‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 32 sur 58 · CÉSURE · texte numérisé non relu

CÉSURE

immédiatement aux premières syllabes du mot suivant, les poètes ont encore moins pensé à y ménager un repos. Virgile, au contraire, a eu grand soin de varier les repos du sens; c'est l'un des charmes de sou style, et parmi ses vers les plus harmonieux, on n'en trouve quelquefois pas un qui se repose à la césure.

Qualis populea mœrens Philomela sub umbra Amissos queritur fœtus, quos durus arator Obscrvans, nido implumes detraxit; at Ma Flet noctem , ramoque sedens miserabile carmen Intégrât, et mœstis late loca questibus implet.

Il en est du vers snphique et du vers élégiaque comme de l'asclépiade et de l'hexamètre;

Latins règnes, avidum demanda Spiritum, quant si Lybiam remotis Gadibus jungas, etc. (Horvt.)

On voit dans le premier et dans le troisième vers la césure ou syllabe en suspens après le second pied, suivie d'un repos; mais dans le second vers le repos se trouve placé au milieu du second pied , et nullement après la césure.

Il en est de même des vers élégiaques ou pentamètres.

Arma gravi numéro, violentaque bella parabam

Edere, materia conveniente modis.

Par crat in/erior versus : risisse Cupido

Dicitur, alqueunum surripuisse pedem. (Ovib.)

On voit ici le repos placé après les dactyles edere , dicitur.; et il n'y en a point après la césure.

Ainsi , soit que la césure du vers reste isolée, comme dans l'asclépiade, soit qu'elle s'unisse aux premières syllabes du mot suivant, comme dans l'hexamètre, les poètes latins ont également négligé d'y suspendre le sens et d'y ménager un repos. A quoi servait donc la césure?

Pour rendre raison de la césure de l'hexamètre, on a dit que sans cela il arriverait souvent que la fin d'un vers et le commencement de l'autre formeraient un vers de la même espèce , et qu'afin d'éviter cette confusion il fallait que les vers fussent

ÉLÉM. DE LITTÉR. — T. I. |5

coupés au dixième temps, c'est-à-dire au milieu et non pas à la fin d'un pied. Mais la véritable raison, ce me semble, est que la rliute du second pied, s'il tombait sur la (in d'un mot, romprait trop brusquement le rhythme, qui, soutenu par la césure, ouïe demi-pied suspendu, en devient pius majestueux.

Chaire ( Éloquence de la ). Chez les anciens , l'éloquence n'entrait point dans les fonctions du sacerdoce : et ce qui répondait le plus au genre de l'éloquence de la chaire , c'étaient les leçons des philosophes , les déclamations des sophistes , et les harangues des rhéteurs. Ceux-ci distinguaient deux genres d'éloquence, {'indéfini ou celui des questions, elle fini ou celui des causes. La question était générale, la cause était particulière. L'une tendait à établir une opinion, une maxime, une vérité de spéculation : et l'autre, à constater un fait , ou à déterminer sa qualité morale ; à décider si une chose avait été, si elle était , si elle serait; s'il était juste, honnête, utile, possible, vraisemblable ou non , qu'elle fût , ou qu'elle eût été , de telle ou de telle façon.

Or clans des républiques, où non-seulement le salut des citoyens, mais celui de l'État, se trouvait tous les jours entre les mains de l'éloquence , les causes personnelles et la cause commune étaient d'un si grand intérêt, qu'on regardait comme un parleur oiseux celui qui s'amusait à des thèses spéculatives , sans objet réel et présent. Isocrate , que sa timide modestie avait éloigné des affaires , mit cette éloquence à la mode; et lorsque, dans la Grèce , la liberté fut descendue de la tribune avec Démosthène , et l'eut suivi dans le tombeau , les sophistes reprirent le genre d'Isocrate. Ils employèrent un talent, désormais destitué de fonctions publiques , à déclamer sur des sujets vagues , les uns avec la bonne foi , le zèle , et le courage de la vertu ; les autres , et le plus grand nombre, avec la vanité du bel-esprit, qui cherchait à briller par un style fleuri, par des opinions singulières, K par les fausses lueurs de ces raisonnements subtils et captieux qui en ont pris le nom de sophismes.

A Rome , l'éloquence dégénéra de même en déclamations fri-

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voies , dès que le tableau des proscriptions et la langue de Cice ion percée par Antoine avertirent tout homme éloquent, ou de flatter , ou de se taire , ou de ne dire , comme il convient sous les tyrans, que des choses vagues et vaines.

Jusque-là , ce genre d'éloquence philosophique avait paru si peu important, que les rhéteurs eux-mêmes dédaignaient d'en parler expressément dans leurs leçons ' .

Mais cette, éloquence , qu'on négligeait, tandis qu'elle était isolée et vague , on en faisait le plus grand cas lorsqu'elle entrait dans la composition des plaidoyers et des harangues : car toute cause particulière tient à une question générale, d'où elle est extraite ou déduite ; et c'était surtout à ce principe géuéral que Cicéron recommandait à l'orateur de s'attacher, soit pour agrandir sou sujet, soit pour dominer sur la cause 2. Voyez Rhétorique.

L'éloquence de la tribune et du barreau était donc composée, et de celle qui est devenue l'éloquence des plaidoyers, et de celle qui est devenue l'éloquence de la chaire. Politique , morale , religion , tout fut de son domaine. Les philosophes disputaient, dans un langage subtilement obscur, de toutes les choses de la vie3. L'orateur en parlait avec chaleur, avec clarté, avec force, avec abondance '. Ajoutez à cela le droit de parler en public de la politique, de la législation , de l'administration de l'État , de tous ses intérêts et au dedans et au dehors 5 ; car sa

1 DividuuC enim totam rem in duos partes, in causes controversiam , et quastionis... De causa prœcepta dont; de altéra parte dicendi mirurn sikntium est. (Cic. de Orat. 1. II.)

' Ornatissimw surit oratione.i ea quœ latissime vagantur, et a privala ac dngulari controversia se ad imivei'si generis vim explicandam eonferunt et convertunt. (De Orat. 1. III.)

i De rébus bonis et malis , expetendis autfugiendis, honestis aut turpibus,utitibus aut inutilibus, de virlute , de justifia , de continentia , de prudentia, de magnitudine animi, de Uberalitate , de pietate, de amicitia, dcjide, de officio, de caleris virtutibus contrariisque vitiis. ( ne Orat. I. III.)

4 Quis co/tortari ad virtutem ardentius, quis a vitiis acrius revocare, qui* vituperare improbos vehementius , quis laudare bonos ornatius , quis cupiditatem vehementius frangere accusando potest ? Quis mœrorem levare mitius consolando ? ( Uc Orat. 1. III.)

s De republica, de imperio, de re militari, de disciplina civitatis , de haminum moribus. ( De Orat. 1. III.)

police s'exerçait même sur les mœurs personnelles : vous aurez une idée de l'orateur grec et romain. T'oyez Orateur.

Ce qui nous reste de l'éloquence politique de ces temps-là s'est réfugié dans les États républicains. Quant à l'éloquence morale, la religion lui a élevé, non pas une tribune, mais un trône; et ce trône est la chaire.

Pour se faire une idée du ministère qu'elle y exerce , il faut se figurer dans un temple, au pied des autels , sous les yeux de Dieu même, et en présence de tout un peuple, une lice ouverte, où l'éloquence , aux prises avec les passions, les vices , les faiblesses, les erreurs de l'humanité, les provoque les unes après les autres, quelquefois toutes ensemble, les attaque, les combat, les terrasse avec les armes de la foi, du sentiment, et de la raison.

L'homme qui parle est l'envoyé du ciel ; et, par la sainteté de son caractère, il semble porter sur le front le nom du Dieu dont il est le ministre. La cause qu'il défend est celle de la vérité et de la vertu; ses titres sont les droits de l'homme, la loi de la nature empreinte dans tous les cœurs , et la loi révélée, écrite et consignée dans le dépôt des livres saints : les intérêts qu'il agite sont ceux du ciel et de la terre , du temps et de l'éternité ; enfin les clients qu'il rassemble autour de lui, et comme sous ses ailes , sont la nature , dont il défend les droits ; l'humanité, dont il venge l'injure; la faiblesse, dont il protège le repos et la sûreté; l'innocence, à laquelle il prête une voix suppliante pour désarmer la calomnie , ou des accents terribles pour l'effrayer ; l'enfance abandonnée, pour qui, dans l'auditoire, il cherche des cœurs paternels; la vieillesse souffrante, l'indigence timide, la grande famille de Jésus-Christ, les malheureux, en faveur desquels il émeut les entrailles du riche et du puissant. Tel est le fidèle tableau du plaidoyer évangélique.

Si un semblable ministère est bien rempli, c'est une des plus belles institutions dont l'humanité soit redevable à la religion chrétienne. Mais pour le remplir dignement, il faut que l'orateur pense qu'il a pour juges Dieu et les hommes; Dieu, pour ne pas trahir sa cause, ou par de frivoles égards, ou par de lâches complaisances; les hommes, pour s'accommoder à la faiblesse de leur entendement , lorsqu'il vient les instruire; à la trempe

de leur esprit, lorsqu'il veut les persuader; et au naturel de leur âme, lorsqu'il cherche à les émouvoir. Ainsi son éloquence doit être divine parla sublimité de ses motifs, et humaine par ses moyens.

C'est du côté humain qu'elle est un art, et un art peut-être aussi difficile que l'éloquence de la tribune et du barreau.

Je ne sais, dit Cicéron, si de tous les travaux des humains , le plus grand n'est pas celui de l'orateur dans les causes contentieuses . où l'opinion des ignorants sur la force de votre éloquence tient à l'événement et dépend du succès, où vous avez présent un adversaire qu'il faut repousser et frapper; où celui qui va décider du sort de l'affaire est souvent aliéné contre vous, ami de la partie adverse, ennemi de la vôtre; où il s'agit de l'instruire, de le détromper, de le modérer, ou de l'exciter ; où , de toute manière propre à la cause et convenable au temps, il faut le gouverner par la parole, le ramener de la bienveillance à la haine, de la haine à la bienveillance; et comme avec une machine qui le pousse tantôt vers la sévérité, tantôt vers la clémence, tantôt vers la tristesse, et tantôt vers la joie, le remuer, l'entraîner malgré lui '.

Or l'orateur, en chaire, trouve comme au barreau un auditoire difficile et injuste; et non-seulement dans ses juges des hommes prévenus d'opinions, de sentiments, de passions opposées à ses maximes, mais dans ces mêmes juges des parties intéressées, qu'il faut réduire à prononcer contre les affections les plus intimes de leur âme , contre leurs penchants les plus chers.

Son éloquence aura donc à donner à ses pensées au moins au-

1 In causarum contenUonibus , magnum est quoddam, atque haud sciam an de limitants operibus longe maximum , in quibus vis oratoris plerumgue ab imperitis exitu et Victoria judicatur: ubi adcst armatus adversarius , qui sit et feriendus et repellendus : ubi stepe is qui rei dominusfulurus est, alienus atque iratus, aitt etiam amicus advvrsario et inimicus tibi est : quum aut docendus is est, aut dedocendus, aut reprimendus, aul incitandus , aul otpni ratione , adtempus , ad causant , oratione moderandus : in quo sœpe benevolentia ad odium , odium autem ad benevolentiam deducendum est : qui tanquammachinatione aliqua, tum ad sevcriltitem , tum ad remusionem anitni , tum ad tristitiam, tum ad Iwtitiam est contor* quendus. ClC. île Orat. 1. II.)

tant de force, et à ses paroles au moins autant de poids que l'éloquence du barreau. Omnium sententiarum gravitate, omnium verborum ponderibus est utendum. ( Cic. ) Encore n'at-elle pas toutes les mêmes armes que cette éloquence profane. Elle peut bien employer, comme elle, une action variée et véhémente, pleine de chaleur, d'enthousiasme, de sensibilité , de naturel et de candeur1 : mais d'opposer le vice au vice, les passions aux passions ; d'intéresser, de faire agir en sa faveur la vanité, l'orgueil, l'ambition, l'envie, ou la colère, ou la vengeance, c'est ce qui n'est pas digne d'elle. Tous ses moyens doivent être innocents , et tous ses motifs vertueux : les uns surnaturels, dans les rapports de l'homme à Dieu; les autres plus humains, dans les rapports de l'homme à l'homme , et dans ses retours sur lui-même; mais ceux-ci toujours épurés.

Un petit nombre de vérités, effrayantes pour les méchants et consolantes pour les bons : un Dieu juste, à qui tout est présent, et qui punit et récompense ; le passage d'une âme immortelle delà vie à l'éternité; l'instant de ce passage , aussi imprévu qu'inévitable; la solitude de cette âme, après la mort, devant son juge, et le bien et le mal qu'elle aura faits, mis dans une exacte balance*; la révélation solennelle de la conscience de tous les hommes , au jugement universel ; un abîme de peine destiné aux coupables; une source intarissable de félicité réservée aux justes dans le sein de Dieu même; un monde qui trompe et qui passe; le temps qui roule au sein de l'éternité immobile; la vie et tous ses biens emportés , comme des atonies, dans ce tourbillon dévorant; les générations humaines successivement englouties dans cet immense océan de l'éternité; et Dieu qui reste, et qui les attend : voilà les grands leviers de l'éloquence évangélique.

Elle a quelques passions à remuer ; la crainte , pour troubler la sécurité des méchants; la commisération, pour émouvoir l'homme sensible en faveur de ses frères ; l'indignation , pour repousser l'exemple d'une prospérité coupable; la honte, pour humilier l'homme vicieux et superbe, à la vue de sa bassesse, de

1 Accédât oportet actio varia, plena animi, plena spiritus , plena do~ loris, plena veritatis. [ De Orat. 1. H. 2.)

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son opprobre, et de son néant. Elle a aussi, pour consoler, pour encourager l'homme faible et fragile, mais indulgent et secourable, l'espérance, la confiance en un Dieu père de la nature, les prodiges de sa clémence, les mystères de son amour. Enfin dans le soin de soi-même , dans l'intérêt de son propre bonheur, dans le penchant qu'ont tous les hommes dont le cœur n'est pas dépravé, à s'aimer réciproquement, à se consoler dans leurs peines , à s'entr'aider dans leurs besoins , à se soulager dans leurs maux , l'orateur chrétien trouve encore des moyens de persuasion. Il fera voir, même dans cette vie, Tenfer anticipé du crime : aux convulsions d'une âme en proie aux passions, au trouble qui accompagne les plaisirs vicieux , à l'amertume qu'ils déposent , aux transes, aux angoisses, aux remords de l'iniquité, il opposera la sérénité de l'innocence, le calme de la bonne foi, les célestes pressentiments delà piété, les voluptés de la bienfaisance , les délices de la vertu. C'en est assez pour captiver, pour émouvoir un nombreux auditoire, et pour gagner la cause de la religion au tribunal même de la nature.

Un avantage que semble avoir l'éloquence de la chaire sur celle du barreau, c'est que l'orateur parle seul, et n'est point exposé à la réplique. Mais s'il veut laisser dans les esprits une persuasion durable, une conviction profonde, il plaidera luimême les deux causes , et avec la même sincérité : car il faut bien qu'il se souvienne qu'il a dans l'auditoire un adversaire d'autant plus opiniâtre qu'il est muet, et qui, dans son silence, s'exagère la force des raisons qu'il lui opposerait s'il lui était permis de parler.

Je n'entends pas qu'un sermon dégénère en controverse scolastique; mais tout ce qu'un sujet présente d'objections graves à prévenir, ou de difficultés sérieuses à discuter et à résoudre , doit être exposé dans toute sa force, sans dissimulation et sans ménagement. C'est là ce qui donne surtout de la chaleur à l'éloquence , de la vigueur, de la véhémence au raisonnement , et de l'éclat à la vérité.

Or parmi les difficultés importantes, je compte, non-seulement celles qui frappent des esprits solides, mais celles qui peuvent troubler, inquiéter la multitude, et obscurcir, dans le coin-

260 ELEMENTS DE LITTEBATURE.

mun des hommes, la lumière du sens intime, de la raison on de la foi : tels sont les sophismes des passions, les prétextes du vice, les subterfuges de l'incrédulité.

Observons cependant que tout ce qui demande une dialectique déliée et suivie est peu propre à l'éloquence de la chaire , qui, destinée à captiver une multitude assemblée, doit être sensible , entraînante, et pour cela pleine d'images, de tableaux et de mouvements. Bossuet, le plus grand controversiste de l'Église romaine, a eu quelquefois le tort de l'être en chaire. Bourdaloue a prouvé la résurrection de Jésus-Christ, mais par les faits, en orateur, fondé sur les preuves morales : jamais il n'a mis en question aucun des dogmes révélés.

Il en est du dogme pour l'éloquence de la chaire, comme des lois pour l'éloquence du barreau; il faut l'établir en principe, et ne le discuter jamais. Dans un auditoire chrétien, des incrédules sont en si petit nombre , que ce n'est pas la peine de les y attaquer. Il vaut mieux supposer, comme il est vraisemblable, qu'on parle à des esprits déjà persuadés de la vérité des prémisses, et s'attacher aux conséquences qui lient le dogme avec la morale, et communiquent à l'instruction la sainteté, la sublimité de leur source.

La seule raison qu'on peut avoir d'insister sur le dogme , c'est de prémunir les fidèles contre la séduction des écrits et des entretiens dangereux ; mais cette précaution même a ses dangers, et les voici.

Pour combattre l'incrédulité, il faut raisonner avec elle; car les invectives ne prouvent rien ; c'est la ressource des hommes sans talent qui veulent être remarqués : Eloquentiam in clamore et in verborum cursu positam putant. ( De Orat. )

Or raisonner sur des objets inaccessibles à la raison, c'est donner un mauvais exemple ; c'est du moins laisser croire que chacun peut ainsi mettre les motifs de sa foi à l'épreuve du syllogisme; et si, pour quelques esprits justes, solides, éclairés, cette méthode est sûre , elle est bien périlleuse pour des esprits légers, superficiellement instruits.

De plus, si, en attaquant l'incrédulité, on lui laisse toutes ses armes , si on ne dissimule rien de ses prétextes spécieux , si ses

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sopliismes sont présentés avec tout l'appareil d'artifice et de force dont elle les a revêtus, ils troubleront les âmes faibles, ils scandaliseront les simples; et au milieu des distractions d'un auditoire las de contentions tbéologiques , la solution échappera peut-être, la difficulté restera. Si, au contraire, pour combattre plus sûrement l'incrédulité, l'orateur la présente désarmée de ses raisons ou affaiblie dans sa défense , on doit craindre qu'une heure après elle ne se montre elle-même, ou dans les livres, ou dans le monde , avec ces moyens spécieux que l'éloquence aura dissimulés ou sensiblement affaiblis ; et qu'alors , en s'apercevant que l'orateur en a imposé, on n'appelle artifice ce qui n'aura été que ménagement et prudence. Or, la première qualité de l'orateur est de paraître de bonne foi; et dès qu'il a perdu la confiance de son auditoire pour avoir manqué de candeur, il aurait beau être éloquent , il faut qu'il renonce à la chaire.

Que faire donc pour arrêter les progrès et les ravages de l'incrédulité? Que faire ? de bons livres , dont la lecture ait de l'attrait ; et là , bien mieux que dans un discours rapide et fugitif , se donner le temps et l'espace de couper successivement les cent têtes de l'hydre , que le glaive de la parole tente inutilement de trancher à la fois.

Le champ fertile et vaste de l'éloquence de la chaire, c'est la morale. Il s'agit de faire, non des chrétiens, mais de bons chrétiens ; de parler comme l'Évangile ; d'inspirer aux hommes la bonté, l'indulgence, la bienveillance mutuelle, la bienfaisance active , la tempérance , l'équité , la bonne foi , l'amour de l'ordre et de la paix : il s'agit de renvoyer son auditoire plus instruit, et surtout meilleur, de consoler, d'encourager les uns, de modérer et d'adoucir les autres, de resserrer les nœuds de la société et de la nature , et surtout les liens de cette charité universelle qui honore tant la religion : il s'agit de rendre le vice odieux, la vertu aimable, le devoir attrayant, la condition de l'homme , condamné à la peine , plus douce ou moins intolérable : il s'agit de faire produire à la nature le plus de biens qu'il est possible , d'en extirper le plus de maux , et de couronner les efforts qu'on aura faits pour consommer l'ouvrage de la félicité

publique, en imprimant au malheur même ce caractère consolant qui le rend cher à celui qui l'éprouve , et qui, dans le Dieu qui l'afflige , lui montre un rémunérateur.

La nature, l'objet, les principaux moyens de l'éloquence de la chaire une fois connus , il est aisé de déterminer quels en sont les genres et les caractères , et quelles dispositions elle exige dans l'orateur.

Observons d'abord , à l'égard des genres , qu'à l'inverse de l'éloquence du barreau, tandis que celle-ci doit sans cesse descendre du général au particulier, la première doit tendre et s'élever sans cesse du particulier au général : l'une ramène les maximes au fait, l'autre étend les faits en maximes ; celle-là cherche une décision , celle-ci une règle. Dans un plaidoyer , c'est la cause d'un homme qui s'agite; dans un sermon , c'est la cause d'un peuple et celle de l'humanité.

Ainsi, soit l'homélie ou le sermon, soit le panégyrique ou l'oraison funèbre, tout doit tendre à l'instruction, à l'édification publique. C'est ce que personne n'oublie en agitant une question , ou de doctrine, ou de morale ; mais c'est ce qu'on doit aussi avoir en vue dans les éloges qui se prononcent dans un temple. Il est sans doute intéressant et juste de rendre des hommages solennels à de grandes vertus ; il est peut-être indispensable de rendre de tristes honneurs à la mémoire de ceuxque par devoir on a honorés pendant leur vie ; et en jetant sur leurs faiblesses le voile du respect et de la charité , il est utile , pour l'exemple , de rappeler , sans adulation , ce qu'ils ont fait de bien et ce qu'ils ont eu de louable ; mais la louange , dans la bouche d'un orateur religieux, ne doit jamais être sans fruit; ce doit être comme un flambeau qui éclaire , non pas les ténèbres impénétrables de la mort, mais les sentiers périlleux delà vie; et qui échauffe, non pas les cendres de l'homme qui n'est plus , mais l'âme des hommes qui sont encore et qui ont besoin d'émulation.

Ainsi, à proprement parler, il n'y aurait pour la chaire qu'un genre d'éloquence, celui qui traite des devoirs de l'homme; mais parce qu'elle a tantôt pour base une maxime à développer, tantôt un exemple à produire, je distinguerai le sermon et l'éloge, et pour celui-ci je renvoie à l'article Démonstratif.

■ Quant au sermon , c'est à lui d'imprimer son caractère à l'éloquence; et ce caractère est décide par la qualité du sujet et par celle, de l'auditoire.

Instruire, persuader, émouvoir, sont la tâche de l'éloquence en sénéral ; mais, selon le sujet, elle s'adresse plus directement à l'esprit ou à l*âme , et sur l'un et sur l'autre elle agit avec plus ou moins de douceur ou de violence. De là cette éloquence onctueuse et insinuante de Massillon, qui entraîne moins qu'elle n'attire; et qui rendrait irrésistible la séduction du mensonge , comme elle rend inévitable le charme de la vérité ; de là cette éloquence dominante de Bourdaloue sur la raison , et cette éloquence impérieuse de Bossuet sur l'imagination et sur la volonté, qu'elle subjugue à force ouverte, et comme dédaignant le soin de les gagner.

On sent que de ces deux moyens, le choix ne saurait être indifférent au génie de l'orateur et à son propre caractère ; mais selon qu'il est plus ou moins doué de cette vigueur de raisonnement qui étonne dans Démosthène , ou de cette souplesse d'âme qu'on admire dans Cicéron, ou de cette hauteur de pensée qui se distingue dans Bossuet, ou de cette abondance de sentiment qui s'épanche de l'âme de Massillon, ou de cette fermeté imposante et progressive qui donne à l'éloquence de Bourdaloue l'impénétrable solidité et l'impulsion irrésistible d'une colonne guerrière qui s'avance à pas lents , mais dont l'ordre et le poids annoncent que devant elle tout va ployer ; selon, dis-je , que l'orateur se sentira porté naturellement vers l'un de ces genres d'éloquence, il s'attachera aux sujets les plus analogues à son génie.

Si intérieurement il se sent né pour les hautes conceptions et pour les images sublimes, il se saisira des sujets les plus susceptibles de grandeur et de majesté : il planera comme l'aigle sur les débris des trônes, sur les ruines des empires; il élèvera son auditoire à la hauteur de ses pensées , soit pour lui faire contempler l'étendue et la profondeur des desseins de Dieu, soit pour lui faire apercevoir du haut du ciel le néant de l'homme , et le forcer à s'écrier avec Bossuet : Oh ! que nous ne sommes rien ! Je ne dirai qu'un mot pour caractériser ce genre. Un orateur est

appelé à prononcer une oraison funèbre au milieu des tombeaux des rois. Il monte eu chaire , il jette les yeux sur ces tombeaux, il parcourt d'uu regard lent et sombre une cour en deuil, autour d'un pompeux mausolée; et à la vue de cet appareil, de ce cortège de la mort, après quelques moments de silence, il débute ainsi : Dieu seul est grand, mes frères! Si ce n'est pas Bossuet qui a eu ce mouvement, quel autre est digne de l'avoir eu ?

Si le caractère de l'orateur est la force , la véhémence , une àpreté austère , et cette profonde sensibilité qu'on appelle si bien du nom d'entrailles, il livrera la guerre aux vices de la prospérité , aux passions des âmes superbes, à l'orgueil , à l'ambition , aux fiers ressentiments de la vanité offensée ; à la cupidité qui boit le sang des peuples; au luxe avide et insatiable, qui s'abreuve de leurs sueurs ; à cette dureté des riches , que la vue des malheureux importune et n'amollit jamais; à cet amour-propre exclusif et impitoyable qui change autour de lui la dépendance en servitude , à cet esprit de tyrannie et d'oppression qui n'estime dans la fortune que le moyen d'acheter des esclaves, et dans l'autorité que le droit odieux de faire trembler ou gémir.

C'est à l'orateur susceptible d'une sainte indignation et capable des grands efforts de l'éloquence pathétique, à prendre l'homme ainsi dénaturé , comme Hercule embrassait Anthée , à faire perdre terre à ce colosse , à le tenir suspendu sur l'abîme du tombeau et de l'avenir, et à l'étouffer de remords.

Qui nous donnera le modèle de ce genre? Ah! Bridaiue nous l'eût donné si on l'avait mis à sa place; mais il nous reste de ce Bridaine (au moins s'il faut en croire M. l'abbé Maury) un morceau à côté duquel tout paraît faible en éloquence.

« Je me souviens., dit M. l'abbé Maury ( et c'est au moins ce qu'on peut appeler un heureux effort de mémoire ) , je me souviens de lui avoir entendu répéter le début du premier sermon qu'il prêcha dans l'église de Saint-Sulpice à Paris , en 1754. La plus haute compagnie de la capitale vint l'entendre par curiosité. Bridaine aperçut dans l'assemblée plusieurs évêques, des personnes décorées, une foule innombrable d'ecclésiastiques; et ce spectacle, loin de l'intimider, lui inspira l'exorde

qu'on va lire. Voici , ajoute-t-il , ce que ma mémoire me rappelle de ce morceau , dont j'ai toujours été vivement frappé , et qui ne paraîtra peut-être point indigne de Bossuet ou de Démosthène. »

« A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire dépourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment bien différent ; et si je suis humilié, gardez-vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité. A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous : car , qui que vous soyez , vous n'êtes, comme moi, que des pécheurs. C'est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce moment de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très-Haut dans des temples couverts de chaume; j'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés qui manquaient de pain ; j'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion. Qu'ai-je fait, malheureux! J'aicontristé les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu ; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et fidèles, que j'aurais dû plaindre et consoler. C'est ici , où mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité souffrante, ou sur des pécheurs audacieux et endurcis ; ah ! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre, et placer avec moi dans cette chaire , d'un côté la mort qui vous menace, et de l'autre mon grand Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujourd'hui votre sentence à la main. Tremblez donc devant moi, hommes superbes et dédaigneux qui m'écoutez. La nécessité du salut, la certitude de la mort, l'incertitude de cette heure si effroyable pour vous, l'impénitence finale, le jugement dernier, le petit nombre des élus, l'enfer, et par-dessus tout l'éternité ! voilà les sujets dont je viens vous entretenir, et que j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls. Et qu'ai-je besoin de vos suffrages, qui me damneraient peut-être sans vous 6auver? Dieu va vous émouvoir, tandis que son indigne minis

266 ÉLÉMENTS DE LITTERATUBE.

tre vous parlera; car j'ai acquis une longue expérience de ses miséricordes. Alors , pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées , vous viendrez vous jeter entre mes bras , en versant des larmes de componction et de repentir, et, à force de remords , vous me trouverez assez éloquent. »>

Quel ton! quelle simplicité! quelle austérité imposante.' Voilà , ce me semble, le vrai modèle de l'éloquence apostolique. Mais avec un caractère moins haut, moins étonnant, l'orateur peut avoir encore une éloquence pathétique ; et alors ses mouvements ont moins d "indignation contre le vice , que d'intérêt pour l'humanité et d'amour pour la vertu. C'est l'éloquence des coeurs tendres, des âmes douces et sensibles; c'est, comme je l'ai dit, l'éloquence de Massillon. Elle n'opère pas des révolutions si soudaines ; et pour ce qu'on appelle des cœurs de bronze elle est trop faible ; mais sur des âmes d'une trempe moins dure, et c'est le plus grand nombre, elle peut faire sans violence de profondes impressions. Son avantage est d'être conciliatrice et attrayante, de faire aimer la vérité, tandis qu'une éloquence plus forte et plus austère la fait craindre. L'une ressemble à un ami sage, mais indulgent et consolant ; l'autre à uu juge redoutable; or il faut vaincre sa répugnance pour s'abaisser devant son juge , et il ne faut que suivre son penchant pour se livrer à son ami.

Aure9te, l'éloquence est un remède; et selon le genre des maladies et la complexion des malades, un sage orateur sait le rendre ou plus doux ou plus violent.

Enfln , si le talent de l'orateur est cette force de raison véhémente et irrésistible, qui subjugue l'entendement , et contre laquelle le mensonge et l'erreur n'ont ni défense ni refuge; s'il est l'homme dont le grand Condé disait, en voyant Bourdaloue monter en chaire: Silence, voila F ennemi', c'est à lui qu'appartiennent ces sujets où, en discutant les plus grauds intérêts de l'homme, on lui démontre que ses vices font de lui un esclave; ses passions , une victime ; et ses erreurs , un insensé ; que lui-même il forge les chaînes qui le flétrissent et qui l'accablent ; que pour lui, le plus capricieux, le plus tyrannique des maîtres, c'est sa volonté, libre comme il veut qu'elle le soit,

c'est-à-dire sans frein ni loi, que la nature et la raison sont trop souvent des guides infidèles , que le sens intime s'altère et s'obscurcit, que l'opinion change, non-seulement d'un temps à l'autre en même lieu , d'un lieu à l'autre en même temps , mais dans un monde qui vit ensemble, et bien souvent dans le même homme, et d'un jour, d'un moment à l'autre; que toute règle qui fléchit doit avoir elle-même un modèle inflexible pour se rectifier, et que ce modèle est la loi; non pas uniquement la loi de l'homme, qui ne peut être que défectueuse et vacillante, comme lui, mais la loi d'un être immuable, incorruptible par essence, qui ne peut ni tromper ni se tromper jamais , dont l'intelligence est sagesse, la volontéjustice, la puissance vertu, et dont l'unique dessein sur l'homme est le désir de le rendre heureux.

Du mélange de ces couleurs primitives de l'éloquence, se formeront , et selon le génie de l'orateur, et selon la nature des sujets qu'il méditera, une infinité de nuances. Le meilleur même de tous les genres sera celui qui participera de tous : car si , en parlant à un seul homme , il est bon de savoir affecter successivement son esprit et son cœur; desavoir agir par la raison sur son entendement, sur son imagination par de vives peintures, sur son âme par la chaleur et la force du sentiment, combien plus la réunion de ces moyens n'est-elle pas avantageuse, lorsque c'est une multitude assemblée qu'il s'agit de rendre attentive et docile, de désabuser et d'instruire, d'intéresser et d'émouvoir, en un mot, de persuader? Quel effet un tableau terrible ne fait-il pas au milieu d'un raisonnement simple et calme? quelle chaleur les mouvements de l'âme ne répandent-ils pas dans une suite d'inductions et de preuves, quelle force que celle de l'interrogation, pour convaincre; de l'accumulation, pour accabler ; delà gradation, pour confondre; de l'indignation, du reproche, de la menace, pour troubler, pour épouvanter l'auditeur? Quel attrait que celui d'un intérêt sensible , quand l'orateur, après avoir humilié, confondu, rempli l'assemblée de trouble et de terreur, semble relever, embrasser, ranimer dans son sein , et présenter à Dieu le pécheur humble et repentant? Telles sont les vicissitudes de l'éloquence de la chaire ; et celui-là seul en

possède le talent dans sa plénitude , qui est en état d'en déployer et d'en mouvoir tous les ressorts.

Toutefois, dans les grandes choses, comme dans les petites, il faut se souvenir du précepte du fabuliste :

Ne forçons point notre talent.

Rien n'est plus froid et bien souvent rien n'est plus ridicule qu'un pathétique simulé. Pour paraître ému, attendez que vous le soyez en effet, et pour cela pénétrez-vous d'abord, pénétrezvous profondément de la vérité, de l'importance du sujet que vous méditez; observez, en le méditant, quels sont les endroits où vous êtes vous-même saisi, troublé de crainte, attendri de pitié , suffoqué de douleur, soulevé d'indignation ; alors laissez parler votre âme, laissez couler de votre plume, à flots rapides, une éloquence passionnée : la place en est marquée par la nature; le succès en est sûr : tout ce qui vient du cœur va au cœur infailliblement. Mais si vous avez pris une légère effervescence d'imagination pour une émotion réelle, si vos mouvements oratoires sont recherchés, étudiés, et artistement arrangés, vous ne serez en chaire qu'un froid comédien; et le comble de l'indécence est d'y paraître exprimer ce qu'on ne sent pas.

Un autre rapport détermine le caractère de l'éloquence; c'est le rapport de convenance avec la classe d'hommes qui formera l'auditoire auquel on se propose de parler.

Je distingue trois de ces classes : le monde, le peuple, et la cour.

Par le monde , on entend un ordre de citoyens d'un esprit cul-x tivé et d'un goût difficile. Pour l'instruire, il faut l'attirer; pour l'attirer, ilfautlui plaire; pour lui plaire, il faut s'accommoder à la délicatesse de ce goût sévère et frivole, qui veut de l'élégance à tout.

Athéniens, disait Démosthèue , lorsqu'il s'agit du destin de la Grèce, qu importe si j'ai employé ce terme-ci ou celui-là, si fat porté ma main de ce côté-ci ou de l'autre? A plus forte raison un prédicateur a-t-il le droit de dire à son auditoire : « Lorsqu'il s'agit de votre salut, qu'importe la négligence ou l'élégance de mou geste et de mes discours? » iMais Démos-

thène . qui connaissait la légèreté du public d'Athènes , n'avait pas laissé de former avec le plus grand soin sa prononciation, son action et son style. Le prédicateur, dans nos villes , doit la même condescendance à un auditoire mondain. Hsec duo nobis guserenda, dit Cîcéron : primum quid , deinde quomodo dicannts : alterum, quod lotum arte tinctum videtur, tametsi artem requirit, est prudentix mediocris. Alterumest in quo oratoris vis Ma divina virtusque cernitur, ea qux dicenda svnt, ornate , copiose, varieque dicere. (De Orat. 1. II.) La même chose est vraie de l'orateur chrétien, à l'égard d'un monde éclairé. Que le prédicateur l'accable de reproches les plus sanglants; qu'il lui présente le miroir de la satire la plus cruelle , même la plus humiliante; que, sauf l'allusion personnelle, qui est un crime dans l'orateur et le plus lâche abus de son autorité, il parle de la calomnie au calomniateur; à l'homme envieux , de l'envie ; de l'avarice , à l'homme sordide ■; des plus honteuses dissolutions, à un auditoire sans mœurs ; qu'il leur prononce leur sentence éternelle , mais en bons termes , avec le geste et le son de voix qui convient: ils s'en iront tous satisfaits. Caput artis decere : cette maxime de Roscius est pour la chaire comme pour le théâtre ; or la décence à l'égard du monde est la conformité d'action et de langage avec les usages reçus. Il faut donc s'y assujettir, sous peine de déplaire, et, ce qui est plus fâcheux encore, de s'exposer au ridieule, et d'attacher à la parole même la dérision et le mépris qu'aurait excités l'orateur.

Mais il en est des bienséances pour l'orateur chrétien, comme des modes pour le sage : il doit leur accorder ce qu'il ne peut leur refuser; et voici, ce me semble, la ligne sur laquelle un prédicateur doit marcher. Grandis et, ut ita dicam, pudica nratio non eut maculosa, nec turgida , sed naturali pulchritttdine exsurgit. « Que l'éloquence ait une grandeur et une dignité modestes; qu'elle soit sans tache et sans enflure; qu'elle s'élève ornée de sa propre beauté. » Il serait bien honteux que, tandis que le plus profane des auteurs exige d'elle la pudeur d'une vierge, on la vît parmi nous, en chaire, se parer des

atours d'une courtisane, ne s'occuper que du soin de plaire, et porter cette complaisance jusques à la prostitution.

Une diction pure et noble , un geste sage et modéré, une prononciation distincte et naturelle, un accent vrai, jamais exagéré ; voilà ce que l'orateur doit à l'usage et aux bienséances ; mais du bel-esprit, mais des fleurs, mais les coquetteries maniérées d'un langage artificiellement composé , voilà ce que le monde , tout frivole qu'il est, non-seulement n'exige pas, mais ce qu'il dédaigne et méprise , comme une complaisance indigne du ministère de l'orateur : car le monde est comme Tibère, qui lui-même était dégoûté des adulations du sénat.

Une éloquence douce est quelquefois placée ; mais une éloquence doucereuse et fade ne l'est jamais : écoutons le maître de l'art : Sit nobis ornatus et siiavis orator, ut suavitatem habeat austeram et solidam, non dulcem atque decoctam. (De Or. 1. III.) Cette leçon, donnée à l'orateur profane, est encore plus expresse pour l'orateur chrétien. Quant au soin d'orner l'éloquence , je suis bien éloigné de l'interdire ; car une beauté réelle et solide ajoute à la force, et en même temps qu'elle donne à la vérité plus d'attrait et de charme, elle lui donne aussi plus de pouvoir et d'ascendant. Mais ce qui est indigne de la chaire, c'est d'y paraître disputer un prix de rhétorique avec des phrases élégantes, et d'y faire sa cour à l'auditoire, en s'étudiant à l'amuser.

L'auditoire dont nous parlons est celui qui présente à l'orateur le plus de vices à combattre. C'est sur ce monde, la classe d'hommes la plus riche et la plus oisive, la plus vicieuse et la plus corrompue; sur ce monde, où il n'y a presque plus de pères , de mères , d'enfants, de frères , ni d'amis ; sur ce monde où le luxe et la cupidité qui accompagne le luxe ont tout dépravé, tout perdu; c'est sur lui, dis-je, que l'éloquence religieuse et morale doit porter ses grands coups. C'est là qu'elle a besoin de vigueur et de véhémence pour flétrir la mollesse, pour dépouiller l'orgueil, pour châtier le vice, pour venger la nature, pour forcer au moins l'impudence à se cacher ou à rougir. Et ce qui laisse sans excuse la timidité , la faiblesse , les lâches complaisances

de l'orateur qui ne songe qu'à plaire ; c'est que plus il serait sévère, ardent à réprimer les désordres du siècle, plus il en serait applaudi. Le modèle accompli de ce genre d'éloquence serait Massillon, s'il ne manquait pas quelquefois d'énergie et de profondeur; il connaissait le cœur de l'homme aussi bien que Racine . et lorsqu'on lui demandait où il l'avait étudié, Cest en moi-même, répondait-il humblement. C'était trop dire, et ne pas dire assez. Sit boni oratoris'multa auribus accepisse, midta vidisse, multa animo et cogitatione, multa etiam legendo percurrisse. (De Or. 1. I.) Ce n'est pas au milieu du tourbillon du monde , qu'on en observe les mouvements; c'est du dehors qu'il faut le voir, mais n'en être pas éloigné, car si de trop près le coup d'œil est confus , de trop loin il serait trop vague ; et Massillon était à la distance que l'observation demandait. Venons à la classe du peuple.

Il devrait y avoir pour lui, dans une ville comme Paris, une mission perpétuelle ; car dans les instructions qui lui sont adressées, l'éloquence qui lui convient n'est presque jamais employée. Cest avec lui surtout qu'elle doit être en sentiments et en images ; c'est avec lui que le premier talent de l'orateur est l'action. Nos beaux parleurs font vanité de mépriser les missionnaires. C'est d'eux pourtant qu'on doit apprendre à parler au peuple avec fruit, à l'attirer en foule, à le frapper des vérités qui l'intéressent , à le toucher , à l'émouvoir. Je sais bien que cette éloquence a ses excès et ses abus ; qu'on n'en a fait que trop souvent une pantomime indécente. Mais ce n'était pas lorsque Bridaine jouait de la flûte en c/iaire, ou qu'il y montrait un squelette (si toutefois il est vrai , comme on le dit, qu'il ait employéces moyens); ce n'était pasalors qu'il était un modèle de l'éloquence populaire; c'est, par exemple, Iorsqu'en prêchant la passion, il disait: «J'ai lu, mes frères, dans les livres saints, que lorsque sur les chemins on trouvait un homme assassiné, on faisait assembler tous les habitants d'alentour, et on les faisait tous jurer l'un après l'autre, sur le cadavre, qu'ils n'étaient ni auteurs ni complices du meurtre; mes frères, voilà l'homme qu'on a trouvé assassiné; que chacun de vous approche donc, et qu'il jure, s'il l'ose, qu'il n'a point de part à sa mort. »

Rappellerai-je encore sur le même sujet une parabole employée par ce même missionnaire , qu'on a voulu faire passer pour un bouffon? « Un homme accusé d'un crime dont il était innocent était condamné à la mort par l'iniquité de ses juges. On le mène au supplice, et il ne se trouve ni potence dressée ni bourreau pour exécuter la sentence. Le peuple, touché de compassion, espère que ce malheureux évitera la mort. Un homme élève la voix, et dit : Je vais dresser une potence , et je servirai de bourreau. Vous frémissez d'indignation! Eh bien, mes frères, chacun de vous est cet homme inhumain. Il n'y a plus de juifs pour crucifier Jésus-Christ ; vous vous levez, et vous dites , C'est moi qui le crucifierai. » J'ai moi-même entendu Bridaine, avec la voix la plus perçante et la plus déchirante , avec la figure d'apôtre la plus vénérable, tout jeune qu'il était, a'fec un air de componction que personne n'a jamais eu comme lui en chaire . je l'ai entendu prononcer ce morceau , et j'ose dire que l'éloquence n'a jamais produit un effet semblable : on n'entendit que des sanglots.

Je sais bien qu'aux yeux d'un critique froidement spirituel , les moyens de cette éloquence peuvent prêter au ridicule; qu'il trouvera comique , par exemple , cette peinture du jugement dernier , où le missionnaire du Plessis , appelant tour à tour au tribunal de l'Éternel, des hommes de tous états, les interrogeait, répondait pour eux, et leur prononçait leur sentence. Mais lorsqu'après avoir dit : Qui étes-vous? je suis un marchand. El vous? un procureur. Et vous? un artisan. Et vous? etc., il finissait ainsi : Et vous? et qu'en découvrant ses cheveux blancs il répondait d'une voix tremblante et le front prosterné : Je suis le missionnaire du Plessis ; qu'il avouait le peu de fruit qu'avait produit son ministère; qu'il en accusait sa faiblesse et son indignité; et que, tombant à genoux , et demandant miséricorde , il conjurait les âmes justes qui étaient dans son auditoire de joindre leurs prières à celles d'un misérable pécheur, pour fléchir le souverain juge , peut-on douter de l'émotion que ce tableau devait causer ?

C'est un des grands moyens de l'éloquence populaire, que de se jeter ainsi soi-même dans la foule; de s'assoeier à ses audi-

teurs, de devenir leur égal et leur frère, d'espérer, de craindre avec eux. Brichiine n'y manquait jamais. « Pauvres de Jésus- Christ, disait-il , je suis pauvre comme vous : je n'ai rien; mais Dieu m'a donné une voix forte pour pénétrer jusqu'à l'âme du riche , et pour y porter la compassion de vos maux et de vos besoins. »

Quoi qu'en dise un goût délicat, c'est ainsi que l'éloquence doit parler au peuple; mais il faut qu'elle lui présente les espérances parmi les craintes, les encouragements au milieu des épreuves , les consolations à côté des afflictions et des travaux. La condition du peuple lui prouve assez un Dieu sévère; il faut que la religion, après lui avoir annoncé un Dieu juste, lui montre un Dieu propice et bon.

Cette éloquence populaire serait peut-être le moyen le plus infaillible de perfectionner la police d'un grand royaume, si on donnait plus de dignité à ce corps important des ministres de l'Évangile, que le nom de pasteurs caractérise ou devrait caractériser. Il semble que le mot de bénéfices à charge cl' âmes soit devenu un mot vide de sens , tant le choix de ceux qui les occupent est mis au rang des choses indifférentes et négligées. De bous curés seront, quand on le voudra bien, dans les villes et dans les campagnes, des missionnaires perpétuels et, de plus, des arbitres, des conciliateurs, de fidèles dépositaires de la confiance des familles, des liens de concorde, de zélés surveillants de la tranquillité publique, et, sous les yeux d'un gouvernement sage, quelque chose de plus encore. Mais il faut pour cela qu'ils soient l'élite du clergé, que leurs fonctions bien remplies soient un titre d'élévation, et qu'au-dessous des premiers pasteurs il n'y ait rien dans la hiérarchie de plus distingué, de plus honoré, ni de mieux récompensé qu'eux.

Nous arrivons enfin à l'auditoire de la cour; et voici pourquoi j'ai cru devoir le distinguer de celui du monde. Rien de plus utile que le ministère de la parole , rigoureusement limité à la censure générale des mœurs. Rien de plus dangereux que ce ministère, s'il s'arrogeait le droit de la censure personnelle. On voit évidemment que l'esprit de parti, le fanatisme, la révolte, les animosités , les haines, la vengeance, qui montent quelque-

fois en chaire, deviendraient, sous la sauvegarde delà religion , les fléaux de la société si le poignard de la satire était l'arme de l'éloquence. Or ce qui distingue une censure générale et permise , d'avec cette satire personnelle qui serait diffamation, c'est que l'une, par l'étendue de ses rapports, regarde une espèce d'hommes, un caractère abstrait, un être collectif; et que l'autre, par l'unité ou presque l'unité de ses applications, attaquerait une ou quelques personnes. Ainsi, dans une ville, dans un village , comme dans une cour , si un homme est seul de sa classe, ou si une classe d'hommes distincte se réduit à un trèspetit nombre, rien qui leur soit directement, exclusivement applicable en diffamation , rien d'évidemment susceptible d'allusion particulière ne doit entrer dans la censure évangélique ; car désigner sans équivoque , c'est nommer ; et il serait affreux que la satire eût le droit de nommer en chaire. La conséquence de ce principe est qu'à la cour, plus que partout ailleurs, la censure du vice dans la bouche de l'orateur doit être prudente et réservée, qu'elle doit s'y armer de toute sa force et de toute son énergie, mais s'en tenir aux moeurs locales et aux vices du plus grand nombre, â l'envie, à l'adulation, à la calomnie, à la cupidité, à la mauvaise foi, à toutes ces honteuses métamorphoses de l'ambition et de l'intérêt, qui donneront toujours assez d'exercice à l'éloquence ; et s'y interdire tous les tableaux qui ne seraient que des portraits.

Ainsi , d'un côté le courage , et de l'autre la liberté de l'orateur aura ses bornes; mais si la crainte des allusions que la malignité peut faire va jusqu'à n'oser se permettre de développer les devoirs de la classe d'hommes qu'on vient édifier, instruire, et corriger, s'il est possible, elle dégénère en faiblesse, et l'orateur n'est plus lui-même en chaire qu'un timide et vil complaisant. Quant aux préceptes généraux , il doit pouvoir dire , comme David , en parlant au Dieu qui l'envoie : Loquebar de testimoniis tuis in conspectu regum, et non confundebar. (Psal. 118.) Il a du moins un droit que nulle puissance de la terre ne peut lui disputer, c'est l'éloge de la vertu; et dans une assemblée où il ne serait pas permis de louer la modération, la magnanimité , la justice , l'amour de l'ordre et de la paix , l'huma-

liité, l'économie et la bienfaisance éclairée, l'aversion pour le mensonge complaisant et adulateur, le respect pour la vérité; dans une assemblée où le vice aurait le pouvoir tyrannique , nonseulement d'empêcher l'éloquence de peindre ce qui lui ressemble , mais d'honorer et d'exalter ce qui ne lui ressemble pas ; où ce serait , aux yeux de l'envie , une entreprise téméraire que de rendre hommage aux talents, au génie, au désintéressement, à la droiture courageuse d'un homme public , digne d'être indiqué pour exemple; un orateur qui sentirait les devoirs de son ministère, plutôt que de s'avilir à cet excès de condescendance, renoncerait à se montrer jamais.

Chaleur. Ce mot, employé figurément, en parlant de l'éloquence, de la poésie, du style en général , a un sens plus étendu que ceux d'enthousiasme et de véhémence.

L'enthousiasme est la chaleur de l'imagination au plus haut degré; la véhémence est la chaleur des mouvements de l'âme, impétueusement exhalée: mais la chaleur du style, en général, en est comme l'âme et la vie ; c'est une métaphore prise de la chaleur naturelle du sang.

Un bel exemple de cette chaleur tempérée, mais qui va toujours en croissant, est ce discours de Joad,dans Athalie, adressé à un roi enfant :

O mon fils , de ce nom j'ose encor vous nommer, Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur. De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse, Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même; Qu'il doit immoltr tout à sa grandeur suprême ; Qu'aux larmes . au travail le peuple est condamné, Et d'un sceptre de fer veut être gouverné; Que , s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime.

Ainsi de piège en piège, et d'abîme en abîme, Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté, Ils vous feront enfin haïr la vérité; Vous peindront la vertu sous une affreuse image. Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage. Promettez sur ce livre et devant ces témoins, Que Dieu sera toujours le premier de vos soins; Que sévère aux méchants, et des bons le refuge, Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge ; Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin, Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.

On dit, la chaleur du raisonnement, lorsqu'il est pressant et rapide, surtout lorsqu'il est animé par quelque mouvement de l'âme, et mêlé d'interrogations, d'invectives, d'imprécations, etc. C'est le caractère constant de l'éloquence de Démosthène, et le plus souvent sa chaleur y est au point qu'il n'y a rien de plus véhément. Mais lors même qu'il se modère, soit qu'il raconte ou qu'il raisonne, il est toujours plein de chaleur. C'est ainsi que, dans sa harangue pour la couronne, en justifiant le conseil qu'il a donné aux Athéniens de se liguer avec les Thébains contre Philippe, il dit : « Je porte là-dessus la confiance au point que si, aujourd'hui même, homme qui vive peut indiquer quelque meilleur parti à prendre dans la situation où se trouvait la Grèce, j'avoue que j'aurais dû ne pas l'ignorer, et je souscris à ma condamnation. Mais au contraire, si cette ressource n'existe ni n'a existé, et que jamais homme n'ait pu ni ne puisse encore eu trouver de semhlable , que devait faire celui qui conseillait la république? N'était-ce pas de choisir, entre les moyens visibles et praticables, ce qu'il y avait de meilleur? C'est là ce que je fis , Eschine, quand le héraut criait: Qui veut conseiller le peuple ? et non pas, Qui veut blâmer le passé? qui veut répondre de

l'avenir? Attaquez-moi, si vous voulez, sur les avis que je

donnai, mais abstenez-vous de me calomnier sur ce qui arriva : car c'est au gré de la destinée que tout se dénoue et se termine; au lieu que c'est par la nature des avis mêmes qu'on doit juger de l'intention de celui qui les a donnés. Si donc par l'événement Philippea vaincu, ne m'en faites point un crime, puisque c'était

le ciel qui disposait de la victoire, et non pas moi. M;iis si, avec une droiture, une vigilance , une activité infatigable et supérieure à mes forces , je ne cherchai pas , je ne mis pas en œuvre tous les moyens où la prudence humaine peut atteindre ; si je n'inspirai pas des résolutions nobles, dignes d'Athènes, et nécessaires dans ce moment, montrez-le-moi, et donnez carrière à vos accusations. »

Voilà de la chaleur dans l'éloquence tempérée : tout y est animé, tout y est en mouvement ; mais si on veut la voir s'élever jusqu'à la véhémence, qu'on lise dans la même harangue l'endroit où l'orateurdéveloppe etdémontrecettepropositionhardie: « Si, par une lumière prophétique, tous les Athéniens avaient démêlé tous les événements futurs, et que tous les eussent prévus, Athènes, en ce cas même, aurait dû prendre la résolution qu'elle prit, pour peu qu'elle eût respecté sa gloire, et sesancêtres, et les jugements de la postérité... Et de quel œil, grand dieu, soutiendrions-nous l'aspect de cette multitude innombrable d'hommes qui de toutes parts se rendentdans Athènes, si par notre faute on eût élu Philippe pour le chef et pour l'arbitre de la Grèce entière; si, tandis que les autres Grecs, armés pour détourner le coup, s'avançaient au combat, nous eussions joué le personnage de spectateurs immobiles, nous, les enfants d'un peuple qui de tout temps aima mieux affronter de glorieux hasards, que de jouir, hors de péril, d'une honteuse liberté!... Et qui n'admirerait la constance de ces grands hommes qui , s'élançant sur leurs vaisseaux, quittèrent, avec un courage déterminé, leurs biens et leur patrie pour ne point fléchir sous le joug d'une domination étrangère , mirent à leur tête Thémistocle, l'auteur de cet avis magnanime, lapidèrent Cyrcile, qui prêchait la soumission, le lapidèrent, dis-je, tandis que leurs femmes lapidaient celle du traître? Car les Athéniens d'alors ne cherchaient ni orateur ni général qui leur procurât un heureux esclavage ; ils n'auraient pas même voulu delà vie sans la liberté... Moi donc, à histrion du dernier ordre, moi, que mon emploi appelait à conseiller la république , avec quels sentiments devais-je monter dans la tribune ? Était-ce avec les sentiments d'un orateur qui n'avait à suggérer aux Athéniens que des bassesses indignes

d'eux? Ma mort, en ce cas, eût justement expié mes lâches conseils... Le monstre horrible, ô Athéniens , l'horrible monstre qu'un calomniateur ! »

La raison n'a point de chaleur qui lui soit propre; mais lorsqu'un sentiment vif et profond l'anime , elle devient passionnée , etc'estalorsqu'elleasonéloquence;ce n'est même qu'alors qu'elle est poétique. Ainsi don Diègue, ainsi le vieil Horace, ainsi Burrhus, ainsi Zopire et Mahomet, ainsi tous les hommes d'État qu'on introduit dans la tragédie ou dans l'épopée sont raisonneurs , mais éloquents.

Si la raison même se passionne, l'imagination est mille fois encore plus prompte à s'enflammer, et l'on reconnaît sa chaleur à la vivacité des illusions qu'elle produit et des tableaux dont elle se frappe. Je n'en citerai pour exemple que ces vers de Phèdre, tourmentée par ses remords :

Misérable! et je vis, et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue! J'ai |iour aïeul le père et te maître des dieux ; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale. Le sort , dit-on , l'a mise en ses sévères mains ; Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah ! combien frémira son ombre épouvantée Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers , Et des crimes peut-être inconnus aux enfers! Que diras-tu , mou père, à ce spectacle horrible? Je crois voir de tes mains tomber l'urne terrible; Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau , Toi-même de ton sang devenir le bourreau. Pardonne! un dieu cruel a perdu ta famille; Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille , etc.

On juge bien que la chaleur de l'imagination peut être encore très-vive , et n'être pas à ce degré-là. Celle du sentiment a des gradations infinies ; et qui sait jusqu'où peut aller la violence des passions ? On voit à quel degré Racine et Voltaire ont poussé la chaleur de l'expression de l'amour ; mais ni l'un ni l'autre ,

à ce qui me semble , n'a été plus loin que Virgile, et le tableau du désespoir de Didon est peut-être, à l'égard de cette passion , le dernier degré de chaleur.

Dans la colère tranquille et fière, le caractère d'Achille est sublime; mais Orosmane, dans sa fureur, est plus théâtral et plus terrible. Dans une scène imitée du Dante, nous avons vu la vengeance, irritée par l'amour paternel, portée à un point d'énergie au delà duquel il est difficile de rien imaginer.

Ce qui est rare et précieux , c'est la chaleur dans des ouvrages que la passion n'anime point et que la raison seule, pour ainsi dire, doit échauffer de sa lumière. Les écrits de Rousseau de Genève seraient un modèle en ce genre, si son éloquence était toujours celle de la raison et de la vérité ; mais, ayant trop compté sur les ressources d'une dialectique industrieuse, d'une imagination vive et d'un style enchanteur, il a souvent accepté le défi que lui donnait sa vanité, de faire paraître naturel ce qui était forcé, vraisemblable ce qui était faux , honnête et louable ce qui était en soi vicieux et digne de blâme. Heureux , s'il avait toujours eu pour guide un sage comme Locke, dont il a suivi les principes sur l'éducation physique de l'enfance, et dont il a su embellir, animer, échauffer les froides leçons. C'est là ce qu'il a fait d'utile, et ce qui honore sa mémoire, bien plus que ie coloris dont il a fardé les mauvaises mœurs de son Héloïse , le faux système de son Emile , et tous les paradoxes où il a prodigué ses lumières et ses talents.

La chaleur du style, même au plus haut degré, doit être vraie et naturelle. Phèdre, dans son délire, ne dit rien qui ne soit analogue à son amour pour Hippolyte ; Oreste, même dans ses fureurs , ne voit que les objets qui doivent l'occuper, sa mère et les Furies. A plus forte raison, dans l'éloquence et dans le langage tempéré de la philosophie , la chaleur ne doit-elle jamais troubler l'imagination ni l'entendement. L'écrivain qui extravague est un fou ou un charlatan. Si sa chaleur est vraie, c'est celle de la fièvre ; si ce n'est pas le transport au cerveau, c'est un jeu , et c'est le jeu d'un bateleur qui fait le maniaque pour assembler la foule. Or, j'appelle extravaguer en écrivant, accumuler des métaphores incohérentes , des idées bizarres, des rai-

2S0 ELEMENTS DE LITTERATUBE.

sonnements faux , des hyperboles insensées ; avancer hardiment des opinions révoltantes , les soutenir avec effronterie , insulter à la fois à l'évidence et à la pudeur , et prendre pour les attributs d'un génie audacieux et libre l'impudence et l'absurdité. C'est là pourtant ce qu'on nous a donné quelquefois pour de la chaleur.

Chanson. De tous les peuples de l'Europe, le Français est celui dont le naturel est le plus porté à ce. genre léger de poésie. La galanterie, le goût du plaisir, la gaieté, la vivacité , qui caractérisent ce peuple aimable, ont produit des chansons ingénieuses dans tous les genres.

A propos de l'ode et du dithyrambe, j'ai parlé de nos chansons à boire, et j'en ai cité des exemples ; en voici encore un de l'enthousiasme bachique. Le poëte s'adresse au vin :

Non, il n'est rien dans l'univers

Qui ne te rende hommage ; Jusqu'à la glace des hivers,

Tout sert à ton usage.

La terre fait de le nourrir

Sa principale gloire; Le soleil luit pour te mûrir;

Nous naissons pour te boire.

Mais comme parmi nous le vin n'est pas ennemi de l'amour, il est rare que la chanson bachique ne soit pas en même temps galante ; et , à l'exemple d'Anacréon , nos buveurs se couronnent de myrtes et de pampres entrelacés. L'un dit dans sa chanson .

En vain je bois pour calmer mes alarmes Et pour chasser l'amour qui m'a surpris :

Ce sont des armes

Pour mon Iris.

Le vin me fait oublier ses mépris, Et m'entretient seulement de ses charmes.

Un autre

J'ai passé la saison de plaire, 11 faut renoncer aux amours :

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