‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 72 sur 106 · TOME m · texte numérisé non relu

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car, ainsi que nous Pavons déjà remarqué, ce n'est point par défaut de puissance dans la vertu divine que les choses contradictoires ne peuvent être faites, c'est parce qu'elles-mêmes ne peuvent être l'objet de la divine puissance. Ecoutons de nouveau saint Thomas : « Comme Dieu est l'être même subsistant, il est manifeste que la liaison d'être lui convient infiniment à l'exclusion de toute limite et de toute restriction ; en conséquence, sa vertu s'étend infiniment à tout l'être et à tout ce qui peut avoir la raison d'être. Donc cela seul qui répugne à la raison d'être devra être exclu de la divine puissance ; et ce n'est point à raison de l'insuffisance de la puissance divine, mais c'est que la chose ne peut être faite parce qu'elle ne peut constituer un être. Or il répugne à la raison d'être que le non-être puisse exister ; par conséquent Dieu ne peut faire que quelque chose soit et ne soit pas simultanément, ni rien qui renferme contradiction (i). »

293. Joignez à cela que, si Ton admettait l'opinion de Descartes, il faudrait reconnaître en même temps que Dieu repousse le mal moral par un acte de son libre arbitre, et qu'il n'est pas intrinsèquement impossible que Dieu ne fasse le mal. Mais, comme l'observe le même saint Docteur, « dire que la justice dépend de la simple volonté, c'est dire que la divine volonté ne procède pas suivant l'ordre de la sagesse, ce qui est un blasphème (2). »

294. Au contraire, d'autres philosophes soutiennent la possibilité interne des choses dans un sens qui la ferait indépendante non-seulement de la puissance et de la volonté de Dieu, mais encore de son intellect et de son essence. Tel est en particulier le sentiment de Genovese et de Storchenau : de fait, le premier enseigne que le monde dépend de Dieu pour ce qui regarde son existence, mais non pour ce qui est de son essence (3) ; et le second prétend que, dans l'absurde hypothèse de la non-existence de Dieu, les choses pourraient

(i) Quodlib. ni, a. i c. Cf. Contr. Gent.^Wh. H, c 25. Baldinotti dit avec beaucoup de sens : « Quelle injure fait-on à Dieu en lui refusant la faculté de déployer son immense puissance pour faire quoi? le néant. Ne serait-ce pas au contraire une grande injure de supposer que Dieu tire le néant de sa toutepuissance elle-même?» Metaph. gênerai , c. I, g 9, pag. 24, Patavii 1817.

(2) Qq. dispp.. De Ver., q. XXIII, a. 6 c.

(3) Op. cit., t. l, pars I, c. i, Def. XVI, pag. 19, éd. cit.

encore jouir de la possibilité interne, bien qu'elles perdissent toute possibilité externe. Il nous suffira de présenter quelques réflexions sur Topinion de ces deux philosophes.

1° Qu'entendent ces philosophes sous le nom d'essence ? sans doute ils entendent par là ce par quoi une chose est ce qu'elle est. Mais comment une chose pourrait-elle avoir une raison d'être, si Ton commence par supposer que le premier être n'existe pas ? En effet, dans un genre quelconque de choses, si Ton supprime la première, toutes les autres doivent disparaître, et nul être second ne peut exister, s'il n'existe aucun Etre premier. Quel nombre pourrait-on concevoir si' l'on n'admettait aucune unité ? Que pourraient être des essences jouissant d'une possibilité interne, si l'on supposait que Dieu n'existe pas ? Ce seraient, direz-vous, des essences secondes. Mais que viennent faire des substances secondes dans l'hypothèse de la non-existence de Dieu (i) ? Saint Augustin s'adressant au premier Etre dit : « En vous. Seigneur, existent les causes de tout ce qui est instable, en vous se trouvent les origines immuables de tout ce qui change, en vous subsistent les raisons éternelles des substances irraisonnables et des choses corporelles (2). »

2" La possibilité interne des choses est évidemment une certaine vérité ; mais les choses sont appelées vraies et tirent leur vérité delà vérité de V intellect ; en conséquence^ si nulle intelligence n'était éternelle, il 7iy aurait pas de vérité éternelle (3). Car « l'essence du cercle et deux et trois font cinq ont une existence éterndle dans la pensée divine (4). « Ce qui rend cela plus évident encore, c'est que « Tintellection de Dieu est la mesure et la cause de tout e/re autre que lui,

(0 Instit, Metaphys., lib. I, Ontol., sect. II, c. I, § XXXVI seqq., pag. 46 seqq., Venetiis 1794.

(2) Confess., lib. I, c. 6.

(3) I, q. XVI. a. 7 c.

(4) Ibid., ad I. Ces paroles de Leibnitz font sans doute allusion à cela : « Il est vrai qu'en Dieu se trouve non-seulement la source des existences, mais encore la source des essences, en tant qu'elles sont réelles, c'est-à-dire en tant qu'elles sont la source de ce qu'il y a de réel dans la possibilité. En outre l'intellect de Dieu est la région des vérités éternelles, ou des idées dont elles dépendent, et sans lui il n'j aurait aucune réalité dans les possibilités des choses, et non-seulement rien n'existerait, mais rien même ne serait possible »; Princip. philos.^ l ^'i, pag. 708, éd. Herdmann.

65o THÉOLOGIE NATURELLE

et même de toutes les autres intelligences (i). » Voilà pourquoi rintelligibilitc de la divine Essence, par laquelle Dieu connaît toutes choses, détermine les essences et la vérité des choses soit existantes, soit possibles.

3" Si le fondement et la raison des possibles ne dépendaient nullement de Dieu, dans la connaissance des possibles Dieu serait perfectionne par une chose qui lui serait extrinsèque et qui serait même tout à fait indépendante de lui : ce qui répugne extrêmement. En outre, personne, comme T observe saint Augustin, « n'oserait dire que Dieu a créé toutes choses sans raison. Mais, si on ne peut ni dire ni penser que Dieu ait agi de la sorte, il reste qu'il ait tout créé, par raison ; ainsi nous reconnaîtrons que l'homme, par exemple, a été fait d'après un principe rationnel différent de celui qui a présidé à la création du cheval ; car penser le contraire serait une grande absurdité. Par conséquent chaque chose a été créée pour des raisons particulières (2;. » Or, ainsi que nous l'avons remarqué ailleurs avec saint Augustin et saint Thomas, ces raisons des choses ne doivent être placées autre part que dans l'intelr ligence du Créateur (3) ; autrement il faudrait dire que Dieu contemplait un modèle placé hors de lui pour constituer les choses qu'il a constituées^ ce qu'il serait impie et sacrilège de penser (4).

(i) I, q. XVI, a. 5 c. Cf. pag. 609-610.

(2) Qq. octoginta très. q. 46.

(3) Voir à la pag. 609.

(4) Qq. octoginta très., q. 46; voir page 6oo-6o3. « Les idées, dit-il encore {ibidem), sont certaines formes principales des choses, certaines raisons fixes et immuables, qui n'ont pas clé formées elles-mêmes, qui par conséquent sont éternelles et toujours les mêmes et qui sont contenues dans la divine intelligence. Mais, quoiqu'elles ne commencent, ni ne périssent, nous disons cependant que tout ce qui peut commencer ou périr, et tout ce qui par le fait commence ou périt a été formé sur ces exemplaires divins. » Relire ce que nous avons écrit, sur ce sujet, dans la Cosmolog., ch. Vit, a. 2, pag. 579-580. Voir aussi Vespignani, L' Esemplarismo Divino, c. 2 et 3, pag. 24 seqq., Imola 1H66.

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