CHŒUR
et des souplesses artificieuses , mais par de salutaires avis. » La comédie du second et du troisième âge changea de caractère , et le chœur lui fut interdit.
Choeur d'Opéra. Que vingt personnes parlent ensemble , leurs articulations se mêlent, les sons de leurs voix se confondent, et l'on n'entend qu'un bruit confus. Mais dans un chant dont toutes les articulations et les intonations sont prescrites et mesurées, vingt voix d'accord n'en feront qu'une ; et de leur concert peuvent résulter de grands effets, soit du côté de l'harmonie, soit du côté de l'expression.
Je vais plus loin. Dans un spectacle où il est reçu que la parole sera chantée , le chœur a sa vraisemblance comme le récitatif, et cette vraisemblance est la même que celle du duo, du trio , du quatuor, etc. Mais ce que j'ai dit du duo français, je le dis de même du chœur : en s'éloignant de la nature, il a perdu de ses avantages. l'oyez Duo-
Il arrive souvent dans la réalité qu'un peuple entier pousse le même cri, qu'une foule de monde dit à la fois la même chose; et comme on accorde toujours quelque liberté à l'imitation , le chœur , en imitant ce cri , ce langage unanime d'une multitude assemblée, peut se donner quelque licence ; l'art et le goût consistent à pressentir jusqu'où l'extension peut aller. Or, c'en est trop que de faire tenir ensemble atout un peuple un long discours suivi et dans les mêmes termes, à moins que ce ne soit un discours appris comme un hymne ; et tel peut être supposé par exemple, le chœur, Brillant soleil! dans l'acte des Incas; le chœur de Thétis et de Pelée , O destin , quelle puissance ! le chœur de Jephté, Le ciel, l'enfer, la terre et tonde, et tout ce qui se chante dans des solennités.
Il faut donc distinguer, dans l'hypothèse théâtrale , le chœur appris et le chœur impromptu. Le premier peut paraître composé avec art, sans détruire la vraisemblance ; mais dans l'autre l'on ne doit voir que l'unanimité fortuite et momentanée des sentiments dont une multitude est émue à la fois Plus ces sentiments seront vifs et rapides, et plus l'expression en sera
simple, naturelle et concise ; plus il sera vraisemblable que tout un peuple ait dit la même chose en même temps.
Atys , Atys lui-même Fait périr ce qu'il aime.
Cependant une des plus grandes beautés du chant du chœur, c'est le dessein; ce dessein demande quelque étendue pour se développer, et quelque suite pour se donner de la rondeur et de l'ensemble; le moyen de décrire un cercle harmonieux en imitant des cris, des mots entrecoupés! Voilà sans doute la difficulté, mais aussi le secret de l'art ; et ce secret se réduit, du côté du poète, àdialoguer le chœur, comme j'ai déjà dit de former le duo. Que les différentes parties se séparent et se rejoignent ; que tantôt elles se contrarient, et que tantôt elles s'accordent ; que deux, trois voix , une voix seule , de temps en temps , se fasse entendre, qu'une partie lui réponde , qu'une autre partie la soutienne, et qu'enfin toutes se ramènent à un sentiment unanime, ou se choquent dans un combat de deux sentiments opposés : voilà le chœur qui devient une scène étendue et développée, et qui, dans son imitation , a toute la vérité de la nature , avec cette seule différence, que d'un tumulte populaire on aura fait un chant et un concert harmonieux.
Un vrai modèle dans ce genre, c'est la chœur de l'opéra à\4tys , à la descente de Cybèle : J'enez , reine des dieux, venez. C'est de fil. Piccini que nos jeunes compositeurs doivent apprendre à faire des chœurs mélodieux.
En critiquant les chœurs de l'opéra français, on a cité ce morceau de poésie rhythmique que nous a conservé Lampride , où est exprimé le cri de fureur et de joie du peuple romain à la mort de l'empereur Commode, et on a dit : Que les gens de goât décident entre ce chœur et les chœurs d'opéra. Mais on n'a mis en comparaison que deux mauvais chœurs de Quinault ; et ces deux exemples ne prouvent pas que nos chœurs soient toujours mauvais. Celui de Lampride, au style près, dont la bassesse est dégoûtante, serait pathétique sans doute; mais rien n'empêche que dans nos opéras on n'en compose sur ce modèle. Et pourquoi ne pas rappeler ceux de Castor, celui d'Alceste, Alceste est morte!
CHBIE. 303
celui de Jephté , celui de Coronis , celui des lncas, et nombre d'autres qui ont leur beauté et qui produisent leur effet? On aurait encore eu de l'avantage à leur opposer celui de Lampride; mais on n'aurait pas eu le plaisir de dire que l'un était sublime, et que les autres étaient plats. La vérité simple est que l'action, le dialogue, le pathétique, seront toujours très-favorables à la forme du chœur, et que le genre de notre opéra y donne lieu, toutes les fois que la situation est passionnée et qu'elle intéresse une multitude; c'est au poète à saisir le moment; c'est au musicien à le seconder. On peut voir dans les opéras de M. Gluck et dans ceux de M. Piccini, de combien de beaux chœurs ils ont enrichi notre scène. Dans les chœurs dont l'effet résulte de l'harmonie , le compositeur allemand s'est signalé ; le compositeur italien excelle dans les chœurs où l'expression demande le charme de la mélodie. Voyez Air, Chant, Duo, Lyrique, Récitatif.
Chrie. Sorte d'amplification que les rhéteurs donnent à faire à leurs disciples, et qui consiste à commenter un mot sentencieux ou un fait mémorable. La forme qu'ils ont prescrite à cette espèce d'acrostiche est le chef-d'œuvre de la pédanterie.
Quoide plus pédantesque, en effet, que d'apprendre aux enfants à s'appesantir sur un mot ou sur un trait de caractère , dont la vivacité rapide fait souvent la grâce et la force ? Quoi de plus contraire au bon goïit, au bon sens , au bon emploi d'un temps précieux, que d'assujettir l'imagination et la pensée, dans une jeune tète, à une marche laborieuse et contrainte, qui à chaque pas contrarie tous leurs mouvements naturels?
Qu'on s'imagine qu'un enfant, à qui l'on propose pour sujet d'une chrie verbale ce vers d'Horace ,
Orandum est ut sit mens sana in cor pore sano ,
ou pour sujet d'une chrie active, le geste deTarquin coupant les têtes des pavots; ou pour sujet d'une chrie mixte, l'action de Diogène dans l'attitude d'un suppliant, tendant la main, dans la place publique , à une statue de marbre , et sa réponse
304 ÉLEME.NTS DE LITTERATURE.
à celui qui, le trouvant dans cette attitude, lui demanda ce qu'il faisait là : Je m'exerce à endurer des refus; qu'on s'imagine, dis-je, qu'un malheureux enfant est condamné par Aphtonius à diviser le sujet qu'on lui donne en huit parties, c'est-à-dire en huit sortes de torture pour son esprit.
Ces parties sont : 1° le préambule, a laudativo, lequel préambule doit contenir l'éloge de l'action ou de la sentence, et de celui qui en est l'auteur. Mais c'est Tarquin qui conseille à son fils de faire trancher la tête à tous les notables de son village , de Gabies ; n'importe , il faut louer Tarquin et la belle leçon qu'il donne.
2° La paraphrase. Mais la pensée est claire et simple, et d'une vérité évidente comme celle-ci :
Mulla senem circumveniunt incommoda.
IVimporte, il la faut expliquer et l'amplifier a paraphrastico .
3° La cause. Mais la cause est souvent la nature même du cœur humain, comme dans cette vérité : Ira furor brevis est, et cela passe l'intelligence et d'un enfant et d'un philosophe. IVimporte, il faut que l'enfant argumente a causa, dût-il ne savoir ce qu'il dit.
4° Le contraire. Mais quel tourment pour un enfant de chercher le contraire d'une maxime vague, comme de celle-ci : Frontl nulla fuies. N'importe , il faut qu'il se casse la tête pour prouver a contrario.
5° Le semblable. Mais quelle est la similitude de cette pensée deTérence, Crescit in adversis virtus ? On y a trouvé, pour emblème, la flamme d'une torche exposée auvent; on peut aussi y employer l'image du chêne, qui, sur le sommet d'une montagne, s'élève et s'affermit au milieu des tempêtes ; mais cela sera-t-il présent à l'imagination d'un enfant ? N'importe, il faut qu'il prouve a simili, quoiqu'il soit vrai, en général , que les images ne prouvent rien.
6° L'exemple. Mais quels exemples peut citer un enfant dont la tête est vide, qui ne sait que très-peu de chose des temps anciens, et rien des temps modernes? Il faut pourtant qu'il batte la campagne , et qu'il raisonne ab exemplo.
CHRIE. 30/>
7° Le témoignage, c'est-à-dire l'autorité des auteurs graves, que l'écolier n'a jamais lus, ou qu'il a lus sans réflexion, et qu'il n'a certainement pas assez présents pour en faire usnse à propos.
8° Quoique assez souvent il n'y ait pas lieu à Y épilogue , on l'oblige à épiloguer, et cela s'appelle conclure a brevi epilogo.
Il est bien vrai que le régent indique à l'écolier et les passages et les exemples: qu'il lui suggère aussi les causes, les ressemblances , les contrastes , ou plutôt qu'il lui dicte ce qu'il doit inventer. Mais quelle misérable manière de former l'esprit des jeunes gens , que de les mener ainsi à la lisière !
Encore il faut voir ce que c'est que les canevas qu'on leur trace et que les modèles qu'on leur présente. Qui croirait que pour confirmer cette vérité éternelle :
Brève et irreparabile tempvs Omnibus est vitœ;
qui croirait que les témoignais cités et accolés par le père de Colonia sont Job et Phèdre le fabuliste? Qui croirait que dans la même chrie les exemples du bon emploi du temps sont les vierges et les martyrs? Virgile assurément ne s'attendait pas à être si bien appuyé.
La première règle du bon sens, dans l'art d'instruire, est de ne faire faire aux apprentis que ce qu'ils feront étant maîtres, en commençant par ce qu'il y a de plus simple et de plus facile. Or la chrie, qui n'est d'usage dans aucun genre d'éloquence , et qu'on ne fera certainement jamais bors du collège, est encore ce que les rbéteurs ont pu imaginer de plus difficile et de plus compliqué. Ainsi , dans tous les points, la chrie a été inventée et enseignée en dépit du bon sens.
Il faut espérer qu'à présent, qu'on adélivré la tendre mollesse de l'enfance des entraves du maillot, et les grâces de l'adolescence de leur prison de baleine , on fera pour l'esprit humain ce qu'on a fait pour le corps; que la pensée, l'imagination, le sentiment , dans la jeunesse , seront délivrés à leur tour des brassières du pédantisme, et que la chrie, comme la plus barbare des
inventions scolastiques , sera proscrite pour jamais; l'université de Paris l'a bannie, de ses écoles.
Comédie. C'est l'imitation des mœurs, mise en action ; imitation des mœurs , en quoi elle diffère de la tragédie et du poëme héroïque ; imitation en action , en quoi elle diffère du poëme didactique moral et du simple dialogue.
Elle diffère particulièrement de la tragédie dans son principe, dans ses moyens, et dans sa fin. La sensibilité humaine est le principe d'où part la tragédie : le pathétique en est le moyen; la crainte des passions funestes, l'horreur des grands crimes , et l'amour des sublimes vertus sont les fins qu'elle, se propose. La malice naturelle aux hommes est le principe de la comédie, Nous voyons les défauts de nos semblables avec une complaisance mêlée de mépris, lorsque ces défauts ne sont ni assez.affligeants pour exciter la compassion , ni assez révoltants pour donner de la haine , ni assez dangereux pour inspirer de l'effroi. Ces images nous font sourire, si elles sont peintes avec finesse ; elles nous font rire, si les traits decette maligne joie, aussi frappants qu'inattendus, sont aiguisés par la surprise. De cette disposition à saisir le ridicule, la comédie tire sa force et ses moyens. Il eût été sans doute plus avantageux de changer en nous cette complaisance vicieuse en une pitié philosophique, mais on a trouvé plus facile et plus sûr de faire servir la malice humaine à corriger les autres vices de l'humanité, à peu près comme on emploie les pointes du diamant à polir le diamant même. C'est là l'objet ou la fin de la comédie.
Mal à propos l'a-t-on distinguée de la tragédie, par la qualité des personnages; le roi de Thèbes, et Jupiter lui-même, sont des personnages comiques dans Y Amphitryon ; et Spartacus, de la même condition que Sosie , est un personnage tragique à la tête de ses conjurés. Le degré des passions ne distingue pas mieux la comédie de la tragédie; ledésespoirdel'avare, lorsqu'il a perdu sa cassette, ne le cède en rien au désespoir de Philoctète, à qui on enlève les flèches d'Hercule. Des malheurs, des périls, des sentiments extraordinaires caractérisent la tragédie ; des in-
térêts et des caractères communs constituent la comédie. L'une peint les hommes comme ils ont été quelquefois; l'autre, comme ils ont coutume d'être. La tragédie est un tableau d'histoire; la comédie est un portrait : non le portrait d'un seul homme, comme la satire, mais d'une espèce d'hommes répandus dans la société, et dont les traits les plus marqués sont réunis dans une même figure. Enfin le vice n'appartient à la comédie qu'autant qu'il est ridicule et méprisable ; dès que le vice est odieux , il est du ressort de la tragédie. C'est ainsi que Molière a fait de l'imposteur un personnage comique dans Tartufe ; et Shakspeare, un personnage tragique dans Glocestre. Si Molière a rendu Tartufe odieux au cinquième acte, c'est, comme J. B. Rousseau le remarque , par la nécessité de donner le dernier coup de pinceau à son personnage.
On demande si la comédie est un poëme; question aussi difficile à résoudre qu'inutile à proposer, comme toutes les disputes de mots. Veut-on approfondir un son , qui n'est qu'un son , comme s'il renfermait la nature des choses ? La comédie n'est point un poëme pour celui qui ne donne ce nom qu'à l'héroïque et au merveilleux; elle en est un pour celui qui met l'essence de la poésie dans la peinture. Un troisième donne le nom de poëme à la comédie en vers et le refuse à la comédie en prose , sur ce principe que la mesure n'est pas moins essentielle à la poésie qu'à la musique; mais qu'importe qu'on diffère sur le nom, pourvu qu'on ait la même idée de la chose? V Avare, ainsi que le Télémaque, sera ou ne sera point un poème ; il n'en sera pas moins un ouvrage excellent. On disputait à Adisson que le Paradis perdu fut un poëme héroïque : Eh bien! dit-il , ce sera un poème divin.
Comme presque toutes les règles du poëme dramatique concourent à rapprocher par la vraisemblance la fiction de la réalité, l'action de la comédie nous étant plus familière que celle de la tragédie, et le défaut de vaisemblance plus facile à remarquer, les règles y doivent être plus rigoureusement observées : de là cette unité , cette continuité de caractère, cette aisance, cette simplicité dans le tissu de l'intrigue, ce naturel dans le dialogue, cette vérité dans les sentiments, cet art de cacher l'art
même dans l'enchaînement des situations, d'où résulte l'illusion théâtrale.
Si l'on considère le nombre des traits qui caractérisent un personnage comique , on peut dire que la comédie est une imitation exagérée. Il est bien difficile , en effet , qu'il échappe en un jour à un seul homme autant de traits d'avarice que Molière en a rassemblé dans Harpagon ; mais cette exagération rentre dans la vraisemblance, lorsque les traits sont multipliés par des circonstances ménagées avec art. Quant à la force de chaque trait, la vraisemblance a des bornes. L'avare de Plaute examinant les mains de son valet, lui dit : f 'oyons la troisième , ce qui est choquant : Molière a traduit l'autre, ce qui est naturel , attendu que la précipitation de l'avare a pu lui faire oublier qu'il a déjà examiné deux mains, et prendre celle-ci pour la seconde. Les autres est une faute du comédien , qui s'est glissée dans l'impression.
Il est vrai que la perspective du théâtre exige une couleur forte et de grandes touches, mais dans de justes proportions, c'est-à-dire telles que l'oeil du spectateur les réduise sans peine à la vérité de la nature. Le Bourgeois gentilhomme paye les titres que lui donne un complaisant mercenaire, et c'est ce qu'on voit tous les jours ; mais il avoue qu'il les paye , l oilà pour le monseigneur , et c'est en quoi il renchérit sur ses modèles. Molière tire d'un sot l'aveu de ce ridicule, pour le mieux faire apercevoir dans ceux qui ont l'esprit de le dissimuler. Cette espèce d'exagération demande une grande justesse de raison et de goût. Le théâtre a son optique , et le tableau est manqué dès que le spectateur s'aperçoit qu'on a outré la nature.
Par la même raison, il ne suffit pas, pour rendre l'intrigue et le dialogue vraisemblables, d'en exciure ces aparté, que l'hypothèse théâtrale ne rend pas toujours assez naturels , et ces méprises fondées sur une ressemblance ou un déguisem n! prétendu, supposition que tous les yeux démentent, hors ceux du personnage qu'on a dessein de tromper ; il faut encore que tout ce qui se passe et se dit sur la scène soit une peinture si naïve de la société, qu'on oublie qu'on est au spectacle. Uu tableau est mal peint, si au premier coup d'oeil on pense à la toile, et
si l'on remarque le mélange des couleurs, avant que de voir des rondeurs , des reliefs et des lointains. Le prestige de l'art, c'est de cacher l'art même, au point que non-seulement l'illusion précède la réflexion, mais qu'elle la repousse et l'écarte. Telle devait être l'illusion des Grecs et des Romaius aux comédies de Ménandre et de Térence, non à celles d'Aristophane et de Plaute. Observons cependant, à propos de Térence, que le possible, qui suffit à la vraisemblance d'un caractère ou d'un événement tragique, ne suffit pas à la vérité de la comédie. Ce n'est point un père comme il peut y en avoir, mais un père comme il y eu a souvent; ce n'est point uu individu, mais une espèce qu'il faut prendre pour modèle : contre cette règle pèche le caractère unique du Bourreau de lui-même.
Ce n'est point une combinaison possible à la rigueur, c'est une suite naturelle d'événements familiers , qui doivent former l'intrigue de la comédie : principe qui condamne l'intrigue de Vllécyre , si toutefois Térence a eu dessein de faire une comédie d'une action toute pathétique, et d'où il écarte jusqu'à la fin avec une précaution marquée, le seul personnage qui pouvait être plaisant.
D'après ces règles, que nous allons avoir occasion de développer et d'appliquer , on peut juger des progrès de la comédie ou plutôt de ses révolutions.
Sur le chariot deThespis, la comédie n'était qu'un tissu d'injures adressées aux passants par des vendangeurs .barbouillés de lie. Cratès, à l'exemple d'Épicharmus et de Phormis, poètes siciliens , l'éleva sur un théâtre plus décent et dans un ordre plus régulier. Alors la comédie prit pour modèle la tragédie , inventée par Eschyle , ou plutôt l'une et l'autre se formèrent sur les poésies d'Homère; l'une, sur Y Iliade et Y Odyssée; l'autre , sur le Margitès , poème satirique du même auteur : et c'est là proprement l'époque de la naissance de la comédie grecque.
On la divise en ancienne, moyenne, et nouvelle, moins par ses âges, que par les différentes modifications qu'on y observa successivement dans la peinture des mœurs. D'abord on osa
310 ÉLÉMENTS DE LITTEBATURE.
mettre sur le théâtre d'Athèues des satires en action , c'est-àdire des personnages connus et nommés, dont on imitait les ridicules et les vices? telle fut la comédie ancienne.
Siquis erat dignus describi, quod malus, aut fur, Quod mœchus foret , aut sicarlus, aut alioqui Famosus, multa cum libertate notabant. ( Hor. )
Les lois, pour réprimer cette licence , défendirent de nommer. La malignité des poètes , ni celle des spectateurs, ne perdit rien à cette défense : la ressemblance des masques, des vêtements, de l'action, désignèrent si bien les personnages, qu'on les nommait en les voyant. Telle fut la comédie moyenne, où le poète, n'ayant plus à craindre le reproche de la personnalité, n'en était que plus hardi dans ses insultes, d'autant plus sûr d'ailleurs d'être applaudi, qu'en repaissant la malice des spectateurs par la noirceur de ses portraits, il ménageait encore à leur vanité le plaisir de deviner les modèles. C'est dans ces deux genres qu'Aristophane triompha tant de fois , à la honte des Athéniens.
La comédie satirique présentait d'abord une face avantageuse. Il est des vices contre lesquels les lois n'ont point sévi : l'ingratitude, l'infidélité au secret et à sa parole , l'usurpation tacite et artificieuse du mérite d'autrui, l'intérêt personnel, et l'incapacité dans les affaires publiques, échappent à la sévéritédes lois ; la comédie satirique y attachait une peine d'autant plus terrible, qu'il fallait la subir en plein théâtre. Le coupable y était traduit, et le public se faisait justice. C'était sans doute pour entretenir une terreur si salutaire, que non-seulement les poètes satiriques furent d'abord tolérés mais gagés parles magistrats comme censeurs de la république. Platon lui-même s'était laissa séduire à cet avantage apparent, lorsqu'il admit Aristophane dans son banquet, si toutefois l'Aristophane comique est l'Aristophane du banquet, ce qu'on peut au moins révoquer en doute. Il est vrai que Platon conseillait à Denys la lecture des comédies de ce poète, pour connaître les mœurs de la république d'Athènes; mais c'était lui indiquer un bon observateur, un espion adroit, qu'il n'en estimait pas davantage.
Quant aux suffrages des Athéniens , un peuple ennemi de toute domination devait craindre surtout la supériorité du mérite. La plus sanglante satire était donc sûre de plaire ace peuple jaloux, lorsqu'elle tombait sur l'objet de sa jalousie. Il est deux choses que les hommes vains ne trouvent jamais trop fortes, la flatterie pour eux-mêmes, la médisance contre les autres : ainsi tout concourut d'abord à favoriser la comédie satirique. On ne fut pas longtemps à s'apercevoir que le talent de censurer le vice, pour être utile, devait être dirigé par la vertu, et que la liberté de la satire, accordée à un malhonnête homme, était un poignard dans les mains d'un furieux ; mais ce furieux consolait l'envie. Voilà pourquoi dans Athènes, comme ailleurs, les méchants ont trouvé tant d'indulgence et les bons tant de sévérité. Témoin ]acomédie des Nuées, exemple mémorable de la scélératesse des envieux , et des combats que doit se préparer à soutenir celui qui ose être plus sage et plus vertueux que son siècle.
La sagesse et la vertu de Socrate étaient parvenues à un si haut point de sublimité, qu'il ne fallait pas moins qu'un opprobre solennel pour en consoler sa patrie. Aristophane fut chargé de l'infâme emploi de calomnier Socrate en plein théâtre , et ce peuple, qui proscrivait un homme juste, par la seule raison qu'il se lassait de l'entendre appeler juste, courut en foule à ce spectacle. Socrate y assista debout.
Telle était la comédie à Athènes , dans le même temps que Sophocle et Euripide s'y disputaient la gloire de rendre la vertu intéressante et le crime odieux par des tableaux touchants ou terribles. Comment se pouvait-il que les mêmes spectateurs applaudissent à des mœurs si opposées? Les héros célébrés par Sophocle et par Euripide étaient morts, le sage calomnié par Aristophane était vivant :ou loue les grands hommes d'avoir été ; on ne leur pardonne pas d'être.
Mais ce qui est inconcevable, c'est qu'un comique grossier, rampant et obscène, sans goût, sans mœurs, sans vraisemblance, ait trouvé des enthousiastes dans le siècle de Molière. Il ne faut que lire ce qui nous reste d'Aristophane, pour juger, comme Plutarque, que c'est moins pour les honnêtes gens qu'il a écrit
que pour la vile populace, pour des hommes perdus d'envie, de noirceur et de débauche. Qu'on lise après cela l'éloge qu'en fait madame Dacier : Jamais homme n'a eu plus de finesse ni un tour plus ingénieux; le style d'Aristophane est aussi agréable que son esprit; si Von n'a pas lu Aristophane , on ne connaît pas encore tous les charmes et toutes les beautés du grec, etc.
Les magistrats s'aperçurent, mais trop tard, que dans la comédie appelée moyenneles poètes n'avaient fait qu'éluder la loi qui défendait de nommer : ils en portèrent une seconde , qui, bannissant du théâtre toute imitation personnelle, borna la comédie à la peinture générale des mœurs.
C'est alors que la comédie nouvelle cessa d'être une satire, et prit la forme honnête et décente qu'elle a conservée depuis. C'est dans ce genre que fleurit Ménandre, poète aussi élégant , aussi naturel, aussi simple, qu'Aristophane l'était peu. On ne peut , sans regretter sensiblement les ouvrages de ce poète , lire l'éloge qu'en a fait Plutarque, d'accord avec toute l'antiquité : Cest une prairie émaillée de fleurs, où l'on aime à respirer vu air pur... La muse d Aristophane ressemble à une femme perdue; celle de Ménandre, à taie honnête femme.
Mais comme il est plus aisé d'imiter le grossier et le bas que le délicat et le noble, les premiers poètes latins suivirent les traces d'Aristophane. De ce nombre fut Plaute, qui cependant ne lui ressemble pas.
Térence, qui vint après Plaute, imita Ménandre sans l'égaler. César l'appelait un demi- Ménandre, et lui reprochait de n'avoir pas la force comique : expressions que les commentateurs ont interprétée à leur façon, mais qui doit s'entendre de ces grands traits qui approfondissent les caractères, et qui vont cbercher le vice jusque dans les replis de l'âme, pour l'exposer en plein théâtre au mépris des spectateurs.
Plaute est plus vif, plus gai, plus fort, plus varié, Térence plus fin, plus vrai, plus pur, plus élégant : l'un a l'avantage que donne l'imagination qui n'est captivée ni par les règles de l'art, ni parcelles des mœurs, sur le talent assujetti à toutes ces règles ; l'autre a le mérite d'avoir concilié l'agrément et la décence, la po-
litesse et ta plaisanterie, l'exactitude et la facilité : l'un amuse par l'action , et l'autre enchante par le style : on souhaiterait a Plaute la politesse de Térence, à Téreuce la gaieté de Plaute.
Les révolutions que la comédie a éprouvées dans ses premiers àses, et les différences qu'on y observe encore aujourd'hui, prennent leur source dans le génie des peuples et dans la forme des gouvernements : l'administration des affaires publiques, et par conséquent la conduite des chefs, étant l'objet principal de l'envie et de la censure dans un État démocratique , le peuple d'Athènes, toujours inquiet et mécontent, devait se plaire à voir exposer sur la scène, non-seulement les vices des particuliers, mais l'intérieur du gouvernement, les prévarications des magistrats, les fautes des généraux, et sa propre facilité à se laisser corrompre ou séduire. C'est ainsi qu'il a couronné les satires politiques d'Aristophane.
Cette licence devait être réprimée à mesure que le gouvernement devenait moins populaire; et l'on s'aperçoit de cette modération dans les dernières comédies du même auteur, mais plus encore dans l'idée qui nous reste de celles de Ménandre, où l'État fut toujours respecté, et où les intrigues privées prirent la place des affaires publiques.
Les Romains, sous les consuls, aussi jaloux de leur liberté que les Athéniens, mais plus jaloux delà dignité de leur gouvernement, n'auraient jamais permis que la république fût exposée aux traits insultants de leurs poètes. Ainsi les premiers comiques latins hasardèrent la satire personnelle , mais jamais la satire politique.
On donnait toute liberté au bas comique et au comique populaire, dans les mimes et dans les atellanes; la comédie dans les mœurs grecques, et qu'on appelait palliata, avait aussi pleine licence. Mais lorsque les nobles Romains étaient en scène, comme dans les pièces qu'on appelait prxtex/x , et dans celles qu'on appelait togatx, les moeurs devenaient sérieuses et le ridicule en était banni. Ce genre tenait le milieu, dit Sénèque, entre le comique et le tragique : Habent hxc aliquid severitatis, et sunt inter tragedias et comœdias medix.
Dès que l'abondance et le luxe eurent adouci les mœurs de
Rome, la comédie elle-même perdit de son âpreté; et comme les vices des Grecs avaient passé chez les Romains , Térence, pour les imiter, ne fit que copier Ménandre.
Le même rapport de convenance a déterminé le caractère de la comédie sur tous les théâtres de l'Europe , depuis la renaissance des lettres.
Un peuple qui affectait autrefois dans ses mœurs une gravité superbe, et dans ses sentiments une enflure romanesque, a dû servir de modèle à des intrigues pleines d'incidents et de caractères hyperboliques : tel est le théâtre espagnol : c'est là seulement que serait vraisemblable le caractère de cet amant ( Villa Mediana )
Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame , L'emportant à travers la flamme.
Mais ni ces exagérations forcées, ni une licence d'imagination qui viole toutes les règles, ni un raffinement de plaisanterie souvent puérile, n'ont pu faire refuser à Lopès de Véga une des premières places parmi les poètes comiques modernes. Il joint en effet à la plus heureuse sagacité dans le choix des caractères, une force d'imagination que le grand Corneille admirait lui-même. C'est de Lopès de Véga qu'il a emprunté le caractère du Menteur, dont il disait avec tant de modestie, et si peu de raison, qu'il donnerait deux de ses meilleures pièces pour ravoir imaginé. Un peuple qui a mis longtemps sou honneur dans la fidélité des femmes, ou dans une vengeance cruelle de l'affront d'être trahi en amour, a du fournir des intrigues périlleuses pour les amants, et capables d'exercer la fourberie des valets : ce peuple, d'ailleurs pantomime, a donué lieu à ce jeu muet qui quelquefois, par une expression vive et plaisante , et par une sorte de caricature qui réjouit la multitude, soutient seul une intrigue dépourvue d'art, de sens, d'esprit et de goût. Tel est le comique italien, aussi chargé d'incidents, mais moins bien intrigué que le comique espagnol. Ce qui caractérise encore plus le comique italien est ce mélange de mœurs nationales , que la communication et la jalousie mutuelle des petits États d'Italie a fait imaginer à leurs poètes. On voit dans une même intrigue un Bolonais, un
Vénitien, un Napolitain, un Bergamasque, chacun avec le ridicule dominant de sa patrie. Ce mélange bizarre ne pouvait manquer de réussir dans sa nouveauté. Les Italiens en firent une règle essentielle de leur théâtre, et la comédie s'y vit par-là condamnée à la grossière uniformité qu'elle avait eue dans son origine. Aussi dans le recueil immense de leurs pièces , n'en trouve-t-on pas une seule dont un homme de goût soutienne la lecture. Les Italiens out eux-mêmes reconnu la supériorité du comique français ; et tandis que leurs histrions se soutiennent dans le centre des beaux-arts, Florence les a exclus de son théâtre, et a substitué à leurs farces les meilleures comédies de Molière, traduites en italien. A l'exemple de Florence , Rome et JNaples admirent sur leur théâtre les chefs-d'œuvre du nôtre. Venise se défend encore de la révolution; mais elle cédera bientôt au torrent de l'exemple et à l'attrait du plaisir. Paris seul ne verra-t-il plus jouer Molière? (La révolution qu'on espérait en faveur du goût ne s'est pas faite encore en Italie. Paris a renvoyé les farceurs italiens; mais il en a d'autres. Le théâtre de Molière est! plus négligé que jamais : la foule est à ceux de la foire. ) / "oyez Fabce.
Un État où chaque citoyen se fait gloire de penser avec indépendance a dû fournir un grand nombre d'originaux à peindre. L'affectation de ne ressembler à personne fait souvent qu'on ne ressemble pas à soi-même, et qu'on outre son propre caractère, de peur de se plier au caractère d'autrui. Là, ce ne sont point des ridicules courants; ce sont des singularités personnelles, qui donnent prise à la plaisanterie : le vice dominant de la société est de n'être pas sociable. Telle est la source du comique anglais, d'ailleurs plus simple, plus naturel, plus philosophique que les deux autres, et dans lequel la vraisemblance est rigoureusement observée aux dépens même de la pudeur.
Mais une nation douce et polie, où chacun se fait un devoir de conformer ses sentiments et ses idées aux mœurs de la société, où les préjugés sont des principes, où les usages sont des lois , où l'on est condamné à vivre seul dès qu'on veut vivre pour soi-même ; cette nation ne doit présenter que des caractères adoucis par les égards, et que des vices palliés par les bienséan-
ces. Tel est le comique français, dont le théâtre anglais s'est enrichi autant que l'opposition des mœurs a pu le permettre.
Le comique français se divise, suivant les mœurs qu'il peint, encomique bas, comique bourgeois et haut comique . ï'oyez Comique.
Mais une division plus essentielle se tire de la différence des objets que la comédie se propose : ou elle peint le vice , qu'elle rend méprisable , comme la tragédie rend le crime odieux : de là le comique de caractère; ou elle fait les hommes le jouet des événements: de là le comique de situation; ou elle présente les vertus communes avec des traits qui les font, aimer, et dans des périls ou des malheurs qui les rendent intéressantes: de là le comique attendrissant.
De ces trois genres, le premier est le plus utile aux mœurs, le plus fort, le plus difficile, et par conséquent le plus rare : le plus utile aux mœurs, en ce qu'il remonte à la source des vices, et les attaque dans leur principe ; le plus fort, en ce qu'il présente le miroir aux hommes, et les fait rougir deleur propre image : le plus difficile et le plus rare, en ce qu'il suppose dans son auteur une étude consommée des mœurs de son siècle, un discernement juste et prompt , et une force d'imagination qui réunisse sous un seul point de vue les traits que sa pénétration n'a pu saisir qu*en détail. Ce qui manque à la plupart des peintres de caractères, et ce que Molière, ce grand modèle en tout genre, possédait éminemment, c'est cecoupd'œil philosophique qui saisit non-seulement les extrêmes, mais le milieu des choses : entre l'hypocrite scélérat et le dévot crédule, on voit l'homme de bien, qui démasque la scélératesse de l'un et qui plaint la crédulité de l'autre. Molière met en opposition les mœurs corrompues de la société et la probité farouche du Misanthrope : entre ces deux excès parait la modération d'un homme du monde, qui hait le vice, mais qui ne croit pas devoir s'ériger en réformateur. C'est à cette précision qu'on reconnaît Molière , et ces deux vers d'Horace semblent avoir été sa règle :
Est modus in rébus , sunt certi denique fines, Quos ultra ci traque nequit consistere rectum.
Que si l'on demande pourquoi le comique de situation nous excite à rire, même sans le concours du comique de caractère , nous demanderons à notre tour d'où vient qu'on rit de la chute imprévue d'un passant. C'est de ce genre de plaisanterie que Heinsius a eu raison de dire : Plebis aucupium est et abusîis. Voyez Plaisant.
Il n'en est pas ainsi du comique attendrissant; peut-être même est-il plus utile aux mœurs que la tragédie, vu qu'il nous intéresse de plus près, et qu'ainsi les exemples qu'il nous propose nous touchent plus seusiblement; c'était du moins l'opinion de Corneille. Mais comme ce genre ne peut être ni soutenu par la grandeur des objets, ni animé par la force des situations, et qu'il doit être à la fois familier et intéressant, il est difficile d'y éviter le double écueil d'être froid ou d'être romanesque : c'est la simple nature qu'il faut saisir, et c'est le dernier effort de l'art, que d'être en même temps ingénieux et naturel. Quant à l'origine du comique attendrissant , il faut n'avoir jamais lu les anciens pour en attribuer l'invention à notre siècle ; on ne conçoit même pas que cette erreur ait pu subsister un instant chez une nation accoutumée à voir jouer Wlndrienne de Térence, où l'on pleure dès le premier acte. Quelque critique, pour condamner ce genre, a osé dire qu'il était nouveau; on l'en a cru sur sa parole, tant la légèreté et l'indifférence d'un certain public sur les opinions littéraires donne beau jeu à l'effronterie et à l'ignorance.
Tels sont les trois genres de comique, parmi lesquels nous ne comptons ni le comique de mots, si fort eu usage dans la société; faible ressource des esprits sans talent, sans étude et sans goût ; ni ce comique obscèue , qui n'est plus souffert sur notre théâtre que par une sorte de prescription, et auquel les honnêtes gens ne peuvent rire sans rougir; ni cette espèce de travestissement où le parodiste se traîne après l'original , pour avilir, par une imitation burlesque, l'action la plus noble et la plus touchante; genre méprisable, dont Aristophane est l'auteur.
Mais un genre supérieur à tous les autres est celui qui réunit le comique de situation et lecomijue de caractère, c'est-à-
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dire dans lequel les personnages sont engagés, par les vices du cœur ou par les travers de l'esprit, dans les circonstances humiliantes qui les exposent à la risée et au mépris des spectateurs. Tel est, dans C Avare de Molière, la rencontre d'Harpagon avec son fils, lorsque, sans se connaître, ils viennent traiter ensemble, l'un comme usurier, l'autre comme dissipateur. Voyez Situation.
Il est des caractères trop peu marqués pour fournir une action soutenue; les habiles peintres les ont groupés avec des caractères dominants : c'est l'art de Molière ; ou ils ont fait contraster plusieurs de ces petits caractères entre eux : c'est la manière de Dufresni , qui, quoique moins heureux dans l'économie de l'intrigue, est celui de nos auteurs comiques, après Molière , qui a le mieux saisi la nature ; avec cette différence que nous croyons tous avoir aperçu les traits que nous peint Molière, et que nous nous étonnons de n'avoir pas remarqué ceux que Dufresni nous fait apercevoir.
Mais combien Molière n'est-il pas au-dessus de tous ceux qui l'ont précédé ou qui l'ont suivi ? Qu'on lise le parallèle qu'en a fait avec Térence l'auteur du siècle de Louis XIV le plus digne de les juger, la Bruyère. Il n'a, dit-il , manqué à Térence que d'être moins Jroid: quelle pureté ! quelle exactitude', quelle politesse! quelle élégance! quels caractères! Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et d'écrire purement; quel feu! quelle naïveté! quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des mœurs! et quel fléau du ridicule ! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques!
La difficulté de saisir comme eux les ridicules et les vices a fait dire qu'il n'était plus possible de faire des comédies de caractères. On prétend que les grands traits ont été rendus, et qu'il ne reste plus que des nuances imperceptibles; c'est avoir bien peu étudié les mœurs du siècle, que de n'y voir aucun nouveau caractère à peindre. L'hypocrisie de la vertu est-elle moins facile à démasquer que l'hypocrisie de la dévotion ? Le misanthrope par air est-il moins ridicule que le misanthrope par principes ? Le fat modeste, le petit seigneur, le faux magnifique, le défiant, l'ami de cour, et tant d'autres viennent s'offrir en foule