DRAME
malheur dont je suis témoin. Montrez-moi, j'y consens, une famille désolée , mais dont la ruine et le malheur soient causés par un vice , par une passion funeste dont le germe soit dans mon cœur. La liqueur dont vous m'abreuvez est amère ; je le veux bien, pourvu qu'elle soit salutaire, et que la leçon me dédommage de ce qu'elle m'a fait souffrir. La douleur que m'aura causée un spectacle affligeant doit être soulagée par la réflexion ; et ce soulagement consiste à pouvoir me dire à moimême, que l'homme est libre d'éviter le malheur dont je viens de voir la peinture; que le vice, la passion, l'imprudence, la faiblesse qui en est la cause, n'est pas un mal nécessaire ; et que je puis moi-même m'en préserver ou m'en guérir. Mais d'une grêle, d'un incendie, d'un accident funeste qui fait des malheureux, quelleest pour ma pensée la réflexionconsolante ? et de quoi l'amertume du sentiment que ce spectacle m'a laissé est-elle le contre-poison?
Un exemple va me faire entendre. Il dépendait de M. de Voltaire de rendre infiniment plus pitoyable et plus touchante la situation de l'enfant prodigue. Il a écarté de la scène précisément tout ce qu'un faiseur de drames y aurait mis. Pourquoi cela ? parce que dans ses principes et dans son plan, il ne s'agissait pas d'employer un art superflu à rendre intéressantes l'indigence et la faim, mais de tirer le pathétique d'une situation morale, de rendre salutaire l'exemple d'un jeune homme à qui sa facilité , sa faiblesse, et l'attrait du mauvais exemple, ont fait préférer les plaisirs du vice au bonheur que lui offrait un amour vertueux. Ses réflexions , ses regrets, sa douleur, le fonds d'honnêteté et de délicatesse qui reste dans ses sentiments, la honte qui l'accable, l'espérance qui le soutient, l'amour que le malheur et le remords ont fait revivre dans son âme ,'les reproches de la nature, plus amers que ceux de l'amour, l'impatience et la crainte de se voir aux genoux d'un père abandonné et d'une maîtresse outragée, ce tableau de la renaissance de toutes les vertus dans un cœur que le vice a pu souiller mais n'a pu corrompre , c'est là ce que M. de Voltaire a cru digne d'être présenté aux yeux des spectateurs, et non pas des objets qu'on ne rencontre que trop souvent sur son passage.
Le mérite du poète , le charme du spectacle , ne consistent pas seulement à nous offrir des tableaux dont nous soyons émus , mais dont nous nous plaisions à l'être. Le trivial a beau être touchant : « Je ne vais point au spectacle, disait un homme de sens et de goût , pour n'y voir et pour n'y entendre que ce que je vois et ce que j'entends en me mettant à ma fenêtre. » 11 y a donc, même pour le pathétique, un choix, un attrait de curiosité, un désir de voir la nature, ou sous de nouveaux points de vue , ou revêtue de formes et de couleurs nouvelles. Des combinaisons d'intérêts, de caractères, et d'incidents, peu communes et pourtant vraisemblables ; des nuances de mœurs que ne présente pas la société journalière , ou , dans ce qui s'y passe , des singularités que nous n'aurions pas aperçues et que l'œil du peintre a saisies; un naturel qui n'a rien de vulgaire, soit dans l'expression du vice, soit dans celle de la vertu ; enfin cet assemblage de traits épars sur la scène du monde , qui , recueillis et rapprochés, forment un tableau ressemblant, dont rien de semblable n'existe : telle est l'imitation poétique, Voyez Imitation.
Nulle action dans la vie ne serait théâtrale si on la rendait fidèlement. Il y a toujours des vides, des longueurs, des circonstances superflues , des détails froids et plats, qu'il serait puéril de raconter , et plus puéril de mettre en scène. L'art du conteur est de réduire l'action à ce qu'elle a d'original ou d'intéressant. L'art du poète dramatique est de l'étendre et de l'embellir, d'en élaguer ce qu'elle a de commun, et d'y ajouter ce qui peut la rendre plus singulière et plus piquante, ou plus vive et plus animée. C'est bien partout l'air de la vérité, sa ressemblance, mais jamais sa copie. Il en est du langage comme de l'action.
Le poète qui écrit comme on parle écrit mal. Sa diction doit être naturelle , mais de ce naturel que le goût rectifie , où il ne laisse rien de froid, de négligé, de diffus, de plat, d'insipide. Le langage même du peuple a sa grâce et son élégance, comme il a sa bassesse et sa grossièreté ; il a ses tours ingénieux et vifs, ses expressions pittoresques ; et pa-rmi les figures dont il est plein, il en est de très-éloquentes. Il aura donc aussi sa pureté, quand
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le choix sera fait avec discernement. L'opération du goût, daus l'art d'imiter le langage , ressemble à celle du crible qui sépare le grain pur d'avec la paille et le gravier.
Cette théorie est connue : mais dans le système du drame, il paraît qu'on ne l'admet point. L'exacte vérité, la nature ellemême est ce qu'on affecte de rendre ; et ce système est très-commode, car il dispense et du goût dans le choix, et du génie dans l'invention , et du don de donner aux choses un tour, une grâce nouvelle. Copier ce qu'on voit, dire ce qu'on entend , et donner pour du naturel l'incorrection , la platitude, l'insipidité du langage, comme l'oiseuse futilité des petits détails pantomimes qui se mêlent à l'action , c'est, dans ce genre , ce qu'on appelle connaître et peindre la nature. Le trivial , le bas , le dégoûtant , tout sera bon , car tout est vrai. Ainsi la farce a profité de la faveur accordée au drame; et, en effet, la même corruption du goût qui fait approuver l'un doit faire applaudir l'autre : car si tout ce qui fait frémir ou pleurer est digne de la scène, tout ce qui fait rire en sera digne aussi; et de proche en proche les plaisirs du bas peuple deviendront ceux de tout le monde.
Ce système des faiseurs de drames n'est pas encore , il est vrai, celui de nos sculpteurs et de nos peintres, mais il est celui des modeleurs et enlumineurs du boulevard. « Quel est le mérite sublime de la sculpture? vous diront ces grossiers artistes; n'est-ce pas d'imiter si fidèlement la nature que l'image soit prise pour la réalité? Eh bien, placez dans vos jardins ces ligures colorées , d'un paysan, d'un soldat, d'un abbé; et si l'on ne s'y méprend pas, nous passerons pour des sculpteurs médiocres. »
On s'y méprendra ; et vous serez encore indignes du nom de sculpteur. On ne se méprendra point de même à la Vénus, au Laocoon, à l'Hercule, à l'Antinous, à l'Apollon, au Gladiateur antique, ni au Milon du Pujet , ni au Mercure de Pigal ; et ce seront toujours les chefs-d'œuvre de l'art. Rendre crûment la vérité commune est le talent d'un ouvrier; faire mieux que n'a fait la nature elle-même, et l'embellir en l'imitant, est l'art réservé au génie.
Cependant s'il fallait en croire quelques spéculateurs modernes , tout dans les arts devrait concourir à ce qu'ils appellent Yeffet , c'est-à-dire à l'illusion et à l'émotion la plus forte -, et plus l'illusion serait complète et le spectacle pathétique , plus il nous serait agréable, quelque moyen que l'on eût pris pour nous tromper et pour nous émouvoir.
Cette opinion peut être celle d'un peuple sans délicatesse, qui ne demande qu'à être ému. Mais pour un monde éclairé, cultivé , et doué d'organes sensibles , le plaisir de l'émotion dépend toujours des moyens qu'on y emploie ; et s'il n'a éprouvé au spectacle que les angoisses d'un intérêt pénible, sans aucune de ces jouissancesde l'esprit et de L'âme que le développement du cœur humain, l'éloquence des passions, les charmes de la poésie , mêlent à l'illusion du théâtre des Racine et des Voltaire , il fera peu de cas d'un drame , qui, avec l'imitation et l'expression triviale de la douleur et de la plainte, avec des objets pitoyables, avec des cris , des larmes , des sanglots , l'aura physiquement ému.
La distinction des deux genres paraîtra plus sensible dans les vers que voici.
Il est un art d'imiter la nature,
Que de ses dons le génie a doué;
Il en est un qu'il a désavoué,
Comme une lourde et grossière imposture.
L'un, plein de force et de facilité,
Avec mesure embellit, exagère ;
En imitant , sa main , sûre et légère ,
Joint la richesse à la simplicité :
Hardi mais sage, élégant mais sévère,
Et libéral sans prodigalité,
La grâce noble est son grand caractère.
L'autre, indigent de son stérile fonds,
Va mendiant les secours qu'il amasse.
Dans ses sujets, pour les rendre féconds,
C'est encor peu de charger, il entasse.
S'il a dessein d'inspirer la pitié,
Rien à ses yeux n'est assez pitoyable;
Si la terreur, rien n'est trop effroyable.
Le tendre amour, la sensible amitié,