ORATEUR
îeur iinpiK^nt ne fut-il pas chassé de la tribune? comment Démosthène , dans sa défense , négligea-t-il de réfuter de si honteuses imputations? Et s'il y avait quelque vérité dans ces faits, qui, pour être allégués, devaient être notoires, comment un homme enrichi des souffiets qu'il avait reçus et des taillades qu'il s'était faites, un homme dont on osait dire devant le peuple et le sénat qu'il portait sur ses épaules , non une tête, mais une ferme, pouvait-il avoir dans sa patrie tant de crédit et d'autorité?
Comment Eschine , de son côté, faisait-il lire et admirer à
ses disciples, dans son exil, une harangue où Démosthène le
traitait bien plus mal encore? Serait-ce que dans la tribune les
injures n'étaient qu'un des lieux oratoires et que du style de
. barreau ?
Chez les Romains , on voit de même que la considération personnelle tenait plus aux talents qu'aux mœurs. Regarde, Scaurus, voilà un mort qui passe, disait Memmius à son adversaire : ne pourrais-tu pas te saisir de son bien? Et ces Romains ne se bornaient pas à ces épigrammes légères; ils se B reprochaient, comme les Grecs, les plus obscènes infamies. On f ne m'écoute point , disait Sextius, je suis Cassandre. Il est vrai, lui répondit VorateurM. Antoine, çwe Je te connais plus d'un Ajax. Multos possum tuos Ajaces Oïleos nominare.
Mais de quelque austérité de mœurs que Y orateur ï\t profession , on voit que dans son art il se détachait de lui-même et se donnait tout à sa cause : bonne ou mauvaise, juste ou injuste ; )a bien défendre et la gagner était sa tâche , son devoir, son unique religion.
Ils avaient tous pour règle, en amplifiant, d'exagérer ce qui leur était favorable, d'affaiblir et d'atténuer ce qui leur était opposé. Voyez Amplification.
Pour rendre ridicule l'adversaire ou sa cause , il fallait savoir
employer à propos de petits mensonges , souvent même tout
inventer. Sive habcas vere quod narrare possis , quod tamen
i est mendaciunculis aspergendum , sivefmgas. (De Orat. )
I Ils devaient être en état de plaider le pour et le contre sur tou-
■ tes sortes de sujets; et même sur les plus sacrés : De virtutey
de ofjicio , de aequo et bono , de dîgnitate , honor^ utilitate , ignommia, prœmio, pœna, similibusque rébus, in utramque partem dicendi animos, et vîm, et artem hahere debemus. (Ibid.)
L'éloquence s'était détachée de la philosophie ; et de là le divorce de la langue et du cœur. Hinc discidium illud lingux atque cordis. La droiture stoïque était exclue du barreau ; l'opinion et les convenances y avaient pris la place de la vérité et de la vertu. Jlia enim et bona et mata videntur stoicis et ceteris civibus. (Ibid.) Pour être un parfait orateur, il fallait non-seulement savoir, à la manière des philosophes , mais plus éloqucmment encore, soutenir le pour et le contre : Sin aliquis exstiterit aliquando, qui, arîstotelico more, de omnibus rébus in utramque sententiam possit dicere, et inomni causa duas contrarias orationes , prxceptis illlus cognitis, explicare; avi , hoc Jrcesilœ modo et Car neadis, contra omne quod propositum sit disserat; quique ad eam rationem adjungat hune rhetoricum usum, moremque , exercitationemque dicendi; is sit verus , is perfectus et soltis orator . ( De Orat. )
Voilà bien nettement, dans la définition d'un parfait orateur, celle d'un excellent sophiste. Et à cette qualité éminente s'il ajoutait l'art de se montrer personnellement tel qu'il voulait paraître, et d'affecter à son gré l'auditoire, il ne laissait plus rien à désirer, pas même delà bonne foi : Si vero assequetur nt talis videatur qualem se videri velit, et animos eorum ita afjiciet apud quos aget, ut eos quocumque velit veL traliere vel rapere possit, nihil profecto prxterea. ad dicendum requiret. (De Orat.)
Ainsi, sophiste, hypocrite, comédien, et charlatan au plus haut degré, voilà ce qui formait Y orateur accompli. Et pour avoir une idée de son manège, qu'on lise ce passage, où il est décrit avec tant de soin et en si peu de mots :
Sic igitur dicet ille quem expetimus , ut verset sœpe multis modis eamdem et unam rem; et hxreatin eadem commoreturqiie senlentia : sœpe etiam ut extenuet aliquid : sœpe ut irrideat : ut dcclinet a proposito dcflectatque se7itentiam : lit proponat quid dictiirus sit : ut, quum transegeritjam aliquid.
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definiat : ut se ipse revocet : ut quod dixit iteret : ut argumentum ratione concludat: ut interrogando urgeat : ut rursus, quasi ad interrogafa, sibl ipse respondeat : ut contra ac dicat accipi et sentiri velit : ut addubitetquid potius, aut quomodo dicat : utdividat in partes : lU aliquid relinquat ac negligat : ut ante prœmuniat : ut in eo ipso in quo reprehendatur culpam in adversarium conférât : ut sxpecum his qui audiunt, novnunquam etiam cum adversario, quasi deliberet : ut hominum sei'mones moresque describat : ut muta quxdam loquentia inducat : ut ab eo quod agitur avertat animos : ut sœpe in hilaritatem risumve convertat : ut ante occupet quod videat opponi : ut comparet similliudines : ut utatur exemplis : ut aliud alii tribuens dispertiat : ut interpellatorem coerceat : m ut aliquid reticere se dicat : ut demintiet quid caveat : ' ut liberius quid audeat : ut irascatur etiam : ut objurget aliquando : ut deprecetur : ut supplice t : ut medeatur : ut a proposito dcclinet aliquantulum : ut optet : ut exsecretur : ut fiât iis apud quos dicetfamiliaris. Atque alias etiam dicendi quasi virtutes sequetur : brevitatem, si res petet; sœpe etiam rem dicendo subjiciet oculis; sœpe supra feret quam fieripossit; significatio sœpe erit major quam oratio; sœpe hilari-
ttas; sœpe vltœ naturarumque imitatio. (Ornt.) Qu'oQ ajoute à cela tous Jes moyens qu'il indique ailleurs de rendre l'exorde insinuant, la preuve artificieuse, la péroraison pathétique, l'action etladiction propres à captiver en même tempis les yeux, l'oreille et l'âme; on concevra faiblement encore l'art oratoire de ce lemps-la : et c'est une étude que je propose singulièrement aux juges, afin qu'ils sachent de combien de manières on peut s'y prendre pour les tromper.
Cicéron a beau dire que l'éloquence, la sagesse, la probité, doivent aller ensemble : Est enim eloquentia una quœdam de summis virtutibus... Quœ, quo major est vis^ hoc est magis probitate jungenda summaque prudentia : quarum virtutum 'xpertihus si dicendi copiam tradlderimus , non eos quidem oratores effecerimus^ sed fur entibus quœdam arma dederimus, m II n'en est pas moins vrai que les livres de l'Orateur sont comme un arsenal, où la bonne et la mauvaise foi , la vérité elle men-
songe, Injustice et la fraude trouvent également des armes; que Cicéron nous y enseigne à feindre, à dissimuler, à éluder la vérité, à déguiser le côté faible d'une cause, en un mot, à séduire, a émouvoir les auditeurs, et à les pousser, sans distinction, vers le but que l'on se propose : ut eos qui audiunt quocumque incubuerit possit impellere.
Quelques hommes de mœurs sévères dédaignaient le secours de l'éloquence ; et ils succombaient. Il a donc fallu que Yorateur homme de bien se soit servi, pour la défense de la vérité, de la justice et de l'innocence, des mêmes armes que la fraude, l'injure et le mensonge employaient à les attaquer.
Mais s'il a ce principe stable de ne plaider jamais que la cause qu'il croira bonne, non pas au gré des tribunaux, dont la jurisprudence est douteuse et changeante, mais selon ses propres lumières et sur le témoignage intime de sa conscience et de sa raison, alors son éloquence prendra le caractère de son âme : tous ses moyens de plaire et d'émouvoir seront ceux de la vérité qui veut se rendre intéressante ; et l'art , innocent dans sa bouche, ne sera que le don de gagner des amis au bon droit et à l'innocence, de garantir les juges des pièges du mensonge, et de les éclairer ou de les affermir dans les voies de l'équité.
J'ai fait déjà sentir combien, dans l'éloquence politique, religieuse et morale, il importait à l'oya^ewr de se donner, par son caractère, une autorité personnelle; et quoique trop d'exemples semblent persuader que l'éloquence du barreau n'a pas toujours besoin de la sanction des mœurs de l'avocat, j'ose penser qu'un homme droit, honnête, incorruptible, et reconnu pour tel , aura partout un grand avantage sur un déclamateur mercenaire^, et dont l'art s'est prostitué. In liomine virtutis oplnio valet plurimum. (Cic. ïopica.)
Voici des vers où l'on a essayé de marquer ce contraste :
Écoutez au barreau, parmi ces longs débals Que suscite la fraude ou qu'émeut la chicane, Écoutez le suppôt qui leur vend son organe. Le fonrbeallesteen vain l'auguste vérité; En vain sa voix parjure implore l'équité; Le mensonge, qui perce à travers son audace.