PLAGIAT
sée d'uu ancien ou d'un moderne , d'un étranger ou d'un compatriote , d'un mort ou d'un vivant.
Voler un ancien ou un étranger, c'est s'enrichir des dépouilles de l'ennemi, c'est user du droit de conquête; et pourvu qu'on déclare le butin qu'on a fait, ou qu'il soit manifeste, ils le laissent passer. Mais lorsque c'est aux écrits d'un Français qu'un Français dérobe une idée , ils ne le pardonnent pas , même à l'eizard des morts , à plus forte raison à l'égard des vivants.
Il y a quelque justice dans ces distinctions; mais il serait juste aussi de distinguer, entre les larcins littéraires, ceux dont le prix est dans la matière, et ceux dont la valeur dépend de l'usage que l'on en fait.
Dans les découvertes importantes, le vol est sérieusement malhonnête, parce que la découverte est un fonds précieux indépendamment de la forme , qu'elle rapporte de la gloire , quelquefois de l'utilité, et que l'une et l'autre est un bien : tel est, par exemple, le mérite d'avoir appliqué la géométrie à l'astronomie, et l'alaèbre à la géométrie; encore dansc^tte partie celui qui proûte des conjectures pour arriver à la certitude a-t-il la gloire de la découverte ; et Fontenelle a très-bien âït qu'une vérité n'appartient pas à celui qui la trouve , mais à celui qui la nomme.
A plus forte raison dans les ouvrages d'esprit , si celui qui r eu quelque pensée heureuse et nouvelle n'a pas su la rendre ou l'a laissée ensevelie dans un ouvrage obscur et méprisé, c'esl un bien perdu , enfoui ; c'est la perle dans le fumier, et qui attend un lapidaire : celui qui sait l'en tirer et la mettre en œuvre ne fait tort à personne : l'inventeur maladroit n'était pas digne de l'avoir trouvée; elle appartient, comme on l'a dit, à qui sait le mieux l'employer. Je prends mon bien où je le trouve, disait Molière; et il appelait son bien tout ce qui appartenait à la bonne comédie. Qui de nous en effet irait chercher dans leurs obscures sources les idées qu'on lui reproche d'avoir volées çà • et là?
Quiconque met dans son vrai jour, soit par l'expression, soit par l'à-propos, une pensée qui n'est pas à lui , mais qui sans lui serait perdue, se la rend propre en lui donnant un nouvel être, car l'oubli ressemble au néant.
C'est cependant lorsque, dans un ouvrage inconnu, oublié, on découvre une idée qu'un homme célèbre a mise au jour; c'est alors que l'on crie vengeance , comme s'il y avait réellement plus de cruauté , en fait d'esprit , à voler les pauvres que les riches. Mais il en est des génies comme des tourbillons, les grands dévorent les petits; et c'est peut-être la seule application légitime de la loi du plus fort ; car en toute chose , c'est à l'utilité publique à décider du juste et de l'injuste , et l'utilité publique exigerait que les bons livres fussent enrichis de tout ce qu'il y a de bien noyé dans les mauvais. Un homme de goût, qui dans ses lectures recueille tout l'esprit perdu, ressemble à ces toisons qui promenées sur le sable en enlèvent les pailles d'or. On ne peut pas tout lire; ce serait donc un bien que tout ce qui mérite d*être lu fût rassemblé dans les bons livres.
Dans le droit public, la propriété d'un terrain a pour condition la culture : si le possesseur le laissait en friche , la société aurait droit d'exiger de lui qu'il le cédât ou qu'il le fît valoir. Il en est de même en littérature ; celui qui s'est emparé d'une idée heureuse et féconde,^ et qui ne la fait pas valoir, la laisse, comme im bien commun , au premier occupant qui saura mieux que lui en développer la richesse.
Du Hier avait dit avant Voltaire que les secrets des destinées n'étaient pas renfermés dans les entrailles des victimes ; Théophile, dans son Pyrame^ pour exprimer la jalousie , avait employé le même tour et les mêmes images que le grand Corneille dans le ballet de Psyché: mais est-ce dans le vague de ces idées qu'en est le prix } n'était-ce pas l'objet du goût plutôt que du génie ? Et si les poètes qui les ont d'abord employées les ont avilies, par la bassesse, la grossièreté, l'enflure de l'expression; ou si , par un mélange impur , ils en ont détruit tout le charme , sera-t-il interdit à jamais de les rendre dans leur pureté et dans leur beauté naturelle.? De bonne foi , peut-on faire au génie uu reproche d'avoir changé le cuivre en or? Pour en juger, on n'a qu'à lire :
( Du RiER , dans Scévole.)
Donc vous vous figurez qu'une hftte assomm/'o Tienne votre foi lune en son venlie enfermé;;.
PLAOIAT. îîl
Et que des aninuuix les sales intestins Soient un leuiplo adorable où parlent les destins 1 Ces superstitions et tout ce grand mystère Sont propres seulement à tromper le vulgaire.
(Voltaire, dans OEdipe.)
Cet or};anc des dieux estij donc infaillible?
Vu ministère saint les attache aux autels,
Ils approcbent des dieux ; mais ils sont des mortels.
Pensez-vous qu'en effet, au gré de leur demande ,
Du vol de leurs oiseaux la vérité dépende?
Que sous un fer sacré des taureaux gémissants
Dévoilent l'avenir à leurs regards perçants ?
Et que de leurs festons ces victimes ornées
Des humains dans leurs lianes portent les destinées?
Non, non, chercher ainsi Fobscure vérité,
C'est usurper les droits de la divinité.
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense :
Notre crédulité fait toute leur science.
(Théophile )
pYRAMt:, à Thisbé.
Mais je me sens jaloux de tout ce qui te touche. De l'air qui si souvent entre et sort par tu bouche. Je crois qu'à ton sujet le soleil fait le jour Avecque des flambeaux et d'envie et d'amour ; Les tleurs que sous tes pas tous les chemins produiseiiî, Dans l'honneur qu'elles ont de te plaire, me nuisent ; Si Je pouvais complaire à mon jaloux dessein. J'empêcherais tes yeux de regarder ton sein ; Ton ombre suit ton corps de trop près, ce me semble, Car nous deux seulement devons aller ensemble. Bref, un si rare objet m'est si doux et si cher. Que ma main seulement me nuit de te toucher.
( Corneille. )
PSYCHÉ, à V Amour.
Des tendresses du sang peut-on être jaloux?
l'amour.
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature.
122 ÉLÉMENTS DE LITTEBATURE.
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ; Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent :
Dès qu'il les flatte , j'en murmure.
L'air même que vous respirez, Avec trop de plaisir passe par votre bouche ;
Votre habit de trop près vous touche.
Ce droit de refondre les idées d'autrui lorsqu'elles sont im« formes ,
Et maie iornatos incucli reddere versus,
n'a pas seulement son utilité, j'y vois encore de la justice. Le | champ de l'invention a ses limites, et depuis le temps qu'on écrit presque toutes les idées premières ont été saisies, et bien ou n)al exprimées. Or, que la moisson ait été faite par des hommes de génie et dégoût, l'on s'en console en glanant, après eux, et en jouissant de leurs richesses; mais ce qui est insupportable, c'est de voir que, dans des champs fertiles, d'autres, moins dignes d'y avoir passé, ont flétri et foulé aux pieds ce qu'ils n'ont pas su recueillir. Combien de beaux sujets manques! combien de tableaux intéressants faiblement ou grossièrement peints! combien de pensées, de sentiments, que la nature présente d'ellemême et qui préviennent la réflexion, ont été gâtés par les premiers qui ont voulu les rendre! Faut-il donc ne plus oser voir, imaginer, ou sentir comme on l'aurait fait avant eux! Faut-il ne plus exprimer ce qu'on pense, parce que d'autres l'ont pensé ?
Que ne venait-elle après moi ; Et je l'aurais dit avant elle,
a (lit plaisamment un poëte, en parlant de l'antiquité. Le mot du Métromane,
Ils nous ont dérobé, dérobons nos neveux,
est plein de chaleur et de verve. Mais sérieusement la condition dt's modernes serait trop malheureuse si tout ce que leurs prédécesseurs ont touché leur était interdit. Mais les vivants.^ Les vivants eux-mêmes doivent subir la