‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 17 sur 69 · PLAGIAT · texte numérisé non relu

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peine de leur maladresse et de leur incapacité , quand ils n'ont pas su tirer avantage de la rencontre heureuse d'un beau sujet ou d'une belle pensée. Ce sont eux qui l'ont dérobée à celui qui aurait dû l'avoir, puisque c'est lui qui sait le rendre; et je suis bien sûr que le public, qui n'aime qu'à jouir, pensera comme moi.

Pourquoi donc les pédants, les demi-beaux esprits , et les malins critiques, sont-ils plus scrupuleux et plus sévères? Le voici. Les pédants ont la vanité de faire montre d'érudition, en découvrant un larcin littéraire ; les petits esprits, en reprochant ce larcin , ont le plaisir de croire humilier les grands ; et les critiques dont je parle suivent le malheureux instinct que leur a donné la nature, celui de verser leur venin.

Un certain nombre d'hommes moins malveillants, mais avares de leurs éloges et de leur estime, voudraient au moins savoir au juste ce qu'ils en doivent à l'écrivain ; et lorsqu'il n'a pas la gloire de l'invention , ils souhaiteraient qu'il les en avertît. Ils veulent bien que l'on emprunte, mais non pas que l'on vole ; et pardonnent le plagiat, pourvu qu'il ne soit pas furtif. Cela paraît fort raisonnable. Mais bien souvent l'auteur ne sait lui-même où il a vu Q& qu'il imite : l'esprit ne vit que de souvenirs , et rien de plus naturel que de prendre de bonne foi sa mémoire pour son imagination ; rien de plus difficile que de bien démêler ce qu'on a tiré des livres ou des hommes , de la nature ou de soi-même. Comment l'auteur de Britannicus et d'Jthalie aurait-il pu vous dire ce qu'il devait à la lecture de Tacite et des livres saints.^ Vous ne demandez pas l'impossible, je vous entends : mais oij finit la dispense , et où commence l'obligation d'avouer ses emprunts? Celui qui emprunte comme Térence, comme la Fontaine, comme Boileau, s'en accuse ou s'en vante: mais celui qui imite de plus loin , comme Racine, ou Corneille, ou Molière ; celui qui ne prend que le sujet, et qui lui donne une nouvelle forme: celui qui ne prend que des détails, et qui les embellit ou qui les place mieux, ira-t-il s'avouer copiste quand il ne croit pas l'être? Il y aurait plus de modestie à céder du sien qu'à retenir du bien d'autrui , je l'avoue; mais est-il donc si essentiel à un poète d'être modeste? et n'avez- vous pas vous

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même, en le jugeant, votre vanité comme lui ? Supposez , pour vous en convaincre, que votre amour-propre et le sien n'aient jamais rien à démêler ensemble ; qu'il soit à cinq cents lieues de vous, ou qu'il soit mort, ce qui est plus sûr et plus commode ; alors , pourvu que ses fictions , ses peintures vous intéressent, que ses sentiments vous touchent, que ses pensées vous éclairent, vous vous souciez fort peu de savoir ce qui en est de lui ou d'un autre. Ce n'est donc que son voisinage qui vous rend difficile sur le tribut d'estime que vous aurez à lui payer. Voyez, lorsque Corneille, en donnant le Cid^ étonna tout son siècle et consterna tous ses rivaux , quelle importance l'on attacha aux menus larcins qu'il avait faits au poète espagnol ; et aujourd'hui qui s'en soucie ? Le public , naïvement sensible et amoureux des belles choses, ne demande que de belles choses ; c'est à l'ouvrage qu'il s'attache , et non pas à l'auteur ; que tout soit de celui ci ou d'un autre, d'un moderne ou d'un ancien, d'un vivant ou d'un mort, tout lui est bon, pourvu que tout lui plaise. Le vrai plagiai, le seul qu'il désavoue , est celui qui ne lui apporte aucune utilité, aucun plaisir nouveau. De là vient qu'il bafoue un obscur écrivain, qui va comme un filou voler un écrivain célèbre, et déchirer une riche étoffe pour la coudre avec ses haillons.

Plutarque compare celui qui se borne à ce que les autres ont pensé, à un homme qui, allant chercher du feu chez son voisin, en trouverait un bon et s'y arrêterait , sans se donner la peine d'en apporter chez lui pour allumer le sien. Mais à celui qui d'une bluette a fait un brasier, reprocherez-vous votre bluette.^

Plaisaint. « Les Espagnols, dit le P. Ilapin , ont le génie de voirie ridicule des hommes bien mieux que nous; les Italiens l'expriment mieux. » Cela peut être vrai du plaisant, mais non pas du comique. Tout ce qui est risible n'est pas ridicule: tout ce qui csiplaisanf n'est pas comique; tout ce qui est comique n'est pas plaisant. Une maladresse est risible; une prétention manquée est ridicule ; une situation qui expose le vice au mé-

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