N'oublions pas de faire observer que la fiction de
(1) />i Epist. IX ad Titum, § 3, t. I, pag. 6i 5.
(2) Qq. dispp., De Pot.,q. III, a. i6 ad 24. Cf. pag. 049-630 et 663.
(3) In lib. I Sent., Dist. XXXIX, i i .
828 THKOLOGIE NATURELLE
Krause est plus ancienne que ne le supposent ses partisans. Albert le Grand cite, en effet, Topinion de certains philosophes qui, « n'ayant pas su distinguer entre la forme exemplaire des choses et leur forme essentielle, disaient que toutes les choses sont une dans la forme. Et, comme Dieu est la première forme, en concluaient que toutes les choses sont Dieu.» Ce qui, ajoute le mcm.e Docteur, «est évidemment erroné. Car l'exemplaire ne transmet rien de ce qui lui est essentiel à la copie, de même qu'un sceau en métal, ne communique rien à la cire, si ce n'est la figure qui le termine extérieurement, mais néanmoins elle conserve toute l'empreinte gravée dans le métal. Ainsi nons disons que le sceau donne quelque chose, parce qu'il imprime sa ressemblance dans la cire; cependant celle-ci n'est qu'une imitation du sceau, auquel elle ressemble sans l'égaler ; car elle est inférieure à la figure du métal en ce qu'elle n'a pas la vertu de sceller ultérieurement, comme la figure du sceau qui peut sceller un grand nombre de fois. Or la cause qui, pour tout ce qui la concerne, reste ainsi extérieure à son effet, et ne lui communique rien de ce qui constitue sa propre essence, ne peut être la forme essentielle des effets qu'elle produit (i). »
5 18. Par conséquent, il nous est permis de conclure avec saint Anselme, que, dans le Verbe par qui tout a été créé^ les choses ne se distinguent pas del'essejîce simple et véritable de Dieu; mais, considérées dans la réalité des fait s ^ les choses se distinguent très-bien de l'essence si??îple et absolue, car elles en sont seulement une imitation lointaine (2),
5 19. Voici la réponse que nous opposerons aux Fouriéristes qui soutiennent que Dieu est la vie qui se manifeste en chaque chose; c'est saint Augustin qui nous la fournit : « La vie qui est en Dieu ne diffère pas de son essence et de sa nature. Par conséquent Dieu vit d'une vie qui estlui-mcmc et pour lui-même. Or cette vie n'est pas la même que celle qui existe dans la plante, où l'on ne remarque ni intelligence ni sentiment. Elle diffère de la vie des bétcs; car, si la vie se manifeste dans la bcte par les opérations des sens, la bête est cependant totalement privée d'intelligence : mais la vie qui
(r) Summ. Theol., p. I, tract. IV. q. XX, mcmbr. 2. C2) Monolog., c. XXLX.
est en Dieu sent et connaît toutes les choses ; elle sent par rintelligence et non par le corps, car Dieu est esprit. En effet Dieu ne sent pas au moyen d'organes corporels, comme les animaux qui ont un corps, son être n'étant pas formé d'un corps et d'une âme; cette nature simple conçoit par ce qui la fait sentir et sent parce qui la fait concevoir: pour lui, en un mot, le sentiment et Tintelligence sont une seule et même chose. De plus la vie n'aura pas de fin en Dieu, comme elle n'a pas eu de commencement , car elle est immortelle. Ce n'est pas en vain qu'il a été dit de lui qu'il possède seul l'immortalité. Celui-là seul, en effet, est véritablement immortel, dont la nature est exempte de tout changement (i). »
520. Le système de Lamennais n'offre rien de particulier qui demande une réfutation spéciale; car l'auteur crut que les choses sont des émanations de Dieu, parce qu'il s'était faussement persuadé que les défenseurs de la création ou de la production ex nihilo posent le néant comme l'un des éléments constitutifs des choses (2). Mais nous avons suffisamment prouvé, en plusieurs endroits de cet ouvrage (3)^ combien la notion chrétienne de la création diffère de l'interprétation de Lamennais; on a pu donner cette explication ^ dit saint Anselme, mais elle ne peut être vraie.... car chaque fois qu'on Va proposée^ il a été facile d'en ?nontrer les conséque7ices absurdes (4).
321. Enfin nous terminerons ce que nous avions à dire sur le panthéisme par ce beau passage extrait du livre De symholo ad Catechumenos (5), où l'on trouvera une réfutation générale de cette erreur monstrueuse: « La nature des choses et le monde lui-même, par leurs œuvres et par les services qu'ils rendent à l'homme, élèvent en quelque sorte la voix
(i) De Trinit., lib. XV. c. V, n. 7.
(2) Esquisse d'une philosophie, t. I, pag. 1 10.
(3) Voir pag. 660 et suiv., et laCosmolog., ch. VII, art. 2, pag. 582-583.
(4) Monolog., c. VIII. i Nous avons expliqué dans la Cosmologie (ch. VII, art. 2, pag. Syô, not. 2, et pag. 583, not. ô) quel sens on doit donner à la pro-' duction ex nihilo^ d'après S. Anselme. Nous venons de reproduire, dans ce chapitre, différents passages du même S. Docteur sur le sujet qui nous occupe, afin de fermer la bouche aux panthéistes allemands, lesquels, ainsi que nous l'avons rapporté (pag. 660, not. 5) ne craignent pas d'invoquer son autorité.
(5) De Symbolo ad Catechumenos, Scrmo alius, c. II, n. 2, inter Opéra S. Augustini, t. VI.
83o THÉOLOGIE NATl'RF-LLE
pour convaincre Fincrédiile d'erreur et pour reprocher àTàme humaine sa dégradation : Eh! quoi, misérable, disent-ils à ràmc, pourquoi tombes-tu dans Terreur à notre sujet? Pourquoi, créature dégénérée, pourquoi as-tu oublié Celui qui t'a faite si grande ? toi pour qui le ciel et la terre ont été construits comme une superbe demeure sans que tu l'eusses mérité en rien. Tous les éléments du globe te tiennent le même langage et par leurs œuvres mêmes ils te montrent celui qui les a formés. Le ciel te crie : Je ne suis pas Dieu, car si j'étais Dieu, les sombres nuages n'auraient jamais pu m'obscurcir et les ténèbres ne succéderaient pas à ma clarté ; ma lumière fût restée pure, incorruptible, et sans tache comme cette vraie lumière, qui a créé pour toi dans mon sein la lumière temporelle. Le soleil te crie : Pourquoi me rends-tu les honneurs divins, puisque tu vois que ma course est limitée au levant et au couchant ? Dieu ne se lève ni ne se couche. Mais toi en le méconnaissant tu fais une grande chute. Tu admires ma grandeur et ma bauté: pour moi, je reconnais qu'il existe au-dessus de moi quelqu'un de plus grand que moi, qui m'a créé comme il t'a créé toi-niême. Lorsque ma lumière et ma chaleur sont à ton service, comment se fait-il que tu me juges digne de tes adorations, sinon parce que tu ne sais pas honorer le vrai Dieu? La lune et les étoiles élèvent la voix à leur tour : Ne vois-tu pas, homme insensé, disent-elles, que notre raison d'être se trouve dans l'obscurité des nuits ? Nous sommes privées de la lumière éclatante du soleil sans pouvoir franchir les limites que le Tout-puissant nous a fixées pour que nous soyons la consolation de ton repos nocturne. Nous ne sommes pas Dieu ; tu devrais reconnaître ton erreur en voyant que nous avons été mises à ton service pour adoucir tes peines. La mer, avec toutes les richesses qu'elle renferme, s'écrie : Nous ne sommes pas Dieu. Je me mets à ton service, suivant Tordre que j'en ai reçu. Je te reçois sur mes flots, j'offre à ton navire un chemin praticable, des vagues propices et un vent favorable; ainsi, dirigeant ta marche, je te conduis sans retard vers le port désiré, quoique Tavarice soit peut-être le mobile de ta navigation. Les animaux qui naissent dans mon sein, tu lésais, sont destinés à te servir de nourriture. Tandis que je connais ce qui me concerne, pourquoi déserter toimême ton poste d'honneur en abandonnant Dieu, Créateur
de toutes choses ? La terre te crie: Homme insensé, est-ce à moi que tu devais attribuer le nom de Dieu ? Tu méconnais qui je suis, parce que tuas oublié qui tu es. Ne reconnais-tu pas en moi la matière de ton corps ? ne reconnais-tu pas dans tes membres le limon que j'ai fourni pour les former, quoiqu'ils soient animés et que je ne le sois pas? Ne vois-tu pas que, parmi tous les animaux qui ont été produits de ma substance, toi seul tu as été constitué roi de la création sous la dépendance de Dieu? C'est justice si tu ne comprends pas-, car, lorsque tu étais an rang d'honneur y tu ne l'a pas compris^ tu t'es comparé aux animaux sans raison et tu leur es devenu semblable (Psalm. XL VIII ^ v. 21) ».
522. Nous voulons clore ce traité sur Dieu par ces paroles de saint Anselme : « L'homme doit consacrer tout ce qu'il a de vie à se rappeler le souverain Bien, à le connaître et à Taimer. Toutes les pensées de ton âme, toutes les affections de ton cœur doivent tendre à ce but. Il faut donc réveiller tes sentiments et les concentrer sur cet objet, afin que tu te souviennes de Dieu, que tu le connaisses et que tu Taimes avec une ardeur infatigable, et qu'ainsi tu exprimes parfaitement la dignité qui fut ton partage au jour de la création, lorsque tu fus créé à Fimage et à la ressemblance de Dieu (i). »
(i) Médit. 1,1 i, 0pp. y t. Ijpag. 202, ed, cit.