‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 81 sur 106 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

2" Le mal, comme nous Tavons montré ailleurs, est fonâû sur un bien (i)^ et partant // ?ïe peut en être entièrement séparé. Mais le souverain mal ne peut avoir rien de commun avec un bien quelconque. Donc le souverain mal nest absolument rien (2).

y Aucune chose ne peut être conçue comme le souverain mal, qui ne soit mauvaise par essence, comme il n'y a pas d'autre souverain bien que ce qui est bon par son essence. Or il répugne qu'une chose soit mauvaise par son essence, parce que tout être est bon en tant qu'être (3). Donc la notion de souverain mal répugne (4).

nature un souverain mal, et les erreurs des Panthéistes qui n'admettent en rcaliic l'existence d'aucun mal dans la nature. Voir notre Philosopiiici Cïiristiana, Dynamilogia^ t. III, pag. 1404, 1465. (i) Ontologie, ch. II, art. 9, pag. 11 5- 116.

(2) Contr. Gant., lib. III^c. i5, n. i.

(3) S. Léon, après les paroles que nous avons rapportées un peu plus haut, ajoute : « La vrai foi, ou la foi catholique, confesse que la substance de toutes les créatures, soit spirituelles, soit corporelles, est bonne, et qu'il n'y a pas de nature mauvaise » (Ibid,). C'est pourquoi, le concile de Florence, déclarant la Foi de la Sainte Eglise Romaine, qui « croit, confesse et enseigne que le seul vrai Dieu... est le Créateur de toutes les choses visibles : lequel, quand il l'a voulu, a créé par sa bonté toutes les choses, tant les spirituelles que les corporelles ; qui sont bonnes à cause qu'elles ont été faites parle bien souverain, mais qui sont variables, parce qu'elles ont été faites de rien », ajoute : « Elle assure qu'il n'y a pas de nature mauvaise, en tant que nature ; m Voir VEncliiridion symbolorum et définit ionum^ quœ de rébus Fidei et morum a Conduis œciimenicis et Summis Pontijîcibus emanarunt, Document. LXXII, Concilii Florentini Décréta^ BuUa Eugenii IV, Cantate Domino, pag. 208, Wirceburgi i856.

(4) Voir l'Ontologie à l'endroit cité. Pour que cette conclusion devienne de plus en plus claire, nous croyons devoir prévenir qu'il n'y a pas d'argument d'où l'on puisse conclure que les maux qui existent dans le monde peuvent se ramener à quelque chose qui soit le mal par essence, comme les biens se ramènent à quelque chose qui est par essence le bien suprême. En effet les biens qui sont dans le monde se ramènent à quelque chose qui est le bien par essence, par que toutes les choses qui sont bonnes, le sont, en ce qu'elles praiicipent à i'inhnic bonié de Dieu. Au contraire, « aucun être, comme s'exprime S. Thomas, n'est appelé mauvais à raison de quelque participation, mais par privation de participation. D'où il suit qu'on ne peut le ramener à une chose qui soit essentiellement mauvaise » ; I, q. XLIX, a. 8 ad 4. Le Docteur Séraphique dit de même ; « Quant à cette objection que le plus cl le moins se disent suivant cju'on approche plus ou moins d'un terme ; nous répondons, cela est vrai pour les choses qui expriment une affirmation, mais il en est autrement pour celles qui signifient privation, ou qui n)arqucnt éloignemcnt. Aussi une chose est d'autant plus mauvaise qu'elle s'éloigne dav.Tntage du bien, mais comme elle ne peut tellement s'en éloigner qu'elle ne puisse s'en éloigner davantage encore, c'est pour cela qu'on ne saurait atteindre le souverain mal ; » Jn lib. II Sent., Dist. XXXIV, a. 1 1, q. 1 ad arg.

DE lY'NITK de dieu 746

411. Saint Bonaventure démontre aussi cette répugnance par divers arguments; nous citerons les trois principaux :

i" « Toute puissance, comme dit Aristote, est une espèce de bien ; donc s'il existe un souverain mal, celui-ci ne peut absolument rien: mais ce qui atteint le souverain degré en un genre a plus de pouvoir que ce qui est au-dessous ; si donc ce qui n'est pas le souverain mal peut quelque chose, ce qui est le souverain mal peut beaucoup ; en conséquence, par là même que le mal est porté au suprême degré, il peut beaucoup et il ne peut rien ; or ces deux choses sont incompatibles ; donc le souverain mal renferme contradiction. «

2° « Toute science est une espèce de bien, non-seulement la science du bien lui-même, mais encore la science du mal ; car la science du mal est une bonne chose. Si donc il existe un mal suprême, il est privé de la connaissance du bien et du mal ; par conséquent il ne connaît ni ce que c'est que de faire le mal, ni ce que c'est que de nuire ; mais par cela seul qu'il est le mal, il connaît ce que c'est que de nuire au bien ; donc ce qui est le souverain mal connaît et ignore à la fois les biens et les maux ; mais ces choses sont incompatibles ; donc. »

3** « S'il existe un souverain mal, il doit être tout puissant dans le mal, comme le souverain bien est tout puissant dans le bien ; donc tout mal est en son pouvoir; mais la corruption d'un bien quelconque est un mal ; donc la corruption d'un bien quelconque est soumise à la puissance du souverain mal ; si donc le souverain mal existe, il peut corrompre tout bien ; mais un bien sujet à corruption n'est pas le souverain bien ; par conséquent, si l'on suppose qu'il existe un souverain mal, il faut nier l'existence du souverain bien, et s'il n'existe pas de bien suprême, il n'existe aucun bien; donc supposer un souverain mal, c'est nier l'existence de tout bien (i). « C'est pourquoi, « affirmer l'existence d'un mal qui exclut tout bien c'est non-seulement tomber dans l'hérésie, c'est même tomber dans une folie et dans un aveuglement manifeste ï) ; car ces raisons ce prouvent manifestement que cette erreur ne pouvait descendre dans un esprit sensé et clairvoyant et que son auteur, ou son inventeur, était un

(i) In lib. II Sent. f Dist. XXXIV, a. 11, q. r, in opponendo.

homme aveugle d'esprit et rempli d'impiété ; jamais Timpie .Manès ne fût en eiîet descendu dans un gouffre si ténébreux, si longtemps auparavant il ne s'était rendu Tesclave de Tesprit de ténèbres, qui le frappa d'un tel aveuglement que la lumière de la vérité, qui rayonne sur toutes les intelligences, n'arrivait plus jusqu'à lui (i). »

412. Saint Augustin est donc parfaitement fondé, lorsqu'il reproche aux Manichéens d'enseigner sur la divinité des erreurs plus absurdes que les païens eux-mêmes. « Nous disons que vous êtes pires que les païens; car, si vous leur ressemblez en ce que vous rendez un culte à plusieurs dieux, comme ils le font cux-mGmes, vous différez d'eux à votre désavantage, en ce qu'ils rendent les honneurs divins à des êtres qui ne sont pas dieux, il est vrai, mais qui existent pourtant; tandis que vous adorez des choses qui ne sont ni dieux, ni autre chose, puisqu'elles ne sont absolument rien (2;. «

41 3. La seconde partie de \di mineure peut se démontrer ainsi :

i" L'être infiniment parfait est nécessairement unique. On ne peut donc supposer qu'il existe une seconde nature ayant part comme lui aux perfections divines, mais ayant en plus une grande inclination pour le mal.

2° Aucune nature ne peut se composer d'attributs contraires qui s'entredétruisent. Or une nature à la fois souverainement parfaite et cependant très-portée au mal serait formée d'attributs contraires ; donc une pareille nature ne peut exister (3).

3** On ne conçoit pas comment un être souverainement parfait pourrait travailler à la réalisation du mal. En effet, si un être intelligent embrasse un mauvais dessein, c'est toujours par ignorance du droit, ou pour quelque motif intéressé. Or un être que l'on suppose éternel, indépendant, et souverainement intelligent, ne peut ignorer ce qui est bien, et, comme il se suffit pleinement à lui-même, aucune considération d'intérêt n'est capable de l'en détourner. Donc il ne peut poursuivre la réalisation du mal.

(i) In lib,ll Sent. y ibid., rcsol.

(2) Contra Faust um, lib. XX, c. 9, {'S) Voir ci-desEus, pag. C20,

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