‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 40 sur 58 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

tragique, elle ne saurait nous attacher aussi longtemps lorsqu'elle est en simple récit. Les grandes choses nous semblent di gnes d'être amenées de loin, et d'être attendues avec une longue inquiétude ; les choses familières fatigueraient bientôt l'attention du lecteur , si , au lieu d'agacer légèrement sa curiosité par de petites suspensions, elles la rebutaient par de longs épisodes. Il est rare d'ailleurs qu'une action comique soit assez riche en incidents et en détails pour donner lieu à des descriptions étendues et à de longues scènes.

Ou l'intérêt du conte est dans un trait qui doit le terminer, alors il faut aller au but le plus vite qu'il est possible ; ou l'intérêt du conte est dans le nœud et le dénoûment d'une action comique : alors le plus ou le moins d'étendue dont il est susceptible dépend des détails qu'il exige , et les règles en sont les mêmes que celles de l'épopée. Le conteur doit décrire et peindre, rendre présent aux yeux de l'esprit le lieu de la scène, la pantomime, et le tableau de l'action; mais danslechoix de ces détails il ne doit s'attacher qu'à ce qui intéresse ou la vraisemblance ou les mœurs. On reproche à la Fontaine un peu de longueur dans ses contes.

Le conteur fait aussi , comme dans l'épopée , le personnage de spectateur, et il mêle ses réflexions et ses sentiments au récit de la scène ; mais ce qu'il y met du sien doit être naturel , ingénieux , piquant ; et avec cela , le récit ne laisserait pas de languir si les réflexions étaient trop longues ou trop fréquentes.

Le caractère du fabuliste est la naïveté, parce qu'il raconte des choses dont le merveilleux exige toute la crédulité d'un homme simple ou plutôt d'un enfant. Je le fais voir dans l'article Fable. Le sujet du conte ne suppose pas la même simplicité de caractère; le conte est donc plus susceptible que l'apologue des apparences du badinage, de la finesse et de la malice.

La partie la plus piquante du conte sont les scènes dialoguées. C'est là que les mœurs peuvent être vivement saisies, finement indiquées, délicatement nuancées, et qu'avec des touches légères, mais brillantes de vérité, un peintre habile peut produire des groupes animés et des tableaux vivants. Mais selon que ces groupes seront mieux composés , ils donneront eux-mêmes au dialo-

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gue un mouvement plus vif, une vérité plus exquise. C'est tou jours par les situations que les caractères sont mis en jeu ; et c'est au jeu des caractères et à leur singularité que tient l'intérêt de la scène.

L'unité n'est pas aussi sévèrement prescrite au conte qu'à la comédie ; mais un récit qui ne serait qu'un enchaînement d'aventures, sans une tendance commune qui les réunît en un point, serait un roman , et non pas un conte. L'action du conte de Joconde ressemble en petit à l'action de V Odyssée.

Quant à la moralité , quoiqu'on n'en fasse pas au conte une loi rigoureuse, il doit pourtant, comme la comédie, avoir son but, s'y diriger comme elle, et comme elle y atteindre : rien ne le dispense d'être amusant , rien ne l'empêche d'être utile ; il n'est parfait qu'autant qu'il est à la fois plaisant et moral; il s'avilit s'il est obscène.

Marot, pour la naïveté et la bonne plaisanterie, fut le modèle de la Fontaine. Un exemple donnera l'idée de sa mauière de conter.

Un gros prieur son petit-fils baisait

Et mignardait, au matin , dans sa couche.

Tandis rôtir sa perdrix l'on faisait.

Se lève, crache, émeutit, et se mouche.

La perdrix vire. Au sel, de broc en bouche,

La dévora. Bien savait la science.

Puis quand il eut pris sur sa conscience

Broc de vin blanc , du meilleur qu'on élise ,

Mon Dieu . dit-il , donnez-moi patience.

Qu'on a de maux pour servir sainte église!

Mais au naturel de Marot la Fontaine a joint ce génie que personne n'eut avant lui et que personne encore n'a fait revivre. Quoique moins accompli dans ses contes que dans ses fables , il est le premier des conteurs envers, comme le premier des fabulistes. Tous en ont imité ce qu'il y avait de plus facile, la négligence et la licence; mais aucun n'en a eu la grâce, la précieuse facilité , le naturel ingénieux. Un seul homme est comparable à la Fontaine en ce genre : c'est l'Arioste , qui est d'ailleurs supérieur à lui par le génie de l'invention, par une élégance plus

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