DÉCLAMATION ORATOIRE
ser conférant? quo me vertam? In capitoliumne? at fratris sanguine redundat. An domum? matrem ut miseram lamentantemque videam et abjectam. Il dit ces paroles, ajoute Crassus , avec des yeux , un geste si touchants , que ses ennemis ne pouvaient retenir leurs larmes ; et il demande pourquoi les orateurs, qui sont les acteurs de la vérité même, ont abandonné ces moyens aux histrions , qui n'en sont que les imitateurs. La vérité sans doute, ajoute-t-il, l'emporte sur l'imitation; et si elle savait , pour se suffire, profiter de ses avantages, on n'aurait plus hesoin de l'art. Mais parce que l'émotion de l'âme , lorsqu'elle est violente, nuit à l'action qui la doit exprimer, par le trouble qu'elle y répand , il faut de l'art pour démêler tous ces traits qui dans la nature sont obscurcis et confondus, et pour n'en prendre que ce qu'il y a de plus saillant et de plus sensible. Il observe que chaque mouvement de l'âme a une physionomie , un sonde voix, un geste qui lui est propre ; et que dans l'homme l'attitude, les mouvements du corps, les traits de la figure, l'organe de la voix, sont comme les cordes d'un instrument, qui rendent tel ou tel accord , selon le caractère de la passion qui les remue.
L'accent, dit-il, de la colère est perçant, rapide et concis. Celui de la commisération et de la tristesse profonde est plein , flexible, entrecoupé, plaintif. (Remarquons qu'il est plein; et que ce mot serve de leçon aux comédiens et aux orateurs qui donnent à la plainte un accent grêle, un cri aigu , qui ne déchire que l'oreille. ) L'accent de la crainte est faible , tremblant , étouffé. Celui de la violence est fort et véhément , et d'une intensité pressante et menaçante. Celui de la volupté s'exhale avec effusion ; il est doux, il est tendre , tantôt brillant de joie , tantôt abattu de langueur. Celui de l'affliction, quand la pitié ne l'amollit point, a un certain caractère de gravité, et une continuité de sons monotones et soutenus avec lenteur.
Or, ajoute Crassus , le geste doit se conformer à tous ces accents de la voix; et ce ne sont pas les mots , mais la chose et la totalité du sentiment et de la pensée, que l'action doit exprimer.
Quant à l'expression du visage, c'est là que tout se réunit. Sed in or-e sunt omnia. In eo autem ipso dominât us est omniî
37 2 ÉLÉMEPiTS DE LITTERATURE.
oculorum.... Animi enim est omnis actio; et imago animi vul~
tus est , indices oculi Quare oculorum est magna modera-
tio: nam oris non est nimium mutanda species , ne autadineptias aut ad pravitatem aliquam deferamur. Oculi sunt, quorum tum intentione , tum remissione , tum conjectu , tum hilaritate, motus animorum significemus apte cum génère ipso orationis. Est enim actio quasi sermo corporis , quo magis menti congruens esse débet. Oculos autemnatura nobis , ut equo et leoni setas , caudam , aures , ad motus animorum declarandos dédit. Quare in hac ?iostra actione secundum vocem vultus valet; isautem oculis gubernatur. (De Orat. )
Ce beau passage de Cicéron me rappelle ce que j'ai entendu dire d'un prédicateur jésuite, appelé Teinturier, médiocre quant à l'élocution , mais qui faisait plus d'effet en chaire que les hommes les plus éloquents. Tant que j'aurai mes yeux, disait-il, je ne les crains pas.
A l'égard de la voix , Cicéron observe encore que chaque voix a son médium, et que c'est dans ce ton moyen que l'orateur doit commencer, pour s'élever ensuite ou s'abaisser selon que le demandent l'accent de la nature et celui de la langue. Ceux qui n'ont pas l'oreille assez juste pour reprendre leur ton moyen ne trouvent plus dans l'élévation ou l'abaissement de la voix le même espace à parcourir ; et c'est là tout simplement à quoi servait la flûte qu'employait l'orateur Gracchus.
J'ajouterai que chaque voix a aussi son étendue naturelle ou acquise, et, dans le haut comme dans le has, une certaine échelle de tons au delà desquels elle est forcée. Ainsi l'orateur doit connaître les facultés de son organe, et s'appliquer avec un soin extrême à ne donner jamais à sa déclamation des tons qui dans le bas seraient sourds , rauques , étouffés , ou qui dans le haut seraient grêles et glapissants à force d'être aigus. Quant à l'attitude et aux mouvements du corps, Cicéron en dit peu de chose qui nous convienne : Status erectus et celsus... nul/a mollitia cervicum , nu/lœ argutix digitorum... trunco magis toto se ipse modérons , et virili laterum jlexione , brachii projectione in contentionibus , contractions in remissis. (Orat.) Et en effet , il est difficile de prescrire autre chose à l'orateur à l'égard