‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 9 sur 69 · ORAISON FUNÈBRE · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE

blesse , de vertus et de vices, ce serait le côté vraiment louable que l'éloquence exposerait à la lumière: et au lieu de donner du lustre aux vices qui sont susceptibles du fard de la louange, elle les laisserait dans l'ombre, et son silence exprimerait ce que sa voix ne dirait pas. En troisième lieu, elle s'attacherait aux traits de caractère, aux vertus, aux talents dont la peinture aurait, non pas le plus d'éclat, mais le plus d'influence ; et la véritable destination de la gloire serait remplie, puisqu'elle serait réservée aux qualités etaux actions qui auraient le plus contribué aubien public et au bonheur des hommes. En quatrième lieu , les vertus privées et domestiques obtiendraient aussi le tribut de louanges dont elles seraient dignes; mais ces peintures de fantaisie, ces lieux communs d'adulation , où ladresse et l'esprit de l'orateur s'épuisent pour tout déflgurer et pour tout embellir, seraient exclus de Voraison funèbre ; et s'il était permis à l'orateur de ne peindre son modèle que de profil , du côté le plus favorable, et avec des couleurs plus vives que celles de la vérité, au moins serait-il obligé d'en bien saisir la ressemblance. Enfin, l'utilité publique, qui est le fruit de l'exemple, étant le seul objet moral de ces tristes solennités, l'éloquence s'attacherait aux résultats que lui présenteraient les détails d'une vie habituellement occupée des intérêts de la société ; et de ces particularités de mœurs, de fortune, d'emplois, de fonctions , de devoirs, de conduite, qu'il aurait à développer, il aurait soin de s'élever à des principes lumineux et féconds, qui donneraient plus d'étendue à l'instruction publique. Parce moyen, Voraison funèbre, au lieu détre une école de flatterie, serait une leçon ou de politique ou (ie mœurs.

On voit dès lors combien lui seraient étrangers et superflus tous ces ornements d'un langage fleuri, maniéré, futile. Dès que la vérité porte avec elle son caractère de candeur, de dignité, d'utilité solide , un vain luxe d'expressions lui devient inutile, et l'éloquence peut se montrer avec une majesté simple comme une vierge pure et modeste , belle de sa seule beauté. Grandis etf ut lia dicam, pudica oratio non est maculosa, nec turgida, sed naturali pulchritudine exsurgit. (Pétrone.)

Mais si l'objet de Voraison funèbre n'est peint que ressem-

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blant et d'après la vérité même; si l'homme qu'elle doit louer fut véritablement louable , et si sa renommée autorise d'avance l'éloge qu'on va prononcer, quel combat l'éloquence aura-t-elle à livrer? quel obstacle aura-t-elle à vaincre du côté de l'opinion? quelle affection, quelle inclination, quelle résolution à changer du côté de l'âme ? De quoi veut-elle persuader ou dissuader un auditoire qui sait déjà, qui croit d'avance ce qu'elle vient lui rappeler ?

Il est certain qu'elle n'a pas les mêmes révolutions à produire que l'éloquence de la tribune, la même résistance à vaincre, les mêmes assauts à livrer ou à soutenir que l'éloquence du barreau, et que souvent, plus comparable à l'éloquence poétique, elle ne semble faire consister ses succès qu'à émouvoir pour émouvoir. Mais au delà de l'émotion , nous venons de voir qu'il est pour elle un but d'utilité publique qui consacre ses fonctions et la rend digne de la chaire.

Dans V oraison funèbre y comme dans les sermons, l'auditoire est persuadé avant que l'orateur commence ; mais cette persuasion froide et vague n'est pas celle que l'éloquence doit opérer et qu'elle opère : celle-ci doit être profonde, animée, active, entraînante; elle doit ressembler à celle qui, dans le genre délibératif, produit des révolutions, soulève tout un peuple, lui fait briser sa chaîne, lui fait prendre les armes pour la défense de ses foyers, de ses femmes, de ses enfants. Ici l'effet n'en est pas si sensible, parce qu'elle n'a point d'objet présent et décidé. Mais qu'à l'ouverture d'une campagne et à la tête d'une armée un homme éloquent fit , comme Périclès , l'éloge des guerriers qui seraient morts pour leur pays , et qu'il parlât de la valeur avec un digne enthousiasme; que cet éloge, par exemple, eût été prononcé à la tête de la noblesse française, au moment que Louis XIV l'aurait assemblée, comme il y était résolu avant la victoire de Denain ; et que chacun se demande à soi-même si cette éloquence eût été sanseffet. Or, cet effet soudain , rapide, éclatant, que l'occasion lui eût fait produire, elle l'opère avec moins d'énergie , mais très-sensiblement encore par les impressions qu'elle laisse dans les esprits et dans les cœurs: et si vous en doutez, voyez ce qui se passe lorsque ces femmes respec-

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tables qui parmi nous sont les tutrices des pauvres orphelins veulent en leur faveur rannner la piété publique. Quel est l'inno- '•ent artilîoe qu'elles y emploient le plus communément? Elles conoquent les fidèles dans un temple, elles y font prononcer Téloge de celui des hommes qui, après l'homme-Dieu, a été sur la terre le plus parfait modèle de la miséricorde et de la charité, réloge deVincentde Paul; et l'orateur, en descendant de la chaire, voit répandre dans le trésor des pauvres l'argent et l'or à pleines mains.

L'effet constant et infaillible du digne éloge des vertus héroïques sera toujours d'élever nos esprits par la sublimité des pensées et des images ; d'agrandir, d'ennoblir nos âmes par les émotions qu'elles reçoivent des grands exemples , et par cet attendrissement si doux qu'excite en nous la magnanimité.

L'éloquence de V oraison funèbre a donc aussi ses effets à produire; et ce n'est pas sans difficulté qu'elle obtient les succès d'où dépend /^^ gloire. Elle n'a pas à vaincre la prévention, l'aliénation des esprits, mais leur froideur, leur nonchalance, leur molle irrésolution; elle n'a pas à vaincre, dans les âmes, des aversions, des ressentiments, mais une langueur plus funeste à la vertu que les passions mêmes, et tous les vices qui dégradent en nous ce naturel qu'elle veut ennoblir. La volonté ne lui oppose ni les transports de la colère , ni les mouvements du dépit, de la haine, et de la vengeance, mais une sorte d'inertie qui résiste à ses mouvements ; mais une lâcheté qui se refuse à ses impulsions ; mais des inclinations que l'habitude a eu tout le temps de former et de rendre comme invincibles, fc Captiver, fixer, attacher sur l'image de la vertu, des yeux distraits , des esprits légers, des imaginations mobiles, des caractères indécis; les forcer d'en prendre l'empreinte, les renvoyer avec une plus haute idée de leur dignité naturelle et de celle de leur devoir; leur en inspirer le courage, et du moins pour quelques moments l'enthousiasme et la passion; tel est le genre de persuasion de l'éloquence des éloges : et si on demande encore quels sont les ennemis qu'elle se propose de vaincre, je répondrai, tout ce que la nature et l'habitude ont de vicieux et d'incompatible avec cette vertu qu'elle vient nous recommander.

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Le procédé le plus raisonnable, et, je crois, leplus infaillible de ce genre d'éloquence serait de montrer l'homme dans le héros, en même temps que le héros dans Thomme : car si je ne vois pas en lui mon semblable du côté faible, son exemple ne m'inspirera ni l'espérance ni le courage de lui ressembler du côté fort ; et ce serait pour Voraison funèbre une raison de se détendre et de s'abaisser quelquefois jusqu'à nous laisser voir, dans le modèle de vertu et de grandeur qu'elle nous présente , quelques traits de fragilité. Un seul exemple va me faire entendre. Dans le plus accompli et le plus intéressant de nos héros mo- ^ dernes , Fléchier avait deux fautes à confesser ou à dissimuler, fl En avouant l'une des deux, il a mis toute l'adresse de l'élocution et tout le prestige des figures à la couvrir comme d'un nuage ; et celle qu'il n'aurait pu attribuer à la fatalité des circonstances, il n'a pas même osé la laisser entrevoir.

A l'égard de l'une et de l'autre, j'oserai dire que la crainte qu'il eut d'affaiblir l'admiration que l'on devait à son héros n'était pas fondée. Son silence n'a fait oublier à personne ce moment de faiblesse où Turenne crul déposer dans le sein d'un autre lui-même le secret important qui lui était confié. Mais, en même temps que l'aveu de cette faute, dans la bouche de l'orateur, aurait été une grande leçon, il lui aurait donné lieu de publier un trait de magnanimité qui compense bien cette faute, et qui fait presque dire à ceux qui l'entendent, /e/ia; culpa! Ce fut l'aveu qu'il en fit au roi. 11 n'était pas temps encore de révéler toute la gloire de cet aveu : Louvois était vivant ; mais aujourd'hui combien ce trait de vertu, dans l'éloge de Turenne, ne serait-il pas éloquent !

Louvois était son ennemi : le projet du siège de Gand n'avait pour confidents que ces deux hommes. Louis XIV, qui ne doutait pas de la prudence et de la discrétion de Turenne, lui dit : «« Mon secret n'a été confié qu'à vous et à M. de Louvois ; et ce n'est pas vous qui l'avez trahi. » Turenne n'avait qu'à laisser croire à Louis XIV c;; qu'il pensait déjà , Louvois était perdu. Pardonnez-moi, sire, dit-il, c'est moiqui suis coupable ; et Lou vois fui sauve.

Sa rébellion dans la guerre civile avait été réparée par tant de

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si belles actions, que l'orateur pouvait l'avouer ingénument sans répugnance; et au lieu de l'art ingénieux, mais inutile, dont il se sert pour l'envelopper dans le tourbillon des malheurs publics, il ne tenait qu'à lui de tirer de la mémoire de ces lemps-là,etde l'esprit de trouble et de vertige qui s'était emparé des têtes les plus sages, de solides instructions. Ce n'est même qu'en se donnant cette importance politique en morale, que l'éloquence des éloges peut remplir dignement sa tâche. Mais il faut avouer aussi que la proximité des temps , et les égards auxquels l'orateur est soumis , ne le permettent pas toujours. Un point de vue plus éloigné lui est infiniment plus favorable; et cet avantage n'a pas échappé à l'Académie française, lorsqu'elle s'est déterminée à donner pour sujet de ses prix d'éloquence l'éloge des hommes illustres qu'ont produits les siècles passés. Mais dans ces éloges on doit se souvenir que ce ne sont pas de froids détails , de longues analyses , ni des récits inanimés que demande l'Académie; mais des tableaux, des mouvements, des peintures vivantes, de l'éloquence enfin, dont le propre est d'agir sur les esprits et sur les âmes, d'inspirer plutôt que d'instruire, de répandre encore plus de chaleur que de lumière, d'animer la raison encore plus que de l'embellir, de prêter à la vérité le charme et l'intérêt du sentiment, et de ne chercher dans le style que les moyens à la fois les plus simples , les plus sûrs, et les plus puissants, d'émouvoir pour persuader, ou de persuader pour émouvoir.

Obateub. Pour se former une idée complète de Vorateur, il faut considérer ses mœurs, ses talents, ses lumières.

I. Mœurs ou caractère de f orateur. Il semble que dans tous es temps l'estime publique attachée à la personne de Vorateur ait dû être une condition inséparable de l'éloquence. Et en effet, si la bonne foi, la droiture , la sincérité, l'austère probité de celui qui parle est connue, sa cause est recommandée par sa personne ; et avant même qu'il ait ouvert la bouche , on est à demi persuadé. Si le droit qu'il défend ne lui était pas connu, si ce qu'il veut persuader n'était pas juste; si ce qu'il va louer n'était

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pas louable; si l'homme qu'il accuse n'était pas criminel; si le conseil que donne un citoyen si sage, si vertueux, n'était pas ce qu'il y a de plus utile et de plus honnête , il n'aurait garde de profaner son ministère : le parti qu'il embrasse doit être le meilleur. Ainsi raisonne ou doit raisonner l'opinion , la considération publique, en faveur de l'homme de bien, connu, révéré comme tel.

Si au contraire la conduite, les mœurs, le caractère d'un homme éloquent l'ont rendu méprisable, suspect et dangereux ; que souillé de vices il parle de vertu; vénal, il parle de droiture; dissolu , de décence ; vendu à la faveur, de zèle pour le bien public, il semble qu'il doive être ou ridicule ou révoltant, et que la cause la meilleure doive être décriée par un orateur diffamé. Si cela est vrai , pourquoi le dit-il? Ce mot naïf, au sujet d'un menteur qui par hasard venait de dire la vérité, semble devoir être le cri de l'auditoire lorsqu'un malhonnête homme travaille à le persuader.

Il faut avouer cependant qu'une conduite irréprochable , des mœurs pures, un caractère manifestement vertueux, n'auraient pas seuls assez de force contre le don de l'éloquence ; et que , sans être soutenue de cette recommandation personnelle , qui devrait être d'un si grand poids , elle ne laisse pas encore d'en imposer : si grande est la légèreté et la facilité des hommes, qu'on voit presque tous se livrer à l'impression du moment, et dont V orateur se rend maître, ainsi que le comédien , dès qu'il sait faire illusion.

« Avez-vous peur de l'affhger en lui refusant une couronne (disait Eschine aux Athéniens en leur parlant de Démosthène), lui qui dédaigne la gloire attachée à votre estime, et la dédaigne à tel excès , que de ses propres mains il a mille fois tailladé cette tête maudite, que Ctésiphon, malgré toutes nos lois, nous a prescrit de couronner ; lui qui , de ces taillades faites à dessein , a su tirer des prolits immenses, en intentant à ce sujet des accusationslucratives; lui enfin à qui lesouffletqu'il reçut de Midias en plein théâtre, soufllet si bien asséné que la marque en est eic.ore empreinte sur son visage, a été d'un si bon rapport? »

Si c'étaient là de grossiers mensonges , comment le calonniia-

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