‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 11 sur 69 · ORATEUR · texte numérisé non relu

ORATEUR

L'accuse et le confond. Il s'ugite, et nous glace. Des passions «rautrui satellite eflVéné, Il se croit véhément, il n'est que forcené : Cliarlatau maladroit, dont l'imprudence extrême Donne Pair du mensonge à la vérité même.

Qu'avec plus de décence et d'ingénuité ,

L'ami de la justice et de la vérité ,

La candeur sur le front, la bonne foi dans lûmc,

Présente l'innocence aux lois qu'elle réclame !

Profondément ému, saintement pénétré.

Dans l'enceinte sacrée à peine est-il entré,

Le respect l'environne. On l'observe en silence,

Et d'un juge en ses mains on croit voir la balance.

Loin de lui l'imposture et son masque odieux.

Loin de lui les détours d'im art insidieux.

Il ne va point du style emprunter la magie :

Précis avec clarté, simple avec énergie.

Il arme la raison de traits élincelants;

Il les rend à la lois lumineux et brûlants ;

Et si, pour triompher, sa cause enfin demande

Que son âme au dehors s'exhale et se répande,

A ces grands mouvements on voit qu'il a cédé

Pour obéir au dieu dont il est possédé :

Sa voix est un oracle ; et ce grand caractère

Change l'art oratoire en un saint ministère.

II. Talents de r orateur. Les talents sont des dons naturels, relatifs à certains objets. Selon l'objet, cette aptitude tient plus ou moins aux dispositions du corps, de l'esprit , ou de l'âme. L'élégance des formes, l'agilité, la force, la souplesse des mouvements, et la justesse de l'oreille, forment le talent de la danse : la sensibilité l'anime , la grâce le perfectionne. Le talent du chant se compose de la beauté de la voix, de la justesse de l'oreille et de la sensibilité de l'âme. Celui de la poésie est le ré- : sultat de tous les dons de l'âme et du génie; et une oreille délicate et juste est la seule des qualités physiques qu'il exige essentiellement. Le comédien est l'extérieur du poète : son talent est de s'identifier avec lui , de se pénétrer de son âme, et de lui prêter tout le charme de la parole et de l'action. Ainsi la beauté, la

décence, la vérité de l'expression , soit dans la voix, soit dans le geste, soit dans le langage muet des yeux et des traits du visage, une extrême facilité à s'affecter du caractère et des sentiments qu'il exprime , une mobilité d'âme et d'imagination qui se prête rapidement à toutes les métamorphoses de l'imitation théâtrale: voilà ce que l'acteur met du sien dans sa société de talents avec le poète.

Or Yorafeur est son acteur lui-même ; il doit donc réunir, en quelque sorte, le poète et le comédien ; penser, sentir, imaginer, inventer, disposer, produirecomme l'un, et représenter comme l'autre. Non enim inventor , aut corapositor , aut actor ; hœc complexus est omnia. (Orat. ) Ainsi, du côté de l'inventeur et du compositeur, un esprit juste, étendu , pénétrant, mobile à volonté, une conception vive et prompte, une imagination forte, une mémoire docile et sûre, une profonde sensibilité, une élocution correcte, pure, élégante, facile et noble; du côté de l'acteur, une figure au moins décente , un visage docile à tout exprimer, un regard où se peigne l'âme, une action mêlée de grâce et de dignité, une voix juste, flexible et sonore, une articulation distincte; enfin cet accord , cet ensemble qui rend harmonieuse, expressive, éloquente , toute l'habitude du corps : voilà ce qui doit concourir à former Vorateur, si l'on veut qu'il soit accompli : et je n'ai pas besoin de dire que si un tel prodige est rare, même quand l'exercice et l'habitude ont pris le plus grand soin de tout perfectionner, à plus forte raison serait-il au-dessus de toutes les forces de la nature si l'éducation, le travail et l'étude ne venaient pas achever son ouvrage, et corriger ou déguiser ce (ju'elle a de défectueux.

Avouons cependant qu'une partie de ces talents désirables dans Vorateur lui sont plus ou moins nécessaires, selon les lieux , les temps , le genre d'éloquence , et le caractère de l'auditoire. On peut voir en effet que pour un peuple aussi délicat que les Grecs , aussi léger , aussi frivole , aussi dominé par les sens, aussi passionnément épris du beau dans tous les genres, le fond de l'éloquence n'était que l'accessoire, et la forme était l'essentiel. Les Athéniens voulaient bien s'occuper du vrai , du juste, de l'honnête, des intérêts de leur liberté, de leur gloire, et de

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leur salut; mais ils voulaient s'en occuper en s'amusant; et la tribune était comme un théâtre, où pour captiver l'àme, l'esprit et la raison , il fallait charmer les oreilles et ne pas offenser les yeux : Nihil ut posse?it Jiisi incorruptum audire et elegans. ( Orat. )

Les Romains, quoique bien plus graves et bien moins curieux des choses d'agrément, portaient cependant d^w forum une grande sévérité de goût pour la pureté du langage, et une oreille trèssensible aux beautés de l'élocution. C'était moins la grâce que la décence qu'ils exigeaient dans Xorateur. Le moindre oubli des bienséances était funeste à celui qui s'en écartait ; et la sagesse de Yoruteur consistait à ne rien dire que de convenable. Sedest eioquentix, sicid reliquarum rerum, fundamentum sapientia. Ut enim in vita, sic m oratione , nihil est difJîcUius quam

quiddeceat vider e Hujus ignoratione , non modo in vita,

sed sxpissime et in poemalibus et in oratione , peccatur. Est auiem, quid deceat^ oratori videndum, non in sententiis soliim sedetiamin verbis. Nonenimomnis fortuna, non omnis honos, non omnis auctoritas , non omnis œtas, nec vero locus, aut tempus , aut auditor omnis, eodem aut verborum génère tractandus est aut sentent iarum... Quam indecorum est, de stillicidiis quum apudunum jiidicem dicas , amplissimis verbis et lùcis uti communibus ; de majestate populi romani summisse et subtiliter. ( Orat. )

En général, moins la matière de l'éloquence est grave et moins l'auditoire en est occupé, plus la forme en doit être ornée et l'extérieur agréable. De là vient que celle des sophistes était si curieusement travaillée ; de là vient que de simples harangues exigent un style fleuri et une belle prononciation ; delà vient que des oraisons funèbres doivent relever, agrandir, décorer leur sujet , souvent futile et vain, de toutes les pompes de l'éloquence.

Mais dans un discours oii la religion annonce des vérités terribles; dans un conseil national, où s'agitent les grands intérêts de l'État ; dans un barreau , où devant des juges , esclaves de la loi, on plaide pour l'honneur, pour la fortune , ou pour la vie d'un citoyen , les accessoires cèdent au fond : la forme extérieure de l'éloquence, le style, l'élocution , l'action de V orateur, ne

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sont plus de la même importance ; et celui qui a le talent d'instruire, de prouver, d'émouvoir, n'a plus besoin des dons de plaire. Peut-être mêmeunair austère, inculte etnégligé, est-il cequi convient le mieux à un orateur des communes, comme à un bon missionnaire; et partout, même sous les plus belles formes de la diction et de l'action, le premier attribut de l'éloquence et le plus essentiel, c'est l'air de vérité. Rien n'est persuasif que ce qui paraît naturel.

III. Études de C orateur. Chez les anciens , la qualité la plus recommandable d'un homme d'État était d'être éloquent; le premiersoin d'un homme éloquent était de se rendre homme d'État, de s'instruire profondément de la constitution, de l'administration, des intérêts de la république. Voyez Délibératif. Il en est de même aujourd'hui dans le seul pays de l'Europe où l'éloquence républicaine fasse encore entendre sa voix.

Partout ailleurs la politique est interdite à l'éloquence. Dans Ja chaire, une morale religieuse, et quelquefois le dogme; dans le barreau, le droit civil, et auxiliairement le droit naturel sont, quant au fond , l'objet de l'éloquence et des études de V orateur ; et si de bonne heure il ne s'est pas abreuvé à ces sources, s'il n'en est pas profondément imbu, il sera toute sa vie aride, et haletant après les connaissances essentielles à son art. ■

Le premier travail de Vorateiir chrétien doit être la lectui^e? bien méditée des livres saints; le premier travail de l'avocat doit être l'étude des lois; et pour l'un et l'autre la meilleure méthode est de se faire eux-mêmes , par des extraits, une mémoire artificielle, habituée à les servir avec une prompte docilité. Sans cela ils seront sans cesse errants et fatigués de recherches infructueuses ; et si les tables que l'on a faites pour favoriser la paresse leur facilitent le travail, au moins ne remédieront-elles pas à la stérilité d'une tête vide et toujours en défaut dans les cas imprévus et les besoins pressants.

Après ces études, qui sont la base des connaissances de ro7'ateur, vient celle des modèles de l'art et des écrivains analogues augenred'éloquence auquel on se destine. Payez Rhétorique, Chaire, Style, etc.

Mais une étude non moins essentielle , quoique moins propre

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à l'orateur, est celle de riioinnie et des lioiiimes. Car c'est toujours de riiomme qu'il s'agit, et c'est toujours avec des hommes etdevautdes hommes qu'on parie. Les faits, les choses, tout prend son caractère, ou de ses relatious avec l'homme de tous les lieux et de tous les temps , ou de ses relations avec l'homme de tel temps et de telle société, dans telle ou telle condition de la vie, ou de ses relations avec tel homme eu particulier et dans'telle position.

La philosophie morale embrasse les plus étendus de ces rapports, et Cicéron l'appelle la nourrice de l'éloquence : Quasi nutrix oratoris. On distinguera toujours le disciple des philosophes à l'abondance de ses moyens. Omnis enim ubertas et quasi sylva dicendi ducfa ab illis est. On le distinguera surtout à la netteté, à la précision, à l'ordre, à l'étendue, au développement de ses idées : Nec vero sine philosophorum disciplina genus et speciem cuju-sque rei cernere , neque eam definiendo explicare , nec tribuere in partes possumus; necjudicare qux vera, quxfalsa sint, neque cernere consequentia, repugnantia videre,ambigua distinguere. Quid dicani de natura reru7n? (et s'il s'agit des choses morales) de vita. de officiis, de virtute^ de moribus? (Orat.)

C'est Texercice de l'esprit sur ces idées universelles que Cicéron compare, dans le jeune orateur, aux exercices de la palestre pour le jeune comédien : Positum sit igilur in primis sine philosophia non posse effici quem quxrimus eloquentem; non ut in ea tamen omnia sint, sed ut sic adjuvet ut palœstro hisirionem. (Orat. ) Et c'est là véritablement ce qui donne à l'éloquence des mouvements libres et de beaux développements. Latius enim de génère quam de parte disceptare licet. Mais il ne faut pas se tromper à cet axiome du même orateur : Ut quodin universo sitprobatum, id in parte sitprobari necesse. Car il arrive assez souvent que les généralités ne prouvent rien , et que les circonstances qui modifient la cause la distinguent absolument et la détachent de la thèse.

Il y a donc tous les jours pour V orateur une étude nouvelle à faire, et c'est la plus indispensable. Il semble inutile de dire que «'est l'étude de la cause , et cependant on a eu besoin de la re-

commander dans tous les temps. C'est sur ce point que Cicéron insiste. C'est de sa cause, dit Marc- Antoine , que Vorateur doit se remplir, se pénétrer; c'est la source d'où coulera le fleuve de son éloquence; et en comparaison de cette source pleine et féconde , tous les lieux communs des rhéteurs ne sont que de faibles ruisseaux.

Mais toute cause est compliquée de considérations morales : ainsi la grande étude et de l'homme et des hommes revient sans cesse et à tout propos; elle est perpétuelle, elle est inépuisable; et à l'école de l'humanité, Vorateur le plus consommé a toujours j des leçons à prendre. Foijez Rhétorique et Délibébatif.

Je finirai par une observation qui peut n'être pas du goût de tout le monde , mais qui regarde la multitude et cette masse d'auditeurs que l'éloquence doit remuer. En réduisant à la vérité l'hyperbole de Démosthène , que des parties de /'orateur la première est l'action^ la seconde l'action, et la troisième l'action ; en adoptant, dans un certain sens, la pensée de Cicéron, qu'en tait d'éloquence savoir ce qu'on doit dire et savoir le dire à propos est l'affaire de la prudence; que le bien dire est V affaire de l'art; que le dire le mieux possible est le partage du génie et le triomphe de /'orateur; je pense qu'en effet la vérité, la décence, l'énergie de l'action, le naturel, la force et la chaleur du style sont les parties éminentes de l'art oratoire ; mais ni dans l'action, ni dans l'élocution, la grâce, l'élégance, en un mot, l'agrément, ne me semble aussi nécessaire à la haute éloquence ; et je crois voir que sans cet avantage elle a dans tous les temps produit ses grands effets. QuHmporte, disait Démosthène aux Athéniens, quand je vous parle de vos intérêts les plus pressants, les plus sacrés, qu importe de quel côté s'étend mon bras, et quels sont les mots que f emploie? Démosthène n'est pas inculte, mais il n'est pas orné. Gracchus ne l'était pas. Bossuet dédaigne souvent de l'être. Cochin n'avait jamais pensé à bien clore une période. Massillon, le plus élégant de nos orateurs sacrés, n'a rien tant soigné que son Petit Carême. Dans son sermon du Pé* cheur mourant il est simple comme Bourdaloue, et n'en est qu& plus éloquent. Cicéron a parlé d'un talent qui lui était propre, de ce coloris de cette harmonie, de cette magie de style où il ex»

oellait ; il en a parlé comme on parle toujours de ce que Ton fait bien, avec complaisance et avec emphase : mais lorsqu'il résume sou opinion sur les talents de Vorateur, et que la vérité le presse, on peut le prendre sur ses paroles. Tout l'art oratoire, ditil, se réduit à prouver, à plaire et à fléchir. Par fléchir il entend plier à son gré l'opinion et la volonté de l'auditoire , dominer ses affections, etsubjuguer son jugement. Or, ajoute-t-il, prouver est de nécessi/é y fléchir décide la victoire; et lorsqu'il jgit d'expliquer à quelle lin Vorateur cherche à plaire, il ne trouve lui-même, pour sa raison, qu'un synonyme, qui veut dire plaire pour plaire. lia dicet (orator) lU probet , ut delectet y ut ' flectat. Probare, necessitatis est; delecfare, suavitatis ; flectere, victoriœ.

Et en effet, quand Vorateur a le don de convaincre et celui d'émouvoir , c'en est assez. La chaire et le barreau ne sont pas un lieu d'amusement. Le tribunal et l'auditoire ne sont pas un amphithéâtre. L'impression profonde de la raison et du sentiment, voilà ce qui reste longtemps après que les paroles sont oubliées; tout ce qui n'est que séduction, qu'illusion, s'efface; et le discours d'où l'on revient le plus charmé du côté de l'esprit, de l'imagination et de l'oreille , est bien souvent celui dont on est le moins persuadé et le moins pénétré. Voyez Chaire, De- LiBÉRATiF , Judiciaire , Pathétique , etc.

ELL>. DE LITTEA. — T. Ul.

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Pantomime. Cest le langage de l'action , l'art de parier aux yeux , l'expression muette.

L'expression du visage et du geste accompagne naturellement la parole, et s'accorde avec elle pour peindre la pensée; en sorte que plus l'expression de la parole est faible au gré de celui qui s'énonce, plus l'expression du geste et du visage s'anime pour y suppléer. De là vient que chez les peuples doués d'une imagination vive et d'une grande sensibilité, la pantomime naturelle est plus marquée, ainsi que l'accent de la parole. De là vient aussi que plus ou a de difficulté à s'exprimer par la parole, soit à cause delà distance ou dequelque vice d'organe, soit manqued'habitude de la langue qu'on veut parler, plus on donne de force et de vivacité à cette expression visible. C'estdonc surtout aux inouveiDfnts de l'âme les plus passionnés que la pantomime est nécessaire : alors, ou elle seconde la parole, ou elle y supplée absolument.

L'expression du geste et du visage, unie à celle de la parole , est ce qu'on appelle action, ou théâtrale ou oratoire, Poyez Déclamation. ■

La même expression sans la parole est ce qu'on appelle plus pariicuWèremtut pantomitne.

Chez les anciens l'action théâtrale se réduisait au geste. Les acteurs , sous le masque , étaient privés de l'expression du visage, qui , chez nous, est la plus sensible; et si pn demande pourquoi ils préféraient un masque immobile à un visage où tout se peint, c'est 1" que, pour être entendu dans un amphithéâtre qui contenait au moins six mille spectateurs, il fallait que l'acteur eût à la bouche une espèce de trompe ; 2" que dans l'éloignement le jeu du visage eût été perdu , quand même on eût joué sans masque. Or l'action théâtrale étant privée de l'expression du visage, on s'efforça d'y sup|)l(er par l'expression du geste, et l'immensité des théâtres obligea de l'exagérer.

Par degrés cet art fut porté au point d'oser prétendre à se passer du secours de la parole, et à tout exprimer lui seul. De là cette espèce de comédiens muets, qu'on n'avait point connus dans la Grèce , et qui eurent à Rome un succès si follement outré.

Ce succès n'est pourtant pas inconcevable ; et en voici quelques raisons ;

l'' La tragédie grecque, transplantée à Rome, y était étrangère , et n'y devait pas faire la même impression que sur les théâtres de Corinthe et d'Athènes, foyez Poésie, Tragédie.

'1° Klle était faiblement traduite; et Horace le fait entendre,

i disant qu'on y avait assez bien réussi.

3" Elle était aussi faiblement jouée; et il y a apparence que les comédiens n'auraient pas été chassés par les pantomimes s'ils avaient tous été des /Esopus et des Roscius.

4" Les Romains n'étaient pas un peuple sensible, comme les Grecs, aux plaisirs de l'esprit et de l'âme : leurs mœurs austères ou dissolues , selon les temps , n'eurent jamais la délicatesse des mœurs aîtiques; il leur fallait des spectacles, mais des spectacles faits pour les yeux. Or la pantomime parle aux yeux un langage plus passionné que celui de la parole ; elle est plus véhémente que l'éloquence même , et aucune langue n'est en état d'en égaler la force et la chaleur. Dans \di pantomime tout est action, rien ne languit; l'attention n'est point fatiguée : en se livrant au plaisir d'être ému, on peut s'épargner presque la peine de penser, ou s'il se présente des idées, elles sont vagues comme les songes. La parole retarde et refroidit l'action ; elle préoccupe l'acteur et rend son art plus difficile. Le pantomime est tout à l'expression du geste; ses mouvements ne lui sont point tracés; la passion seule est sou guide. L'acteur est continuellement le copiste du poète , le pantomime est original : l'un est asservi au sentiment et à la pensée d'autrui, l'autre se livre et s'abandonne aux mouvements de son âme. Il doit donc y avoir, entre l'action du comédien et celle du pantomime, la différence et la dislance de l'esclavage à la liberté.

5° La difficulté vaincue avait un autre charme; et cette surprise continuelle devoir un acteur muet se faire entendre devait rtre un plaisir très- vif.

G" Enfin, dans l'expression du geste, les paw^owîjme*, uni-

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quement occupés des grâces, de la noblesse et de l'énergie de l'action , donnaient à la beauté du corps des développements inconnus aux comédiens, dont le premier talent était celui de la parole ; et, comme on en peut juger encore par l'impression que font nos danses, l'idolâtrie des Romains et des Romaines pour \qs pantomimes était un culte rendu à la beauté.

Si l'on joint à ces avantages de la pantomime celui de dispenser le siècle et le pays où elle florissait de produire de grands poètes; de ne demander qu'une esquisse de l'action qu elle imitait; de sauver son spectacle de tous les écueils qui environnent la poésie ; de tout réduire à l'éloquence du geste, et de n'avoir pour juges que les yeux, bien plus faciles à séduire que l'oreille, que l'esprit et que la raison , on ne sera pas étonné qu'un art dont les moyens étaient si simples, si puissants, et les succès si infaillibles, eût prévalu sur l'attrait d'un spectacle où l'esprit et le goût étaient rarement satisfaits.

On pourrait même présumer, d'après l'exemple des Romains, que , dans tous les temps et chez tous les peuples du monde, la pantomime, portée au même degré de perfection, éclipserait la comédie et la tragédie elle-même ; et c'est le danger de ce spectacle, de dégoûter de tous les autres, semblable à une liqueur forte, qui blase et qui détruit le goût.

Qu'importe y dit-on communément, à quel spectacle on s'amuse? Le meilleur est celui que Pan aime le plus. On pourrait dire également : Qu'importe de quelle liqueur on s'abreuve et de quels mets on se nourrisse? Mais comme l'aliment le plus agréable n'est pas toujours le plus sain, le spectacle le plus ettrayant n'est pas toujours le plus utile. De la pantomime rien ne reste que des impressions quelquefois dangereuses; on sait qu'elle acheva de corrompre les mœurs de Rome : au lieu que de la bonne tragédie et de la saine comédie il reste d'utiles leçons. Au spectacle de \si pantomime on n'est qu'ému, aux deux autres on est instruit. Dans l'un, la passion agit seule et ne parle qu'aux sens; rien ne la corrige et rien ne la modère : dans les deux autres, la raison, la sagesse, la vertu, parlent à leur tour; et ce que la passion a de vicieux ou de criminel o*K exposé à leur censure; le remède est toujours à rôle du poison. Un gouvernC' ment sage aura donc soin de préserver les peuples de ce goût do-

niiuont des Romains pour la pantomime, et de favoriser les spectacles où la raison s'éclaire et où le sentiment s'épure et s'ennoblit.

Par induction , à mesure que l'action théâtrale donne moins à l'éloquence et plus à \;\ pantomime, et qu'elle néglige de parler à l'àme pour ne plus frapper que les yeux, le spectacle devient, pour la multitude, plus attrayant et moins utile. On ne forme point les esprits avec des tableaux et des coups de théâtre. Aristote n'admet les mœurs qu'à^ause de l'action : la règle contraire est la nôtre; et sur le théâtre moderne l'action n'est destinée qu'à peindre et corrigeras mœurs.

C'est une théorie que j'ai développée avec soin dans l'article Drame , et sur laquelle j'insiste encore. La multitude veut des effets , c'est à-dire des coups de théâtre et des tableaux qui la remuent; et sans cela plus de succès. Mais si, au lieu d'en faire les moyens de l'art, on en fait son objet unique, l'art est perdu ; et à la place de la poésie et de l'éloquence, on n'aura plus que la pantomime : de temps en temps encore on fera crier la nature, mais on ne la fera plus parler. Or pour m'instruire et me corriger ce n'est pas assez qu'elle cric , j'ai Ijesoin qu'elle parle, et qu'elle parle éloquemment. Combien les scènes de C Enfant prodigue pouvaient être plus déchirantes si à l'expression des regrets et des peines de l'âme Voltaire eût préféré celle des souffrances du corps ? Pourquoi donc ne Ta-t-il pas fait? Parce que le but du pathétique n'est pas de nous faire souffrir.

Quant au projet qu'on a proposé, d'associer la parole avec la danse pantomime, l'exécution n'en fût-elle pas impossible, ce projet de faire chanter le danseur, ou de le faire accompagner par une voix que l'on croirait la sienne , serait encore bien étrange; et l'exemple d'Andronicus, sur lequel on veut le fonder, ne l'autorise pas assez. On raconte , il est vrai, que dans un temps où les Romains devaient être peu délicats sur l'imitation théâtrale , la voix ayant manqué à ce comédien, il fit réciter son rôle par un esclave qu'on ne voyait pas, tandis qu'il en faisait les gestes. Je ne crois pas que sur aucun théâtre sérieux un pareil exemple soit jamais suivi; mais s'il pouvait être unité, ce serait dans la déclamation toute simple , et non pas dans une action aussi violente, aussi exagérée que doit l'être !a pantomime- Andronicus ne dansait pas.

Dès que l'action est parlée, elle a deux signes, celui de la parole et celui du geste; le geste n'a donc plus alors aucune raison d'être exagéré. C'est Thypothèse d'un acteur muet, ou trop éloigné pour se faire entendre, qui donne de la vraisemblance à l'exagération des mouvements ;?a;i^omïmes. Un acteur qui, en parlant ou en chantant, gesticulerait comme un danseur pantomime, , nous semblerait outré jusqu'à l'extravagance. D'ailleurs qu'arriverait-il si , tandis que \e pantomime danse, une voix étrangère exprimait ce qu'il peint? De son côté, le mérite de faire entendre aux yeux le sentiment et la pensée, et du nôtre le plaisir de le" deviner, de l'admirer, seraient détruits : la pantomime y perdrait tous ses charmes , et ne serait plus qu'une expression e^.'lgérée sans raison et hors de toute vraisemblance

Il n'y a que deux circonstances où il soit possible de réunir ainsi fictivement la parole avec l'action de la danse : c'est dans les mouvements tumultueux d'une multitude agitée de quelque passion violente, comme dans un chœur de combattants; ou lorsque la danse n'est que l'expression vague d'un sentiment qui met l'âme en activité, et que la parole et le chant n'ont avec elle aucune identité, mais seulement de l'analogie, comme lorsqu'on voit des bergers, animés par la joie, chanter et danser à la fois. Dans l'un et l'autre cas, ce serait une illusion agréable que de croire entendre chanter les mêmes personnes qui dansent; et pour faire cette illusion, il est un moyen bien aisé : c'est de cacher les chœurs dans les coulisses et de ne faire paraître que les ballets. Mais dans la scène, dans le dialogue, le monologue, le duo, imaginer de faire danser les acteurs, tandis que des chanteurs invisibles parleraient, chanteraient pour eux, t'est une invention qui , je crois, ne sera jamais adoptée.

La seule voix qu'on peut donner à l'acteur pantomime est

jelle delà symphonie, parce qu'elle est vague et confuse; qu'elle

ne gêne point l'action ; qu'en nous aidnnt à deviner |p sonfimpnt

et la pensée, elle nous laisse encore jouir de notre pénétration ou

plutôt du talent qui sait tout exprimer sans le secours de la parole.

I-e projet de substituer sur la scène lyrique la danse pantomime aux ballets figurés me semble encore peu réfléchi. Le ballet pantomime est placé quelquefois , et nous en avons des exemples; mais premièrement il n'y a aucune raison de vouloir

que la danse soit toujours pantomime; chez tous les peuples, même les plus sauvages, le goiU de la danse est inné, aussi bien que celui du chant; l'un et l'autre a été donné par la nature comme l'expression vague de la joie et du plaisir, ou plutôt comme un mouvement analogue à cette situation de l'âme. On ne danse pas pour exprimer son sentiment ou sa pensée ; on danse pour danser, pour obéir à l'activité naturelle où nous met la jeunesse, la santé, le repos, la joie, et que le son d'un instrument invite à se développer : la danse alors est mesurée; et pour la rendre plus agréable , on imagine d'en varier les formes, les ligures et les tableaux; mais elle n'est point pantomime. T. 'expression d'une sentiment vague, qui n'est le plus souvent qui le désir de plaire, ou l'attrait du plaisir, en fait le caractère; et le choix des attitudes, des pas, des mouvements qui lui sont les plus analogues, est tout ce qu'elle se prescrit. Voilà l'intention du ballet figuré: son modèle est dans la nature. Il est aussi dans les coutumes, dans les rites, dans les cérémonies des différents peuples du monde; alors le caractère du ballet, dans un triomphe , dans une fête, à des noces, à des funérailles , dans des expiations, des sacrifices, ou des enchantements , est relatif à ces «sages. Les convenances en sont les règles; mais l'expression en est vague, et ne peint point, comme la pantomime y tel ou tel mouvement de l'âme que la parole exprimerait.

Quant au plaisir que cette expression vague et confuse peut nous causer, il ressemble assez à celui d'une belle symphonie. Celle-ci, en même temps qu'elle charme l'oreille, cause à l'esprit de douces rêveries, et porte à l'âme des émotions confuses, dont l'âme se plaît à jouir ; il en est de même de la danse. D'un côté, l'âme est émue d'un sentiment vague et confus comme l'expression qui le cause; d'un autre côté, les yeux jouissent de tous les développements delà beauté présentée sous mille attitudes^ et sous les formes variées d'une infinité de tableaux ingénieusement groupés. La grâce, la noblesse, la légèreté, l'élégance, la pré' oision et le brillant des pas, la souplesse des mouvements, tout ce qui peut charmer les yeux s'y réunit et s'y varie ; et c'en est bien assez, je crois, pour en justifier le goût.

La dauseen général est une peinture vivante. Or un tableau pour nous intéresser, n'a pas besoin de rendre expressément le.

sentiment, telle pensée; et pourvu que dans les attitudes, dans le caractère des têtes , dans l'ensemble de Taction, il y ait assez d'analogie avec telle espèce de sentiments et de pensées pour induire l'ame et l'imagination du spectateur à chercher dans le vague de cette expression muette une intention décidée, ou plutôt à l'y supposer, la peinture a son intérêt; et si d'ailleurs elle réunit à tout le prestige de l'art tous les charmes de la nature, hs yeux , l'esprit et i'âme en jouiront avec délices sans y désirer fien de plus. Il en est de même de la danse.

On a dit que dans l'opéra français presque tous les ballets étaient inutiles et déplacés , et qu'il n'y avait que celui des bergers de Roland qui filt lié avec l'action. Mais les plaisirs, dans le palais d'Arniide et dans la prison de Dardanus ; mais le ballet des armes d'Énée dans l'opéra de Lavinie, et dans le même le ballet des Bacchantes ; et celui de la Rose dans les Indes galantes; et celui des Lutteurs aux funérailles de Castor ; et une infinité d'autres, qui sont également et dans le système , et dans la situation, et dans le caractère du poëme , faut-il les bannir du théâtre ? Un ballet peut être moins heureusement lié à l'action que la pastorale de Roland, chef-d'œuvre unique en ce genre, sans pour cela être déplacé. On a sans doute abusé de la danse ; mais les excès ne prouvent rien, sinon qu'il faut les éviter.

Parodie. On appelle ainsi , parmi nous, une imitation ridi cule d'un ouvrage sérieux; et le moyen le plus commun que le parodiste y emploie est de substituer une action triviale à una action héroïque. Les sots prennent une parodie pour une critique; mais \a parodie peut être plaisante, et la critique très-mauvaise. vSouvent le sublime et le ridicule se touchent ; plus souvent encore, pour faire rire, il suffit d'appliquer le langage sérieu et noble à un sujet ridicule et bas. La parodie de quelques scè nés du Cid n'empêche pas que ces scènes ne soient très-belles ; et les mêmes choses, dites sur la perruque de Chapelain et sur l'honneur de don Diègue , peuvent être risibles dans la bouche d'un vieux rimeur, quoique très-nobles et très-touchantes dans la bouche d'un guerrier vénérable et mortellement offensé. Rime ou crève, à la place de Meurs ou tue, est le sublime de la para-

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