TOME III
moucheron la trompe dont il se sert pour sucer notre sang ? qui a creusé Tinvisible canal avec lequel il le soutire ? qui a organisé, qui a créé toutes ces choses ? Ces petits êtres excitent ton admiration, loue la grandeur de Celui qui les a faits (i). «
350. Cependant n'oublions point que la divine opération n'exclut pas les opérations des causes secondes. Seulement ces causes secondes ne sont que les exécutrices de la divine Providence ; « les effets qui proviennent de l'opération des causes secondes, dit saint Thomas, sont subordonnés à la Providence divine, puisque Dieu ordonne chaque chose par lui-même, comme nous Pavons prouvé (2). » On doit dire même, comme Fobserve Estius, que Dieu pourvoit par luimême à l'exécution des décrets de sa providence, quoiqu'il se serve des causes secondes, et qu'il agisse par leur moyen. « Ainsi Dieu pourvoit immédiatement à toutes choses parce qu'il opère dans chacune d'elles immédiatement, c'est-à-dire par sa vertu et sa substance ello-mêmc et sans aucun intermédiaire. Ce qui le prouve c'est que la puissance divine, aussi bien que son essence, est intimement présente à chaque chose, sans dépendre en rien d'une cause quelconque (3). »
35 1 . Enfin, bien que la divine Providence embrasse chaque chose, néanmoins Dieu les régit diversement suivant la diversité de leur Jiature (4). « Tout ce qui existe, dit saint Thomas, a besoin de la providence de son Créateur ; elle est indispensable à chaque chose, à raison surtout de sa nature propre et du but qu'elle doit atteindre (5). » Par exemple, les créatures raisonnables, qui agissent par elles-mêmes, cofnme ajayit le domaine de leurs actes^ sont dirigées par Dieu d'une manière particulière, car « elles sont induites au bien et détournées du mal par des préceptes et des défenses, par des récompenses et des peines. Quant aux créatures irraisonnables, qui sont
(i) Enarrat. in Psalm. CXLVIII, n. lo. Cf. De Gènes, ad litt., lib. V, c 21, n. 42. Pline lui-mcme confesse en ces termes combien la Sagesse et la Bonté divine se font reiTiarquer même dans les choses qui sont regardées comme viles et imparfaites: « Quelle sagesse, dit-il, quelle puissance, quelle perfection inexplicable dans ces animalcules qui nous paraissent si peu de choses ! » Naturalis Historia, tit. II, lib. XI, c. 2, pag. 488, Parisiis i685.
(2) Contr. Gent., lib. 111, c. 77, n, 2.
(3) Op. cit,y In dist. XXXIX, g 8.
(4) I, q. cm, a, 5 ad 2.
(5) Athénagore, De resurrectione mortuorum, inter. Opp. S. Justini, pag. 60, éd. cit.
conduites et qui ne se conduisent pas elles-mêmes, elles ne sont pas gouvernées par Dieu de la même manière (i). »
(1) I, q. cm, a. 5 ad 2. Cf. Contr. Gent., lib. III, c. 112. C'est dans ce sens, comme l'observe S. Thomas, qu'il faut entendre cette parole de l'Apôtre (/ ad Corinth., c. IX, v. 9) : Est-ce que Dieu s'occupe des bœufs? « L'Apôtre, dit-il, ne soustrait pas complètement les bœufs au gouvernement de la Providence, il veut dire seulement que la manière dont Dieu s'en occupe est toute autre que celle dont il prend soin de la créature raisonnable » ; I, q. CIII, a. 5 ad 2. Voir S. Augustin, Enarrat. in Psalm. CXLV, n. i3. On doit expliquer de la même façon ces paroles de S. Jérôme : « Il est absurde d'abaisser la majesté divine au point qu'elle doive savoir à chaque instant combien il naît de moucherons et combien il en meurt, quel est le nombre des punaises, des puces et des mouches qui sont sur toute la terre, quels sont les poissons gigantesques q^ii nagent dans les mers, et quels sont les animaux inférieurs qui sont condamnés à servir de pâture aux animaux supérieurs » {In cap. I Habacuc, Opp.^ t. V, pag. 258, Romae iSyi). S. Jérôme, par ces paroles, n'a pas voulu dire que la Providence ne prend nullement garde à des choses d'aussi mince importance; sa pensée est uniquement de les exclure de la Providence spéciale qui gouverne l'homme. En effet, dans ce passage, le S. Docteur se proposait de réfuter un livre apocryphe, où l'on disait que Dieu avait préposé des anges à la garde des reptiles, des poissons, et des autres animaux, et même à la garde des arbres. Il poursuit ainsi : « Ne soyons pas de sots adulateurs de Dieu, car, sous prétexte d'étendre la puissance de Dieu jusqu'aux êtres les plus infimes, nous risquons d'être injurieux envers nous-mêmes en disant que la Providence des êtres irraisonnables est absolument la même que celle des êtres raisonnables. » On voit que S. Jérôme nie seulement une chose, savoir que des anges prennent soin des êtres inférieurs, comme ils prennent soin des hommes. D'ailleurs un si grand Docteur se contredirait lui-même s'il avait voulu nier, dans ce passage, que la divine Providence s'étendît aux êtres les plus infimes. Car il enseigne manifestement le contraire lorsqu'il expose ces paroles de Notre Seigneur: Est-ce qu'on ne vend pas deux passereaux pour un as? et cependant il n'en tombe pas un sur la terre, sans l'ordre de votre Père; car il dit: « Si aucun de ces petits oiseaux ne tombe sans la permission de Dieu, c'est une preuve que sa Providence se fait sentir en toutes choses et que rien ne périt sans sa volonté; par conséquent vous qui êtes éternels vous n'avez pas à craindre que Dieu ne prenne aucun soin de votre vie » {In Matth. c. X, v. 29, t. V, pag. 23). Il avait dit un peu plus haut(/« Matth. c. VI, pag. 12) : « Les oiseaux du ciel. sont nourris par la Providence de Dieu, sans que les soucis ou les chagrins viennent les tourmenter. » Et ailleurs [ht cap. XXXII Jerem., t. VI, pag. 400); « Il y en a qui restreignent la Providence aux seuls êtres raisonnables, et qui pensent que les bêtes vivjnt et meurent par l'effet seul du hasard. Mais la parole du Prophète déclare que rien n'échappe à la Providence et à la science de Dieu, parce que parmi les êtres les uns ont été créés pour eux-mêmes et les autres pour le service de l'homme. » Enfin, dans une lettre à Héliodore [Epist. III ad Heliod.^ t. I, pag. 14), il dit: « Nous n'admirons pas le Créateur seulement dans le ciel, dans la terre, dans le soleil et dans l'océan, dans les éléphants et les chameaux, dans les chevaux et les bœufs, dans les léopards, les ours et les lions, mais nous l'admirons même dans les plus petits animaux, dans les fourmis, dans les moucherons, dans les mouches, dans les vermiseaux, et tant d'autres animaux dont les formes nous sont plus connues que les noms, dans tous enfin nous admirons la même sagesse et la même habileté ». Ajoutons que plusieurs sont d'avis qu'il faut interpréter le passage cité plus haut d'après la règle que le saint Docteur donne lui-même lorsqu'il dit, en parlant d'un autre: il faut entendre ses paroles non d'après son opinion, mais d'après celle de ses contradicteurs : Adv. Rujinum, lib. I, t. I, pag. i52. Voir Estius, Op. cit., In lib. I Sent., Dist., XXXIX, g lo.
Nous avons démontré par des raisons très-claires la divine Providence ; nous allons maintenant répondre aux arguments par lesquels on a essayé de la combattre (i).
352. /^^ Objection. Il est manifeste, comme le prouve Texpérience de tous les jours, que les impies mènent une vie heureuse en ce monde, et que les justes au contraire sont accablés d^innombrables misères. Or ce fait répugne à l'existence d\ne providence qui certainement serait juste, si elle existait. Donc il n'y a pas de providence. « Dès qu'on a fait mention de la Providence, disait Origène, plusieurs, troublés de voir ce qui arrive aux bons et aux méchants, sont tombés dans cette erreur qu'il n'existe point de providence (2). »
353. Réponse : Transeat major ; neg. min. ; neg. conseq. Nous disons transeat major^ soit parce qu'il n'est pas vrai que les bons se trouvent toujours dans le chagrin et dans le malheur et que les méchants naviguent toujours au sein de la prospérité ; soit parce qu'il est faux que les impies goûtent un bonheur parfait au milieu des délices et des voluptés corporelles dont ils jouissent, et que les homnies vertueux soient malheureux au milieu des misères qui les entourent : car il est certain, au contraire, que les premiers sont ordinairement en proie aux remords de la conscience et aux inquiétudes (3), tandis que les seconds jouissent d'une grande paix dans leurs misères mêmes (4). Au reste, de ce que le malheur visite le juste en cette vie et de ce que les biens de la terre sont le partage des méchants, on n'est en droit pour cela ni d'accu-
(i) Quant aux objections tirées des maux qui existent dans le monde, nous avons refuté les unes ci -dessus (pag. 478, et suiv.), les autres le seront dans le chapitre suivant.
(2) Con/r. Celsuniy lib. 1, n. i, pag. 329, Parisiis 1733. « Si les Dieux prenaient soin des choses humaines, dit Cotta dans Gicéron, il arriverait bien aux bons et il arriverait mal aux méchants : ce qui n'a pas lieu sur celte terre » ; De natura Deorum, lib. III, c. 32.
(3) Juvenal parle ainsi de ces derniers, dans sa XlJIe Satire:
Pœna autcm vehemens, ac multo sœvior illis, Quas et Cœditius gravis invenit aut Rhadamanthus^ Nocte dieque suiim ^estare in pectore testent. c La conscience, témoin incorruptible de ses crimes, accompagne jour e nuit le criminel, et lui fait endurer des tourments bien plus grands et plus redoutables que ceux inventes par Céditius ou Rhadamante. »
(4) Horace, parmi les païens eux-mêmes, jugeait que c'était une grande satisfaction pour le juste de n'avoir rien à se reprocher et de n'avoir à rougir d'aucune faute : iVi7 conscire sibi^ nulla pallescere culpa.
ser Dieu d'injustice, ni de nier sa providence, c'est au contraire un motif de plus de bénir sa souveraine justice et sa bonté suprême. Car cela prouve que l'action de la divine Providence s'étend au delà des limites de cette vie(i), et que Dieu se réserve de distribuer aux uns et aux autres, aux bons et aux méchants, dans une autre vie, des récompenses ou des punitions suivant leur mérite. « Si Dieu frappait ici-bas d'une peine manifeste toute faute commise, dit saint Augustin, on pourrait croire que rien n'est réservé au jugement dernier (2). » Mais, comme il n'existe aucun homme tellement bon qu'il ne pèche quelquefois, ni aucun homme tellement mauvais qu'il n'accomplisse quelque action moralement bonne, il est juste que les bons reçoivent en cette vie quelque peine temporelle et que les méchants reçoivent la récompense temporelle du peu de bien qu'ils ont accompli. « Qu'endurent les chrétiens dans cette dévastation de Tunivers qui ne leur soit profitable, s'ils y réfléchissent sérieusement ? D'abord, en méditant sur les péchés dont la juste punition attire tant de calamités sur le monde, ils reconnaissent avec humilité que, sans mériter d'être confondus avec les grands criminels, les scandaleux et les impies, cependant ils ne sont pas tellement étrangers à toute faute qu'ils ne méritent d'être frappés de peines temporelles (3). « Le saint Docteur avait dit quelques lignes plus haut: « Il a plu à la divine Providence de préparer aux bons, dans l'avenir, des biens dont ne jouiront pas les méchants, et de préparer aux impies des maux dont les justes ne seront pas tourmentés (4). » Ajoutons à cela que si la vertu était toujours récompensée en cette vie et le crime toujours châtié, les hommes seraient portés à pratiquer la vertu par une affection toute servile et s'abstiendraient du vice par la seule crainte du châtiment ; ce qui détruirait la fin convenable que tout homme doit se proposer dans ses actions morales. Comme dit le même saint Docteur : « Si Dieu accordait les prospérités temporelles à tous ceux qui les lui demandent, nous croirions que Dieu doit être servi
(i) Voir s. Augustin, Liber de diversis quœstionibus octoginta tribus, q. 82.
(2) De Civit. Dei, lib. I, c. 8.
(3) De Civit. Dei, lib. I, c. 9.
(4) De Civit. Dei, lib. I, c. 8.
yOO THEOLOGIE NATURELLE
uniquement pour ces récompenses; or une telle obéissance, loin d'augmenter notre piété envers Dieu, ne ferait que nous rendre cupides et avares (i). » Ajoutons encore que Dieu permet la prospérité des impies, afin que la considération des biens qu'ils ont reçus et Texemple des hommes vertueux les ramènent à une vie plus honnête ; et les hommes de bien sont éprouvés par le malheur pour qu'ils s'affermissent davantage dans l'exercice des vertus. « La patience divine, dit saint Augustin, invite les méchants à la pénitence, comme les fléaux de Dieu enseignent la patience à Fhomme de bien (2). » Saint Grégoire le Grand ajoute : « Le Dieu toutpuissant frappe quelques hommes pour les instruire en les frappant, et pour fournir à d'autres l'occasion de se livrer aux bonnes œuvres (3). » Par conséquent nous devons regarder les biens et les maux de cette vie comme des moyens pour acquérir la félicité future.
354. Ainsi qu'on le voit, l'objection que les Incrédules renouvellent sans cesse a été réfutée depuis longtemps par les Saints Pères (4); en conséquence Bayle ne saurait être excusé lorsqu'il affirme que jusqu'à ce jour aucune réponse satisfaisante n'a été faite à cette difficulté (5). Au reste, nier la providence de Dieu, sous prétexte que nous n'en connaissons pas tous les effets, serait une folie aussi manifeste que de révoquer en doute une foule de phénomènes qui tombent sous nos sens, parce que nous n'en connaissons pas les rai-
(i) De Civit. Dei, lib. I, c. 8.
(2) De Civit, Dei, ibid.
(3) Moral., lib. VII, c. 24, n. 29, pag. 224. Nous citerons encore ces belles paroles du même S. Docteur: « Souvent Dieu supporte pendant de longues années ceux qu'il condamne éternellement; quelquefois aussi il les frappe sans tarder, pour compatira la faiblesse des innocents et les consoler. Ainsi donc il arrive que le Tout-Puissant permet que les méchants prévalent pendant plusieurs années, afin que la vie des justes se purifie davantage ; mais d'autres fois il les punit sans retard pour affermir, par leur mort, les cœurs des justes. Car, si Dieu punissait sur le champ tous ceux qui font le mal, qui croirait à un jugement ultérieur? Si d'autre part il n'en frappait aucun, qui croirait que Dieu s'occupe des choses humaines ? Nous pouvons dire en conséquence que, si Dieu frappe de temps à autre les pécheurs, c'est pour montrer qu'il ne laisse pas le crime impuni; et que, si parfois il supporte longtemps les pervers c'est pour mieux faire comprendre à celui qui réfléchit quel jugement terrible il leur réserve » ; Moral., lib. V, c. 18, n. 35, pag. 154, i35.
(4) Voir Riccardi, La Providen^a divina ecc, c. 2, pag. 46 seqq., Torino
(5) Dictionnaire historique et critique, art. Rufin.