CHAPITRE DEUXIExME
98. Quoique, « la seule et unique chose que Tintelligence de Thomme sache et comprenne parfaitement, dit Arnobe, lorsqu'il s'agit de la nature de Dieu, ce soit que la parole mortelle ne peut que balbutier à son sujet (2) » ; cependant, ajoute Tertullien, « si nous voulions définir Dieu, autant que la condition humaine en est capable, nous dirions, comme le reconnaît la conscience de tous les hommes, que Dieu est TEtre suprême... C'est en effet Tidée que tous les hommes en ont (3). » Nous traiterons par conséquent, dans ce chapitre, de tout ce qui a rapport à la grandeur suprême de Dieu, ou a son infinie perfection.
ARTICLE PREMIER
Oîi Von établit que la nature de Dieu est iti/inime?it parfaite
99. De la démonstration même de l'existence de Dieu nous pouvons déjà conclure qu'il est une Cause Première qui ne dépend d'aucune autre, et qu'il existe conséquemment par soi-même, c'est-à-dire par la nécessité de sa propre nature : en d'autres termes, sa quiddité essentielle exige de toute né-
(0 De Doctrin. Chnst., lib. I, c. VII, n. 7.
(2) Arnobe, Adversus GenteSy lib. III, pag. i^i, éd. cit. C'est pourquoi S. Augustin dit que cette question, qu'est-ce que Dieu, est telle « qu'il n'y a rien de plus périlleux que de tomber dans l'erreur en voulant la résoudre, rien qui demande plus de travail que sa solution, et que la découverte de la réponse à cette question est ce qu'il y a de plus fructueux ; » De Trinit., lib. I, c. 3.
(3) Tertuilien, Advers. Marcionem, lib. I, c. 3, pag. 197, Opp.y 1. 1, éd. cit.
3o2 THÉOLOGIE NATURELLK
cessitë qu'il existe et qu'il subsiste souverainement. En nous appuyant sur ce que Dieu^est la Clause Première, qui existe par elle-même, il nous sera facile de prouver qu'il doit être souverainement parfait. C'est pourquoi, il nous faut d'abord expliquer comment Dieu existe par soi-même et par la nécessité de'sa propre nature ; nous établirons ensuite son infinie perfection.
100. Et d'abord, pour démontrer que Dieu existe /7jr/tz 7iécessité de sa propre nature^ il nous suffira d'exposer cet argument très-clair que nous empruntons à saint Thomas : « Tout ce qui peut être ou ne pas être a besoin pour exister que quelque autre chose lui donne l'existence, puisqu'il peut indifféremment, pour ce qui le regarde, exister ou n'exister pas. Mais ce qui donne l'existence à autre chose -^ lui est antérieur. Donc il y a quelque chose qui existe antérieurement à ce qui peut être ou n'être pas. Or rien n'est antérieur à Dieu. Donc Dieu n'est pas une chose qui puisse être ou ne pas être, mais il est 7îécessaire qu'il soit (i). »
10 1. Il suit également de là que Dieu ty^isit par soi-même. En effet l'être nécessaire ne peut pas ne pas être, parce qu'il contient en soit la nécessité d'exister; donc, si Dieu est l'être nécessaire, il n'a pas de cause et ne peut point en avoir, et conséquemment il doit exister />ar 50z-;we;«e. En outre, dans les choses qui sont nécessaires, mais dont la nécessité a une cause, cette cause leur est évidemment antérieure. Or rien ne peut être antérieur à Dieu. Donc Dieu n'a pas une cause de sa nécessité^ et partant il est tellement nécessaire, qu'il existe par soi et non par un autre (2).
102. Puisque « nulle chose n'a le pouvoir de s'engendrer elle-même et de se donner l'être », ainsi que s'exprime saint Augustin (3), il est manifeste que Dieu est par soi négative-
(i) Opusc III, Comyendium Theologice, c. 6.
(2) Cf. S. Thomas, ibiJ. Ailleurs il prouve cela de cette manière : « Tout être nécessaire a une cause de sa nécessite hors de lui, ou bien il n'en a aucune, et il est nécessaire par lui-même. Or, dans les choses nécessaires qui trouvent hors d'elles-mêmes la cause de leur nécessité, on ne peut remonter à l'infini. Il est donc indispensable dj supposer un premier être nécessaire, qui soit nécessaire par !ui-même, et cet être est Dieu, puisqu'il est la première cause ; » Contr. Gent., lib. I, c. i 5, n. 4.
(3) De Trinit., lib. I, c. i 3, n. 4. « Il est impossible, dit le même S. Thomas, qu'une chose soit à elle-même la cause de son être ; parce que, suivant notre
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tnejît^ en ce qu'il n'est point par un autre, mais non pasjt?05z*tivement^ ainsi que Ta cru Descartes, comme si Dieu était en quelque sorte pour lui-même cequest la cause relativemeJit à son effet (i).
io3. Mais, si Dieu existe nécessairement par lui-même, il est facile de comprendre : i° que Dieu est sa propre essence ; i"* qu'il est son être même^ en sorte qu'il est Vêtre même subsistant. Pour ce qui est du premier point, écoutons saint Bernard, discutant contre Gilbert de la Porrée : « Qu'ils s'éloignent de nous, ces nouveaux dialecticiens, que dis-je ? ces nouveaux hérétiques, qui enseignent avec impiété que la Divinité par laquelle Dieu est n'est pas Dieu. Dieu, disent-ils, reçoit l'être par la Divinité, mais la Divinité n'est pas Dieu... Mais, si elle n'est pas Dieu, qu'est-elle ? Car ou elle est Dieu, ou elle est quelque autre chose qui n"est pas Dieu, ou elle est un pur néant. Vous n'accordez pas qu'elle soit Dieu, mais vous n'accordez pas davantage, je pense, qu'elle soit un pur néant, puisque vous jugez qu'elle est si nécessaire à Dieu que nonseulement Dieu ne peut être sans elle, mais encore qu'il existe par elle. Si elle est au contraire quelque chose qui ne soit pas Dieu; ce quelque chose est inférieur, ou supérieur, ou égala Dieu. Mais comment ce par quoi Dieu est, pourrait-il être inférieur à Dieu ? Il reste donc qu'elle lui soit supérieure, ou qu'elle soit son égale. Mais, si vous dites qu'elle lui est supérieure, ce n'est plus Dieu qui est le souverain Bien, c'est elle; si vous la faite son égale, il y a deux souverains biens au lieu d'un. Double hypothèse que le sentiment catholique repousse également (2). » Voici comment saint Thomas dérive cette vérité de ce que Dieu est par lui-même : Dans les êtres dont
manière de concevoir, la cause est antérieure à l'effet. Si donc quelque chose était à lui-naême la cause de son être, il faudrait supposer qu'il existe avant d'avoir reçu l'être, ce qui est impossible; » Contr. Gent.-, lib. I, c. 22, n. 4. Cf. Vol. II, Ontol.j ch. V, art. 3, pag. 2 12-21 3.
(i) Réponses aux premières objections. Œuvres, t. Il, pag. 24, Paris 1834. Cette opinion de Descartes ne paraît pas différer de celle de Gilbert de la Porrée qui enseignait, d'après le témoignage de S. Bernard {Serm. LXXX in Cant., Opp., t. I, pag. 35 1, éd. cit.), que Dieu reçoit Vétre de la Divinité et que la Divinité fait Dieu. Nous ne nions pas cependant que Descartes n'ait rétracté cette opinion dans ses Réponses aux quatrièmes objections, ibid., pag. I 5i et suiv.
(2) Sermo. LXXX in Cantic, ibid. Cf. S. Augustin, De Trinit.- lib. V, c. 10.