‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 48 sur 58 · DIALOGUE POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE POÉTIQUE

force, et la justesse du dialogue au plus haut degré de perfection. L'extrême difficulté de ces belles scènes vient de ce qu'elles supposent à la fois un sujet très-important , des caractères bien contrastés, des sentiments qui se combattent, des intérêts qui se balancent, et assez de ressources dans le poète pour que l'âme des spectateurs soit tour à tour entraînée vers l'an et l'autre parti , par l'éloquence des répliques. On peut citer pour modèle en ce genre la scène entre Horace et Curiace; celle entre Félix et Pauline ; la conférence de Pompée avec Sertorius ; enfin plusieurs scènes d'Héraclius et du Cid, et surtout celle entre Chimène et Rodrigue , où l'on a relevé , d'après le malheureux Scudéri , quelques jeux trop recherchés dans l'expression , sans dire un mot de la beauté du dialogue, de la noblesse, de la chaleur, du naturel, des sentiments, qui rendent cette scène une des plus belles et des plus pathétiques du théâtre.

En général , le désir de briller a beaucoup nui au dialogue de nos tragédies; on ne peut se résoudre à faire interrompre un personnage auquel il reste encore de belles choses à dire ; et le goût est la victime de l'esprit. Cette malheureuse abondance n'était pas connue de Sophocle et d'Euripide; et si les modernes ont quelque chose à leur envier, c'est l'aisance , la précision, et le naturel qui régnent dans leur dialogue, dont le défaut, pourtant, surtout dans Euripide, est quelquefois d'être trop allongé.

Parmi nos anciens tragiques , Garnier affectait un dialogue extrêmement concis , mais symétrique et jouant sur le mot ; ce qui est absolument contraire au naturel. Corneille se reproche à lui-même , ainsi qu'à Euripide et à Sénèque , l'affectation d'un dialogue trop symétriquement découpé vers par vers.

Dans le comique, Molière est un modèle accompli dans l'art de dialoguer comme la nature ; on ne voit pas dans toutes ses pièces un seul exemple d'une réplique hors de propos. Mais autant ce maître des comiques s'attachait à la vérité, autant ses successeurs s'en éloignent. La facilité du public à applaudir les tirades et les portraits a fait de nos scènes de comédie des galeries d'enluminures. Un amant reproche à sa maîtresse d'être coquette ; elle répond par une définition de la coquetterie. C'est

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sur le mot qu'on réplique, et non sur la chose : moyen d'allonger tant qu'on veut une scène oisive, où souvent l'intrigue n'a pas fait le plus petit chemin au bout d'un quart d'heure de conversation.

La répartie sur le mot est quelquefois plaisante, mais ce n'est qu'autant qu'elle va au fait. Qu'un valet, pour apaiser son maître qui menace un homme de lui couper le nez, lui dise :

Que feriez-vous, monsieur, du nez d'un marguillier ?

Le mot est lui-même une raison ; la lune tout entière de Jodelet est encore plus comique.

Les écarts du dialogue viennent communément de la stérilité du fond de la scène, et d'un vice de constitution dans le sujet. Si la disposition en était telle qu'à chaque scène on partît d'un point pour arriver à un point déterminé, en sorte que le dialogue ne dût servir qu'au progrès de l'action ; chaque réplique serait à la scène ce que la scène est à l'acte, c'est-à-dire un nouveau moyen de nouer ou de dénouer. Mais dans la distribution primitive , on laisse des intervalles vides d'action ; ce Sont ces vides qu'on veut remplir ; et de là les excursions et les lenteurs du dialogue. On demande combien d'acteurs on peut faire dialoguer ensemble : Horace dit trois tout au plus; mais rien n'empêche de passer ce nombre , pourvu qu'il n'y ait dans la scène ni confusion ni longueur. Voyez l'exposition du Tartufe.

Didactique. Le but du poème didactique est d'instruire. Son moyen est de plaire, et, s'il le peut, d'intéresser. A cette suite de préceptes mis en beaux vers , on a refusé le nom de poème, parce qu'il est dénué de fiction , et que la fiction , a-t-on dit , est essentielle à la poésie : à quoi Louis Racine a répondu qu'il y avait une fiction de style , et que ce genre en était susceptible.

Il y a , ce me semble , une façon plus simple de trancher la difficulté ; c'est de nier que la fiction soit de l'essence de la poésie.

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