‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 87 sur 106 · TOME m 5l · texte numérisé non relu

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476. Les doctrines panthéistes passèrent d'Allemagne en France sons les auspices de Victor Cousin. Le chef de Téclectisme français nia énergiquement qu'il y eut rien de commun entre le panthéisme et lui, mais ses doctrines donnent un démenti à ses dénégations (i). En effet, il enseigne que Dieu est unique et multiple, éicrnilc et temps, espace et nombre, le souverain degré de l'être et le plus bas, fini et infini, Dieu, nature et humanité (2) ; il dit encore que, lorsqu'il crée le monde. Dieu ne le tire point du néant, mais de lui-même, et partant que la création n'est autre chose que révolution et l'apparition de Dieu dans le monde ; il ajoute que la création est nécessaire, parce que, Dieu étant cause absolue, il ne peut pas ne pas créer, ou se manifester luimcme, et que, comme il est cause infinie, cette manifestation sera constante et infinie ; d'où il suit également que Dieu crée nécessairement et toujours (3).

477. L'école saint-simonienne, en France, fait aussi profession ouverte de panthéisme ; Henri de Saint-Simon en fut le fondateur. Elle affirme que Dieu seul existe, que Dieu est tout ce qui est, que tout est en lui, que tout est par lui, que tout est lui ; mais que Dieu se développe de deux manières comme matière et comme esprit. Les Saints-simoniens paraissent même avoir cru que le monde était Dieu même, car ils enseignent quelquefois que Dieu n'est autre chose que Vunité, Vo7\ire et Vhaj^nonie du monde (4).

{ï) Fragments, Pré/ace de la i* éJit.

(•2) Introduction à l'histoire de la philosophie, cours de 1S2S. 5o leçon.

('j) On peut juger, d'après ces idées de Victor Cousin, et d'après les citations que nous avons taites précédemment (pag. 633 et bbi) combien l'auteur est mal venu de se récrier contre l'accusation de panthéisme. Voir La Scien:^a e la Fede, vol. Il», pag. 892, net. 2, ainsi que la dissertatian aussi savante que remplie d'éruililion de Bonav. Attanasio> promu depuis à l'évéché de Lipari ; on trouvera cette dissertation dans la même Revue, vol. IV, pag. lOi et suiv. Ajoutons à cela que sa doctrine sur la raison impersonnelle est tout à fait panthéiste (voir la D)'>it7»ni7o^., chap. III, art. 3, pag. 37»). et, comme Sthal l'observe avec raison [Storia délia fUosoJla de! dirittOy lib. X, scz. I, c. i. pag. .}.r7 et 41S, et scz. II, c. i, pag. 437-439, Tor-no i833), elle s'accorde merveilleusement soit avec VIdenîiic absolue dcSchelling, soit aver V Idée d'Hegel. Voir aussi ce que nous avons écrit sur la notion de substance telle que l'explique Cousin : Ontologie^ ch. III. art. ij pag. i32, nol. 3.

[^) Exposition de la doctrine de Saint-Simon par Bazar, Paris 18 10. \'oir aussi Thonissen, Le socialisme dcpuij l'antiquité jusquW la constitution française du 14 janvier i852, Louvain iS32. On peut lire encore, sur lesSaintsimonicns, ce que nous avons écrit dans notre ouvrage : I principali sistemi délia filosofia siil critcrio cic.,c. II, g 3, pag. 177-179.

478. Quoique cette secte ait cessé depuis plusieurs années d'exister comme association publique, par suite des dissentions intestines qui s'élevèrent parmi ses principaux adeptes, cependant plusieurs d'entre eux ont continué depuis à publier des écrits dans lesquels le panthéisme se montre assez visiblement. L'un d'eux, Pierre Leroux, se fit particulièrement remarquer par sa haine violente contre la Religion chrétienne. Tandis que d'une part il se déclare très-éloigné du panthéisme, de l'autre, il professe des doctrines qui ont la plus grande affinité avec lui. Il écrit, par exemple, que Dieu est la vie répandue en tous les êtres, partant que Dieu n'est pas hors du monde, puisque le monde n'est pas hors de Dieu et que la nature se confmd avec l'éternité et l'injïnité (i). La secte des Fouriéristes ou Phalanstériens^ qui eut pour premier instituteur Charles Fourier, se rattache aux mêmes doctrines (2). Lamennais, dans l'un de ses derniers ouvrages, s'efforce d'établir une sorte de panthéisme mitigé : // n'y j, dit-il, qu'une seule substance à la fois finie et infinie; toutes les choses singulières sont autant d'émanations de Dieu, qui en présentent de diverses manières les trois principales propriétés, la Puissance, V Intelligence et rA?nour, renfermées dans certaines limites (3).

479. Enfin, les Positivistes français, qui ne reconnaissent d'autre Dieu que la Nature sensible, et toute cette phalange de philosophes allemands qui, passant de l'hégélianisme au 77iatérialis?7ie dynamique, proclament avec impiété que Dieu ne se distingue pas de cette matière essentiellement active, dont les forces internes produisent tout ce qui existe, professent une sorte de grossier panthéisme matérialiste (.]). Il faut remarquer en effet que ce nouveau genre de panthéisme tire son origine du Transcendantalisme germanique. Car, si l'Absolu est privé de toute personnalité propre, s'il est quelque chose d'indéterminé dont la vie se trouve dans un perpé-

(r) De Vhumanité, de son principe et de son avenir, Paris 1840. (■i) Voir la Théorie des quatre mouvements, pag. 5o.

(3) Esquisse d'une philosophie, Paris 1S41-1S46. Sur les Saints-simoniens, Pierre Leroux, Ciiarles Fourier, et sur François de Lamennais, on peut consulicr aussi Mgr Maret, Ess^ii sur le panthéisme, cli. IL

(4) Voir sur ces auteurs ce que nous avons écrit dans la Cosmologie, ch. V, an. 3, pag. 539, not. 4 ; ibid., ch. VII, art. i, pag. 566, vol. II j et dans VAn-

hropologie, ch. V, art. i, pag. 207-209.

794 THÉOLOGIE NATL'KELLE

tucl changement, il est très-facile d'en déduire que cet être unique, imaginé par les transccndantalistes, n^est pas une réalité absolue et immuable, mais consiste dans une nature sensible qui est soumise à une évolution continue.

ARTICLE DEUXIEME

Réfutation générale du panthéisme

480. De Fexposé qui précède, on peut facilement conclure que les diflercnts systèmes de panthéisme s'accordent sur un point : Toutes les choses qui existent, quelque nombreuses et quelque contraires qu^elles paraissent, ne constituent toutes ensemble qu'une seule et même chose, et cette chose unique^ ils rappellent Dieu ; mais cependant ils diffèrent les uns des autres, 1° d'après la nature de cette chose unique ou de cette unique substance ; car, suivant les uns, c^est ï Absolu même existante;; acte^ lequel embrasse en lui-même tout ce qui existe ; suivant d'autres, elle est quelque chose d'impersonnel, qui n'existe, pour ainsi dire, c\\.\en puissance et qui se constitue et se perfectionne lui-même par des mouvements successifs et indéfinis ; 2° d'après la nature de ce qu'ils appellent les modes ou les modifications de cette substance unique ; les uns les considèrent comme réels, bien qu'ils ne soient pas distincts de la substance divine ; les autres les regardent comme des phénomènes ou des formes apparentes sous lesquelles l'Absolu se manifeste lui-même ; 3° d'après la manière dont ils dérivent les choses singulières de Tunique substance ; par exemple, suivant quelques uns, la production du monde est une émanation transitive de la divine substance, d'après les autres, elle consiste dans une évolution immanente perpétuelle et nécessaire de la subtance unique.

481. Pie IX, dàïïs son Allocution du 9 juin 1862, comcommençant par ces mots, Maxima quiclem^ dénonce en ces graves paroles l'erreur monstrueuse du panthéisme : Ces philosophes « ne craignent pas d'affirmer, avec une folie égale à leur méchanceté, qu'il n'existe aucune Divinité suprême, très-sage et d'une providence très-parfaite, distincte de cet univers ; que Dieu ne diil'ère pas de la nature des

DU PANTHÉISME 79b

choses et par suite qu'il est sujet aux changements; que Dieu se fait en réaUté dans Thomme et dans le monde ; que tout est Dieu et en a là propre substance ; que Dieu est une seule et même chose avec le monde ; et partant, Tesprit avec la matière, la nécessité avec la liberté, le vrai avec le faux, le bien avec le mal, et le juste avec Tinjuste. Certes, on ne pouvait inventer, ni penser rien de plus extravagant, rien de plus impie, rien qui soit plus opposé à la raison ellemême (i). )) C'est pourquoi, parmi les principales erreurs de notre malheureux siècle, que le même pontife a proscrites dans le Syllabus^ se trouve cnuméré le panthéisme (2) ; et, par la Constitution dogmatique De Jîde catholica^ publiée dans la IIP session du saint concile œcuménique du Vatican, il a promulgué ce dogme : « La sainte Eglise catholique, apostolique, romaine, croit et confesse qu'il n'y a qu'un seul Dieu véritable et vivant. Créateur et Seigneur du ciel et de la terre, tout-puissant, éternel, immense, incompréhensible, infini par son intelligence et sa volonté et en toute sorte de perfection ; lequel, étant une substance spirituelle à la fois singulière, simple et immuable, doit être proclamé distinct du monde dans la réalité et par essence, très-heureux en soi-même et par soi-même ; élevé d'une manière ineffable au-dessus de toutes les choses qui hors de lui existent et peuvent se concevoir (3). » De plus il a confirmé de son autorité deux canons qui frappent d'anathème les diverses formes du panthéisme. Voici le premier : « Si quelqu'un dit que la substance ou l'essence de Dieu et de toutes choses est une et identique, qu'il soit anathème (4}. » Le second est ainsi conçu : « Si quelqu'un affirme que les choses finies, soit corporelles, soit spirituelles, ou du moins les spirituelles, émanent de la divine substance, ou enfin que Dieu est l'être universel ou indéfini qui, en se déterminant, constitue l'universalité des choses, laquelle est distinguée en genres et en espèces, qu'il soit anathème (5). »

(i) Voir parmi les Actes pontificaux l'allocuiion M.ixbnii quidcm^ du 9 jain 1862.

(2) Syllabiis complectens etc., ^ I, la proposilio.

(3) Constitutio Dogrnat., De FideCatholica, Cap. I, De Dco rerum omnium Creatore.

(4) Ibid., De Deo rerum omnium creatore^ Can. 3*. {5)Ibid., De Deo rerum omnium creatore^ Can. 40.

79^ THL'OLOGIE NATURELLE

4'S2. C'est pourquoi, nous démontrerons d'abord l'absurdité du panthéisme, considéré en général, nous ajouterons ensuite quelques observations particulières sur chacune de ses formes, sans cependant répéter ce que nous avons dit contre les transcendantalistes, à propos de Torigine des idées (i), ou contre les athées matérialistes (2), lorsque nous avons prouvé que Dieu est distinct du monde.

483. D'abord V unité de substance^ sur laquelle le panthéisme est fondé, est en contradiction avec Vexpéricnce. En effet, 1° d'après notre expérience interne, il est très-certain qu'il existe en nous un sujet pensant qui possède une personnalité et une conscience tellement propre qu'elle ne peut se communiquer à un autre sans se détruire ; car, si mes pensées et mes atfections sont regardées comme des faits de conscience qui appartiennent à d'autres, ma conscience s'évanouit. « Lorsque l'esprit se connaît, dit saint Augustin, il connaît sa substance et parce qu'il est certain de lui-même, il est certain aussi de sa propre substantialité (3). » Or, dans le panthéisme, aucun sujet ne se distingue d'un autre sujet. Donc le panthéisme est en contradiction avec l'expérience interne. 2" Nous éprouvons en nous des sentiments d'amour, de reconnaissance, d'aversion et d'autres affections de ce genre qui se rapportent à un sujet distinct de nous-mêmes. Or toutes ces choses seraient sans aucune signification dans le système panthéiste. Donc l'expérience interne ou la conscience, comme on le voit, condamne le panthéisme. 3'' Nous constatons par expérience qu'il existe quelque chose qui ne nous est pas inhérent, qui agit sur nous, et quelquefois sans nous et contre nous (4). Donc il existe certaines choses distinctes de nous et de nos propres modifications, et ces choses sont des substances, car ce qui existe dans un autre, ou ce qui n'est pas une substance, ne peut quelque chose que par ce en quoi il subsiste, c'est-à-dire par la substance.

484. En second lieu, le panthéisme est absolument cont7\iire à la raison.

(i) Voir la Dynamiîogie^ ch, VII, art. 3, pag. 602-G08, vol. I.

(2) Voir ci-dessus, pap. ^bj^-\bCy^ et pag. 482-488, ainsi que les autres endroits de cet ouvrage cités à la pag. 793, not. 4.

(3) De Trinit., lib. X, c. 10, n. 16.

(4) Voir la Dynamilogie, ch. X. art. 2, passim, vol. I.

DU PANTHKIS.MK 797

1° Suivant la théorie du panthéisme, tous les hommes n'ont qu'une mcmc intelligence ; et, comme la volonté suit rintelligcnce, tous les hommes n'ont aussi qu'une seule et même volonté ; par conséquent, il existe seulement un être doué d'intelligence et de volonté et toutes les intellections, et les volitions des hommes appartiennent à cet être unique. Or les intellections et les volitions humaines sont diverses ; car d'autres connaissent ce que je ne connais pas moi-même, et je connais moi-même ce que d'autres ne connaissent pas; un autre veut ce que je ne veux pas, et réciproquement ; ce qui me plaît déplaît à d'autres, et ince versa. Or il est absurde qu'il n'}^ ait aucune différence parmi les hommes dans les choses mêmes, suivant lesquelles ils se diversifient entre eux (i). Donc le panthéisme est contredit parla raison.

2" Dans les choses dont le monde se compose, on remarque des différences opposées, et non-seulement des différences accidentelles, mais encore des différences essentielles, par exemple l'étendue et la pensée ; c'est pourquoi, si l'on admettait l'opinion des panthéistes, la même substance serait constituée par des propriétés opposées, et des modes ou des manifestations opposées se rencontreraient simultanément dans un seul et unique sujet. Or il ne peut rien y avoir de plus absurde que cette assertion. « Aucune chose, dit saint Augustin, ne possède en même temps deux attributs contraires. Ainsi l'atmosphère ne peut pas être à la fois éclairée et dans les ténèbres ; aucune nourriture, aucune boisson n'est en même temps douce et amère, aucun corps n'est en mêmie temps, dans la même partie, blanc et noir, beau et laid (2). » Donc le panthéisme est en opposition flagrante avec la raison.

(i) a Si tous les hommes n'ont qu'un seulet mcme intellect, il en résulte nécessairement qu'il n'existe aussi qu'un seul ctrc doué de volonté, cl un seul être usant à son gré de toutes les choses qui diversifient les hommes entre eux. D'où il suit en outre qu'il n'y a aucune différence entre les hommes, pour ce qui regarde la libre élection de la volonté, et que cette élection est la même pour tous les hommes ; n De uniîate inieUcctus contra Averroistas ; cï. I, q. LXXVl, a. 2 c.

(2) Enchiridion de Fide, Spe, et Charitate, c. 14, n. 4. S. Jean Damascène s'exprime ainsi : « La seconde propriété des contraires c'est qu'ils ne peuvent exister en même temps, dans un même individu, considéré sous le même rapport. Car Socrate, par exemple, ne peut pas être en même temps malade et en bonne santé, il ne peut pas avoir l'un' de ses membres chaud et froid simultanément ; » DialecticayC. 37, Opp., t. I, pag. 60, éd. cit.

485. Nous savons trcs-bicn que les Panthéistes transccndantalistes, pour concilier Tunité de VEtre avec la variété des choses qui s'offrent à nous dans le monde, disent que cet Etre unique est déterminé et illimité, et qu'il se détermine lui-même, lorsque, dans chacune des formes sous lesquelles il apparaît, il se nie en quelque sorte lui-même et se pose des limites.

486. Mais cette explication est absurde. En effet, TEtre unique des Panthéistes est considéré ou bien comm.e souverainement abstrait et idéal^ ou bien comme tout ce qu'il y a de plus concret et déplus réel. Si nous l'entendons dans le premier sens, il est vrai que tous les concepts, comme nous l'avons vu dans VOntologie (i), se ramènent à son concept ; d'où il suit que, dans chacune des formes par lesquelles l'être unique se détermine lui-même, suivant les Panthéistes, nous concevons la raison d'hêtre. Mais, si la raison d'être est contenue dans ces formes, il répugne que chacune d'entre elles soit une négation dizVtXV(i. Donc. Ajoutez à cela que, dans l'être, considéré en tant qu'être, il n'y a pas et il ne peut y avoir ni négation, ni privation, parce que la négation et la privation sont un certain îion-clrc^ ou néant (2) ; il est donc absurde que l'être soit déterminé par la négation (3). Si nous prenons l'être unique des Panthéistes dans le second sens, il est absolument im.possible de concevoir comment ce qui possède en acte tout l'être se pose à lui-même des limites et se nie en quelque sorte dans les diverses formes sous lesquelles il se développe. Car si, dans les diverses formes sous lesquelles il apparaît, il se donnait à lui-même des limites, il serait à la fois limité et sans limite : illimité, parce qu'il est en soi tout Vêtî'e ; et limité, parce que les formes sous lesquelles il se développe le limitent. Or ces deux attributs ne peuvent se rencontrer dans un même sujet, parce qu'ils sont la négation l'un de l'autre. Si donc l'Etre unique se niait ou se limitait

(i) Vol. II, Ontologie, chap. II, an. 2, pag. 3o-3i ; ci ci-dessus pag. 5i3-5i5.

(2) f La privation, dit S. Thomas, n'appartient à l'essence d'aucun être faisant partie d'un genre, puisque rien de ce qui est cire n'est un non-être; » In lib. II Sent., dist. XL, q. I, a. i ad 3. Nous avons expliqué à la page 5i4-5iô, en quel sens on peut dire que Dieu est détcrraind.

(3) Voir ci-dessus, pag. 3i5, not. 2.

dans les diverses formes sous lesquelles il se manifeste, ou se développe, il se nierait et se détruirait lui-même en chacune de ses formes.

487. Nous pouvons montrer plus amplement Tabsurdité de rexplication à laquelle les panthéistes ont recours au moyen de cet argument que nous fournit saint Anselme : « Comme la nature suprême, dit le saint Docteur, possède non-seulement Te/re d^une façon singulière, mais encore la vie, le sentiment et la raison, il est manifeste que, parmi les choses qui existent, celle qui vit, à un degré quelconque, lui ressemble plus que celle qui n'est vivante à aucun degré ; de même, ce qui connaît d'une certaine manière par les sens corporels en approche plus que ce qui est dépourvu de toute connaissance sensitive ; et ce qui est raisonnable, plus que ce qui est privé de raison. Semblablement, il est clair que certaines natures sont plus ou moins parfaites que d'autres ; car de même que telle chose est par nature plus excellente qu'une autre suivant qu'elle approche davantage du plus excellent des êtres par son essence naturelle, de même une nature est d'autant plus grande qu'elle ressemble davantage à la suprême essence. On pourrait, je pense, construire l'argument d'une autre manière. Par exemple, si d'une substance vivante, sensible et raisonnable, nous retranchons par la pensée d'abord la raison, ensuite la sensibilité, ensuite la vie, et enfin l'être qui reste, quel est celui qui ne comprend que cette substance descend graduellement dans l'échelle de l'être au fur et à mesure que ces retranchements s'opèrent ? Or ces mêmes choses, qui conduisent l'essence à un degré d'être de plus en plus faible si on les retranche Tune après l'autre, la conduisent aussi à une perfection de plus en plus grande si on les ajoute graduellement. Il est clair, par conséquent, que la substance vivante est plus parfaite que la substance insensisible, et la substance raisonnable plus que celle qui est privée de raison. Il n'est donc pas douteux que toute essence est d'autant plus grande et plus excellente qu'elle approche plus de l'essence qui est souveraine et d'une excellence suprême (i). » Or, dans le système des Transcendantalistes, les

{i) Monolog., C. XXI, Opp., pag. 16, éd. cit. «N'est-il pas vrai, dit l'Aréopagite, que les choses qui participent davantage à l'être divin, sont aussi plus

choses se passent tout au rebours ; en effet, comme l'Absolu se pose à lui-même des limites et se nie dans chacune des formes sous lesquelles il se manifeste, il s'ensuit que la nature de chaque chose est d'autant plus imparfaite que les formes sous lesquelles l'Absolu se manifeste en elle sont plus nombreuses ; les êtres privés de vie, par exemple, seraient plus parfaits que les êtres vivants. Par conséquent l'opinion des Transcendantalistes est en contradiction avec le jugement porté par toute intelligence ; « car toute intelligence juge que les êtres vivants sont plus parfaits que les êtres non vivants, les êtres sensibles plus que les êtres privés de sensibilité, et les êtres raisonnables plus que les êtres privés de raison (i). »

488. Ajoutons à cela que l'absurdité du Panthéisme frappe tous les esprits au seul énoncé de sa maxime capitale : Dieu est l'être 7iniqi/e en ce qu'il cojîstitue l'être de toutes choses. En effet, i*" « le principe est antérieur par nature à la chose dont il est le principe ; or Têtre tient lieu, pour ainsi dire, de principe en chaque chose, car on dit que la forme est un principe d'être, comme on le dit de l'agent qui produit quelque chose en acte. Si donc l'être divin était l'être de chaque chose, il en résulterait que Dieu, qui est lui-même son être, aurait une cause : ainsi Dieu n'existerait pas nécessairement par lui-même, ce qui est faux, comme nous l'avons démontré (2). » 2° a L'être commun à plusieurs choses n'est rien hors des choses singulières, si ce n'est dans l'intellect. Si donc Dieu était un être commun à plusieurs choses, il ne serait pas quelque chose d'existant, ou du moins il n'existerait que dans l'entendement humain. Mais nous avons montré plus haut que Dieu était une certaine réalité a. dans l'entendement et dans la nature des choses. Par conséquent Dieu n'est pas l'être qui est commun atout ce qui existe (3). » 3° L'être des choses que l'on rencontre dans ce monde visible est composé de matière et de forme. Mais nous avons prouvé plus haut (4) que Dieu ne pouvait être ni la c^us^o, matérielle y ni la cetusc formel le des cho-

voisines de lui r » De Divin. Nom.^ c. V, g 3, Opp., l. I, r^S- 4P» 444» Venetiis ijbb.

(i) Monolof^., c. XXI, ibid.

(2) Contr. Gent., lib. I, c. 2Ô, n. 3.

(3) Contr. Gcnt., ibid., n. 4.

(4) Voir la Cosmologie^ ch. VII, art. 2, pag. 578-579.

DU PANTHÉISME 8o F

SCS ; ce que nous pouvons confirmer encore par cet autre ar- É^ument : « Aucune partie d'un composé ne peut être absolument cause première dans les êtres, pas même la matière et la forme, qui sont les parties premières des composés. Car la matière est en puissance, et la matière est simplement postérieure à Tacte.... Quant à la forme qui fait partie d'un composé, elle est une forme participée ; or de même que ce qui participe à autre chose est postérieur à ce qui existe par essence, ainsi en est-il de ce qui est participé ; par exemple, dans les corps en ignition, le feu est postérieur à ce qui serait le feu par essence. iNIais, ainsi que nous Tavons prouvé, Dieu est simplement le premier être (i). »

48q. On peut juger d'après cela que, dans le système panthéiste, la notion ou Tidée de Dieu serait tout ce qu'on peut imaginer de plus extravagant, et il n'y a qu'un homme d'une impiété basse et réprouvée, comme dit Eusèbe, qui soit capable de la concevoir ainsi (2).

1° « Si Dieu était Yétre de toutes choses, on pourrait dire tout aussi bien : cette pierre est Dieu^ comme on dit cette pierre est im être (3). » Lactance avait fait une remarque analogue: « Si le monde est Dieu, dit-il,... donc Thomme aussi est Dieu, puisqu'il fait partie du monde, comme vous en convenez. Et ce que je dis de Thomme, je puis le dire du cheval, du bélier et des autres genres de bêtes, des oiseaux même et des poissons (4). » Origène oppose â Celse le même argument : a II suit de Topinion de ce philosophe qui prétend que le monde est Dieu, que toutes les choses qui sont dans le monde, puisqu'elles en font partie, doivent être mises au rang des Dieux : d'où il suit que tous les animaux, la la mouche, le moucheron, les vers de terre, les serpents, les oiseaux et les poissons doivent être comptés parmi les

(i) I, q. III, a. 8 c. Cette argumentation de notre S. Docteur ressemble beau coup à celle qu'Origène faisait valoir en ces termes contre Celse : « Tout ce qui est dans le monde, dit-il, fait partie du monde; or Dieu ne peut être la partie d'un tout. Car la partie est quelque chose d'imparfait qui ne convient nullement à Dieu. Si l'on veut creuser plus profondément, on verra même que Dieu ne peut pas plus être un tout qu'une partie. En effet, le tout est composé de parties dont chacune, prise à part, ne peut ce que peuvent les autres réunies; » Contra Celsum^ lib. I, n. 23, Opp., t. I, Parisiis 1733.

(>) Prœparat. Evangcl.^ lib. III, c. 10, Opp.^ t. III, pag. 104, Parisiis 1628.

(3) Contr. Gcnt,, lib. I, c. 26, n. 6.

(4) Divin. Instit., lib. II, c. VI, t. I, pag 182. éd. cit.

dieux (i). » Saint Augustin ajoute : « S'il en est ainsi, qui ne voit la grande impiété, et la grande irréligion qui en résulterait ? A'ous foulez aux pieds une chose quelconque, c'est une portion de Dieu ; vous tuez un animal, c'est une partie de Dieu que vous immolez (2). »

2° Dieu ne serait point immuable ; car dès lors qu'une chose est faite d'une autre, ce dont elle est faite change ; en conséquence. Dieu par qui toutes les choses sont constituées, d'après les panthéistes. Dieu changerait. Ecoutons saint Anselme : « Si de la nature suprême, comme matière, il peut résulter une substance moins parfaite, il s'ensuit que le souverain bien n'est ni immuable, ni incorruptible ; ce qu'on ne peut dire sans crime (3). » Dieu ne serait pas non plus infini; car ou bien il résulterait d'une collection de choses finies, ou il serait un indéfmi qui se développe sans fin ; or l'un et l'autre répugne à la vraie notion de l'Infini. Il ne serait pas davantage souverainement parfait ; parce qu'il faudrait attribuer à Dieu tous les changements, tous les défauts, toutes les erreurs, toutes les misères auxquelles les choses de ce monde sont sujettes (4). Dieu ne serait pas infiniment sainte puisque, d'après les principes des Panthéistes, il faudrait imputer à Dieu les crimes sans nombre que l'on observe dans le monde. Il ne jouirait pas de la liberté ; parce que, d'après les Panthéistes, tout ce qui existe se trouve nécessairement déterminé par la nature de Dieu, ou n'est qu'une évolution nécessaire et perpétuelle de sa substance. Enfin Dieu, comme dit saint Anselme, n'aurait nullement la bonté en partage, dans ce système. En effet, ce qui corrompt le souverain bien^ ce qui le rend variable et changeant ne peut être bon en luimême. Or, dans le système panthéiste, le souverain bien serait soumis à diverses évolutions et à diverses manifestations successives, en vertu même de sa suprême Essence^ puisqu'il n'existerait rien en dehors de celle-ci. Donc l'Essence suprême, ou Dieu, ne serait pas le souverain bien (5).

(i) Contra Celsum^ lib. V, n. 7, t. I, pag. 582, éd. cit.

(2) De Civit. Dei, lib. VI, c. 12.

(3) Monolog., ch. VII, Opp., pag. 6, éd. cit.

(4) Voir le passage de S. Augustin que nous avons reproduit dans l'Anthropologie^ ch. Vli, art. i, pag. 320, not. 2.

(5) Monolog., ch. VII, ibid.

DU PANTHEISME 8o3

3" Enfin Dieu serait composé des qualités les plus opposées. Car toutes les choses qui se repoussent mutuellement dans le monde devraient exister simultanément en Dieu. Par exemple, Dieu serait en même temps étendu (i), et pensant, c'est-à-dire corporel et simple; et, comme parmi les choses corporelles, les unes se meuvent et les autres sont en repos, et que, parmi les substances pensantes, ce qui est connu par Tune est ignoré par Tautre, sous le même rapport, et ce que celle-ci aime celle-là le repousse, il s'ensuit que Dieu serait à la fois en mouvement et en repos, qu'il connaîtrait et ignorerait une même chose sous le même rapport, et qu'il aimerait et détesterait telle autre chose dans les mêmes conditions. Bien plus, comme tout est Dieu dans ce système, Dieu se porterait vers Dieu, il se connaîtrait et ne se connaîtrait pas, il s'aimerait et se haïrait en même temps.

490. Si l'on traite de purs phénomènes et d'illusions trompeuses, avec les Panthéistes idéalistes, et notre ??wî et le monde extérieur, et tout se qui sepasse dans notre esprit et dans le monde, l'idée de Dieu qui résulte de là n'en est pas moins absurde. En effet, comm.e, dans cette hypothèse, il n'y a pasd'au-

(6) Nous profitons de l'occasion quis'offi-eà nous, pour relever une erreur de Malebranche. Le célèbre oratorien enseigne, conîme on sait, que l'esprit humain acquiert les notions diverses des corps en ce qu'il les voit en Dieu (/?echerche de la. vérité, liv. III, ch. 1-6); mais, pour expliquer comment cela peut se l'aire, après avoir placé en Dieu Tctendue intelligible infinie, il ajouic que notre esprit perçoit en Dieu une partie de cette étendue (voir ce que nous avons ditcî-jessus, pag. 602, not. 4). Or i», si l'étendue intelligible infinie est en Dieu, elle doit être ou Dieu même, ou l'un de ses attributs. Mais, dans l'une et l'autre hypothèse, la vraie notion de Dieu est évidemment détruite ; car l'étendue ne peut se concevoir sans quelque figure, et, comme toute figure exclut l'infinité, il est manifeste qu'elle répugne à Dieu. 20 S'il nous est permis, comme l'admet Malebranche, de voir en Dieu certaines parties séparées de l'étendue intelligible, il nous faut admettre que l'étendue intelligible est divisible, et partant qu'il existe en Dieu quelque chose de divisible et de compose. On ne peut dire non plus que celte étendue intelligible est infinie. Car, la nolion d'étendue ne pouvant se concevoir sans parties, plus l'étendue est grande plus le nombre de ses parties sera considérable, et si on suppose qu'elle s'étend à l'infini, il faut lui attribuer un nombre infini de parties. Ajoutons à cela que Malebranche se contredit, car il fait en même temps de cette étendue une chose créée par Dieu et un attribut divin ou Dieu même, lien fait une créature, puisqu'il enseigne que Dieu connaît l'étendue parce qu'il l'a créée ; il en fait Dieu même, puisqu'il prétend que l'esprit humain, en voyant les corps dans cette étendue, les voit réellement en Dieu. Voilà ce que nous avions à dire sur l'absurde théorie de l'étendue intelligible, telle que la comprend Malebranche. Nous avous montré ailleurs combien il est faux que notre esprit voie en Dieu l'étendue et les corps, comme l'enseigne Malebranche; voir nos însîitutionçs Logicœ et Meîaphysicœ, c. III, pag. 1 57 seqq., Neapoli i85i.

804 THÉOLOGIE NAl URELLE

trc sujct pensant que Dieu, ces illusions devraient retomber sur Dieu même. Par conséquent Dieu, c'est-à-dire TEtre souverainement parfait, serait accessible à Tillusion, qui est une imperfection très-grande. Du reste les contradictions au milieu desquelles la notion de Dieu se trouve impliquée, dans ce genre de panthéisme, seront exposées plus au long dans le dernier article de ce chapitre.

491. On peut facilement concevoir, d'après ce qui vient d'être dit, quelles conséquences impies enfante le panthéisme (t) ; elles sont telles, dit saint Augustin, qu'o;/ ne peut les énumérer sans rougir (2).

1° Le panthéisme ouvre une large voie à la théorie absurde du progrès. Et de fait ceux qui admettent l'évolution successive deTEtre infini, par laquelle ses formes deviennent de plus en plus parfaites, doivent conclure logiquement que l'état primitif des choses est imparfait et par suite qu'il s'avance peu à peu vers la perfection, en d'autres termes qu'il progresse de la variété à Tunité, du chaos à l'ordre, et du mal au bien.

2° Le rationalisme théologique est uneautre conséquence funeste au panthéisme. En effet le surnaturalisme admetdeux genres de vérités, les vérités intelligibles et les vérités surintelligibles, par la raison qu'il reconnaît l'existence de dauia ordres ào, choses, celui des choses dont la nature se compose, et celui des choses qui sont au-dessus de la nature. Mais le panthéiste ne peut admettre que le seul genre des vérités intelligibles ; parce que, considérant toutes les choses que l'on voit dans cet univers comme des formes., des modes^ ou des manifestations de VEtre unique ou de Vidée., il n'admet en réalité qu'un seul ordre de choses. Donc, si l'on introduit le panthéisme dans la Théologie chrétienne, ses dogmes ne peuvent plus être considérés que comme des vérités intelligibles. Or tel est le systèm.c absurde appelé rationalisme théologique. Par conséquent, nous avions raison de dire que le panthéisme conduit à cet absurde système (3).

(i) Bayle lui-même objecte à Spinoza les conséquences trcs-pernicieuses de son système ; Dictionnaire historique et critique, art. Spinoza.

(2) De Civiî. Dci, lib, IV, c. I3.

(3) Nous avons expliqué, dans la Dynamilogie {ch. VII, art, IV; pog. 622, not. 3, vol. I). ce qu'il fallait entendre par rationalisme tliéologique. (Quiconque a parcouru attentivement le Traité thùologico-politique, et les Lettres à

DU PANTHÉISME 8o5

S'' Bien plus le panthéisme nest qu'un athéisme déguise (i). « Quel peut être ce Dieu, dit Eusèbe, dont la terre, les montagnes et les masses corporelles inanimées et privées de raison font partie ? Qui pourrait regarder comme une divinité le feu et Teau, qui sont le produit naturel d'une matière insensible et périssable (2) ? » Nier Dieu, ou admettre qu'il est un être formé de qualités opposées, ou quelque chose d'abstrait qui se développe nécessairement et qui se manifeste sous les formes opposées de matière et d'esprit, n'est-ce pas absolument la même chose (3) ? Voici en quels termes Pie IX, ddiXx^V Allocutio7i que nous avons citée ci-dessus, exprime cette conséquence funeste du panthéisme : « Ils en sont venus, dit-il, à un tel point d'impiété et d'impudence qu'ils s'attaquent au ciel et s'efforcent d'anéantir Dieu même (4). » C'est pourquoi le panthéisme détruit toute religion, mêm.e la religion naturelle. Et de fait, quel respect, quel amour, un tel Dieu pourrait-il revendiquer ? « Si le Créateur et la créature n'étaient qu'une seule et même substance, dit saint Augustin, les hommes ne seraient pas répréhensibles d'avoir préféré la créature au Créateur, parce que, en servant Tune, aussi bien qu'en servant l'autre, ils ne s'éloignaient pas de la même substance et de la même nature (5). »

4'' Les Panthéistes nient ouvertement Vimmortalité des âmes^ ou, s'ils en retiennent le nom, ils la détruisent ^div la

Oldenbourg de Spinoza a dû s'apercevoir que ce philosophe ne trouve rien dans les Saintes Écritures qui surpasse les forces de la raison humaine et qu'il enseigne les principaux systèmes de rationalisme théologique développés par les Rationalistes allemands (sur le rationalisme îhrologique de Spinoza et sur ses diverses formes, voir, dansZ,a Scien^^a e la Fede, Spino:{a e i moderni ra- :{ionalisti, vol. X, pag. 5-17, et pa<;. 241-264, vol. XI, pag. 100-117, pag. 401-423, et vol. XIV, pag. 263-273, Napoli 1S45-1847). Personne n'ignore que F'ichte, Schelling et Hegel, qui ont professe le panthéisme sous diverses formes, ont aussi défendu ex professa les divers systèmes de rationalisme théologique et qu'ils ont entraîné à leur suite un grand nombre de théologiens protestants. Voiries Opiiscoli teologico-biblici. Napoli 18^4^ de Barth. d'Avanzo, évéque de Caîvi et de Teano, aujourd'hui cardinal.

(i) Voir Jules Sim.on, Histoire de l'école d'Alexandrie, t. I, Préface^ pag. 42, Paris 1843, et Léon de Montbeillard, De V Ethique de Spino^a^ pag. 84, Paris 1834.

(2) Loc. cit., pag. io5.

(3) Voici Scharer, Hegel et l'Hégélianisme, dans la Revue des deux mondes, I 3 février 1861 .

(4) Voir V Allocution pontificale du 9 juin 1862 : Maxima guident etc. (3) Contre Secundinum ManichœumyC, 7.

8o6 THEOLOGIE NATURELLE

manière dont ils Tcxpliqucnt. Car les uns croient que les amcs sont absorbées par la substance unique, au point qu'elles perdent complètement leur existence personnelle et individuelle : telle est en particulier Topinion des disciples de Schelling et d'Hegel ; d'autres assignent à chaque ame une série fatale et éternelle de transmigrations, sous diverses formes : tel est le sentiment de Saint-Simon, de Krause, de Fourier et de leurs adeptes ; enfin tous s'accordent à dire que les hommes, bons ou mauvais, sont soumis au mêmiC destin (i).

5° Suivant la doctrine panthéiste, l'homme est privé de toute liberté^ soit parce qu'il est dépourvu de toute personnalité propre, soit parce que toutes les choses sont déterminées par la nécessité de la nature divine, dont tout procède, découle ou émane. D'où il suit également qu'il ne peut y avoir aucune distinction entre la vertu et le vice ; car, si Ton supprimée la liberté, toute différence disparaît entre le bien et le mal moral. Les conséquences que nous indiquons ici sont signalées en ces termes dans V Allocution pontificale mentionnée (2) : « Ils ne craignent pas d'affirmer que la nécessité et la liberté, le vrai et le faux, le bien et le mal, le juste et l'injuste, ne sont qu'une seule et même chose. »

G° Enfin, sans pousser plus loin cette énumération (3), le panthéisme renvei^se de fond en comble la société civile. En effet la société est fondée sur certaines lois. Or, dans le panthéisme, les lois n'ont aucune raison d'être, soit parce que celui qui porte la loi doit être distinct de ceux auxquels elle est imposée, tandis que les panthéistes nient la pluralité des êtres, et leur personnalité ; soit parce qu'il est nécessaire que celui qui constitue la loi soit supérieur à ceux qui doivent l'observer, ce qui ne peut s'accorder avec une doctrine qui ne reconnaît qu'une seule substance et un seul être. Par où l'ont peut voir encore que le panthéisme anéantit tout principe d'autorité, la règle de tout droit et de tout devoir, et

(i) Voir V Anthropologie, ch. VIII, art. 2, pag. 278, art. G, pag. 5i3', et art. 7, pag. 418.

(2) Voir ci-dessus, pag. 279.

(3) Sur les autres conséquences du panihcismc, on peut consulter Mgr Maret, Essai sur le panthéisme dans les sociétés modernes^ ch. VI.

DU FANTHKISME 807

par conséquent tout lien de société entre les hommes. ^ Ils parlent si témérairement de l'autorité et du droit, ajoute le même Souverain Pontife, qu'ils en viennent à dire que l'autorité n'est autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles, que le droit consiste dans le fait matériel, et que tous les faits humains ont force de droit. Or, entassant fictions sur fictions, délires sur délires, et foulant aux pieds toute légitime autorité, tous les droits légitimes, toutes les obligations et tous les devoirs, ils osent substituer au seul vrai et légitime droit, les droits faux et m^enteurs des forces physiques, et soumettre Tordre moral à Tordre des choses matérielles (i). » Enfin cette plaie funeste de la société civile qu'on nomme le Socialisme ou le Communisme est la conséquence naturelle des théories panthéistes (2) ; car, après avoir détruit la réalité et Tactivité des créatures, qu'ils absorbent dans la substance unique, les panthéistes, conséquents avec eux-mêmes, ajoute encore le Souverain Pontife dans la même Allocntiou, tt prétendent envahir et détruire les droits de toute légitime propriété ; de plus, dans leur esprit et par la pensée, ils inventent et imaginent sans fondement un droit qui n'est circonscrit paj^ aucunes limites et dont ils estiment que tout Etat politique est investi, plaçant dans l'État la source et Torigine de tous les droits (3). »

492. i^'^ Objection. S'il y avait d'autres substances, outre la subtance infinie, elles auraient sans doute certaines perfections dont la substance infinie serait privée. Or il répugne à la notion de substance infinie qu'elle soit privée de certaines perfections. Il répugne par conséquent qu'il existe d'autres substances que la substance infinie.

493. Réponse : Dist. maj. , en ce sens qu'elles ne seraient pas

(i) Allocution, Maxima quidem eic, du 9 juin 1862. Ces conséquences du panthéisme sont comprises dans trois des propositions condamnées par le SyUabus. Les voici, ?, VII Erreurs concernant la morale naturelle et chré^ tienne: Prop. Sq*" : Le droit consiste dans le fait matériel; tous les devoirs des hommes ne sont qu'un vain mot, et tous les faits humains ont la force du droit : Prop. 60*=: L'autorité n'est autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles ; Prop. 6r": L'injustice triomphante d'un fait ne porte aucune atteinte à la sainteté du droit.

(2) Le système de Charles Fourier se trouve répandu dans les ouvrages que cet auteur a composés sur l'économie politique. Mais on Je trouve résumé dans le livre de M»^ Gatti de Gamond: Fourier et son système.

(3) Voir l'Allocution Maxima quidem etc. et le g IV du SyUabus.

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