DIDACTIQUE. 1G
La poésie est l'art de peindre à l'esprit. Ou la poésie peint les objets sensibles, ou elle peint l'âme elle-même, ou elle peint les idées abstraites qu'elle revêt de forme et de couleur. Ce dernier cas est le seul où la poésie soit obligée de feindre ; dans les deux autres elle ne fait qu'imiter. Ce principe incontestable une fois établi , tout discours en vers qui peint mérite le nom de poème. Or le poëme didactique n'est qu'un tissu de tableaux d'après nature, lorsqu'il remplit sa destination. La froideur est le vice radical de ce genre; il n'est surtout rien de plus insoutenable qu'un sujet sublime en lui-même, didactiquement traité par un versificateur faible et lâche, qui glace tout ce qu'il touche, qui met de l'esprit où il faut du génie, et qui raisonne au lieu de sentir.
La première règle du poëme didactique est de lui donner un fond solide et intéressant.
C'est une chose déplorable de voir dans le poëme de Lucrèce sur la nature , dans l'Essai sur l'homme de Pope , tant et de si belle poésie employée à développer le mauvais système d'Épicure et l'optimisme de Leibnitz. Mais heureusement l'un et l'autre poète a un mérite indépendant de la chimère du philosophe : l'un, d'avoir combattu la superstition; l'autre, d'avoir sondé le cœur humain , et d'avoir ainsi tous les deux consacré en beaux vers des vérités du premier ordre.
Virgile, plus modeste dans le choix de son sujet, semble n'avoir voulu qu'instruire le cultivateur, mais il l'a honoré ; et il a élevé à l'agriculture le plus beau monument que le premier des arts agréables put élever au premier des arts nécessaires.
Deux mille ans après Virgile , un poëte philosophe a voulu inspirer l'amour de la campagne aux tristes habitants des villes, réconcilier avec la nature l'homme livré aux goûts fantastiques du luxe et de la vanité. Il fallait un sage pour former ce dessein, un poëte pour le remplir ; et il est rare que dans le même homme se rencontre un pareil accord. C'est cet accord qui assure au poëme des Saisons une réputation durable.
Quoique de tous les arts, celui dont les préceptes sont le plus naturellement susceptibles des ornements de la poésie , ce soit la poésie elle-même, Horace n'y a mis cependant qu'une rai-
son saine et solide. En traçant aux Pisons les règles de son art, il a pris le style des lois, un style simple, clair et précis. Lui quia monté dans ses odes le tonde la couleur jusqu'au plus haut degré , semble n'avoir voulu répandre dans C Art poétique qu'une lumière pure. Des idées élémentaires, souvent neuves, toujours fécondes, font la richesse de ce bel ouvrage. Jamais poëte n'a renfermé tant de sens en si peu de mots. Aussi tant que la poésie aura du charme pour les hommes , ce code abrégé de ses lois leur sera précieux, et devra sa durée à sa solidité.
Mais après ce mérite, il en est un que les poètes, au moins les poètes modernes , ne doivent jamais négliger.
?>os langues n'ont pas l'harmonie et la précision des langues anciennes. Kotre poésie n'est presque plus de la poésie lorsqu'elle manque de coloris. Horace a dédaigné d'en mettre dans un sujet qui avait lui-même sa couleur, et dont la théorie ne pouvait être aride. Mais Despréaux , à qui Horace et Aristote n'avaient guère laissé de nouvelles choses à dire, et qui dans F Art poétique ne nous a pas donné une idée qui soit de lui, le judicieux Despréaux a senti que la précision, la justesse, l'industrieux mécanisme du vers , ne lui suffiraient pas pour faire lire avec intérêt des préceptes déjà connus; il y a mêlé tout ce que la poésie de détail a d'agrément et d'élégance. Il a suivi Horace et imité Virgile en homme de goût qu'il était, et en artiste ingénieux. C'est, je crois, la méthode que doivent observer tous nos poètes didactiques; et moins leur sujet aura d'importance et d'intérêt, plus il aura besoin des charmes de l'expression et des ornements accessoires.
Parmi ces ornements , les épisodes sont les plus précieux ; et lorsqu'ils sont intéressants et naturellement placés, ils délassent agréablement le lecteur de la longueur des préceptes. Mais rares, ils S3 font attendre; fréquents, ils interrompent trop souvent l'attention. La véritable source des beautés poétiques devrait être le sujet même; et à cet égard, c'est, par exemple, un heureux sujet de poème didactique que celui de V Essai sur la manière de traduire en vers, pour le comte de Roscommon. L'art d'orner la nature dans les jardins , qu'enseigne l'un de nos poètes, présente aussi une richesse variée et inépuisable; mais