‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 55 sur 58 · DUO · texte numérisé non relu

DUO

Et la nature encore plus déchirante, Et l'innocence, éperdue, expirante, Et la vertu dans l'excès du malheur, N'ont, à son gré, qu'une faible couleur. Sous des haillons il nous peint l'indigence, 11 fait de sang dégoutter la vengeance, Et sur la roue il montre la douleur.

Le cannibale avec ses barbaries N'est pas encor un objet assez noir :

A son spectacle, il faut, pour émouvoir, Le parricide entouré de furies.

Il va fouiller jusque dans les tombeaux, 11 en revient couvert d'affreux lambeaux; Et quand d'horreur il voit que l'on frissonne, Il s'applaudit du plaisir qu'il nous donne.

y oyez Action et Pantomime.

Duo. 11 en est du duo, du trio, en musique, comme du monologue dans la simple déclamation. Il arrive dans la nature qu'on parle quelquefois seul et à haute voix , soit dans la réflexion tranquille, soit dans la passion ; et de là, par extension, la vraisemblance du monologue. Il arrive aussi quelquefois que deux , trois, quatre personnes , dans la vivacité, parlent toutes ensemble : que les répliques du dialogue , en se pressant, se croisent, se confondent, ou que le mouvement de l'âme des interlocuteurs étant le même , ils disent tous la même chose : c'en est assez pour établir la vraisemblance du duo, du trio, du quatuor, etc. Car toutes les fois que l'illusion est agréable , on s'y prête avec complaisance; et tout ce qui est possible, on le suppose vrai.

Heureusement pourtant il se trouve que plus le duo se rapproche de la nature, plus il est susceptible d'expression , d'agrément et de variété ; et qu'à mesure qu'il s'en éloigne , il perd de ses avantages. Dans leduo de l'opéra français , tel qu'on l'a fait jusqu'à présent, les deux personnes disent d'un bout à l'autre presque la même chose et parlent sans cesse à la fois : c'est là ce qu'il y a de plus éloigné de la vérité , et en même temps de moins

agréable. Ce n'est qu'un bruit confus et monotone qui se perd dans le chaos des accompagnements, et dont tout l'agrément se réduit à quelques accords qui ne vont point à l'âme, parce qu'ils manquent d'expression.

Le duo italien , au contraire, est un dialogue concis , rapide, symétriquement composé , et susceptible , comme l'air , d'un dessein régulier et simple. Dans ce dialogue , d'abord les voix se font entendre séparément , et chacun dit ce qu'il doit dire : les âmes se répondent, les divers sentiments se contrarient et se combattent ; jusque-là tout se passe comme dans la nature. Mais vient un moment où le dialogue est si pressé, qu'il n'y a plus d'alternative , et que des deux côtés les mouvements de l'âme s'échappent à la fois : alors les deux voix se rencontrent, et leur accord n'est pas moins un plaisir pour l'âme que pour l'oreille , parce qu'il exprime ou la réunion de deux sentiments unanimes, ou le combat vif et rapide de deux sentiments opposés. Ici l'art prend quelque licence.

Le talent de faciliter, pour le musicien , la marche du duo , sur des mouvements analogues et sur un motif continu, ce talent, dis-je , a ses difficultés : il suppose dans le poëte une oreille sensible au nombre , et beaucoup d'habitude à manier la langue et à la plier à son gré. Métastase est encore pour nous le modèle 1 e plus parfait dans l'art d'écrire le duo : il s'y est attaché surtout à donner aux répliques correspondantes une égalité symétrique ; et ce qui est encore plus essentiel , il a choisi pour le duo le moment le plus intéressant et le plus vif du dialogue , et il y a ménagé les gradations de manière que la chaleur va toujours en croissant. Cette forme de chant , la plus naturelle de toutes, est aussi la plus animée et celle d'où l'on peut tirer les effets les plus surprenants.

Depuis que cet article a été imprimé pour la première fois , la forme italienne du duo , du trio , du quatuor , etc. , a été reçue avec les plus grands applaudissements sur nos deux théâtres lyriques. J'ai fait faire, à moi seul , soit au théâtre de l'Opéra-Comique , soit à celui de l'Opéra , trente morceaux de ce genre, qui tous , du côté de la musique , ont eu le plus brillant succès ; et les compositeurs m'ont assuré qu'ils n'avaient pas plus de peine

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