‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 30 sur 58 · CANEVAS · texte numérisé non relu

CANEVAS

Ne tient son empire Que dans le séjour des morts.

Chacun vient ici-bas prendre place; Sans cesse on y passe , Jamais on n'en sort.

C'est pour tous une loi nécessaire ; L'effort qu'on peut faire N'est qu'un vain effort.

Est-on sage De fuir ce passage?

C'est un orage Qui mène au port.

Chacun vient ici-bas prendre place; Sans cesse on y passe , Jamais on n'eu sort.

Tous les charmes , Plaintes, cris, larmes, Tout est sans armes Contre la mort. Chacun vient ici-bas prendre place ; Sans cesse on y passe , Jamais on n'en sort.

Je ne crois pas que le mérite de la difficulté vaincue ait jamais été porté plus loin, ni que , dans une telle contrainte de la mesure et de la rime , il soit possible de conserver au langage plus d'aisance, de force et de précision.

Cantique. C'est le nom que la poésie lyrique a pris dans les livres saints, à l'exception de celui des Psaumes. Le cantique était employé indifféremment à célébrer des événements heureux et mémorables , ou à déplorer des malheurs : il prenait tous les tons de l'ode ; et il en est quelquefois le modèle le plus sublime ou le plus touchant.

En parlant de l'ode, on ne cesse de vanter Pind are, qu'on entend mal , et dont il ne reste presque rien de vraiment digne d'admiration. Horace est mieux connu et plus justement admiré. Mais quoique le style de ses odes soit le prodige de l'art d'écrire;

quoique, pour la variété du coloris, des tours, des mouvements, pour l'abondance des idées, comme pour la richesse et le choix de l'expression , ce soit peut-être des modèles antiques celui dont les modernes ont le moins approché, je crois voir le génie de l'ode , l'enthousiasme et l'inspiration, mieux marqués dans les cantiques de Moïse.

Le Cantemus Domino , après le passage de la mer Rouge, est l'expression la plus sublime des mouvements de reconnaissance et d'admiration d'un peuple qui, par un prodige, vient d'échapper au glaive de ses ennemis.

Un Dieu déployant sa puissance et faisant éclater sa gloire ; les eaux de la mer assemblées par le souffle de sa colère, et tout à coup leur mouvement rompu, et l'onde rendue immobile ; une route profonde ouverte au milieu des flots suspendus; les cris de fureur des Égyptiens poursuivant les Israélites , et leur insolence en contraste avec le sort qui les attendait » ; les chars de Pharaon , ses guerriers, son armée , ensevelis sous la chute des eaux, couverts des vagues mugissantes, et tombant au fond de l'abîme 2; Israël délivré , pour aller habiter la terre qui lui est promise ; et déjà l'effroi répandu parmi les Philistins, parmi les rois d'Édom et de Moab, chez les peuples de Chanaan ; tels sont les tableaux que présente ce beau cantique ; et parmi ces tableaux les mouvements d'enthousiasme de tout un peuple qui s'écrie : C'est là mon Dieu, et je lui rendrai gloire ; c'est le Dieu de mes pères, et je l'exalterai. Ta main, Seigneur y a signalé sa force ; ta main s'est étendue et a frappé mes ennemis. Les tiens sont dévorés comme un faisceau de chaume aride, d'un trait du feu de ta colère. Oh! qui est semblable à toi, Seigneur? Soit que tu fasses éclater ou ta grandeur ou ta puissance, que tu veuilles te rendre admirable ou terrible, qui osera s'égaler à toi?

Le second cantique n'est pas du même genre; Moïse y parle seul ; et l'époque en est remarquable. Ce fut lorsque Moïse eut

> Dixit inimicus: Persequar et comprehendam... evagiuabo gladium meum, interficiet eos manus mea. Flavit spiritus Unis, et operuil eot mare.

* Quasi lapis , quasi plumbum.

appris de Dieu même que l'heure de sa mort approchait ; ce fut alors que, prêt à descendre au tombeau , il assembla le peuple, et du ton le plus élevé de l'inspiration : « Que les eieux m'écoutent parler, dit-il , et que la terre soit attentive à mes paroles. Dieu est la fidélité même. Exempt de toute iniquité , il est juste et droit par essence. » Alors, rappelant tout ce que Dieu avait fait en faveur de son peuple, il reprit : « Est-ce là le retour que tu dois à ton Dieu, peuple stupide et insensé ? Méconnais-tu en lui ton père? N'est-ce pas lui qui te possède , lui qui t'a fait, lui qui t'a créé ? Ilappelle-toi les jours antiques; compte les générations passées : interroge tes pères, ils t'apprendront ce qu'il a fait pour toi; interroge tes aïeux, ils te l'attesteront. Le Seigneur a fait de son peuple une partiede lui-même : il l'a environné, il l'a instruit, il l'a conservé comme la prunelle de ses yeux. Semblable à l'aiglequi excite ses aiglons à prendre leur vol , et qui , volant sur eux lui-même , étend ses ailes, les reçoit sur son dos, les porte dans les airs; le Seigneur a élevé et soutenu son peuple. Ce Dieu qui t'a fait, tu l'as abandonné, et tu as oublié ton créateur. Il a vu ton mgratitude , et il s'est livré à sa colère , et il a dit : J'assemblerai sur eux mon déluge de maux. Au dehors le glaive , au dedans la terreur enfera sa proie, sans épargner ni le jeune homme, ni la jeune vierge , ni le vieillard , ni l'enfant à la mamelle. Il a dit: Où sont-ils? Je veux les effacer de la mémoire des hommes. Mais je diffère, pour ne pas donner ce triomphe à leurs ennemis, de peur qu'ils ne s'enorgueillissent et qu'ils ne disent : C'est la force de notre bras , et non pas le Seigneur, qui a fait toutes ces choses. C'est à moi seul qu'appartient la vengeance , et je l'exercerai quand il en sera temps. Hxccine reddis Domino , popule stulte et insipiens? Numquid non ipse est pater tuus, qui possedit te, et fecit et creavit te? Mémento dierum antiquorum; cogita generationes singulas; interroga patrem tuum, et annuntiabit tibi ; majores tuos , et dicent tibi... Pars Do~ mini populus ejus... Circumduxit eum, et docuit , et custodivit quasi pupUlam oculi sui. Sicut aquila prorocans ad vofandum pullos suos , et super eos volitans , expandit alas suas et assumpsit eum, atque portavii in humeris suis... Deum qui te genuit dereliquisti , et oblitus es Domini creatoris tui! Vi-

dit Dominus, et ad iracundiam concitatus est. Et ait... Congregabo super eos ma/a. ..forts vastabit eos gladius , et intus pavor , juvenem simul ac virginem , lactantem cum homme sene. Dixit : Ubinam sunt ? Cessare faciam ex hominibusmemoriam eorum. Sed propter iram inimicorum distuli- ; ne forte superbirent hostes eorum, et dicerent : Manus nostra excelsa, et non Dominus ,fecit hsec omnia... Mea est uitio, et ego rétribuant in lempore.

On voit par cet extrait qu'une éloquence véhémente est le caractère de ce cantique. Celui de David sur la mort de Saùl et de Jonathas est d'un style bien différent. J'en vais rappeler quelques traits : Inclyti , Israël, super montes tuos interfecti sunt quomodo ceciderunt fortes? Nolite annuntiare in Geth... ne forte Isetentur filix Philisthûm... Montes Gelboë, necros, nec pluvia ventant super vos... quia ibi abjectus est clypeus fortium... SaUl et Jonathas, amabiles et decori, in vita sua, in morte quoque non sunt dioisi : aquilis velociores, leonibus jortiores. Filix Israël, super Saûl flete... Doleo super te, f rater mi, Jonatha, décore nimis etamabilis super amorem mulierum : sicut mater unicum amatfilium suum, ita ego te diligebam ». Depuis David jusqu'à Michel Montaigne , je ne crois pas que jamais l'amitié se soit exprimée plus tendrement.

Tout le monde connaît le cantique d'Ézéchias par l'imitation embellie que Rousseau en a donnée. Mais le cantique de Salomon , encore plus célèbre , considéré , non comme un ouvrage mystérieux , mais comme un morceau de poésie, ne me semble pas mériter toute sa réputation. On y voit quelques traits d'un sentiment assez naïf, et des images assez douces : Fasciculus myrrhx dilectus meus mihi ; inter uberamea commorabitur...

' « C'est sur tes montagnes, ô Israël, qu'ont péri ces hommes vaillants. Comment les forts sont-ils tombés? N'allez pas l'annoncer à Geth; ne donnez pas aux filles des Philistins cette cruelle joie. O montagne de Gelboë , que jamais sur toi ne descendent ni la pluie, ni la rosée ! C'est là que git sur la poussière le bouclier des hommes vaillants : Saûl et Jonathas , aimables et beaux l'un et l'autre ; unis durant leur vie , la mort ne les a point séparés : plus rapides que les aigles, plus forts que les lions. Filles d'Israël , pleurez Saul; et moi je pleurerai sur toi, ô mon frère, mon cher Jonathas, plus beau , plus aimable à mes" yeux , qu'aux yeux de leurs amantes ne peuvent l'être des amants 1 Comme une mère aime son Ds unique, c'est ainsi que je t'aimais. »

Fcce tu pulcher es, dilecte mi, et decorus : lectulus nosterfloridus. — Sicut lilium inter spmas, sic arnica mea inter filias. — Sicut malus inter ligna sylvarum, sic dilectus meus inter fdios. Sub umbra illiusquem desideraveram sedi; etfructus ejus didcis gutluri meo... Fulcite me floribus... quia amore langueo. Leva ejus sub capitemeo, et dextera illius ample xabitur me... Vox dilecti mei. Ecce iste venit sdliens in montibus , transiliens colles... En dilectus- meus loquitur mihi : Surge, pr typera, arnica mea, columba mea,formosa mea, et veni... Sonet vox tua in auribus meis; vox enim tua dulcis, et faciès tua décora... Dilectus meus mihi, et ego illi... In lectulo meo per noctes quxsivi quem diligit anima mea; quœsivi illum, et non inverti '.

Cela est simple et naturel ; mais cela est noyé dans une multitude de comparaisons sans justesse, et de détails sans agrément; et que ce fût l'épithalame, le chant nuptial de Salomon, je n'y vois nulle vraisemblance.

Est-il possible d'imaginer que Salomon eût fait dire à sa jeune épouse qu'elle courait les rues toute la nuit pour le chercher ; qu'elle avait rencontré la sentinelle , et qu'elle lui avait demandé si elle n'avait pas vu son amant? Surgam et circuibo civilatem; per vicos et plateas quseram quem diligit anima mea. Quœsivi illum , et non inveni. Invenerunt me vigiles qui custodiunt civitatem. Num quem diligit anima mea vidisHs ?

L'épouse de Salomon aurait-elle dit que ses frères l'avaient battue et lui avaient fait garder les vignes ? Salomon lui-même au-

1 « Mon bien-aimé est pour moi comme un faisceau de myrrhe. U se reposera sur mon sein. Viens , mon bien-aimé : tu es la grâce et la beauté même ; notre lit est semé de fleurs. — Comme le lys au milieu des épines, ma bien-aimee s'ilcve entre ses jeunes compagnes. — Comme le pommier au milieu des bois, on distingue mon bien-aimé entre les hommes de son âge. Je me suis reposée k l'ombre de celui que je désirais; et ses fruits ont été délicieux pour moi. Posez-moi sur un lit de fleurs ; car je me sens languir d'amour. Sa main gauche soulèvera ma tète , et sa droite m'embrassera. C'est la voix de mon bien-aimé. Le voilà <n îi vient bondissant sur les monts, franchissant les collines. Je l'entends qui me dit : Lève-toi , viens , ma bien-aimée , ma colombe , ma toute belle... Ah ! que ta voix se fasse donc entendre a mon oreille ; car ta voix a autant de douceur que ton visage a de beauté. Mon bien-aimé fait mes délices, et je fais ses plaisirs. — Toutes les nuits, en soupirant , j'ai cherché dans mon 'il celui que chérit tant mon âme , je l'ai cherché , et ne l'ai point trouvé. »

rait-il demandé qu'on lui prît les petits renards qui gâtaient les vignes, parce que sa vigne était en fleur ? etc., etc. Ou ce livre a un sens mystérieux, ou il n'en a aucun pour nous ; et si ce n'est qu'une pastorale, il est bien évident qu'elle n'est pas de Salomon.

Catastrophe. On n'attache plus à ce mot que l'idée d'un événement funeste. On ne dirait pas la catastrophe de Bérénice, oudeCinna. Avant Corneille on n'osait pas donner le nom detragédie à une pièce dont le dénoûment n'avait rien de sanglant, et Aristote pensait de même , lorsqu'il semblait vouloir interdire à la tragédie les dénoûments heureux. On va voir cependant qu'il ne tenait pas constamment à cette doctrine.

« Ce qui se passe entre ennemis ou indifférents, disait-il, n'est pas digne de la tragédie; c'est lorsqu'un ami tue ou va tuer son ami , un (ils son père , une mère son fils , un fils sa mère , etc. , que l'action est vraiment tragique. Or il peut arriver que le crime se consomme, ou ne se consomme pas; qu'il soit commis aveuglément, ou avec connaissance. » Et il tirait de là quatre sortes de fables : celle où le crime est commis de propos délibéré ; celle où le crime n'est reconnu qu'après qu'il est commis ; celle où la connaissance du crime empêche tout à coup qu'il ne soit consommé; et celle où, résolu à commettre le crime avec connaissance , on est retenu par ses remords, ou par quelque nouvel incident. Aristote rejetait absolument celle-ci , et donnait la préférence à celle où le crime qu'on allait commettre aveuglément est reconnu sur le point d'être exécuté, comme dans Mérope.

C'était donc ici une heureuse révolution qui lui semblait préférable. Mais ailleurs c'est un dénoûment funeste qu'il demande, sans quoi, dit-il, l'action n'est point tragique; et c'est là qu'il est conséquent , car il voulait un spectacle propre à rendre les hommes moins sensibles à des événements dont la douleur ne change pas le -cours; et c'était là bien réellement à quoi tendait l'ancienne tragédie. Son objet moral n'était pas de modérer en nous les passions actives, mais d'habituer l'âme aux impressions de la terreur et de la pitié, de l'en charger comme

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