‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 38 sur 58 · COMIQUE · texte numérisé non relu

COMIQUE

à qui aura le talent et le courage de les traiter ! La politesse gaze les vices ; mais c'est une espèce de draperie légère , à travers laquelle les grands maîtres savent bien dessiner le nu.

Quant à l'utilité de la comédie morale et décente , comme elle l'est aujourd'hui sur notre théâtre , la révoquer en doute , c'est prétendre que les hommes soient insensibles au mépris et à la honte; c'est supposer, ou qu'ils ne peuvent rougir, ou qu'ils ne peuvent se corriger des défauts dont ils rougissent; c'est rendre les caractères indépendants de l'amour-propre, qui en est l'âme, et nous mettre au-dessus de l'opinion publique, dont la faiblesse et l'orgueil sont les esclaves, et dont la vertu même a tant de peine à s'affranchir.

Les hommes , dit-on , ne se reconnaissent pas à leur image; c'est ce qu'on peut nier hardiment. On croit tromper les autres, mais on ne se trompe jamais soi-même , et tel prétend à l'estime publique qui n'oserait se montrer s'il croyait être connu comme il se connaît.

Personne ne se corrige, dit-on encore; malheur à ceux pour qui ce principe est une vérité de sentiment ; mais si , en effet, le fonds du naturel est incorrigible, du moins le dehors ne l'est pas. Les hommes ne se touchent que par la surface; et tout serait dans l'ordre si on pouvait réduire ceux qui sont nés vicieux , ridicules, ou méchants, à ne l'être qu'au-dedans d'eux-mêmes. C'est le but que se propose la comédie; et le théâtre est pour le vice et le ridicule ce que sont pour le crime les tribunaux où il est jugé et les échafauds où il est puni.

Comique. Ce qui est comique pour tel peuple , pour telle société, pour tel homme, peut ne pas l'être pour tel autre. L'effet du comique résulte de la comparaison qu'on fait, même sans s'en apercevoir , de ses mœurs avec les mœurs qu'on voit tourner en ridicule, et suppose entre le spectateur et le personnage visible une différence avantageuse pour le premier. Il arrive pourtant quelquefois que l'on rit de sa propre image, même en s'y reconnaissant; cela vient , ou du plaisir secret qu'on a de se

croire plus adroit qu'un autre à échapper au ridicule, ou d'une duplicité de caractère qui s'observe encore plus sensiblement dans le combat des passions , où l'homme est sans cesse en opposition avec lui-même. On se juge, on se condamne, on se plaisante , comme un tiers ; et l'amour-propre y trouve son compte.

Le comique n'étant qu'une relation , il doit perdre à être transplanté; mais il perd plus ou moins, en raison de sa bonté essentielle. S'il est peint avec force et vérité , il aura toujours , comme les portraits de Vandyck et de Latour , le mérite de la peinture , lors même qu'on ne sera plus en état de juger de la ressemblance ; et les connaisseurs y apercevront cette âme et cette vie qu'on n'exprime jamais qu'en imitant la nature. D'ailleurs, si le comique porte sur des caractères généraux et sur quelque vice radical de l'humanité , il ne sera que trop ressemblant dans tous les pays et dans tous les siècles. L'Avocat patelin semble peint de nos jours. V Avare de Plaute a ses originaux à Paris. Le Misanthrope de Molière eut trouvé les siens à Rome. Tels sont, malheureusement, chez tous les hommes le contraste et le mélange de l'amour-propre et de la raison, que la théorie des bonnes mœurs et la pratique des mauvaises sont presque toujours et partout les mêmes. L'avarice, cette avidité insatiable qui fait qu'on se prive de tout pour ne manquer de rien ; l'envie , ce mélange d'estime et de haine pour les avantages qu'on n'a pas; l'hypocrisie , ce masque du vice déguisé en vertu ; la flatterie , ce commerce infâme entre la bassesse et la vanité; tous ces vices et une infinité d'autres existeront partout où il y aura des hommes, et partout ils seront regardés comme des vices. Chaque homme méprisera dans son semblable ceux dont il se croira exempt, et prendra un plaisir malin à les voir humilier ; ce qui assure à jamais le succès du comique qui attaque les mœurs générales.

Il n'en est pas ainsi du comique local et momentané. Il est borné, pour les lieux et pour les temps, au cercle du ridicule qu'il attaque ; mais il n'en est souvent que plus louable, attendu que c'est lui qui empêche le ridicule de se perpétuer et de se répandre; qu'il détruit ses propres modèles; et que s'il ne ressemble plus à personne, c'est que personne n'ose plus lui res-

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sembler. Ménage , qui a dit tant de mots et qui eu a dit si peu de bons, avait pourtant raison de s'écrier, h la première représentation des Précieuses ridicules : Courage, Molière! voilà le bon comique. Observons , à propos de cette pièce , qu'il y a quelquefois un grand art à charger les portraits. La méprise des deux provinciales , leur empressement pour deux valets travestis , les coups de bâton qui font le dénoûment, exagèrent sans doute le mépris attaché aux airs et au ton précieux ; mais Molière, pour arrêter la contagion , a usé du plus violent remède. C'est ainsi que , dans un dénoûment qui a essuyé tant de critiques et qui mérite les plus grands éloges, il a osé envoyer l'hypocrite à la grève. Son exemple doit apprendre à ses imitateurs à ne pas ménager le vice , et à traiter un méchant homme sur le théâtre comme il doit l'être dans la société. Par exemple , il n'y a qu'une façon de renvoyer de dessus la scène un scélérat qui fait gloire de séduire une femme pour la déshonorer; ceux qui lui ressemblent trouveront mauvais le dénoûment : tant mieux pour l'auteuret pour l'ouvrage.

Le genre comique français , le seul dont nous traiterons ici , comme étant le plus parfait de tous {Voyez Comédie ) se divise en comique noble, comique bourgeois , et bas comique. Comme je n'ai fait qu'indiquer cette division dans Y article Comédie , je vais la marquer davantage dans celui-ci. C'est d'une profonde connaissance de leur objet que les arts tirent leurs règles , et les auteurs leur fécondité.

Le comique noble peint les mœurs des grands ; et celles-ci diffèrent des moeurs du peuple et de la bourgeoisie moins par le fond que par la forme. Les vices des grands sont moins grossiers, leurs ridicules sont moins choquants; ils sont même, pour la plupart , si bien colorés par la politesse, qu'ils entrent dans le caractère de l'homme aimable : ce sont des poisons assaisonnés que l'observateur décompose : mais peu de personnes sont à portée de les étudier, moins encore en état de les saisir. On s'amuse à recopier le Petit-Maître , sur lequel tous les traits du ridicule sont épuisés, et dont la peinture n'est plus qu'une école pour les- jeunes gens qui ont quelque disposition à le devenir; cependant ou laisse en paix F Intrigante, le bas Orgueilleux, le Prô-

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neur de lui-même, et une foule d'autres dont le monde est rem pli. Il est vrai qu'il ne faut pas moins de courage que de talent pour toucher à certains caractères ; et pour attaquer les mœurs actuelles avec quelque vigueur, on aurait besoin de l'un et de l'autre : mais aussi n'est-ce pas sans peine qu'on peut marcher sur les pas de l'intrépide auteur du Tartufe. Boileau racontait que Molière, après lui avoir lu le Misanthrope , lui avait dit : fous verrez bien autre chose. Qu'aurait-il donc fait si la mort ne l'avait surpris , cet homme qui voyait quelque chose au delà du Misanthrope? Ce problème, qui confondait Boileau, devrait être pour les auteurs comiques un objet continuel d'émulation et de recherches ; et ne fût-ce pour eux que la pierre philosophale , ils feraient du moins, en la cherchant inutilement, mille autres découvertes utiles.

Indépendamment de l'étude réfléchie des moeurs du grand monde, sans laquelle on ne saurait faire un pas dans la carrière du haut comique, ce genre présente un obstacle qui lui est propre , et dont un auteur est d'abord effrayé. La plupart des ridicules des grands sont si bien composés, qu'ils sont à peine visibles ; leurs vices surtout ont je ne sais quoi d'imposant qui se refuse à la plaisanterie ; mais les situations les mettent en jeu. Quoi de plus sérieux en soi que le Misanthrope? Molière le rend amoureux d'une coquette ; il est comique. l£ Tartufe est un chef-d'œuvre plus surprenant encore dans l'art des contrastes : dans cette intrigue si comique, aucun des principaux personnages ne le serait, pris séparément; ils le deviennent tous parleur opposition. En général les caractères ne se développent que par leur mélange.

Les prétentions déplacées et les faux airs sont l'objet principal du comique bourgeois. Les progrès delà politesse et du luxe l'ont rapproché du comique noble, mais ne les ont point confondus. La vanité , qui a pris dans la bourgeoisie un ton plus haut qu'autrefois, traite de grossier tout ce qui n'a pas l'air du beau monde. C'est un ridicule de plus qui ne doit pas empêcher un auteur de peindre les bourgeois avec les mœurs bourgeoises. Qu'il laisse mettre au rang des farces Georges Danclin, le Malade imaginaire, les Fourberies de Scapin, le Bow-

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