‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 59 sur 106 · TOME lïl · texte numérisé non relu

TOME lïl

d'habileté pour exécuter, de vertu pour accomplir et de puissance pour gouverner et pour contenir, pourquoi l'appellerions-nous nature plutôt que Dieu (ij ? »

ARTICLE CINQUIÈME

Preuve de l'existence de Dieu tirée du conseyitement de tous

les hommes

83. La connaissance de l'existence de Dieu est Tune de ces notions communément reçues sur lesquelles tout homme^ s'il est interrogé là dessus, j^épond de la même manière ; c'est la définition qu'en donne Salluste (2). On a coutume de tirer de là une autre preuve de l'existence de Dieu, qui a reçu des auteurs le nom de preuve morale (3). Pour procéder avec ordre, dans cette nouvelle démonstration, nous commencerons par établir le fait du consentement des peuples contre Parker (4),. Bayles (5), Fricke (6) etc.; en d'autres termes nous prouverons que tous les peuples et tous les philosophes ont toujours reconnu d'un commun accord l'existence d'un être supérieur ; nous établirons ensuite la valeur de ce fait pour confirmer l'existence de Dieu.

84. Sans qu'il soit nécessaire d'énumérer chacun en particulier tous les anciens peuples (7), leur accord sur ce point est constaté, non-seulement par des monuments divers, car sur toute la terre des temples et des autels étaient élevés à la divinité, il y avait en tout pays des jours de fêtes établis en son

(i) De ira Dei^ c. lo, Opp„ t. II, pag. 107, éd. cit. Il faut lire ce que H. Schurmann oppose aux matérialistes modernes en s'appuyant sur la doctrine de Platon; De Deo Platonis, pag. l'i, 24, Monasterii Guesiphalorum 1845.

(2) De Diis et mundot c. i.

(3) Parmi les innombrables auteurs qui ont développé cet argument, ceuxqui nous paraissent dignes d'une mention spéciale, ce sont Brenna, De generis humani consensu in agnoscenda Divinitate, Fiorentiae 1 773 ; F. Schwubius. De gentium cognitione Dei, Paderborn 1844; Pierre Boeles, Responsio ad quœst. num gentes uno omnes animo et ore Deum esse consentiunt? Ouod si vero non dissentiant, num inde argumentum peti potest, quo Supremi Numinis comprobetur existentia ?

{4) Disputationes De Deo et Provide ntia Divina, Disp. VI, sect. 17, pag. 542 seqq.. Londini 1678.

(5) Continuation des pensées sur les comètes, passim. et ailleurs.

(6) Argumentum pro Dei existentia, pag. 12-14, Lipsix^ 1846.

(7) Cf. Hoocke, Ouvr. cit.^ t. I, pag, 1 1 et suiv., éd. cit. ; Boeles, Op. cit., c. 1, ^ 1-IV; Schlégel, Filosofia délia Storia (trad.), t. I, Napoli 1844.

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honneur, partout des prêtres étaient institués pour le service du culte, et des rits sacrés réglaient la manière d'honorer les Dieux ; mais encore par le témoignage des historiens les plus dignes de foi. Parmi les auteurs ecclésiastiques (i), Clément d'Alexandrie écrit ces paroles: « Tous les peuples, qu'ils habitent rOrient, qu'ils occupent les derniers rivages de l'Occident, ou qu'ils s'étendent vers le Septentrion ou le Midi, ont la mèmQ pré notion de celui par qui cet empire a été fondé (2). » Lactance dit de son côté : « Certes il était facile de réfuter les mensonges d'un petit nombre d'hommes mal pensants, en leur opposant le témoignage des peuples et des nations qui sur cette question particulière n'ont jamais varié. Car il n'y a aucun homme quelque grossier et sauvage qu'on le suppose qui, bien qu'il ignore le nom de Celui dont la Providence gouverne tout ce qu'il voit, ne comprenne, en élevant les yeux vers le ciel, à la vue de la grandeur et du mouvement des corps célestes, de leur disposition, de leur persistance, de leur utilité, de leur beauté et de leur harmonie, qu'il en existe quelqu'une ; et qu'il ne peut se faire que ce qui présente une organisation si admirable ne soit l'œuvre d'une grande sagesse (3). » Ce qui faisait dire à Tertullien : « La connaissance de Dieu est un bien primordial de l'âme humaine ; car elle est la même chez les Égyptiens, chez les Syriens, et chez les peuples qui habitent sur les rivages du Pont (4). » Ajoutons à ces témoi-

(i) Voir, sur ces auteurs, Ginoulhiac, Histoire du dogme catholique, t. I, I" part., liv. I, ch. V, pag. 21 etsuiv., Paris i852.

(2) 5?rom., lib. V, n. 260, pag. 729, Opp.,t. II, Oxonii 171 5. Le mot de prénotion, par lequel nous avons rendu le mot Trp^'hmpiç^ anticipatio, de Clément d'Alexandrie, doit être entendu dans le sens de préambule de la science, ou de ces préliminaires de la démonstration, dont nous avons parlé dans la Logique^ 2" part., ch. III, art. i, pag. 176 et suiv. ; ».ar on ne peut acquérir la science d'une chose et par suite en connaître l'essence, si déjà on ne sait qu'elle existe et sous quel nom elle est communément designée. Voir également ce que nous avons écrit dans la Philos. Christ., D)rnamil.,\o\. III. c. VII, art. 17, pag. 1440 scqq. Nous devons prévenir que, lorsqu'ils parlent de notions naturellement gravées dans l'esprit humain, les Pères ne veulent pas dire que ces notions sont innées dans l'esprit, mais seulement que l'homme les acquiert avec la plus grande facilité par ses seules facultés naturelles. C'est l'observation que fait S. Thomas à propos de la connaissance de Dieu : « On dit que la connaissance de Dieu est naturellement gravée dans le cœur de tous les hommes, parce que chacun possède naturellement certaines notions au moyen desquelles il peut parvenir à la connaissance de Dieu » ; Qjj. dispp., de Verit.y q. X, a. 12 ad i. Voir ci-dessus pag. 437-438.

(3) Divin. Instit., lib. I, c. 2, 0pp., t. I, pag. 121, éd. cit.

(4) Advers. Marcionem, lib. I, c. 10, Opp., t. I, pag. 201, Parisiis i658.

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gnages celui d'Eusèbe, qui affirme « que tous les peuples perçoivent le nom et Tessence de Dieu en vertu d'un certain sentiment qui est commun à toute raison humaine (i). »

85. Sans nous arrêter à faire le long catalogue des auteurs païens (2), nous citerons deux témoignages très-connus, celui de Plutarque et celui de Ciccron, dont le premier est ainsi conçu: « Si vous parcourez la terre, vous pourrez trouver des villes sans remparts, sans littérature, sans monarque, sans palais, sans richesses, sans monnaies ; des villes qui ne possèdent ni gymnases, ni théâtres ; mais vous n'en trouverez aucune qui n'ait ses temples et ses Dieux, qui ne fasse usage des prières, des serments et des oracles, qui n'offre des sacrifices d'action de grâce pour les bienfaits reçus, et ne cherche à détourner les fléaux par des cérémonies sacrées. Je suis convaincu qu'il serait plus facile, en effet, de bâtir une ville sans fondement que de rassembler un peuple en corps de nation et de lui donner de la consistance, en écartant toute croyance aux Dieux immortels (3). » Gicéron s'exprime ainsi: a II n'y a aucune nation si barbare et si sauvage qui ne reconnaisse qu'il faut admettre l'existence d'un Dieu, quoiqu'elle ignore quel Dieu elle doit admettre do préférence (4). »

{i) Préparât. EvanffeL, lib. II, c. 9, pag. 72, t. I,Parisiis i658. C'est pourquoi, lorsque le même auieuv {Ibid., lib. XIV, c. 16, t. Il, pag. ySS) écrit que la connaissance de Dieu fut primitivemeni \nti'odmie par Pythagore, Anaxagore, Platon et Socraie, ce mot primitivement ne doit pas être pris au pied de la lettre; Eusèbe veut dire seulement que les anciens Grecs, avant Pythagore et Anaxagore, manquaient à tel point du sens philosophique qu'ils confondaient l'Intelligence divine, à laquelle ils attribuaient le principe du mouvement, avec la matière, en sorte qu'ils ne faisaient qu'un seul et même principe de la matière et de l'Esprit divin qui la meut, mais que Pythagore et Anaxagore avaient distingué deux principes, Dieu, et la matière. Par conséquent ces philosophes n'introduisirent p..s dans le monde la notion de Dieu, mais ils séparèrent Dieu de la matière. « Anaxagore le premier parmi les anciens, dit S. Thomas, approcha de la vérité, en supposant qu'un intellect séparé faisait mouvoir toutes choses»; Contr. Gent.^ lib. I, c. 20. Cf. .Moshem, A dnotationes ad systema intellect. Cudvvorthi, cAU,^, 12, net. i,t, I, pag. 108, lenae lyS'i, et Schûrmann, De Deo Platonis^ c. i, pag. 2 et 3, éd. cit.

(2) On peut voir, dans Ôchùrmann {Op. cit.., c. 2. pag. 2(3), ce que Platon a écrit lui-même sur ce sujet. Les autres témoignages des auteurs anciens ont été recueillis parGrotius; Dcjurebdlietpacis, lib. I, c. i, n. 12.

(3) Adversus Colotem Epicureum. Opp., t. II, pag. 11 23, Francofurti 1620.

(4) De legibus, lib. I, c..8. On lit encore dans les TusculaneSy livr. I, c. i3 : « Ce qui paraît être une solide preuve de l'existence des Dieux, c'est qu'il n'y a point de peuple assez barbare, point d'homme assez farouche pour n'en avoir pas l'esprit imbu. Plusieurs peuples, à la vériié, n'ont pas une idée juste des Dieux, ils obéissent à des coutumes erronées, mais enfin ils s'entendent à croire qu'il existe une puissance et une nature divine. » Sextus

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86. A ces auteurs il faut joindre les historiens des anciens peuples. Car il n'en est aucun qui ne fasse connaître la religion soit de sa propre nation, soit des autres peuples dont il écrit rhistoire ; ces peuples sont unanimes à reconnaître l'existence de Dieu, bien qu'ils se trouvent souvent en désacord sur les autres choses.

87. Ce qu'on lit dans quelques auteurs anciens au sujet de certaines nations athées n'affaiblit en rien la vérité du f^\it que nous établissons. Car il est reconnu que ces paroles des historiens se rapportent ou bien aux moeurs impies de ces peuples (i) qui, bien qu'ils reconnussent une Divinité, vivaient cependant d'une manière aussi criminelle que s'ils n'avaient pas craint un Dieu vengeur des crimes; ou bien elles doivent être attribuées au mépris qu'ils professaient pour le culte plus particulièrement superstitieux par lequel certains de ces peuples honoraient leurs divinités (2).

88. Quant aux nations découvertes dans les temps modernes (3), il est prouvé par les témoignages historiques des ennemis mêmes de notre religion qu'il ne s'en est rencontré aucune qui ne s'accorde avec les autres peuples à reconnaître

l'Empirique dit la même chose : « L'idée des Dieux a toujours existé de mémoire d'homme et persiste toujours, sans doute parce que les faits eux-mêmes lui rendent témoignage comme cela convient » ; Adversus Physic, lib. IX, Opp., t. II, pag. 566, Lipsiae 1841.

(i) Fabricius, dans sa Bibliographia antiquaria (c. VIII, ^ 3, pag. 229 seqq., Hamburgi et Lipsiae 1716), soutient que Porphyre [De abstinentia ab esii car" nium, lib. II, pag. jb) n'a pas voulu dire autre chose, lorsqu'il parle des Thoïens, peuple qui habitait les extrémités de la Thrace.

(2) Ainsi Brucker {Hist. crit. philos., lib. I, cap. VIII, g IV, pag. 3o8, Lipsiae 1767) dit que les Ethiopiens passaient pour athées, à cause du mépris qu'ils professaient pour les superstitions des Egyptiens. Pour la même raison, Pline appelle les Juifs une nation célèbre par son mépris des Dieux {Historia natur,, lib. Xlll, c, IV, pag. 317, Lugduni 1587) ; l'on sait également, par le témoignage de Justin [Apol. I! pro christianis, Opp , pag 56, Lutetiae Parisiorum 161 5), d'Athénagore [Légat., n. 3), d'Arnobe {Advers. Gent., lib. I,

•pag. 16, et lib. III, pag. 116, éd. cit.), que les païens accusaient les premiers chrétiens d'athéisme. Cf. Mamachi, Originum et antiquitatum christianarum, t. I, lib. I, c. 2, g I, pag. 84, Romae i83i.

(3) Quant à la difficulté que Bayle soulève (Continuation des pensées sur les comètes, c. i3), à propos des nations qui nous sont encore inconnues, nous n'avons pas à nous en inquiéter, soit parce que le consentement des nations qui sont connues nous fournit un argument assez solide, soit parce que ce serait à Bayle à prouver que ces nations doivent penser là dessus différemment des autres; car l'analogie nous est un sûr garant que les peuples qu'on n'a pas encore découverts, s'il en existe, ne sont nullement privés do la connaissance de Dieu.

Texistence d'une Divinité. Certains voyageurs qui ne connaissaient pas suffisamment la langue des peuplades qu'ils visitaient avaient cru découvrir chez quelques-unes d'entre elles une espèce d'athéisme ; mais des voyageurs venus après eux et plus instruits de la langue du pays ont découvert, en parcourant ces mêmes contrées, des signes non équivoques de religion (i). 89. Au reste, lors même que quelques hommes, ou même quelque nation ne confesserait aucune Divinité, on ne pourrait rien en conclure contre le suffrage du genre humain acclamant l'existence d'un Dieu. En effet, de même que l'on ne juge pas de la forme humaine par les quelques monstres qui naissent çà et là, on ne doit pas juger non plus de la nature humaine d'après quelques esprits dépravés descendus au rang des brutes (2). « A part un très-petit nombre d'hommes, dit saint

(i) Voir Feller, Catéchisme philosophique, liv. I, ch. 3. On peut voir comment Brenna venge les peuples anciens et les peuples modernes du reproche d'athéisme que certains auteurs leur adressent ; De generis humani consensu in agnoscenda Divinitate, passim.

(2) La dissolution et la dépravation des mœurs sont regardées comme la cause principale de l'athéisme (cf. Buddée, Thèses de atheismo et superstitione, c. IV, § I, pag. 186, Lugduni Batavorum 1767). Car, il y a des hommes qui, après s'être souillés de crimes capables de provoquer le juste courroux du plus saint des législateurs, préfèrent étouffer les remords de leur conscience, plutôt que de travaillera l'amendement de leur vie ; c'est pourquoi ils écartent de leur esprit toute considération qui pourrait leur rappeler l'idée d'un Juge Suprême redoutable, et font tous leurs efforts pour déraciner, de leur propre cœur, la croyance e'Vi Dieu, et pour l'arracher du cœur des autres hommes, qu'ils cherchent à entraîner dans les mêmes erreurs et dans les mêmes crimes. Réciproquement, la dépravation des mœurs est l'effet de l'athéisme (cf. Clément d'Alexandrie, Stromata, lib. Ill, n. V, pag. 53o, Opp. t. I, Veneliis 1757). Les Athées peuvent sans doute accomplir encore quelques actions moralement bonnes, par exemple obéir à leurs parents, observer les traités ; mais, sans compter que ces actions n'ont point pour principe la véritable vertu, laquelle consiste dans l'application sincère à se conformer soi-même et à conformer toutes ses actions à la volonté de Dieu et à ses lois, ils observent celles-ci, soit parce qu'ils manquent de logique, soit parce qu'ils ne peuvent s'écarter d'une manière absolue des naturelles prescriptions de la loi divine et éternelle ; toujours est -il que ce n'est pas en vertu de leur système, ou comme athées, qu'ils les observent; car il est impossible de concevoir la moralité dans l'athéisme, quoiqu'en dise Wegscheider [Instit. theoL. pars IL c. i, § 57, pag. tSg, Halae i833). Car, suivant le raisonnement de S. Thomas, « dans toutes les causes subordonnées, l'effet dérend plus de la cause première que de la cause seconde, celle-ci n'agissant qu'en vertu de celle-là. Or, s'il est vrai que la raison humaine serve de règle et de mesurée la volonté humaine et qu'elle détermine sa bonté, elle tient cette propriété de la loi éiernelle, qui ne diffjre pas de la raison divine.... D'où il suit manifestement que la bonté de la volonté humaine dépend plus de la loi éternelle que de la raison humaine, et que là où celle-ci fait défaut il faut recourir à la raison éternelle »(i» 2a;, q. XIX, a. 4 c). Par conséquent, comme dans l'athéisme il n'y a pas de loi divine, la loi de l'honncte s'évanouit elle-même, et la distinction entre le bien

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Augustin, chez lesquels la nature est extrêmement dépravée, le genre humain tout entier confesse que Dieu est l'auteur de cet univers (i). » Ce qui fait dire à Maxime de Tyr que ces quelques hommes dégradés qui ne reconnaissent aucun Dieu ressemblent à des lions infirmes^ à des taureaux sans cornes^ ou à des oiseaux privés de leurs ailes (2). Lactance ajoute que ces indi\idus se renient pour ainsi dire eux-mêmes et abdiquefit leur nom dliomme (3).

90. Nous devons examiner ici la question de l'existence des athées, sur laquelle les auteurs modernes ne s'entendent pas ; car les uns en exagèrent le nombre, tandis que les autres cherchent à le diminuer (4).

91. Il convient d\nbord de distinguer les Athées négatifs des Athées positifs (5). S'il y avait des hommes qui fussent dépourvus de toute connaissance de Dieu par suite de la lenteur

et le mal devient incertaine. Consulter ce que nous avons dit à ce sujet dans la Revue, La Scien^a e la Fede, vol.V,pag. 425-427, Napoli 1843, et vol. VI, pag. 292, Napoli 1844. Cette doctrine peut également se déduire du Syllabus, ou catalogue des erreurs que Pie IX a condamnées dans l'Encyclique Quanta cura, du 8 décembre 1864 ; car le Souverain Pontife y définit (§ I, n. 3) que la raison humaine, si on ne tient nullement compte de Dieu, n'est pas l'unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal : qu'elle n'est pas à elle-même sa loi^ qu'elle ne suffît point par ses forces naturelles pour procurer le bien des hommes et des peuples ; et plus loin (§ VII, n. 37), que la science des choses philosophiques et la science des mœurs, pas plus que les lois civiles^ ne peuvent et ne doivent être soustraites à l'autorité divine et ecclésiastique. On voit aussi très-clairement que la république d'athées, organisée par l'imagination de Bayle {Pensées sur les comètes, jJ lôi et suiv.), est absolument impossible; car de même que, sans l'existence de Dieu, toute moralité disparaît des actes humains, de même sans loi morale nulle société humaine ne peut subsister. Cf. Ubaghs, Institut, phil., pars IV, Theodic, impars, c. III, § 2, pag. Dg seqq., Lovanii 1841.

(1) Tract. CVIin Joann., n. 4.

(2) Dissertatio II, éd. Londin., 1740.

(3) Divin. Instit., lib. II, c. I, pag. 257, éd. cit.

(4) Sans nous arrêtera faire nous-même l'énumération de ces auteurs, nous renvoyons à Brenna, pour l'exposé de ces opinions ; De generis humani consensu in agnoscenda Divinitate-, Florentise 1773, passim.

(5) Nous ferons remarquer qu'il ne s'agit point ici des athées pratiqueSj c'est-à-dire de ceux qui vivent d'une manière aussi dépravée que s'ils ne craignaient aucun Dieu et qui sont très-nombreux, comme une douloureuse expérience nous l'apprend ; il n'est pas question non plus des athées positifs indirects, ou de ceux qui admettent Dieu, mais qui soutiennent en même temps tels principes qui conduiraient à la négation de Dieu ; car, ainsi que s'exprime Genovese, « si nous comptions parmi les athées tous ceux qui ne pensent pas, ou qui ne parlent pas absolument sur Dieu comme il convient à la nature très-parfaite de Dieu... on augmenterait trop et sans raison le nombre des athées ; » Elementa Metaphys. , pars III, t. III, A ppendi.v ad cap. I,g 7, pag. 129, Neapoli 1756.

de leur conception et de leur intelligence, ils seraient appelés des Athées négatifs. Ceux au contraire qui, n'ignorant pas que les autres hommes admettent un Dieu et lui rendent un culte, refusent eux-mêmes de' le reconnaître, ou s'efforcent par leurs subtilités d'en combattre l'existence, sont appelés des Athées positifs (i). On met au nombre de ces derniers, sans parler de quelques anciens, Julius César Vanini, né à Taurisano dans la Fouille, qui fut brûlé à Toulouse en 1619 comme athée (2), Spinoza, Toland, l'auteur du Système de la nature^ et, dans ces derniers temps, les rédacteurs des Annales (T Allemagne qui se rapprochent beaucoup de l'école hégélienne (3), les Saint-Simoniens (4) et les Fouriéristes en France, et, sans citer d'autres noms (5), Ausonio Franchi (6) et Ernest Renan (7).

(i) D'après Brenna, en réunissant les noms de tous les anciens qui furent accusés d'athéisme, « à peine si l'on pourrait porter à vingt le nombre de ceux que des auteurs graves accusent d'un commun accord et c< mme d'une seule voix de n'avoir reconnu l'existence d'aucune Divinité, lorsqu'ils conservent à ce mot athée sa signification naturelle, et qu'ils cherchent non à décrier leurs devanciers ou leurs contemporains, mais à rapporter fidcleiiient leurs opinions ; » De generis humani consensu in agnoscenda Divinitate, t. II, c. VII, pag. 60.

(2) Quoiqu'il eût reçu de son pcre le nom de Lucilius, Vanini voulut qu'on l'appelât dans la suite Jules César, ce qui est une preuve de la sotie ambition qui le travaillait ; d'ailleurs on en trouve plusieurs autres témoignages dans ses écrits.

(3) Sur ces derniers on peut voir Th. -H. Martin, La vie future, i" partie, ch. 2, pag. 3o, n. 3, Paris i855; Lévêque, La science de Vlnvisible^ i' partie, étud. I,pag. 125-120, Paris i865 ; l'impie Féverbach l'emporte sur tous les autres par son audace et sa folie : il célèbre en vers et en prose Le Grand Rien^ de qui tout émane et en qui tout vient se perdre. Voir André Pezzani, Examen des questions actuellement pendantes en philosophie religieuse, i" étud., g I, pag. 23 et suiv., Paris iSSg.

(4) Le saint-simonien Auguste Comte affirme carrément que l'athéisme sera le dernier terme du progrès humain ; car, d'après lui, lorsque le genre humain, en vertu du progrès indéfini, sera parvenu à la connaissance parfaite des causes naturelles, il connaîtra que l'idée de Dieu devait son origine à l'ignorance de ces causes, et partant que Dieu n'est qu'un vain fantôme de l'imagination. Consulter la Revue La Scien^a e la Fede, vol. IX, pag. 81 seqq.

(3) Liesprit recule d'horreur en lisant les monstrueuses impiétés que Proudhon n'a pas craint d'écrire contre Dieu et contre sa Providence. V^oir Eugène Poitou, Les philosophes français contemporains et leurs systèmes religieux j ch. 111, pag. 55 et suiv., Paris 1864. D'après ce que nous disons dans l'Anthropologie (ch. \\ art 1, pag. 207-209), il est bien certain que l'on doit mettre au nombre des athées, et les partisans du matérialisme dynamique, et les adeptes du positivisme moderne.

(6) Voir André Pezzani, Examen des questions etc., i" étud., g 3, pag. 5o et suiv.

(7) Voir La Scien:^a et la Fcde, vol. XLII. pag. 339 seqq., Napoli 1861. Voici l'une des phrases où l'impiété de Renan se révèle toute entière : « Dieu.

92. Or, pour résoudre la question proposée, nous croyons quMl est utile de la ramener à ces termes : Y a-t-il des hommes assez igorants pour ne pas savoir" qu'il existe une Divinité ? Est-il possible que quelqu'un par le raisonnement en vienne à se persuader qu'il n'existe réellement aucun Dieu ? Sur le premier point, nous sommes d'avis qu'il ne peut aucunement se faire qu'un homme jouissant du plein usage de sa raison soit dans l'ignorance complète de Dieu. « Telle est la vertu de la vraie Divinité, dit saint Augustin, qu'il ne peut point se faire qu'elle soit entièrement cachée à la créature raisonnable ayant le plein usage de sa raison (i). « Et de fait, « la connaissance de l'existence de Dieu est extrêmement facile à acquérir, car elle vient aussitôt à l'esprit de celui qui considère la machine admirable du monde et l'arrangement si parfait de ses différentes parties. » Et, ajoute saint Bernard, « il n'est besoin d'aucun effort pour entendre cette voix. Il faudrait plutôt se boucher les oreilles, si on voulait ne pas l'entendre. Car elle se présente en suppliante, elle s'insinue en nous et ne cesse de frapper à la porte de chacun (2). »

Providence, immortalité, autant de bons vieux mots, un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu'elle ne remplacera jamais avec avantage ; » Etudes d'histoire religieuse, pag. 418-419. Voir aussi E. Caro, L'idée de Dieu, ch. II, pag. 69 et suiv., Paris 1864.

(i) Tract, in Joann. CVl, n 4.

(2) Serm. De Convers. ad Clericos, c. 2,0pp., t. I, pag. 198, Venetiis tSgô. S. Anselme exposant ces paroles de l'Apôtre^ Ce qui peut être connu sur Dieu leur a été manifesté, s'exprime ainsi: « il y a plusieurs choses touchant Dieu qui ne peuvent être connues par la raison naturelle, comme le mystère de l'Incarnation et le mystère de la Passion, que les sages du monde ne connurent point. Mais ce que l'on peut naturellement savoir sur Dieu, c'est qu'il existe ; parce que toutes les créatures montrent qu'elles ne sont pas Dieu elles-mêmes; qu'il y a quelqu'un autre qui les a faites, au commandement de qui tout doit obéir. Par conséquent ce qui peut être connu sur Dieu leur a été manifesté par les créatures. ») Il en donne cette raison: « Car ils ont ce qu'il faut pour le connaître, savoir la raison naturelle ». Le cardinal d'Aguirre, après avoir reproduit ces paroles, ajoute: « Les hommes ignorants, les hommes élevés dans les forêts, sans recevoir les leçons d'aucun maître, ont aussi en eux-mêmes la raison naturelle, comme nous devons le supposer. Ils ont par là même un principe et un motif suffisants pour que ce qui peut être naturellement connu' sur Dieu leur soit manifesté. Ils ne peuvent par conséquent rester dans une ignorance invincible de l'existence de Dieu ; leur ignorance, si elle existe, n'est donc pas invincible, mais volontaire» {Theolosçia S. Anselmi^t. I, De Deo et divinis Perfectionibus \v\ MonologionS. Anselmi. Tract. I. disput. V, sect. II, n. 17, pag. 122, éd. cit. ). Ce qui fait dire à S. Cyprien {Tractatus varii, tract. IV, De vanitate idoloruyn^ pag. 268, Opp.. t. Il, Lugduni i537):((Leplus grand des crimes c'est de ne vouloir pas reconnaître celui qu'on ne peut ignorer. » S. Augustin ajoute cette belle réflexion : « Dieu est partout caché, comme

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93. Nous pouvons conclure aussi de ces témoignages quMI n'existe réellement pas d'Athées positifs. En effet, comme la raison qui démontre l'existence de Dieu est claire et évidente, s'il peut absolument se faire qu'un homme dont l'intelligence ou la volonté ont été viciées par une éducation mauvaise et des habitudes dépravées se persuade, pour un temps (i), qu'il n'existe aucune Divinité, il est impossible de supposer qu'un homme qui jouit pleinement de Tusage de sa raison, un homme sain d'esprit et de corps, un homme sincère et de bonne foi, parvienne à se convaincre qu'il n'y a réellement point de Dieu (2). Saint Augustin soutient même « qu'il n'y a pas d'âme, quelque perverse qu'on la suppose, pourvu qu'elle soit capable de raisonner, à la conscience de laquelle Dieu ne fasse entendre sa voix (3). »

il est partout manifeste, en sorte que personne ne peut le connaître tel qu'il est, et personne non plus ne peut complètement l'ignorer »; hiPsalm. LXXIV^ °- 9-

(i) D'ordinaire les Aihe'es ne persévèrent pas longtemps dans leur opinion :mpic ; ou du moins, lorsqu'ils se voient sur le point de mourir, la plupart renient l'athéisme ; voir Brenna, De generis humani consensu in agnoscenda Divinitate, t. 1. i* part., c. 24, pag. i25 seqq., et Feller Catéchisme philosophique, liv. I, c. i .

(2) Bayle lui-même, dont les opinions ne s'accordent pas toujours entre elles, constate assez clairement ce fait: « Il est assez apparent que ceux qui affectent dans les compagnies de combattre les vérités les plus communes de la Religion, en disent plus qu'ils n'en pensent. La vanité a plus de part à leurs disputes que la conscience. Ils s'imaginent que la singularité et la hardiesse des sentiments qu'ils soutiendront leur procurera la réputation de grands esprits. Les voilà tentés d'étaler, contre leur propre persuasion, les difficultés à quoi sont sujettes les doctrines de la Providence et celles de l'Évangile. Ils se font donc peu à peu une habitude de tenir des discours impies, et si la vie voluptueuse se joint à leur vanité, ils marchent encore plus vite dans ce chemin. Cette mauvaise habitude contractée d'une pan sous les auspices de l'orgueil et de l'autre sous les auspices de la sensualité cmousse la pointe des im" pressions de l'éducation, je veux dire qu'elle assoupit le sentiment des vérités qu'ils ont apprises dans leur enfance touchant la divinité, le paradis et l'enfer; mais ce n'est pas une foi éteinte, ce n'est qu'un feu caché sous les cendres. Ils en ressentent l'activité dès qu'ils se consultent, et principalement à la vue de quelque péril. On les voit alcj/s plus tremblants que les autres hommes ; » Dictionnaire critique et historique, art. Des-Barreaux. Not. F.

(i) De scrmone Domini in monte, c. 5. Le même S. Docteur, expliquant ces paroles. L'insensé a dit dans son cœur: il n'y a point de Dieu, s'exprime ainsi: a II est dificile de rencontrer un homme qui dise dans son cœur: il n'y a point de Dieu ; cependant il y a un petit nombre d'hommes qui craignant de dire devant leurs semblables qu'il n'y a point de Dieu, le disent dans leur cœur, parce qu'ils n'osent le dire débouche. Par conséquent nous n'avons pas beaucoup à souffrir de ce côté là; à peine en trouve-t-on quelque exemple: ainsi les hommes qui disent dans leur cœur, il n'y a pas de Dieu, sont rares » ; Enarrat. m Psalm. LU. n. 2 ; cï. ibid., in Ps.ilm. XI L, n- 2 ; et Scrmo LXIX, De verbis Evang. Matth. Il, c. 2, n. 3.

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94. Mais, pour en revenir à notre point de départ, nous pouvons démontrer la valeur de Targument tiré du consentement de tous les peuples par ces paroles de Minutius Félix : « Puisque Taccord de tous les peuples sur l'existence des Dieux immortels et un fait constant, je ne crois pas que personne ait assez d'audace et de je ne sais quelle prudence impie pour se croire obligé de renverser, ou d'ébranler une croyance aussi ancienne, aussi utile et aussi salutaire (i). » Et de fait, disait saint Jean Ghrysostome, « celui qui, dans une affaire de testament, veut infirmer cinq ou sept témoignages, se trouve débouté de ses prétentions et condamné par l'accord des témoins, si la vérité siège parmi les juges ; il ne peut y avoir que l'insensé qui a dit dans son cœur, // n'y a point de Dieii^ qui puisse vouloir renverser le témoignage public de l'univers et contredire l'affirmation qui est sur les lèvres de tout le monde (2). w

95. Dans une autre partie de cet ouvrage (3), nous avons déjà vengé l'autorité du consentement de tous les peuples des attaques de ses adversaires. Il nous reste uniquement à réfuter ici l'affirmation mensongère de ceux qui attribuent l'origine de l'opinion commune, touchant l'existence de Dieu, soit à l'ignorance des causes naturelles, soit à la crainte (4), soit à la fraude des prêtres et des législateurs (5), soit aux préjugés que la première éducation inculquerait à tous les hommes.

i** Bien loin que la croyance à l'existence de Dieu soit le fruit de l'ignorance des causes naturelles, il est au contraire

(i) Octav., c. VIII, Lugduni Batavorum 1709.

(2) In Psalm. XIII.

(3) Vol. I, Dynamilog., ch. X, art. 10, pag. 806 et suiv.

(4) C'est la pensée de ce vers que Pétrone emprunte à Lucrèce {De natura rerum^ lib, VI, v. 40) :

Primas in orbe Deos fecit timor, ardua cœlo Fulmina cum caderent.

« La foudre impétueuse tombant du ciel et la crainte qu'elle inspira créèrent les premiers Dieux. »

(5) Spinoza ne craint pas d'affirmer que Moïse introduisit la religion parmi les Hébreux pour les contenir dans le devoir; Tract, theolog. polit., c. V, Opp., t. I, pag. 219 seqq., éd. Paulus. Remarquons en passant que les incrédules ne sont pas d'accord entre eux; car d'autres assurent qu'il n'y a rien de plus nuisible au gouvernement politique que la connaissance de Dieu ; si cette connaissance venait à disparaître du milieu des peuples, dit Hobbes (Leviathan, c. 2), « les citoyens dans tout l'état seraient bien mieux instruits à l'obéissance qu'ils ne le sont maintenant. »

avéré que cette croyance s^est d'autant plus solidement établie dans Fesprit des hommes que ces causes ont été mieux connues. Qui ne sait que les hommes les plus versés dans les sciences de la nature, tels que Kepler, Copernic, Newton, Euler, Leibnitz, ont défendu l'existence de Dieu avec beaucoup d'énergie ? Cette parole de Bacon est parfaitement vraie : a C'est une chose très-certaine et confirmée par l'expérience, dit-il, que, si une légère teinture de philosophie peut conduire à rathéisme,une connaissance plus approfondie ramène à la Religion (i). «

2° Jamais la crainte n'aurait fait naître l'idée de Dieu dans l'esprit de l'homme, si déjà l'homme n'avait été en possession des notions du juste et de l'injuste, et partant de l'idée d'un Législateur suprême qui prohibe les actions injustes et punit sévèrement ceux qui les commettent. Par où l'on peut juger que la crainte est Teffet et non la cause de la religion. Bien plus, la crainte doit être plutôt regardée elle-même comme la cause de l'athéisme; car les hommes criminels, pour se livrer plus librement à leurs désordres après s'être débarrassés de toute crainte, font les derniers efforts pour se persuader qu'il n'existe aucun Dieu vengeur des crimes (2).

3° Ni les prêtres, ni les législateurs n'ont pu faire naître cette opinion. Car l'institution des prêtres chez un peuple suppose que la croyance à la divinité y existe déjà. Quant aux législateurs, si vous leur attribuez l'invention de la croyance en Dieu, comment se fait-il que cette pensée soit venue à l'esprit de chacun d'eux sur toutes les parties du globe ? Comment cette croyance a-t-elle pu se propager part out avec un égal succès, vu que la religion qu ils auraient imaginée imposait aux passions un joug très-difficile à porter ? Comment est-il arrivé que la fraude n'ait jamais été découverte par quelque sage de la nation ? « Voilà un mensonge heureux, dit Lactance, puisqu'il a si facilement pu tromper, non-seulement. les ignorants.

{i) De Dignitate et augm. scientiarum, lib, I, pag. 5. Francofurti ad Maenum i66i).

(2) Voir ci-dessus, pag. 492, not. 2. Écoulons Lactance: « Les philosophes qui veulent délivrer les esprits de toute crainte suppriment toute religion et privent ainsi l'homme de son bien propre et particulier : parce qu'ils le détournent de la pratique du bien et lui font perdre tout sentiment humain. Car de même que Dieu a soumis à l'homme tous les êtres vivants, il s'est réservé le domaine sur l'homme;» Divin. înstit., lib. III, c 10. t. I, pag. 373, cd. cit.

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mais les chefs eux-mêmes des plus grandes écoles, tels que Platon, Socrate, Pythagore, Zenon et Aristote (i)! » D'ailleurs ces législateurs auraient-ils pu feindre qu'ils étaient inspirés par quelque Dieu, s'ils ne s'étaient trouvés au milieu d'un peuple qui déjà honorait la Divmité ? L'histoire nous apprend en effet que Numa et quelques autres législateurs, voyant le peuple très-porté de lui-même vers la religion, cherchèrent à raffermir leurs lois par l'autorité des Dieux dont le culte était auparavant répandu dans la nation. Enfin comment les athées expliquent-ils que la connoissance de Dieu ait toujours existé même parmi des peuples à demi-sauvages qui n'obéissaient à aucune loi ?

4° Les préjugés ont pour principaux caractères d'être temporaires, particuliers à certains pays, et d'être produits par l'ignorance; tandis que la croyance à l'existence de Dieu a été admise sans interruption pendant tous les siècles, elle s'est accrue même de plus en plus ; elle fut toujours répandue par tout l'univers; c'est pourquoi, bien que l'éducation, les mœurs, et les usages varient avec les divers peuples, il est reconnu qu'ils se sont tous accordés sur ce point ; et ce ne sont pas les ignorants seuls qui ont cru fermement à l'existence de Dieu, il est certain que les savants et les philosophes, à qui incombait le devoir de détruire les préjugés, y ont cru avec la même énergie de conviction.

90. Enfin nous ne pouvons laisser saijs réponse l'objection toute nouvelle, produite dans ces derniers temps par l'impie Buchner. Le consentement unanime sur la question de l'existence de Dieu nous étant manifesté, dit-il, par le culte superstitieux des peuples, prouve sans doute que les hommes se sont forgés de tout temps quelque notion d'une divinité, mais il ne prouve nullement, ajoute-t-il, qu'ils aient eu la notion réelle d'un Etre suprême (2).

97. Et d'abord, lors même que l'on accorderait à Buchner que tout ce qu'il met au compte de la superstition des peuples est parfaitement vrai, s'ensuivrait-il que les peuples superstitieux doivent être regardés comme des Athées ? Certes personne n'avait pensé jusqu'ici que la superstition devait être confon-

{i) De ira Dei, c. 10, t. II, pag. 109, éd. cit.

{2) Force et matière, pag. 184 et suiv., Leipzig i86

due avec l'athéisme (i). Car la superstition « c'est la religion poussée à Texcès »', comme dit saint Thomas, tandis que Tathéisme'^en 'est la destruction complète. Ensuite, il y a lieu de distinguer entre le consentement général des peuples sur Texistence de Dieu et les fausses idées qu'ils se faisaient de sa nature (2). Celles-ci n'étaient que le produit de leur imagination et variaient avec les divers peuples; mais, la croyance à l'existence de Dieu étant générale et identique partout, doit être regardée comme la voix même de la nature, et présente par conséquent un objet réel. Faisons encore cette observation : quoique l'on puisse dire qu'un Dieu qui n'est pas le vrai Dieu n'est pas véritablement Dieu, cependant ce n'est pas absolument la même chose que d'être dans l'erreur sur la vraie nature de Dieu et d'ignorer son existence (3). Écoutons là-dessus saint Bonaventure: « Notre intelligence défaille dans l'idée qu'elle conçoit de la divine Vérité, s'il s'agit de la connaissance de sa nature ; il en est tout autrement s'il est question de son existence... Mais, puisque notre esprit ne peut défaillir sur ce dernier point, il ne peut donc ignorer que Dieu existe, ni même s'imaginer qu'il n'existe pas. Au contraire, comme il ne connaît pas à fond sa nature, il lui arrive fréquemment de supposer que Dieu est ce qu'il n'est pas, par exemple une idole ; ou de penser qu'il n'est pas ce qu'il est, par exemple qu'il n'est pas juste ; et, parce que celui qui pense que Dieu n'est pas ce qu'il est, qui dit, par exemple. Dieu n'est pas juste, perd ridée du vrai Dieu, voilà en quel sens Tintelligence peut par défaillance penser que Dieu n'existe pas...; néanmoins cette négation de Dieu n'est pas une négation simple ou générale, elle est seulement tirée par déduction; comme nier que la béatitude soit en Dieu, c'est nier indirectement son existence {4). » Ainsi, ceux qui confessent une fausse Divinité ne pensent en aucune manière nier l'existence de Dieu. « Les adorateurs des fausses divinités, dit Lactance, se croient trèsreligieux, lorsqu'ils se livrent à leurs superstitions (5). » Bien

(i) In lib. II Sent., Dist. L\, q. I, a. i, sol. 3 ad 3.

(2) Voir ci-dessus, pag. 490, not. 4.

(3) Ci-dessus, pag. 493, not. 3.

(4) In lib. I Sent., Dist. VIII, p. I, a. i, q. 2 rcsol.

(5) Divin. Insiit., lib. IV, c. 28, pag. 537, éd. cit.

plus, selon la remarque de saint Augustin, ceux-là mêmes qui^ tout abandonnés aux impressioîis des sens, pensent que le ciel lui-même, ou le soleil^ ou le inonde est le Dieu suprême^ soutiennent r excellence de ce Dieu et croient qu'il nj a rien de plus parfait que lui (i).

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