DE STYLE
Attention. C'est une action de l'esprit qui fixe la pensée sur un objet et l'y attache; au contraire de la dissipation, qui la dérobe à elle-même ; de la rêverie , qui la laisse aller au hasard sur mille objets, dont aucun ne l'arrête; et delà distraction, qui l'amuse loin de l'objet qui la doit occuper.
L'attention donne à l'esprit une fécondité surprenante et bien souvent inespérée : c'est peut-être le plus grand secret de l'art , le plus grand moyen du génie '. Ce que tout le monde aperçoit d'un coup d'oeil dans la nature n'a rien de piquant dans l'imitation : le charme de celle-ci consiste à nous frapper de mille traits intéressants qui nous avaient échappé ; or c'est Vatten-
1 Inler ingcnium et diligentiam purpaululiim loci rcliqunm est arti- ( De Orat. )
tion qui les saisit, et qui, changée en habitude, distingue le regard pénétrant de l'artiste du regard distrait , vague et confus de la multitude.
Il n'est pas bien décidé que le poète, dont les peintures vous ravissent par la nouveauté des détails et leur vérité singulière, soit né avec plus de talent que vous pour imiter la nature : vous l'auriez peinte comme lui si vous l'aviez étudiée avec la même attention que lui; mais tandis que vos yeux se promènent sans réflexion, comme sans dessein, surce qui se passe autour de vous, les siens ne cessent d'épier la nature et d'observer ce qui lui échappe de singulier et de piquant.
Lorsque Y attention se porte sur ce qui se passe au dedans de nous-mêmes, elle s'appelle réflexion ; et lorsque la réflexion est profonde et longtemps fixe, elle s'appelle méditation : c'est la source des grandes pensées. Rien de superficiel n'est rare, rien de commun n'est précieux : c'est en creusant que le génie s'enrichit des trésors cachés dans les entrailles de la nature , semblable au chêne que nous peint Virgile, qui, plus il étend ses racines, plus il élève ses rameaux.