COMIQUE
geois gentilhomme, et qu'il tâche de les imiter. La farce est l'insipide exagération , ou l'imitation grossière d'une nature indigne d'être présentée aux yeux des honnêtes gens. Le choix des objets et la vérité de la peinture caractérisent la bonne comédie. Le Malade imaginaire, auquel les médecins doivent plus qu'ils ne pensent , est un tableau aussi frappant et aussi moral qu'il y en ait au théâtre. Georges Dandin, où sont peintes avec tant de sagesse les mœurs les plus licencieuses, est un chef-d'œuvre de naturel et d'intrigue ; et ce n'est pas la faute de Molière si le sot orgueil, plus fort queses leçons, perpétue encore l'alliance des Dandin avec les Sotenville. Si dans ces modèles on trouve quelques traits qui ne peuvent amuser que le peuple, en revanche combien de scènes dignes des connaisseurs les plus délicats ?
Boileau a eu tort s'il n'a pas reconnu l'auteur du Misanthrope dans l'éloquence de Scapin avec le père de son maître ; dans l'avarice de ce vieillard; dans la scène des deux pères ; dans l'amour des deux fils, tableaux dignes de Térence; dans la confession de Scapin, qui se croit convaincu -, dans son insolence dès qu'il sent que son maître a besoin de lui, etc. Boileau a eu raison sil n'a regardé comme indigne de Molière que le sac où le vieillard est enveloppé; encore eùt-il mieux valu en faire la critique à son ami vivant, que d'attendre qu'il fût mort pour lui en faire le reproche. Boileau ne laissait pas de rendre justice à Molière. Je ne lui connais point de supérieur, disait-il, pour l'esprit et pour le naturel. Ce grand homme l'emporte de beaucoup sur Corneille, sur M. Bacine, et sur moi. » Ce sur moi n'est pas d'un écrivain modeste, mais il est d'un homme équitable.
Pourceaugnac est la seule pièce de Molière qu'on puisse mettre au rang des farces, et dans cette farce même on trouve des caractères , tels que celui de Sbrigani,et des situations, telles que celle de Pourceaugnac entre les deux médecins, qui décèlent le grand maître.
Le comique bas, ainsi nommé parce qu'il imite les mœurs du bas peuple, peut avoir, comme les tableaux flamands , le mérite du coloris , de la vérité et de la gaieté. 11 a aussi sa finesse et ses grâces ; et il ne faut pas le confondreavec le comique grossier : celui-ci consiste dans la manière : ce n'est point un genre
à part, c'est un défaut de tous les genres. Les amours d'une bourgeoise et l'ivresse d'un marquis peuvent être de comique grossier, comme tout ce qui blesse le goût et les mœurs. Le comique bas au contraire est susceptible de délicatesse et d'honnêteté ; il donne même une nouvelle force au comique bourgeois et au comique noble, lorsqu'il contraste avec eux. Molière en fournit des exemples. Voyez, dans le Dépit amoureux, la brouillerie et la réconciliation entre Mathurine et Gros-René, où sont peints, dans la simplicité villageoise, les mêmes mouvements de dépit et les mêmes retours de tendresse qui viennent de se passer dans la scène des deux amants, Molière, à la vérité, mêle quelquefois le comique grossier avec le bas comique. Dans la scène que je viens de citer , f'oila ton demi-cent d'épingles de Paris, est du comique bas. Je voudrais bien aussi te rendre ton potage, est du comique grossier, hapaille rompue est un trait de génie. Ces sortes de scènes sont comme des miroirs où la nature, ailleurs représentée avec le coloris de l'art, se répètedans toute sa simplicité. Le secret de ces miroirs serait-il perdu depuis Molière? 11 a tiré des contrastes encore plus forts du mélange descomiques. C'est ainsi que dans le Festin de Pierre il nous peint la crédulité des deux petites villageoises, et leur facilité à se laisser séduire par un scélérat dont la magnificence les éblouit. C'est ainsi que dans le Bourgeois gentilhomme la grossièreté de Nicole jette un nouveau ridicule sur les prétentions impertinentes et l'éducation forcée de M. Jourdain. C'est ainsi que dans l'École des femmes l'imbécillité d'Alain et de Georgette , si bien nuancée avec l'ingénuité d'Agnès, concourt à faire réussir les entreprises de l'amant et à faire échouer les précautions du jaloux.
Qu'on nous pardonne de tirer tous nos exemples de Molière : si Ménandre et Térence revenaient au monde , ils étudieraient ce grand maître , et n'étudieraient que lui.
Comparaison. On en distingue deux espèces, l'une oratoire, et l'autre poétique.
La comparaison oratoire fait sentence; la poétique ne fait qu'image.
L'oratoire conclut du plus au moins, comme dans ces vers ;
Celui qui met un frein à la fureur des flots , Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Du moins au plus, comme dans ceux-ci :
Dieu laissa-t il jamais ses enfants au besoin ? Aux petits des oiseaux il donne la pâture.
Ou sans gradation, comme dans l'apologue :
Selon que vous serez heureux ou misérable ,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Tantôt elle ne fait qu'indiquer l'application de l'image, comme dans ces mots d'Iphicrate : Une armée de cerfs commandée par un lion est plus à craindre qiùune armée de lions commandée par un cerf. Tantôt elle énonce formellement l'induction, comme dans cet exemple : Brasidas, général des Lacédémoniens , ayant été mordu par une souris, et la douleur lui ayant fait lâcher prise : Fous voyez- , dit-il aux assistants , qu'il n'est rien de si petit qui ne puisse sauver sa vie, lorsqu'il a le courage de la défendre.
l 'ous ressemblez, dit Démosthène au peuple athénien , à un gladiateur maladroit et pusillanime, qui, au lieu de parer et de riposter, perd son temps à porter la main tantôt sur une plaie, tantôt sur Vautre, à mesure qu'il les reçoit^
La fleur de la jeunesse athénienne ayant péri dans la guerre de Samos, Périclès comparait cette perte à celle que ferait l'année si on lui ôtait le printemps.
Voilà des comparaisons oratoires également frappantes par leur justesse et par leur rareté.
La comparaison poétique n'est donnée ni pour exemple ni pour raison : elle ne conclut rien; elle éclaire, colore , embellit son objet, souvent l'élève et l'agrandit.
Au lieu d'être précise et transitoire , comme dans cette pensée de Bacon : Les hommes ont peur de la mort, comme les enfants ont peur des ténèbres, elle est étendue et développée,
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comme dans ces vers de Lucrèce, d'où est prise l'idée de Bâ« con :
Nam veluti pneri trépidant, atque omniacœcis In tenebris metuunt; sic nos in luce timemus Interdum , nihilo qicœ sunt metuenda magis , quam Quce pueri in tenebris pavitant finguntque fulura.
Son usage le plus commun est de rendre présent à l'imagination l'objet de la pensée.
Lucain veut exprimer le respect qu'avait Rome pour la vieillesse de Pompée : « Il le compare à un vieux chêne chargé d'offrandes et de trophées. 11 ne tient plus à la terre que par de faibles racines : c'est de son bois , non de son feuillage , qu'il couvre les lieux d'alentour ; mais quoiqu'il soit prêt à tomber sous le premier effort des vents , quoiqu'il s'élève autour de lui des forêts d'arbres dont la jeunesse a toute sa vigueur, c'est encore lui seul qu'on révère. »
Necjam validis radicibus hœrens, Pondère fixa suo est; nudosque per aéra ramos Effundens, trunco , nonfrondibus, efficit umbram. At quamvis primo nutet casura sub Euro, Tôt circum silvœfirmo serobore tollant ; Sola tamen colitur.
Lucrèce, pour rendre raison du soin qu'il a pris d'embellir des leçons tristes et sévères , se compare à un médecin, qui , pour faire boire àvun enfant une liqueur salutaire, mais rebutante, enduit de miel les bords du vase :
Nam veluti pueris absinthia tetra medentes Quum dare conantur, prius oras pocula circum, Contingunt mellis dulci , flavoque liquore , Ut puerorum œtas improvida ludificetur , etc.
On ne voit jusque-là dans la comparaison qu'une image simple et fidèle; mais souvent elle ajoute à l'objet qu'elle exprime plus de noblesse et de grandeur. Telle est, dans une ode d'Horace, la comparaison de Drusus avec l'oiseau qui porte la foudre.
Qualem ministrumfulminis alitem,...
Olim juventas etpatrius vigor Nido laborum propulif inscium; ...
y ti ne in relue tantes dracones Egit amor dapis, atque pugnœ.
Telle est , dans la Pharsale, h comparaison de l'âme de Cesar avec la foudre elle-même.
.... Magnamque cadens, magnamque rêver tens Dat stragem late, sparsosque recolligit ignés.
Quelquefois aussi l'intention du poëte est de ravaler ce qu'il peint, comme dans cette comparaison si nouvelle et si juste des Seize avec le limon qui s'élève du fond des eaux.
Ainsi lorsque les vents, fougueux tyrans des eaux, De la Seine ou du Rhône ont soulevé les flots, Le limon croupissant dans leurs grottes profondes S'élève en bouillonnant sur la face des ondes.
Mais alors , et cet exemple en est la preuve, l'objet est vif et l'image est noble. Cela dépend du choix des mots , car la noblesse des termes est indépendante de l'idée ; c'est l'usage qui la donne ou qui la refuse à son gré : témoin la boue et le limon , qu'il a reçus dans le style héroïque. En cela l'usage n'a d'autre règle que son caprice , et c'est lui qu'il faut consulter.
Observons cependant que l'opinion change d'un siècle à l'autre ; et à cet égard le siècle présent n'a pas le droit de juger les siècles passés. Si l'on a raison de reprocher à Homère d'avoir comparé Ajax à un âne, ce n'est donc pas à cause de la bassesse de 1 image; car Homère savait mieux que nous si elle était vile aux yeux des Grecs -, mais ce qu'on ne peut désavouer , c'est que l'obstination de l*âne ne peint qu'à demi l'acharnement d'Ajax. Ce que l'ardeur d'un guerrier a de fier, d'impétueux, de terrible, n'y est point exprimé : voilà par où cette comparaison est défectueuse. L'intention du poëte, en employant une image, n'est remplie que lorsque son objet s'y fait voir dans ce qu'il a d'intéressant : aussi combien la constance des deux Ajax combattant l'un à côté de l'autre est mieux exprimée par l'image des deux taureaux ! « Ajax Oïlée, dit Homère, ne s'éloignait plus d'Ajax Telamonien:
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ainsi que deux vigoureux taureaux attelés au même joug traînent la charrue avec une ardeur égale, déchirant le sein d'une terre durcie par un long repos, et sillonnant profondément la campagne. La sueur coule de leur large front. Ainsi les deux guerriers, dans le champ de Mars, partagent leurs nobles travaux. » Voilà une image vraiment terrible. Lors donc qu'il s'agit d'inspirer l'étonnement, la pitié, la crainte, il est décidé par la nature même et indépendamment de l'opinion, que les images du lion, du tigre , de l'aigle ou du vautour, rendent mieux l'action d'un guerrier au milieu du carnage, que ne fait celle de l'âne, qui ne peint qu'une patiente stupidité.
Je dis la même chose de la comparaison d'Amate , qu'une furie agite, avec un sabot que fouette un enfant : j'y vois la rapidité du mouvement , mais ce n'est point assez ; et l'égarement de Didon est bien mieux exprimé par l'image de la biche que le chasseur a blessée, et qui , courant dans les forêts , emporte le trait avec elle. Ce n'était donc pas la bassesse qu'il fallait attaquer dans l'image de la toupie ( car dans le mot turbo cette bassesse n'existe pas) ; c'était la nature de l'objet même, car l'image d'un jeu d'enfant ne répond pas assez à l'action d'un furie.
Si la comparaison peint vivement son objet, c'est assez, il n'est pas besoin qu'elle le relève : ainsi , pourvu que les fourmis et les abeilles nous donnent une juste idée de la diligence des Troyens et de l'industrie des Tyriens, on n'a plus rien à demander; ainsi , pourvu que la présence d'un homme sage, au milieu d'un peuple séditieux et mutiné, produise l'effet que Virgile attribue à la voix de Neptune , lorsqu'il impose silence aux vents , l'objet familier rend lui-même l'objet merveilleux plus sensible, et enrichit le style et la pensée d'un tableau que l'esprit aime à se retracer.
- At veluti magno in populo quum sœpè coorta est Seditio , sœvitque animis ignobile vulgus; Jamque faces et saxa volant : furor arma ministrat. Tympietate gravem ac meritis si forte virum quem Conspexêre , silent; arrectisque auribus adstant : Ille régit dictis animos, et peclora mulcet.
(jEneid. 1.1.)
Un vice de la comparaison, c'est l'ambiguïté du rapport; car si l'image peut également s'appliquera deux idées différentes, elle n'a plus cette justesse qui en fait le mérite et le charme. Un moven de s'assurer qu'il n'y ait point d'équivoque, c'est de cacher le premier terme, et de demander à ses juges à quoi ressemble le second. Par exemple , qu'on donne à lire à un homme intelligent ces beaux vers de Y Enéide :
Qualis,ubi abruplisfugit prœsepia vinclis, Tandem liber equus, campoque potitus aperto, A ut die in paslns armentaque lendit equarum ; Auf assuetus aquœ, perfundijlumine noto Emicat, arreclisque frémit cervicibus aile Lujcurtans; luduntque jubœ per colla ver armas.
Ou ces beaux vers de la Henriade :
Tel, échappé du sein d'un riant pâturage,
Au bruit de la trompette animant son courage ,
Dans les champs de la Thrace , un coursier orgueilleux,
Indocile , inquiet, plein d'un feu belliqueux,
Levant les crins mouvants de sa tète superbe ,
Impatient du frein , vole et bondit sur l'herbe.
Ou ceux-ci du même poëte :
Tels, au fond des forêts précipitant leurs pas, Ces animaux hardis, nourris pour les combats, Fiers esclaves de l'homme, et nés pour le carnage, Pressent un sanglier, en raniment la rage; Ignorant le danger, aveugles, furieux, Le cor excite au loin leur instinct belliqueux.
On n'aura pas besoin de dire que ce coursier est un jeune héros , et que ces chiens sont des combattants réunis contre un ennemi terrible.
Il peut arriver cependant que le rapport soit si éloigné, que, tout juste qu'il est, on ait besoin d'être conduit pour passer d'une idée à l'autre. Alors plus le rapport sera imprévu, plus la surprise ajoutera au plaisir de l'apercevoir. Rien, par exemple, de plus éloigné que le rapport d'une galère à demi fracassée,
avec un serpent sur lequel la roue d'un char a passé; et quoi de plus juste et de plus frappant que la ressemblance de l'un à l'autre dans ces vers de Virgile?
Qualis sœpe vice deprensus in aggere serpens , Aerea quem obliquum rota transiit, aut gravis ictu Semin ecem liquilsaxo laccrumque viator, Nequidquam longos fugiens dat cor pore tortus ; Parte ferox, ardensque oculis, et sibila colla Arduus attollens; pars vulnere clanda retentat Nexantcm nodis, seque in sua membra plicanlem. Talis remigio navis se tarda movebat.
La comparaison s'emploie quelquefois à rassembler en un tableau circonscrit et frappant une collection d'idées abstraites, que l'esprit, sans cet artifice, aurait de la peine à saisir. Ainsi Bayle compare le peuple aux flots de la mer, et les passions des grands au vent qui les soulève : ainsi Fléchier, dans l'éloge de Turenne, dit, en s'adressant à Dieu : « Comme il s'élève du fond des vallées des vapeurs grossières, dont se forme la foudre qui tombe sur les montagnes, il sort du cœur des peuples des iniquités dont vous déchargez le châtiment sur la tête de ceux qui les gouvernent et qui les défendent. »
De même Lucain, pour exprimer l'inclination des peuples à suivre Pompée, quoique sur le point de céder à l'ascendant de César, se sert de l'image des flots qui obéissent encore au premier vent qui les a poussés, quoiqu'un vent opposé se lève et s'empare des airs :
Ut quum marepossidet Auster
Flalibus horrisonis, hune œquora Iota sequuntur. Si rursus tellus , pulsu laxata tridentis .Eolii, iumidis immittal Jluclibus Eurum ; Quamvis icla novo, ventum tenuere priorem Œquora; nubif croque polus quum cesserit Austro, Vindicatunda Notum.
Dans la comparaison c'est le plus souvent, comme je l'ai dit, une idée, un sentiment, une vérité abstraite, qu'on veut rendre sensible par une image; mais il arrive aussi quelquefois que la
comparaison est inverse, je veux dire qu'elle emploie le terme abstrait pour mieux peindre l'objet sensible. Ainsi, dans une ode au printemps, le poète lui dit : « Ton sourire fait fleurir la rose, qui, belle comme les joues de F innocence, répand une odeur embaumée. » On voit là une image commune rendue nouvelle, délicate et piquante, par le renversement du rapport usité.
Dans la Henriade , Voltaire a dit de l'âme de Henri :
Semblable à l'Océan qui s'apaise et qui gronde.
Cette comparaison est l'inverse de celle-ci dans le Télémaque : « Les vents commencèrent à s'apaiser, et la mer mugissante ressemblait à une personne qui ayant été longtemps irritée, n'a plus qu'un reste de trouble et d'émotion. Elle grondait sourdement, etc. »
Il est de l'essence de la comparaison de circonscrire son objet : tout ce qui en excède l'image est superflu, et par conséquent nuisible au dessein du poète. La comparaison doit finir où finissent les rapports. Homère, emporté par le talent et le plaisir de peindre, oubliait souvent que le tableau qu'il peignait avec feu n'était destiné qu'à exprimer une ressemblance ; et dans la cbaleur de la composition, il l'achevait comme absolu, et intéressant par lui-même. C'est un beau défaut, si l'on veut ; mais c'en est un grand que d'introduire dans un récit des circonstances et des détails qui n'ont aucun trait à la chose. Le bon sens est la première qualité du génie , et l'à-propos la première loi du bon sens : aussi, quoiqu'on ait excusé la surabondance des comparaisons d'Homère, aucun des poètes célèbres ne l'a-t-il imitée, non pas même dans l'ode, qui, de sa nature , est plus vagabonde que le poème épique. Lorsque Boileau défendait si hautement, contre Perrault, les comparaisons prolongées , si quelqu'un lui avait dit : Faites-en donc vous-même, et imitez ce que vous admirez , eût-il accepté le défi ?
Toute comparaison un peu développée est elle-même une excursion du génie du poète, et cette excursion n'est pas également naturelle dans tous les genres. Plus l'âme est occupée de son objet direct, moins elle regarde autour d'elle : plus le mou-
vementqui l'emporte est rapide, plus il est impatient des obstacles et des détours : enfin plus le sentiment a de chaleur et de force, plus il maîtrise l'imagination et l'empêche de s'égarer. Il s'ensuit que la narration tranquille admet des comparaisons fréquentes ; qu'à mesure qu'elle s'anime, elle en veut moins, les veut plus concises, et aperçues de plus près ; que dans le pathétique elles ne doivent être qu'indiquées par un trait rapide ; et que s'il s'en présente quelques-unes dans la véhémence delà passion, un seul mot les doit exprimer.
Quant aux sources de la comparaison, elle est prise communément dans la réalité des choses , mais quelquefois aussi dans l'opinion et dans l'hypothèse du merveilleux. Ainsi Voltaire compare les ligueurs aux géants : ainsi , après avoir dit du vertueux Mornai ,
Jamais l'air de la cour et son souffle infecté N'altéra de son cœur l'austère pureté;
il ajoute,
Belle Aréllmse , ainsi ton onde fortunée Roule , au sein furieux d'Ampliitrite étonnée , Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs, Que jamais ne corrompt l'amertume des mers.
Finissons cet article par la plus belle et la plus touchante comparaison qu'il soit possible de transmettre à la mémoire des hommes : elle est de notre bon roi Henri IV. Il s'agissait de prendre d'assaut la ville de Paris ; il ne le voulut pas , et voici sa réponse : « Je suis , dit-il, le vrai père de mon peuple : je ressemble à cette vraie mère dans Salomon; j'aimerais mieux n'avoir point de Paris , que l'avoir tout ruine. »
Concert spirituel. Nous appelons ainsi un spectacle où l'on n'entend guère que des symphonies et des chants religieux, et qui , dans certains jours consacrés à la piété, tient lieu des spectacles profanes : il répond à ce qu'on appelle en Italie Oratorio;
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niais il s'en faut bien que la musique vocale y soit portée au même degré de beauté.
Comme ce sont les musiciens eux-mêmes qui, servilement attaches à leur ancienne coutume, prennent, comme au hasard, un des psaumes ou des cantiques, et, sans se donner d'autre liberté que de l'abréger quelquefois, le mettent en chant tout de suite, et le divisent, tant bien que mal, en récitatif, en duo, et en chœur , il arrive que sur les versets qui n'ont point de caractère ils sont obligés de mettre un chant qui ne dit rien ou dit toute autre chose : c'est ainsi qu'après ce début si sublime, Cœli enarrant , vient ce verset, Non sunt loquelx, sur lequel Mondonville a mis précisément le babil de deux commères ; c'est ainsi qu'à côté de ces grandes images, A facie Domini mota est terra , vidit et fugit , le même musicien a fait sauter dans une ariette les montagnes et les «ollines , en jouant sur les mots, Exultaverunt sicut arietes , et sicut agni ovium. L'on sent combien ce faux goût est éloigné du caractère simple et majestueux d'un cantique.
Quel génie et quel art n'a-t-il pas fallu à Pergolèse pour .varier le Stabat! Encore dans ce morceau unique tout n'est-il pas d'une égale beauté. La plus belle prose de l'Église, le Dies irte, qui devrait être l'objet de l'émulation de tous les grands musiciens , aurait besoin lui-même d'être abrégé pour être mis en musique. Les deux cantiques de Moïse, tout sublimes qu'ils sont, demanderaient qu'on fit an choix de leurs traits les plus analogues à l'expression musicale. Dans tous les psaumes de David , il n'y en a peut-être pas uu qui , d'un bout à l'autre, soit susceptible des beautés du chant et des contrastes qui rendent ces beautés plus variées et plus sensibles.
11 serait donc à souhaiter d'abord qu'on abandonnât l'usage de mettre en musique un psaume tel qu'il se présente, et qu'on se donnât la liberté de choisir, non-seulement dans un même psaume, mais dans tous les psaumes, et si l'on voulait même, dans tout le texte des livres saints, des versets analogues à une idée principale , et assortis entre eux , pour former une belle suite de chants. Ces versets, pris çà et la,*et raccordés avec intelligence , composeraient un riche mélange de sentiments et d'ima-
ges , qui donnerait à la musique de la couleur et du caractère, et le moyen de varier ses formes et de disposer à son gré l'ordonnance de ses tableaux.
La difficulté se réduit à vaincre l'habitude, et peut-être l'opinion. Mais pourquoi ne ferait-on pas dans un motet ce qu'on a fait dans les sermons, dans les prières de l'Église , où de divers passages de l'Écriture rapportés à un même objet, on a formé un sens analogue et suivi?
Mais une difficulté plus grande pour le musicien , c'est d'élever son âme à la hauteur de celle du prophète ; de se remplir, s'il est possible, du même esprit qui l'animait ; et de faire parler à la musique un langage sublime, un langage divin. C'est là que tous les charmes de la mélodie , toute la pompe de la déclamation, toute la puissance de l'harmonie doivent se déployer avec magnificence : un beau motet do4t être un ouvrage inspiré ; et le musicien qui compose de jolis chants et des chœurs légers sur les paroles de David , en profane le caractère.
Au lieu du moyen que je propose pour former des chants religieux , dignes de leur objet , on a imaginé en Italie de faire de petits drames pieux, qui, n'étant pas représentés, mais seulement exécutés en concert , sont affranchis par-là de toutes les contraintes de la scène : ces drames sont en petit ce que sont en grand, sur nos théâtres , Athalie, Esther, et Jephté : on les appelle oratorio; et Métastase en adonné des modèles admirables, dont le plus célèbre est, avec raison, le sacrifice d'Abraham.
On a fait au concert spirituel de Paris quelques faibles essais dans ce genre; mais à présent que la musique va prendre en France un plus grand essor , et qu'on sait mieux ce qu'elle demande pour être touchante et sublime , il y a tout lieu de croire qu'elle fera dans le sacré les mêmes progrès que dans le profane. Voyez Lyrique, etc.
Conte. Le conte est à la comédie ce que l'épopée est à la tragédie , mais en petit , et ypici pourquoi. L'action comique n'ayant ni la même importance ni la même chaleur d'intérêt que l'action