différencier : ainsi nous nous ressemblons tous, et cependant nous sommes tous différents les uns des autres (i). »

66. Cet argument était si familier aux Pères de l'Église que très-souvent ils n'en proposaient pas d'autre à ceux qui leur demandaient comment on pouvait connaître que Dieu existe. « Les astres que Dieu a faits sont si beaux, écrit saint Ambroise, qu'ils suffisent à nous manifester combien leur Créateur est grand et admirable, et combien il mérite nos adorations (2). » Ecoutons les éloquentes paroles de saint Augustin sur le même sujet : « Interroge la beauté de la terre et de la mer ; interroge la beauté du firmament et du ciel, Farrangement des étoiles ; interroge le soleil qui le jour éclaire le monde de sa lumière, et la lune dont la clarté tempère les ténèbres de la nuit qui succède au jour ; interroge les animaux qui se meuvent sous les ondes, ceux qui vivent sur la terre, ou qui volent dans les airs ; interroge les âmes qu'on ne voit pas et les corps qui frappent nos regards, invisibles moteurs, ou mobiles visibles; interroge-les, ils te répondront tous: Nous voici, contemple notre beauté. Leur beauté est en effet un témoin irrécusable. Qui a produit ces beautés changeantes et variables, sinon Celui qui est la beauté immuable (3) ? » Saint Basile nous avertit que, indépendamment de la belle structure de l'univers, la structure particulière du corps humain peut nous servir d'argument pour démontrer l'exis* tence de Dieu : « Par une exacte et diligente observation de toi-même, dit-il, tu pourras te frayer une voie très-opportune pour arriver à la connaissance de Dieu. Car, si tu considères attentivement tout ce qui se trouve en toi-même, tu n'auras pas besoin d'autre moyen pour te mettre sur la trace de ton Créateur. Tu pourras contempler au-dedans de toi, comme dans un monde rempli de beautés, malgré ses étroites

(i) Octav., pag. 126 seqq,, Lugduni Batavorum 1672.

(2) In Epist. ad Rom. c. /, Opp., t. III, pag. 190, Romae iS^g,

{3) Sermones ad populunif Serm. 241 in diebus paschalibus, c. 2, n. 2.

limites, la sagesse éminente et incomparable de celui qui t'a créé (i). » Bien plus, comme l'observe Tertullien, les insectes les'plus petits et les plus méprisables nous conduisent aussi à la connaissance de Dieu ; voyez les ruches des abeilles^ les greniers des fourmis^ les filets tendus par les araignées^ les fils de soie du bombyx^ etc. (2).

67. Qu'il nous suffise de présenter sous une forme concise l'argument tiré de Tordre du monde considéré en général : Il y a un ordre admirable dans Tunivers. Or, si on ne lui assignait pour auteur un être infiniment intelligent, cet ordre admirable serait un effet sans cause. Donc il existe un Etre infiniment intelligent qui est Tauteur de Tordre qui règne dans Tunivers.

68. La majeure n'est que Ténoncé d'un fait à la portée de toutes les intelligences. On voit en effet que non-seulement toutes les choses du monde prises individuellement sont composées avec cette proportion et cette symétrie dans leurs parties qui permet à chacune d'atteindre sa fin particulière (3) ; mais encore, ainsi que nous Tavons montré plus haut (4), malgré la variété infinie de leurs espèces, elles sont enchaînées les unes avec les autres de manière à former un système du monde unique; et, nonobstant les forces si nombreuses, si variées, et quelquefois si contraires qui les sollicitent, elles se relient si bien ensemble, au moyen des causes efficientes et des causes finales, qu'elles concourent toutes à une fin

(i) HomiL Attende tibi ipsi, pag. 352, Paris 1618.

(2) Advers. Marcionem, lib. I,c. 14. Opp., t. I, pag. 2o3, Parisiis i658. Un grand nombre d'auteurs modernes ont aussi démontré l'existence d'un Créateur souverainement sage par l'examen seulement d'un genre d'êtres: les uns, par la merveilleuse organisation de l'œil, de loreille, ou de la main; d'autres, par la manière dont la pluie, la grêle, et les autres météores se forment dans l'atmosphère; d'autres enfin d'après la disposition et le cours des astres, ou même par l'étude des insectes ou des végétaux. On en trouvera les noms dans André Sp^^n\, Dissertatio de mundo, Roma; 1770; dans Ubaghs. Instit. phil., pars IV, 7 heoJ.. Appendix notarum, nota A, pag. 3oi-3o3, Lovanii 1845; et dans Kayser, De argumentis quitus Deum esse probatur, c. III, g 3, pag. 6^^ not. 2, Romae i85i.

(3) Sur cette admirable proportion dans chaque espèce de choses, voir Lessius, De Providentia Numinis et animi immortalitatc, lib. I, c. 2, pag. 3i seqq., Antuerpiae 1617; Fénélon, Traité de l'existence et des attributs de Dieu, !'• part.,ch. I, pag. i et suiv.. Œuvres philos.^ éd. Jacques y Paris i863. Voir également ce que nous avons écrit dans la Cosmologie, ch. V% arr. 3, pag. 5o6.

(4) CosmoL, ch. V, art. i , pag. 470 et suiv., et art. 3. pag. 498.

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unique par l'accord et Tharmonie constante des relations qu'elles ont entre elles. Or c'est en cela que consiste l'ordre de l'univers (i). Donc l'existence de cet ordre ne saurait faire doute pour personne (2). Saint Thomas avait dit avec sa précision habituelle : « La beauté de Tunivers consiste dans la distinction et dans l'ordre de ses parties (3). »

69. Si le monde, observe saint Augustin, est un composé d'innombrables merveilles qui remplissent le ciel^ la terre^ l'air et les eaux^ et si lui-même pris dans son ensemble est U7ie merveille ejicore plus grande et plus étonnante^ c'est à V ordre qu'il le doit (4;. Ce qui fait dire à saint Thomas que ce monde est tellement parfait en son genre qu'il ne peut l'être davantage : « Les choses créées étant ce qu'elles sont, l'univers ne peut être meilleur qu'il n'est ; car l'ordre établi par Dieu entre les choses, et qui constitue la perfection de l'univers, est celui qui leur convient le mieux. Si l'une d'elles avait une essence plus parfaite, les proportions de l'ordre seraient détruites ; de même que si vous tendez trop l'une des cordes de la lyre, vous en détruisez la mélodie (5). »

(i) Cosmolog.^ ch. VI, art. i, pag. 523. « L'ordre, dit S. Augustin, est cette disposition qui assigne à toutes les choses semblables ou dissemblables la place qui leur convient; » De Civit. Dei, lib. 19, c. i3. Cf. Contra Faustum^ lib. 21, c. i3.

(2) Cf. Vol. Il, Cosmolog., ch. VI, art. 2, pag. 529.

( Contr. Gent., lib. II, c. 3g, n. 5.

( ) De Civit. Dei, lib. 21, c. 7.

(5) I, q. XXV, a. 6 ad 3. Ecoutons S. Bonaventure développant la même idée: « Il faut distinguer deux espèces d'ordres: Tordre des parties relativement au tout, et l'ordre des parties relativement à leur fin. Le premier ordre regarde la sagesse, et le second concerne la bonté. Ces deux ordres sont unis de manière qu'ils correspondent l'un à l'autre; car l'ordre des parties dans le tout est subordonné à l'ordre des parties considérées relativement à leur fin. Si Ton veut parler de l'ordre des parties dans le tout, il est certain, s'il s'agit des parties primitives et substantielles, qu'elles sont toutes indistinctement trèsbien ordonnées, en sorte qu'elles ne pourraient l'être d'une manière plus parfaite, parce que l'ordre substantiel et la beauté immuable de l'univers sont fondés sur elles. Mais, si l'on veut parler des parties corruptibles et éloignées, une distinction est également nécessaire : absolument considérées et telles qu'elles sont maintenantiil n'est pas douteux qu'elles ne soient susceptibles d'un arrangement plus parfait et qu'elles ne doivent recevoir un jour une disposition meilleure-, mais considérées simplement et par rapport à la fin générale, les choses sont ordonnées le mieux possible dans l'ensemble de l'univers et relativement à leur subordination à la fin. De même les choses sont très-bien disposées par rapporta leur fin dans l'ordre général de l'Univers; car l'univers est comme un magnifique concert qui est formé des accords les plus harmonieux et dont les parties se succèdent sans interruption, jusqu'à ce que le concert Soit complet et terminé; » In lib. I Sent., Dist. XLIV, art. i, q. 3 resol.

70. Au sujet de la mineure^ écoutons d'abord Lactance : « Si la nature, de laquelle toutes les choses, dites-vous, reçoivent leur origine, n'est pas remplie de sagesse et de conseil, elle est incapable de rien faire. D'autre part, si d'elle-même elle a le pouvoir d'engendrer et de produire, elle a donc conseil et sagesse ; par conséquent elle est Dieu. On ne peut, en effet, appeler d'un autre nom la force qui prévoit avec tant de sagacité ce qu'il faut faire et qui l'exécute de même (i). » Suivons le raisonnement de saint Thomas : « Il est impossible, dit-il, que plusieurs choses contraires et discordantes se maintiennent toujours ou longtemps d'accord, dans un certain ordre, sans la direction d'une cause qui les fasse tendre toutes ensemble et chacune en particulier vers quelque fin déterminée. Or, dans le monde, nous voyons des choses de diverse nature concourir toutes au même ordre, non pas au hasard et comme en passant, mais toujours ou presque toujours. Il faut, par conséquent, qu'il existe un être dont la providence gouverne le monde, et cet être nous l'appelons Dieu (2). » Avant saint Thomas, saint Jean Damascène avait formulé cette argumentation en ces termes : « L'arrangement des choses créées, leur conservation et leur gouvernement nous enseignent qu'il existe un Dieu qui a formé cet arrangement, qui le maintient et le conserve, en un mot qui veille providentiellement sur lui. Gomment aurait-il pu se faire que des natures opposées entre elles, telles que le feu, l'eau, l'air et la terre, se réunissent pour constituer le monde ? Comment ces natures opposées auraient^ellespu recevoir une cohésion assez forte pour résister à toutes les causes de dissolution, si une vertu toute-puissante ne les avait assemblées et ne les empêchait de se dissoudre (3) ? »

71 . Nous donnerons encore quelques explications là-dessus. D'abord, l'ordre n'étant que la disposition convenable des moyens relativement à leur fin particulière, il est manifeste que la cause de l'ordre de l'univers doit être douée de sagesse: o L'ordre est l'œuvre du sage, dit saint Thomas, car la coordination de plusieurs choses suppose la connaissance de leurs propriétés et de leurs proportions mutuelles, ainsi que la con-

(i) Div. Inst.^ lib. II, c. 8, pag. 299, Opp., t. I, Parisiis 1844.

(2) Contr. Gent.,\\h. I, c. i3.

(3) De Fide orthodoxa, lib. I, c. 3, pag. 126, cd. Lcquien.

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naissance de leur rapport avec quelque chose de plus élevé, qui est leur fin; parce que Tordre des choses entre elles est subordonné à Tordre des choses relativement à leur but final. Or la faculté de connaître les propriétés des choses et les proportions qui doivent exister entre elles ne peut appartenir qu'à un être doué d'intelligence, et Taction de juger des choses par quelque cause élevée convient seulement au sage ; il faut par conséquent que toute coordination soit établie par la sagesse d'un être intelligent. Ainsi, dans les arts mécaniques, les plans des constructions sont toujours confiés à ceux dont Thabileté et la sagesse dans tel art particulier est plus recommandable(i). » En outre. Tordre du monde démontre l'existence d'une cause infiniment sage, ou de Dieu. En effet la constance de Tordre entre des choses qui sont variables ne pourrait subsister sans des lois fixes que ne puissent jamais détruire ni les coUisions, ni les vicissitudes, ni les événements contraires ; autrement, comme dit saint Athanase, « au lieu de Tordre, la confusion régnerait partout dans le monde, rien ne resterait à sa place, tout serait troublé, rien ne présenterait de la consistance ; Tinstabilité envahirait tout, enfin les choses n'offriraient ni règle, ni mesure (2). » Il est de fait, ajoute le même saint Docteur, que « des éléments qui sont en lutte ouverte et opposés entre eux ne s'uniraient point ensemble, s'ils n'étaient enchaînés les uns avec les autres par une volonté supérieure à laquelle ces principes élémentaires obéissent, cèdent et obtempèrent sur le champ, comme l'esclave à son maître; en sorte que nul d'entre eux ne s'oppose à Tautre, quelque contraires que soient leurs natures ; car chacun acceptant la chaîne que son maître lui impose reste fidèle à Tunion et, malgré la diversité de leur naturel, sur la volonté du chef, Télément jure amitié avec Télément qu'il repoussait naguère ». Donc, conclut-il, Tordre et Tharmonie de Tunivers prouvent l'existence d'un Dieu qui en est le souverain et le régulateur (3). Cette conclusion, dit Kayser (4), ri' est point trop

(i) Contr. Gent., lib. II, c. 24. Ailleurs il dit en quelques mots: « Il appartient à la raison seule de diriger et d'ordonner»; Qq. dispp.-, Dt verit., q. VI, a. I c.

(2) Oratio contra Gentes^ n. Sy-SS, pag. 35-36, éd. cit.

(3) Op. cit., ibid.

(4) De argumentis quitus Deum esse probatur, c. III, g 4, pag. 73, not 2.

^yg - THÉOLOGIE NATURELLE

hâtive^ car elle est fondée en droit. En effet, Targumentation du saint Docteur signifie que, pour établir un ordre constant et fixe dans le monde, il fallait d'abord prévoir toutes les collisions possibles entre les lois de cet ordre, et choisir ensuite, parmi ces lois, celles-là seules qui seraient incapables d'entrer en collision, celles que nul événement contraire ne pourrait détruire, ou qui du moins auraient la faculté de revenir à leur ancienne disposition, en conséquence des vicissitudes opposées des choses elles-mêmes ; en outre il fallait prévoir tous les événements possibles qui résulteraient de l'activité des différentes causes, ainsi que leurs conflits; bien plus, comme les hommes font également partie de cet ordre physique, qui par là même dépend jusqu'à un certain point de leur libre coopération, et qu'un grand nombre d'êtres sont soumis à leur libre usage, tous leurs actes libres devaient être également prévus. Or la prévision de tous les événements possibles et des actions libres de l'homme réclame nécessairement une intelligence infinie. Donc cette intelligence existe (i). Saint Bonaventure ébauche le même raisonnement dans cette comparaison : « De même que la puissance se montre dans la production des choses en général et que cette production, considérée relativement au passage du non-être à l'être, manifeste une puissance suprême ; de même, l'ordre des choses en général est en soi l'indice de la sagesse, et la disposition des choses relativement à leur fin l'indice de la bonté ; mais la coordination du premier ordre au second prouve une souveraine sagesse et une souveraine bonté, parce que rien n'est capable de troubler cet ordre (2). » 72. Les Athées, pour affaiblir la force de ce raisonnement.

Kant était aussi d'avis que, de l'ordre qui apparaît dans l'univers, on pouvait seulement déduire l'existence d'une cause proportionnée à cet ordre et non l'existence d'une cause infiniment intelligente, ou de Dieu; Critique de la raison pure, Dialect. transcend. livr. II, c. 3, sect. 3. Eugène Poitou adopte l'opinion de Kant: Les philosophes français contemporains et leurs systèmes religieux, conclus. Il, pag. 343, Paris 1864.

(i) Suarez, Metaphys.^ t. II, Disp. XXIX, sect. 2, pag. 21 seqq., Colonias

{2) In lib. I Sent., Dist. XLIV, art. i, q. 3. resol. On voit également par là que, de la manière dont nous avons exposé l'argument /7/i>'5/co-^//éo/c)^/<7Me, on en peut inférer l'existence d'une cause infinie, et que par conséquent Ubaghs {Op. cit., ibid., c. IV, g iGi, pag. 86, éd. cit.) et quelques autres philosophes catholiques se trompent lorsqu'ils enseignent que cet argument n'a de force qu'autant qu'il s'appuie sur l'argument métaphysique. C'est aussi l'opinion de Gérard Montyn, Argumentum quodpro existentia Dei ducitur ex causis quœ dicuntur finalibus^ 3« part., g i, pag. 143, cd. cit.

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répondent que Tordre du monde laisse beaucoup à désirer, qu'on y rencontre plusieurs choses imparfaites et même des choses inutiles et nuisibles ; ou bien encore ils cherchent à rendre compte de Texistence de cet ordre par le hasard, ou par la force d'attraction inhérente à la matière. Mais c'est évidemment par ignorance et contre toute raison qu ils ressassent des difficultés ramassées de côté et d'autre. Et d'abord, il n'y a rien parmi les choses de ce monde, si on les considère en elles-mêmes, qui soit ou qui puisse être appelle imparfait. Quel est en effet le plus petit moucheron qui ne présente un admirable arrangement de parties ? Quelle savante structure dans le moindre brin d'herbe ! Saint Augustin, ayant admiré cette perfection jusque dans les plus petites choses, écrit ces lignes: « Dieu se montre grand ouvrier dans les grandes choses, mais il ne se m.ontre pas moins grand dans les petites; il faut mesurer celles-ci, non à leur taille, qui est insignifiante^, mais à la sagesse qui les a organisées. Voyez par exemple à quoi tient la beauté extérieure de Thomme : si vous rasez l'un de ses sourcils, ce qui n enlève rien ou presque rien à son corps, vous le défigurez ; parce que la beauté de l'homme ne vient pas de la masse de son corps, mais de la symétrie et de la juste proportion de ses membres (i). »

73. Si l'on compare certaines choses avec d'autres plus nobles, on constate sans doute qu'elles sont moins parfaites, mais il n'est personne qui ignore que cette diversité dans la perfection des parties contribue grandement à l'harmonie de l'ensemble. Écoutons encore le même saint Docteur : « Depuis les choses terrestres jusqu'aux choses célestes, depuis les choses visibles jusqu'aux choses invisibles, on remarque une foule de degrés dans la bonté des êtres. Cette inégalité entre leurs degrés de perfection avait sans doute pour but d'en manifester le plus grand nombre possible (2). » Il explique sa pensée par cette belle comparaison : « Parmi les ornements du discours, l'un des plus remarquables c'est la figure appelée antithèse par les Grecs, et que les latins nomment opposition^ ou d'une manière plus expressive contre-position... Or de même que ces sortes de figures relèvent la beauté du discours, de même il

{i) De Civit. Dei, lib. XI, c. 22.

(2) De Civit. Dei, ibid.

y a dans rarrangement de Funivers une certaine éloquence résultant du contraste, non des paroles, mais des choses, laquelle contribue grandement à sa beauté (i). » C'est pourquoi « chaque chose, avec sa fonction propre et sa fin particulière, est subordonnée à la beauté générale ; en sorte que telle chose qui serait repoussante prise à part nous plaît extrêmement si nous la considérons dans Tensemble (2). »

74. Comme Tobserve le même saint Docteur, on voit également par là que, pour bien juger de Futilité des choses, il faut auparavant se rendre compte de leur relation avec l'ensemble de Funivers, « parce que, dit-il, on ne juge ni de la solidité d'un édifice par l'inspection d'un seul de ses angles, ni de la beauté d'un homme par ses cheveux, ni de Féloquence d'un orateur par le seul mouvement de ses mains (3). » Or nous ne pouvons connaître parfaitement ni les rapports de tant et de si grandes choses qui existent dans le monde, ni l'enchaînement de leurs fins, ni la relation de chacune d'elles avec la fin dernière de Funivers ; car, ainsi que le fait remarquer Lactance, « si l'homme était capable de concevoir les choses divines, il pourrait les faire ; concevoir une chose, c'est en effet marcher sur les traces de son auteui* ; mais l'homme ne pourra jamais faire ce que Dieu fait ; donc il lui est également impossible de comprendre les œuvres de Dieu (4). » Par conséquent, si l'ordre entier des choses, si l'enchaînement de chacune d'elles avec les autres ne nous sont point connus, comment aurionsnous la présomption de dire que telle chose est sans utilité et que telle autre est nuisible? ^ Si vous entriez par hasard dans l'atelier d'un forgeron, dit saint Augustin, oseriez-vous critiquer la manière dont il a disposé ses instruments de travail, son soufflet, son enclume, ses marteaux ? Un ignorant qui ne voit ni le pourquoi ni le comment des choses critique tout ; Fhomme qui n'a pas l'habileté de l'ouvrier, mais qui a l'ordinaire bon sens, se dit au contraire : ces soufflets n'ont pas été mis à cette place sans raison ; l'ouvrier sait pourquoi cet emplacement leur convient, quoique je ne le voie point. Dans la

(,\) De Civit. Dei, lib. XI, c. 8.

(2) De vera Religione, c. 42, n. 79.

(3) De vera Religione, ibid.

(4) Div. Instit., lib. VII. c. 2, pag. 739, éd. cit.

boutique d'iin forgeron, Thomme de bon sens n'ose rien critiquer, et il oserait critiquer l'œuvre de Dieu(i) ? » Ailleurs il parle de la même manière, à propos des monstres qui naissent quelquefois parmi les hommes: « Dieu, dit-il, est le créateur de tout ce qui existe, il connaît en quel lieu et en quel temps chaque chose doit ou a dû être créée, car il compose la beauté de Tuniversde parties tantôt semblables, tantôt dissemblables. Mais celui qui ne peut voir Pensemble se trouve quelquefois offusqué de telle chose particulière, comme d'une difformité; parce qu'il ignore sa convenance et ses rapports avec le

tout (2). «

75. Du reste, si l'on veut savoir combien la sagesse divine se montre même dans les choses qui paraissent nuisibles, il faut entendre ce qu'en dit saint Jean Chrysostome : « Quelle est, s'écrie-t-il, l'utilité des bêtes sauvages et des serpents, des montagnes et des arbres stériles? Toutes ces choses sont très-utiles et importent grandement à notre propre existence. Caries montagnes, les collines, les arbres stériles eux-mêmes sont d'une si grande utilité pour la construction des édifices que sans leur secours notre race serait exposée à périr. Par conséquent, de même que nous avons besoin des terres arables pour vivre, de même avons-nous besoin des arbres et des rochers stériles pour bâtir nos demeures et pour une foule d'autres usages. Mais les serpents, les scorpions, les crocodiles, à quoi servent-ils, me direz-vous ? Quel avantage en retirons-nous ? Nous en retirons de très-grands et d'inappréciables, qui ne le cèdent en rien à ceux que nous procurent les animaux domestiques, les bêtes douces et privées; celles-ci nous rendent des services corporels, celles-là nous inspirent de la crainte, afin que nous soyons modestes et modérés ; elles nous dressent à la lutte, elles nous rappellent la faute de notre premier père, et nous disent de quels maux la désobéissance peut être la cause... Car primitivement ces animaux n'avaient rien de redoutable pour l'homme, ils avaient pour lui la même douceur et la même mansuétude que les autres.. . D'ailleurs nous avons,

(i) De Genesiad litt., lib. V, c. 21.

(2) De Civit. Dei, lib. XVI, c. 8. Cf. Grég. Stengélius, De monstris et monstruosis, quam mirabilis, bonus et justus in mundo sit Deus, monstrantibus, Ingolstadii 1647.

encore d'autres raisons d'admirer la sagesse et la providence de Dieu. Ces bêtes dangereuses vivent reléguées comme des esclaves, elles passent leur vie loin de nos habitations, et si vous ne les attaquez, elles ne vous attaqueront pas elles-mêmes, car les solitudes sont leur repaire (i). » Saint Augustin faisait cette sage réponse à ceux qui se plaignaient de son temps des inconvénients du feu, du froid, des animaux nuisibles, etc.: « Ils ne font pas attention que toutes ces choses ont leur utilité propre lorsqu'elles se trouvent dans leur place naturelle et dans Tordre qui leur convient; ils ne remarquent ni le contingent de beauté qu'elles apportent, chacune en particulier, dans Tespèce de république formée par tous les êtres de l'univers, ni les avantages qu'elles peuvent nous procurer si nous savons en user à propos et avec discernement; il n'y a pas jusqu'aux poisons eux-mêmes qui, tout dangereux qu'ils sont, ne se convertissent en remèdes salutaires si on les emploie convenablement; au contraire, 1 :s mets, la boisson, la lumière du jour, qui réjouissent l'homme, lui deviennent nuisibles s'il en fait un usage immodéré et inopportun. La divine Providence nous avertit par là de ne point critiquer sottement les choses, mais de faire une recherche exacte de leurs propriétés; et, lorsque notre esprit ou nos forces sont à bout, nous devons croire que leur utilité nous reste cachée, comme celle de tant d'autres choses qui n'a été découverte qu'à la longue. D'ailleurs le voile qui couvre les propriétés utiles des choses sert à exercer notre humilité, à abattre notre orgueil (2). )) Mais nous reviendrons là-dessus un peu plus loin. 76. Nous avons déjà réfuté, dans un autre partie de cet ouvrage, la supposition imaginée par les anciens Épicuriens (3) et reproduite par les athées de tous les temps, d'après laquelle le système du monde serait le résultat du concours fortuit des atomes ; nous avons, en effet, montré que non-seulement l'ar-

(1) Expositio in Psalmum CXLVIll, n. 3 et 4, Opp.^ t. V, p g. 494, 493, Paris 1724.

(2) De Civit. Dei, lib. XI, c. 22.

(?) a Personne autre que Leucippj n'a imaginé ce système, dit Lactance, Démocrite, son disciple, le suivit et laissa ensuite à Epicure cet héritage de sa folie »; Div. Instit., lib. Ill, c. 17, Opp., t. L pag. 402, eJ. cit. Grégoire de Nysse s'exprime ainsi : 'i Je sais que ce qui porta hpicure à supposer que la nature des choses a été faite par le hasard et par le concours fortuit des atomes c'est qu'il croyait que nulle providence ne veille sur le monde ; >j De anim. et resurr., pag. 11, Lipsiœ 1837.

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rangement général des choses qui composent Tunivers n'avait pu sortir du concours fortuit des atomes, mais que nulle espèce de choses ne pouvait avoir cette origine (i). C'est pourquoi nous pouvons répéter, au sujet de cette aberration des Epicuriens, ces paroles de Lactance : « Combien eût-il mieux valu se taire que de faire servir sa langue à un usage aussi insensé ! N'est-il pas à craindre que celui qui entreprend de réfuter leurs rêveries ne paraisse pas moins fou qu'eux-mêmes (2) ? » ou bien celles-ci de saint Grégoire de Nysse : « Il serait plus convenable de garder le silence sur un pareil système et de regarder ces propositions folles et impies comme indignes de toute réponse que d'y prêter la moindre attention (3). y>

77. Au reste, lors même que nous accorderions que les atomes existent par eux-mêmes, et que de ces atomes incréés quelque chose peut être produit, qu'ils se meuvent spontanément, et que leur mouvement est tel qu'ils doivent se rencontrer et se combiner entre eux, cependant tout cela ne prouverait pas encore que l'ordre du monde soit sorti de ces atomes par un coup du hasard. En effet, parmi les infinies combinaisons possibles, il faudrait en imaginer de régulières et d'irrégulières, conséquemment à chaque combinaison régulière devrait correspondre un nombre infini de combinaisons irrégulières et désordonnées ; mais, si tout arrangement régulier est accompagné d'un nombre infini de combinaisons irrégulières, de telle sorte que nulle combinaison régulière ne puisse être tirée que du milieu de ces combinaisons désordonnées en nombre infini, qui ne comprend que ce choix doit être l'œuvre d'une intelligence et non Tœuvre du hasard ?

78. La conservation de Tordre établi réfute péremptoirement la même hypothèse. D'abord, on ne peut supposer que les atomes se soient séparés spontanément un nombre infini de fois, et qu'après avoir formé par hasard l'arrangement du monde actuel, ils ne se séparent plus pour essayer d'une autre combinaison. En outre, comme tout effet constant doit'

(i) Vol. Il, Cosmolog., ch. Vil, art. 2, pag. 572-573.

(2) De ira Dei, c. 10, Opp., pag. 102, éd. cit.

(3) De anim. et resurr., pag. 14 et i5. S. Hilaire a écrit que l'impiété de ceux qui placent l' arrangement et la beauté du monde dans certains mouvements produits par le hasard, pouvait être démontrée par le simple bon sens ; Tract, in I Psalmum., n. 2, pag. 17, éd. cit.

avoir une cause constante, il est absolument impossible, ainsi que nous l'avons observé ci-dessus avec saint Athanase (i),que tant de corps non-seulement diflerents, mais encore tout à fait contraires pour le plus grand nombre, lesquels conspirent tous au même but, conservent et maintiennent perpétuellement leur union. « Car, ajoute Lactance, une masse aussi grande, un arrangement aussi compliqué, une constance aussi inébranlable, soit dans la conservation de Tordre, soit dans la marche régulière des saisons, ne pouvaient ni commencer d'exister sans une intelligence ordonnatrice, ni persister durant tant de siècles sans une main puissante, ni être régis si longtemps sans un habile et intelligent pilote (2). » Saint Jean Chrysostome écrit de son côté : « Ce qui provoque notre admiration, ce n'est pas seulement que la puissance qui régit l'univers tient dans l'ordre chaque partie, et pourvoit à ce que les limites de la nature restent fixes et immuables, c'est que cela persiste depuis si longtemps. Considérez la longue durée de l'univers, reportez

(i) Voirci-dessus, pag.477. Maupertuis, dans le dessein de substituer à l'argument qui se tire de l'ordre de l'univers, une démonstration nouvelle qui était son œuvre, osait écrire que l'opinion des Épicuriens qui attribue tout au hasard ne manque pas d'une certaine probabilité. Quant à sa démonstration propre, il la tire delà loi de réfraction, qu'il appi:lle loi du minimun, ou principe de la moindre quantité d'action. Il l'énonce ainsi: « La quantité de mouvement nécessaire pour produire un changement dans le mouvement des corps est toujours un minimum. » Ce principe seul répond, d'après lui, à l'idée que nous avons de l'Être suprême, en tant que cet être doit toujours agir de la manière la plus sage et tenir toutes choses 'sous sa dépendance (£^ss^zs de Cosmologie^ Avant-propos-, pag. 8 et suiv.; Histoire de l'Académie royale de Berlin, t. Il, pag. 268 et suiv., et t. XII, pag. 349 et suiv.). Voici la réponse de Al. Brenna: « Outre que cette démonstration ne peut être comprise que des savants, sans compter que la plupart d'entre eux la tiennent pour purement imaginaire et que l'auteur lui-même (voir sa Vénus physique) finit par la rejeter, ce n'était-là qu'un argument nouveau en taveur de l'existence d'une Providence divine, argument qui, développé par des hommes doctes, pouvait répandre sur la question une clarté particulière. Si, en elîet, cette loi d'après laquelle la nature fournit à chaque particule de matière, dès qu'il en est besoin, et cela perpétuellement, ce minimum de mouvement nécessaire pour produire un changement dans le mouvement des corps est une chose digne d'admiration et qui nous oblige à reconnaître l'existence d'une intelligence suprême, comme cause du mouvement ; les révolutions si régulières de tant de corps célestes, la constance de la nature dans la production et la conservation de tant de choses si belles et si bien organisées, n'excitent-elles pas notre admiration à un degré bien supérieur? Nous remarquons qu'un usage qui tend à prévaloir chez les philosophes modernes, c'est que, dans le but de placer leur marchandise, ils commencent par décrier celle d'autrui. Nous laissons au jugement du lecteur le soin de décider si une pareille conduite est honnête et libérale » ; De generis humani consensu inagnoscenda Divinitate^ lib. I, c. 3o, pag. 188, n. i, Florentia: 1773.

(2) De ira Dei-, c. X, Opp., t. II, pag. 1 10, éd. cit.

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ensuite vos regards sur les parties qui le composent, et dites si vous remarquez entre elles quelque confusion. Jamais ni la mer n'envahit les terres, ni le soleil ne brûla les choses que nous voyons, ni le ciel n'a été ébranlé, ni les bornes assignées au jour et à la nuit ne se confondirent, ni les saisons ne furent bouleversées ; en un mot, rien de semblable n'arriva jamais ; au contraire, chaque chose, soit au firmament, soit sur la terre, est restée fidèle à son poste, observant à la lettre les limites qui lui furent imposées dès le commencement (i). »

79. On voit d'après ces observations quelle réponse on peut faire à un auteur moderne (2), qui, pour défendre la cause impie de Fathéisme, soutient que, si Ton avait une quantité infinie de caractères typographiques et qu'on les jetât au hasard, il ne serait pas impossible qu'il en sortît une combinaison qui donnât V Iliade d'Homère, ou V Enéide de Virgile. Car, pour obtenir un arrangement pareil, il faut d'abord supposer qu'une cause intelligente a formé les caractères typographiques sur lesquels seront gravées les lettres nécessaires pour reproduire tel poëme plutôt que tel autre, Y Enéide de Virgile plutôt que VIliade d'Homère, plutôt que tel poëme arabe ou chinois ; il faut admettre qu'une puissance les agite et les jette de manière que les caractères soient tournés du bon côté ; il faut enfin que les lettres persistent dans cet arrangement et ne retombent point dans la confusion antérieure.

80. Nous terminerons ce que nous avions à dire sur l'hypothèse insensée des anciens et des modernes Épicuriens par ce beau passage de saint Jean Damascène : « Quelle cause assigna une place déterminée à tout ce qui existe dans le ciel et sur la terre, aux bêtes qui errent dans les airs ou qui vivent sous les eaux ? Quelle cause a disposé avec ordre le ciel et la terre, l'air, l'eau et le feu qui ont précédé les corps particuliers ? Qui a pu combiner ou distribuer à propos ces éléments ? Qui leur a imprimé le mouvement et le leur conserve, sans que rien puisse l'arrêter ? Ne serait-ce pas l'ouvrier lui-même, celui qui a fixé à chaque chose la mesure et la raison d'être

{i) De ira Dei, c. X, pag. 1 10. Opp., t. II, éd. cit.

(2) C'est l'auteur des Pensées philosophiques, n. 21, pag. 66. On peut consulter sur cet ouvrage un livre qui a son intérêt, Le philosophe moderne ou Vincrédule condamné au tribunal de sa propre raison; on a publié à Lucques une traduction italienne de ce livre.

d'après lesquelles chacune doit agir et se conduire dans l'univers? Mais quel est cet ouvrier ? Ne serait-ce pas leur créateur, celui qui a donné aux choses leur nature propre ? Nous ne saurions attribuer cette puissance et cette faculté au hasard, T^ aÙToaccTw. Supposons en effet que le hasard ait créé toutes les choses ; à qui attribuerons-nous leur arrangement? Accordons encore, si Ton veut, que celui-ci est Tœuvre du hasard ; quelle puissance conserve et maintient les lois qui les ont régies depuis qu'elles existent ? Évidemment, le hasard ne peut l'expliquer ; quelle est donc cette cause différente du hasard, sinon Dieu même (i) ? »

81. On doit faire le même cas d'une autre hypothèse due à rimagination de nos modernes matérialistes et d'après laquelle Tordre de Tunivers n'aurait pas d'autre origine que la force d'attraction inhérente à la matière, ou les forces de la nature. En effet, outre que, dans cette hypothèse, qui met aussi de côté l'existence de Dieu, on ne pourrait expliquer ni Torigine de l'attraction elle-même, ni l'origine de la matière dont les 'corps sont composés (2), cette force d'attraction aurait pu tout au plus former une masse désordonnée et confuse, mais elle ne serait point parvenue à façonner tant et de si grands corps, distincts entre eux par la masse, la forme, et la figure, et séparés les uns des autres par des distances convenables d'où résulte la beauté de cet univers. « Quel est celui, disait saint Grégoire de Nysse, qui en voyant l'harmonie de l'univers et tout ce que le ciel et la terre contiennent d'admirable, en voyant de quelle manière tant d'éléments d'une nature si contraire s'unissent dans le même but, par une espèce de société ineffable, apportant chacun sa vertu propre et la faisant servir à la conservation du tout ; en voyant comment les corps qui ne sont ni composés ni combinés se distinguent entre eux par des qualités particulières sans être les uns pour les autres une cause de destruction par le mélange de leurs qualités opposées...; quel est celui qui, en contemplant tout cela des yeux de l'esprit, ne comprendrait clairement par les choses qu'il voit que, grâce à la puissance divine qui apparaît aussi ingé-

(i) De Fide orthodoxa^Wh. I, c. 3, pag. 12 , éd. Lcquien. (2) Berion, Observations philosophiques sur le système de Newton^ entretien 2*, Paris 1778,

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nieuse que sage dans les choses et qui 'pénètre entièrement celles-ci de sa vertu, et les parties s'adaptent .au tout, et le tout est complété par les parties? que Tunivers est contenu par une force unique, et que, tandis que l'universalité des choses reste en soi permanente, le monde tourne sur lui-même et ne cesse jamais de se mouvoir, sans toutefois se transporter dans un autre lieu que celui oia il est (i) ? » Boëce développe ainsi la même raison : « Ce monde, dit-il, étant composé de tant de parties diverses et contraires ne se fût jamais réuni sous une seule forme, s'il n'y avait quelqu'un qui eût associé des choses si diverses; mais la diversité des natures ainsi réunies engendrerait elle-même la discorde entre elles et romprait leur union, si celui qui les a unies ne maintenait l'union qu'il a formée. L'ordre de la nature ne procéderait pas avec cette sûreté, et ne produirait pas des mouvements si appropriés au temps, au lieu, à l'influence, aux dimensions et aux qualités des êtres, si quelque puissance ne présidait à ces changements, sans y participer elle-même. Or quel que soit cet être par qui les choses créées subsistent et se meuvent, je l'appelle Dieu, en me servant d'une expression familière à tous les hommes (2). »

82. Mais les matérialistes ne peuvent tromper que les simples, lorsque, prenant le mot nature pour la matière, ils enseignent que toutes les choses sont produites par les forces de la nature : « Car la nature considérée dans son ensemble, dit saint Thomas, est certainement l'œuvre de la sagesse divine (3). » Ecoutons Lactance: « Si la nature, qu'ils croient être la Mère des choses, est dépourvue d'intelligence, elle est incapable de rien faire ni de rien projeter; car, sans la pensée, pas de mouvement, pas de vertu efficace; si au contraire elle use de prudence pour entreprendre, déraison pour organiser,

(i) De anima et resurrect., pag. i5 et 16, éd. cit.

(2) De Consolatione, lib. III, pr. 12, pag. 923, Basileae 1546. Relire le passage de S. Athanase cité à la page 477. On peut y ajouter cette phrase : « Puisque, au lieu de la confusion, l'ordre règne d ins l'univers ; puisqu'on n'y rencontre ni trouble ni désordre, mais que l'arrangement et la disposition la plus convenable existent entre toutes les parties, il est nécessaire que notre intelligence et notre pensée arrivent jusqu'au Maître qui les a rassemblées, et qui ensuite les a unies et associées dans un si bel ordre »; Oratio contra GenteSy n. 37-38, pag. 35- 36, éd. cit.

(3) Contr. Gent., lib. 3, c. 100, n. 5. « La nature est comme un certain instrument de la puissance divine » ; Q q- dispp., De Pot., q. III, a. 9 ad 21.

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