DITHYRAMBE
Ci git ma femme. Ali ! qu'elle est bien, Pour son repos et pour le mien !
Les élégies des anciens né sont qu'une suite de distiques; et à l'exception des métamorphoses , c'est la forme qu'Ovide a donnée à tous ses ouvrages.
Quelques-uns de nos poètes ont écrit en distiques; ce sont communément ceux qui ont le moins de chaleur. On dit de Boileau , qu'il commençait par le second vers, afin de s'assurer qu'il serait le plus fort. Il est à craindre que cette manière ne soit fatigante à la longue : elle rend le style lâche et diffus ; car on est souvent obligé d'étendre , et par conséquent d'affaiblir sa pensée, afin de remplir deux vers de ce qui pouvait se dire en un : elle est surtout vicieuse dans la poésie dramatique , où le style doit suivre les mouvements de l'âme, et approcher le plus qu'il est possible de la marche libre et variée du langage naturel. En général , la grande manière de versifier c'est de penser en masse , et de remplir chaque vers d'une portion de la pensée , à peu près comme un sculpteur prend ses dimensions dans un bloc pour en former les différentes parties d'une figure ou d'un groupe, sans altérer les proportions. C'est la manière de Corneille , de Racine , de Voltaire, et de tous ceux dont les idées ont coulé à pleine source. Les autres ont produit les leurs , pour ainsi dire goutte à goutte, et leur style est comme un filet d'eau, souvent pure à la vérité, mais qui tarit à chaque instant. Voyez Vebs.
Dithyrambe. Dans un pays où l'on rendait un culte sérieux au dieu du vin , il est assez naturel qu'on lui ait adressé des hymnes, et que dans ces hymnes les poètes aient imité le délire et l'ivresse : c'était plaire à ce dieu que de lui ressembler ; et si les Grecs eux-mêmes méprisaient les abus de cette poésie extravagante, au moins devaient-ils en approuver l'usage et en applaudir le succès. Mais qu'on ait voulu renouveler cette folie dans des temps et parmi des peuples où Bacchus était une fable , c'est une froide singerie qui n'a jamais dû réussir.
Sans doute le bon goût et le bon sens approuvent que, pour
des genres de poésie dont la forme n'est que la parure , et dont la beauté réelle est dans le fond , le poète se transporte en idée dans des pays et dans des temps dont le culte , les mœurs , les usages n'existent plus , si tout cela est plus favorable au dessein et à l'effet qu'il se propose. Par exemple, il n'est plus d'usage que les poètes chantent sur la lyre dans une fête ou dans un festin ; mais si, pour donner à ses chants un caractère plus auguste ou un air plus voluptueux , le poète se suppose la lyre à la main et couronné de lauriers comme Alcée, ou de fleurs comme Anacréon , cette fiction sera reçue comme un ornement du tableau. Mais imiter l'ivresse sans autre but que de ressembler à ud homme ivre ; ne chanter de Bacchus que l'étourdissement et que la fureur qu'il inspire ; et faire un poème rempli de ce délire insensé; à quoi bon ? quel en est l'objet? quelle utilité ou quel agrément résulte de cette peinture ? Les Latins eux-mêmes, quoique leur culte fût celui des Grecs , ne respectaient pas assez la fureur bachique pour en estimer l'imitation; et de tous les genres de poésie, le dithyrambe fut le seul qu'ils dédaignèrent d'imiter. Les Italiens modernes sont moins graves : leur imagination singeresse et imitatrice, pour me servir de l'expression de Montaigne , a voulu essayer de tout ; ils se sont exercés dans la poésie dithyrambique , et pensent y avoir excellé. Mais , à vrai dire , c'est quelque chose de bien facile et de bien peu intéressant que ce qu'ils ont fait dans ce genre. Rien certainement ne ressemble mieux à l'ivresse que le chœur des Bacchantes d'Ange Politien , dans sa fable d'Orphée; mais quel mérite peut-il y avoir à dire en vers : Je veux boire. Qui veut boire? La montagne tourne , la tête me tourne. Je chancelle. Je veux dormir , etc.
La vérité, la ressemblance n'est pas le but de l'imitation, elle n'en est que le moyen ; et s'il n'en résulte aucun plaisir pour l'esprit ou pour l'âme, c'est un badinage insipide, c'est de la peine et du temps perdus.
IStos anciens poètes du temps de R.onsard , qui faisaient gloire de parler grec en fancais , ne manquèrent pas d'essayer aussi des dithyrambes ; mais ni notre langue , ni notre imagination , ni notre goût ne se sont prêtés à cette docte extravagance.
Division. Rien de plus vain que l'affectation de diviser un sujet simple, un sujet que l'esprit embrasse, pour ainsi dire, d'un coup d'oeil. Quand l'orateur a bien conçu le sien, et qu'il l'a pénétré dans toute sa profondeur et dans toute son étendue , s'il est obligé d'y chercher une division, c'est un signe infaillible qu'il n'en a pas besoin. Les divisions nécessaires sont celles qui se présentent naturellement et sans peine; où il n'y a point de masses distinctes , il ne faut point de division expresse ; il ne faut que de l'ordre , de la méthode , de la progression dans le développement des idées. C'est fatiguer l'esprit de l'auditeur , plutôt que de le soulager, que de lui présenter des divisions subtiles qui lui échappent malgré lui ; et plus elles sontfugitives, plus elles étaient superflues.
C'est contre cette économie, puérilement recherchée , d'un discours dont le caractère répugne à l'affectation, que Fénelon s'est élevé , c'est de cet arrangement symétrique et curieusement compassé , que la Bruyère a fait sentir le ridicule. Mais autant il y a de petitesse d'esprit à affecter une division inutile , autant il y aurait de négligence à laisser confondre les parties d'un sujet vaste et compliqué.
Il faut, dit Platon], regarder comme un dieu celui qui sait bien définir et bien diviser. L'un et l'autre en effet demandent un esprit qui non-seulement embrasse les objets dans toute leur étendue, mais qui les pénètre à fond dans tous les points; qui non-seulement en conçoive nettement la nature et l'essence , mais qui les voie sous toutes les faces et en saisisse tous les rapports.
Ce n'est donc pas un art futile que Cicéron nous a prescrit, lorsqu'il a fait de la division un des préceptes de sa méthode : Recte hubita in causa partitio illustrem et perspicuam totam offrit orationem. ( De Inv. 1. I. )
Il distingue deux sortes de divisions. L'une est celle qui sépare de la cause ce qui est convenu , et la réduit à ce qui est en question. Par exemple, s'il s'agissait, dit-il, d'absoudre Oreste du meurtre de sa mère , son défenseur dirait : « Que la mère ait été tuée par le fds , c'est un fait dont je conviens avec mes adversaires ; qu'Agamemnon ait été tué par sa femme., c'est en-
core un fait dont mes adversaires conviennent avec moi. ( De Inv. 1. I.)» La controverse ou l'état de la cause se réduit donc alors à savoir si le fils est coupable d'avoir vengé son père , et à quel point il est coupable : c'est à quoi se doit attacher l'attention de juges et l'éloquence de l'orateur. L'autre espèce de décision est celle qui , dans la cause même réduite au point de la question , expose en peu de mots la distinction des choses dont il importe de parler.
La première désigne à l'auditeur l'objet dont il doit s'occuper, et délivre son attention de ce qui ne fait plus de difficulté dans la cause; la seconde lui marque, dans le plan du discours, des points fixes pour appuyer son attention et sa mémoire, et lui trace la route que l'orateur va suivre et va lui faire parcourir avant d'arriver à son but. Les qualités qu'on y exige sont la brièveté, l'intégrité, la simplicité.
1" La brièveté. Elle n'admet que les mots nécessaires; aucune circonlocution, aucun ornement étranger. Observons en passant que, contre cette règle, le plus grand nombre de nos prédicateurs affectent de tourner et d'amplifier leur division , de manière qu'ils rendent trouble ce qu'il doit y avoir de plus clair; qu'ils rendent vague ou confus ce qu'il doit y avoir de plus précis et de plus simple, et qu'après avoir fait , en écoliers , leur thème de plusieurs façons, ils ne laissent dans les esprits qu'un fatigant amas de synonymes et d'antithèses. Ces divisions laborieuses sont communément celles dont j'ai déjà parlé, qui, n'étant pas données par la nature , sont le travail futile de l'esprit et de l'art. Celle qui se présente d'elle-même à la réflexion s'énonce en peu de mots; et comme les points en sont bien marqués , on n'a pas besoin . pour les démêler, d'une analyse métaphysique.
2° Vintégrité. Cicéron l'appelle absolution , pour exprimer la correspondance complète de la division avec l'étendue du sujet et ses parties intégrantes : car il faut bien se garder, dit-il, d'y rien omettre d'essentiel à la cause , et à quoi l'on soit obligé de recourir après l'avoir oublié; ce qui serait dans l'orateur une maladresse honteuse : Quod vitiosissimum ac turpissimum est.
De Inv. 1. I.)
On manque a ce précepte lorsqu'au lieu d'embrasser toute l'idée de son sujet , on n'en présente qu'une face ; et c'est ce qui arrive fréquemment dans ce genre d'éloquence philosophique ou religieuse que les anciens appelaient indéfini, et dans lequel on agite , non des causes particulières, mais des questions générales.
« N'est-ce pas, demandais-je à un prédicateur célèbre, n'est-ce pas une heureuse division que celle de Cheminais dans son sermon de l'ambition , où il montre qu'elle ne fait que des esclaves et des tyrans? « Cette division, me dil-il, a le défaut de trop restreindre l'idée du sujet ; et je la croîs mieux embrassée si dans le pacte de la fortune avec l'ambitieux, on fait voir ce qu'elle exige et ce qu'elle donne. » En effet, dans ce plan je vis la chose tout entière, au lieu que celui de Cheminais n'en présente que deux aspects.
3° La simplicité, que Cicéron appelle paucitas. Elle consiste à ne prendre pour membres de la division que les idées principales et distinctes l'une de l'autre. Si l'orateur, en attaquant un mauvais citoyen, disait de lui : « Je prouverai que, par sa cupidité , son audace et son avarice , il a fait toute sorte de maux à la république ; » la division serait vicieuse , puisque l'idée de cupidité renferme celle à* avarice. C'est la faute la plus commune du vulgaire des orateurs.
Il peut arriver cependant que la division manque de simplicité, quoique les parties en soient distinctes; et c'est ce qui arrive fréquemment dans nos sermons , lorsque l'orateur , après avoir divisé, subdivise, et fait de son discours comme un arbre dont les branches s'épuisent en se ramifiant et ne poussent qu'un bois sans fruit.
Dans le genre oratoire , il faut se souvenir que rien ne frappe la multitude que les grandes masses ; les détails multipliés papillotent aux yeux de l'esprit, se confondent dans la mémoire, et ne font sur l'âme que des impressions légères et fugitives comme eux.
L'abus des subdivisions n'en exclut pourtant pas l'usage ; et lorsque le développement du sujet les exige , elles sont placées ; mais alors même, dit Cicéron, la simplicité consiste à ne pas y
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admettre de superfluités , comme l'orateur qui dirait : « Ce dont mes adversaires sont accusés, je prouverai qu'ils l'ont pu faire, qu'ils l'ont voulu faire , et qu'ils l'ont fait ; car s'il est prouvé qu'ils l'ont fait , le reste devient inutile. »
Mais Cicéron lui-même ne semble-t-il pas tomber dans ce défaut , lorsque dans la septième des Philippiques il divise ainsi : Cur pacem 710I0? quia turpis est, quia periculosa, quia esse non potest ? Car s'il est prouvé que la paix avec Antoine est impossible , il est superflu de faire voir qu'elle serait bonteuse et dangereuse. Lui-même il dit ailleurs que dans le genre délibératif les deux grands moyens sont l'impossibilité ou la nécessité. Mais ces deux moyens ne sont pas toujours bien démontrés , et c'est alors qu'ils ont besoin d'appui.
Voyez le modèle des subdivisions dans le sermon de Massillon sur la mort du pécbeur et sur celle du juste , sermon que je regarde comme le chef-d'œuvre de l'éloquence de la chaire.
Que la division soit complète, précise, et distincte, c'est-àdire , qu'elle embrasse tout son sujet , qu'elle ne s'étende point au delà , que les parties qu'elle distingue ne rentrent point l'une dans l'autre , qu'elles soient toutes correspondantes , et comme les branches d'une tige commune partant toutes du même point; ce sont des règles que la philosophie observe comme l'éloquence. Cicéron les étend à toute sorte de composition raisonnée ; et il en cite pour exemple la belle exposition de l'Andrienne de Térence , où Cimon dit à son esclave :
Eopacto et gnati vitam et consilium meum Cognoscis, et quid facere in hac re te velim.
En effet , dans l'instruction du vieillard , cette division est remplie.
Toutes ces règles sont celles du bon sens ; et elles seraient superflues si ce qu'on appelle le sens commun était moins rare. Mais soit manque de réflexion ou de justesse dans l'esprit, on voit tous les jours ceux qui méprisent les règles , et qui nous disent avec confiance que le talent n'en a pas besoin , prouver par leurs écrits qu'avec le talent même on a tort de les négliger.
Je n'ajouterai plus qu'une observation : c'est que la division
la plus ingénieuse , la plus séduisante pour l'orateur , le trompe fort souvent , en ce que l'une des parties est féconde et favorable à l'éloquence , et que l'autre est stérile et ne peut lui fournir que des détails inanimés. Dans une cause où le sujet commande , c'est un mal sans remède. Tout ce que l'orateur peut faire alors , c'est de disposer son sujet de façon que la partie aride et épineuse soit la première et la plus courte ; et que celle qui donne lieu à des tableaux frappants , à des mouvements pathétiques , soit la dernière et la plus étendue : c'est ce que Cicéron a observé singulièrement dans son plaidoyer pour Milon.
Cette méthode est d'autant plus facile à pratiquer , que dans presque toutes les causes le sujet présente d'abord ce qu'il a de litigieux; et qu'après la discussion, se place, comme de soimême , ce qu'il a de plus oratoire.
Mais dans un genre d'éloquence où l'orateur est libre de choisir ses sujets , il manque d'art si l'une des parties est riche et belle aux dépens de l'autre. L'éloquence , comme la poésie , doit aller en croissant, non pas du faible au fort , du mal au bien , mais du bien au mieux , et de l'intéressant au plus intéressant encore. Les commençants , faute de prévoyance , se laissent éblouir par les beautés que leur présente une première partie ; et quand ils arrivent à la seconde, leur sujet se trouve épuisé. D'autres comptent sur les ressources de leur seconde partie pour relever la faiblesse de la première , et pour réchauffer l'auditoire ; il n'est plus temps, l'auditoire est glacé, et son attention rebutée. L'homme habile, en méditant sa division, prévoit, pèse, et balance ce que chaque partie de son sujet peut lui donner :
Etquœ Desperat tractata nitescere posse, relinqui'. (IIor.)
Au reste , le plus sûr moyen de trouver aisément des divisions heureuses, c'est de concevoir nettement des sujets vastes et féconds.
Cui lec ta po tenter eril res, Aec/acundia deseret hune, nec lucidus ordo. ( Hor. )
Drame. On donne aujourd'hui plus particulièrement ce nom à une espèce de tragédie populaire , où l'on représente les événements les plus funestes et les situations les plus misérables de la vie commune.
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux ,
a dit M. de Voltaire ; et celui-ci peut avoir son intérêt, son utilité, son agrément, sa beauté même. Pour l'intérêt , il est aisé d'y en mettre. L'enfance , la vieillesse, l'infirmité dans l'indigence, la ruine d'une famille honnête, la faim, le désespoir sont des situations très- touchantes ; une grêle , une inondation , un incendie , une femme avec ses enfants prêts à périr ou dans les eaux ou dans les flammes, sont des tableaux très-pathétiques; les hôpitaux, les prisons , et la grève , sont des théâtres de terreur et de compassion si éloquents par eux-mêmes , qu'ils dispensent l'auteur qui les met sous nos yeux d'employer une autre éloquence. Les malheurs domestiques ,les événements de la vie commune ont aussi l'avantage d'être plus près de nous, et , quoiqu'ils nous étonnent moins que les aventures des héros et des rois , ils doivent nous toucher plus vivement : je n'en fais aucun doute; et si le genre le plus intéressant pour le plus grand nombre est le meilleur de tous , le drame l'emporte sur la tragédie : Corneille , Racine, Voltaire, ont peu connu le grand art d'émouvoir, et ont été d'autant plus maladroits , qu'avec des sujets populaires et les moyens dont je viens de parler, ils se seraient épargné bien des veilles : le canevas de leur pantomime une fois tracé , l'acteur aurait pu le remplir.
Pourquoi donc ni les Grecs, ni les Latins, ni les Français, jusqu'à nos jours , n'avaient-ils employé des moyens si faciles d'intéresser et d'émouvoir? Pourquoi le grand modèle des dramaturges , Shakspeare, n'a-t-il pas lui-même pris ses sujets parmi le peuple ? et pourquoi a-t-il préféré les crimes et les malheurs des rois? C'est que, dans aucun temps, parmi les peuples éclairés, intéresser et émouvoir n'ont été l'objet du spectacle. Il en est de la bonne poésie comme de l'éloquence : elle intéresse pour instruire , elle émeut pour persuader. Le pathétique est un de ses moyens . et son moyen le plus puissant , mais non pas sa fin
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ultérkure. Un drame qui ne tend ni à instruire ni à corriger est à l'égard de la tragédie ce que la farce est à l'égard de la bonne comédie. Telle farce divertit plus la multitude que le Tartufe ou le Misanthrope ; tel drame aussi l'émeut plus vivement que Cinna, Athalie, et Zaïre elle-même : mais après avoir ri deux cents ans au spectacle de la farce, et pleuré à celui du drame , qu'aurions-nous apprisde nouveau ? Quxest autem in hominibus tanta perversitas, ut, inventis frugibus, glande vescantur 1 ( Cic. )
On n'a point assemblé les hommes pour leur montrer sur un théâtre ce qui se passe tous les jours autour d'eux, surtout parmi la populace. La nature est encore plus vraie et plus touchante que son imitation ; et s'il ne s'agissait que de la vérité, les carrefours , les hôpitaux , la grève , seraient des salles de spectacle.
Les Grecs savaient très-bien qu'il y avait au monde des vagabonds et des mendiants , des hommes faibles et opprimés , des malheureux tombés de l'opulence dans la misère et l'esclavage : mais ce qu'ils ne savaient pas assez , ou ce qu'ils pouvaient oublier , c'est que les rois étaient eux-mêmes les jouets de la destinée ; que nul degré d'élévation ne mettait l'homme au-dessus des revers ; qu'il y avaitdes calamités pour toutes les conditions ; et l'on rapportait du spectacle cette grande leçon de modestie et de constance ,
Tout mortel est chargé de sa propre douleur.
Les Grecs savaient qu'il y avait partout des hommes imprudents, passionnés, coupables, ou par une erreur volontaire , ou par un mauvais naturel ; mais ce qu'il importait de leur apprendre, c'est que dans les rois l'imprudence, la passion, Terreur, ou la méchanceté , avaient des effets effrayants et des suites épouvantables : et ils se retiraient du spectacle avec celte grande leçon de prudence et de politique ,
Du fol orgueil des rois les peuples sont punis.
Le même principe d'utilité morale a dû agir, comme à notre insu , dans la formation du nouveau système tragique : car le bon goût et le bon esprit ne sont qu'un ; et plus les hommes sont éclairés, plus leurs plaisirs sont raisonnables. Dans la peinture
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des dangers et des malheurs où les passions nous engagent, le pathétique n'a donc été que le moyen de l'instruction ; et en nous faisant frémir ou pleurer sur le destin de nos semblables , la tragédie a dû nous faire voir par quelle impulsion violente ou par quel attrait insensible l'homme en proie à ses passions devient coupable et malheureux. Mais ici les moyens sont les mêmes pour l'héroïque et pour le populaire. Les passions étendent leurs ravages dans tous les états de la vie; l'exemple des dangers et des malheurs qu'elles entraînent peut donc être pris également dans tous les états : le fils de Brutus et Barnewelt sont tous les deux une leçon terrible.
Aussi ne disputons-nous pas au drame le mérite qu'il peut avoir , lorsqu'à l'exemple de la tragédie , il placera dans le cœur humain le .ressort des événements, le mobile de l'action. Que l'homme y soit malheureux par sa faute, en danger par son imprudence, jouet de sa propre faiblesse, victime de sa passion ; ce genre , avec moins de splendeur , de dignité , d'élévation que la tragédie, ne laissera pas que d'avoir sa bonté poétique et sa bonté morale. Il ne demande point- ce génie exalté , qui exagère avec vraisemblance, qui agrandit et embellit tout ; ma is il demande un esprit juste et pénétrant, un œil observateur, une imagination vive , une sensibilité profonde , l'éloquence du style et le choix dans l'imitation.
Le mauvais drame est donc celui qui roule sur des accidents dont l'homme est la victime sans en être la cause. Une calamité , un malheur domestique , un accident funeste qui vient d'une cause étrangère, ne prouve rien, ninstruit et n'avertit derien. Le spectateur en est affligé , mais d'une tristesse stérile ; et c'est ce qui la rend pénible : car, à se consulter soi-même , on trouvera que cet intérêt qu'on a pris à un spectacle uniquement funeste, n'est autre chose que le sentiment d'un malheur auquel on ne voit ni préservatif ni remède; et la vérité inutilement affligeante qui nous en reste , et qui nous poursuit quand l'illusion est dissipée , c'est de penser qu'il y a au monde une infinité d'êtres souffrants qui n'ont pas mérité leur sort.
11 est bien vrai que l'auteur a soin de ménager pour le dénoûment quelque bel acte de bienfaisance , qui vient tirer du préci-
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pice les personnages intéressants. Mais on ne sait que trop que c'est là le roman delà société, et que le reste en est l'histoire.
Il arrive quelquefois que le drame nous fait admirer dans le malheur la sérénité , la constance, le courage de la vertu ; qu'il nous fait aimer la candeur , la modestie et la fierté d'une innocence incorruptible. Mais, quoiqu'un exemple si touchant ait son attrait et son utilité , il faut que les hommes qui ont le plus étudié la nature et l'art, n'aient pas jugé ce moyen d'instruire et de corriger assez puissant , puisque aucun d'eux n'a cru que l'intérêt de l'admiration, de la bienveillance et de la pitié pût remplir l'objet du spectacle. Attaquer le vice parla crainte du ridicule et de la honte; le crime, par l'effroi des remords qui l'assiègent et du châtiment qui le suit ; les passions , par la peinture des tourments, des dangers, des malheurs qui les accompagnent : voilà les grands effets du théâtre. Sa morale ressemble aux lois qui prescrivent et qui menacent. L'émulation de l'exemple est le plus faible de ses moyens.
Le drame ayant donc renoncé au ridicule , que Térence luimême a cru devoir mêler au pathétique de l'Andrienne , il ne lui reste plus que les moyens de la tragédie , la terreur et la compassion ; et l'une et l'autre n'est salutaire , comme on vient de le voir, qu'autant que le malheur est causé , ou par le crime, et le fait détester , ou par la passion , et nous avertit de la craindre. Mais alors le drame est bien loin de pouvoir être la ressource d'un homme sans talent , d'un mauvais écrivain , d'un barbouilleur qui se croit peintre.
L'invention d'un sujet pathétique et moral, populaire et décent, ni trivial ni romanesque, et dont la singularité conserve l'air du naturel le plus simple et le plus commun; la conduite d'une action qui doit être d'autant plus vive , qu'elle ne sera soutenue par aucun des prestiges de l'illusion théâtrale, et d'autant plus adroitement nouée et dénouée, que les fils en sont mieux connus, une imitation présentée tout à côté de son modèle, et dont la moindre invraisemblance serait frappante pour tous les yeux; des mœurs bourgeoises ou populaires à peindre sans grossièreté, sans bassesse, et pourtant avec l'air de la vérité ; un langage simple et du toa de la chose et des per-
sonnages , mais correct , mais facile et pur , naïf , ingénieux , sensible, énergique lorsqu'il doit l'être; jamais forcé, jamais rampant , jamais plus haut que le sujet ; des caractères à dessiner, à combiner, à soutenir, où l'innocence, la vertu, la bonté sont ce qu'il y a de plus facile à peindre (car le mélange des vertus et des vices , d'un heureux naturel et d'un mauvais penchant , d'un fonds d'honnêteté que la contagion de l'exemple altère et commence à corrompre, un choc de passions contraires ou d'inclinations opposées, sont de bien autres difficultés); voilà ce qui passe les forces du commun des faiseurs de drames. Mais ce qui les passe encore plus, c'est l'art de rendre le crime supportable dans un spectacle populaire, car il est là dans toute sa bassesse et avec toute sa noirceur. Il tarde au spectateur de le voir traîner à la Grève; et dès qu'on l'a mis sur la scène , il n'y a pas d'autre moyen décent de l'en faire sortir , que de l'envoyer au gibet.
Ces difficultés réunies ont fait prendre à la foule des dramaturges le parti le plus commode , de tirer tout leur pathétique des accidents de la vie commune; et leur action, réduite en pantomime, les dispense du soin d'écrire et de la peine de penser.
Leur théorie roule sur deux erreurs : l'une, que tout ce qui intéresse est bon pour le théâtre; l'autre, que tout ce qui ressemble à la nature est beau , et que l'imitation la plus fidèle est toujours la meilleure.
Rien de plus intéressant , je l'avoue , que de voir dans une masure une famille honnête , délaissée et réduite aux dernières extrémités de la misère et du désespoir. Vous êtes sûr de déchirer les coeurs , d'arracher des sanglots de tout un auditoire, et de le noyer dans ses larmes, avec les cris de ces enfants qui demandent du pain à leur malheureux père , et avec les larmes d'une mère qui voit son nourrisson , pour qui les sources de la vie ont tari, prêt à expirer dans son sein. Mais quel est le peuple féroce dont un pareil spectacle fera l'amusement? Quel plaisir peut nous faire l'image d'un malheur sans fruit, où l'homme est victime passive , où sa volonté ne peut rien? Affligez-moi, mais pour m'instruire, mais pour m'apprendre à me garantir du