PLAISANT
pris est comique ; un bon mot est plaisant. Boileau , qui ne re connaissait de vrai comique que Molière, disait de Regnard , qu'// n'était pas médiocrement plaisant, et traitait de bouffonneries toutes les pièces qui ressemblaient à celles de Scarron : est la plus juste application de ces trois mots, comique, plaisant, et bouffon.
Le comique est le ridicule qui résulte de la faiblesse , de Terreur, des travers de l'esprit, ou des vices du caractère.
Le plaisant est l'effet de la surprise réjouissante que nous cause un contraste frappant, singulier, et nouveau , aperçu entre deux objets, ou entre un objet et l'idée hétéroclite qu'il fait uaître. C'est une rencontre imprévue, qui, par des rapports inexplicables, excite en nous la douce convulsion du rire.
La bouffonnerie est une exagération du comique et du plaisant.
L'Avare et le Tartufe sont deux personnages comiques ; Crispin, dans /e Z-e^/^^a/re, est un personnage plaisant, Jodelet, un personnage bouffon.
Il arrive naturellement que le bon comique est plaisant. Ce vers.
Oui, rooi) frère, je suis un méchant, un coupable
a l'un et l'autre caractère dans la bouche de Tartufe : il est plaisant, par l'opposition de la vérité que dit Tartufe, avec l'effet qu'elle produit, et par la singularité piquante de ce contraste; il est comique , parce qu'il exprime le plus vivement qu'il est possible l'adresse du fourbe qui trompe, et qu'il va faire sortir de même la crédule prévention de l'homme simple qui est trompé.
Mais le plaisant n'est pas toujours comique ; parce que le contraste qu'il présente peut n'être qu'une singularité de rapports entre deux idées qu'on ne croyait pas faites pour se lier ensemble : comme si , par exemple , un valet imagine de prendre la place de son maître au lit de la mort, de dicter son testament, et d'oser ensuite lui soutenir qu'il l'a fait lui-même, et que sa léthargie le lui a fait oublier. Il n'y n rien là de ridicule dans les mœurs ni dans les caractères ; mais il y a une contrariété d'idées
si imprévue, et i! en résulte une surprise si naturelle et si amu-; santé que le vrai comique ne l'est pas davantage. Cependant si dans cet exemple on ne voit pas le comique de caractère, on croitj y voir du moins le comique de situation, dans l'embarras où s'est mis le fourbe : mais comme il se dégage de ses propres filets, et que ce n'est pas à ses dépens que l'on rit, comme l'on rit au3 dépens de Tartufe lorsqu'il se voit pris sur le fait, il est facile de reconnaître que la situation de Crispin n'est que plaisante et que celle de Tartufe est comique.
L'ivresse n'est point un ridicule; et quelquefois rien de plus plaisant^ parce qu'un ivrogne a singulièrement la prétentioi de raisonner juste, comme il a celle de marcher droit, et que si déraison veut toujours être conséquente. Regnarda excellé dans les rôles d'ivrogne. Un valet, dans la Sérénade^ prie un passant de lui aider à retrouver sa maison : Où esi-elle, ta mai-\ 50W? lui dit celui-ci. Parbleu! répond Vivrogne, si je le savais, je ne vous le demanderais pas. Le même, ayant perdu un billet qu'il était chargé de remettre à celui qu'il a rencontré, et voyant qu'il s'impatiente de ce qu'il cherche inutilement, lui dit pour excuse : Comment voulez-vous que je retrouve un billet' je ne puis pas retrouver ma maison.
Il y a des exemples encore plus sensibles du plaisant qui n'est que plaisant .
On aperçoit ce caractère dans la réponse faite à Louis XIV pai un homme auquel il disait, en lui faisant admirer Versailles:] SaveZ'Vous qu'il n'y avait ici qu!un moulin à vent? Sire, lu| dit cet homme, le moulin n'y est plus , mais le vent y est toi Jaurès. Cette façon imprévue de rabattre l'orgueil d'un souve* rain qui s'applaudit d'avoir surmonté la nature, fait, avec cej orgueil même et les éloges qu'il attendait, le contraste dont nouj parlons.
Il se retrouve encore dans ces mots de Montaigne: Sur plus beau trône du monde^ on n'est jamais assis que sur son oui et dans ces mots de Diogène à Alexandre, qui lui demandail ce qu'il pouvait faire pour lui : Tôter de devant mon soleil; dans ce reproche d'un Spartiate à son ami, qu'il surprenait ave sa femme, laquelle n'était ni jeune ni jolie : f'^ous n'y étiez poit
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obligé; et dans le flegme d'un ancien roi qui, étant tombé dans les enibiiehes de son ennemi, avait passé pour mort, si bien que le prince son frère avait pris sa couronne et épousé sa femme. Il revient, et dans le moment que son frère se croit perdu , il l'embrasse, et lui dit : Mon frère^ une autre fois ne vous pressez pas tan{ cCépousev ma femme. Cet exemple de sang-froid et de bonté rappelle le mot de M. de Turenne : Et quand c'eitt été Georges., eût-il fallu frapper si fortl trait charmant, qu'on ne peut entendre sans rire et sans être attendri.
L'air d'ingénuité ajoute infiniment au sel de la plaisanterie. '[je roi de.... disait à l'ambassadeur de.... : On dit que vous faites l'amour dans ce pays-ci. — Non, sire ; je t'achète tout fait.
On sait que Pope était mal fait , et qu'il était assez malin. Un jour, pour embarrasser le jeune lord Hyde, il lui demanda ce que c'était qu'un point interrogant ? Cesty répondit le jeune lord , une petite figure crochue toujours prête à questionner.
A IVaples un commandeur de Malte, homme riche et avare, laissait user sa livrée au point qu'un savetier du voisinage, voyant les habits de ses gens tout troués, s'en moquait. Ils s'en plaignirent à leur maître , qui fit venir le savetier, et le tança sur son insolence. Non, m.07iseigneur, dit humblement le savetier, je sais trop le respect que je dois à votre excellence pour me moquer de sa livrée. Mes gens assurent cependant que tu ne peux t'empêcher de rire en voyant leurs habits troués. — // est vrai., monseigneur; mais je ris des trous où il n'y a point de livrée.
Une mère et son fils passaient un acte chez un notaire ; et dans cet acte il fallait que leur âge fût énoncé. Le fils avait accusé le sien, et avait dit vingt-quatre ans. Vint la mère à son tour, qui , n'ayant pas entendu son fils , et ne voulant se donner que l'âge qu'elle se donnait dans le monde, dit aussi, vingt-quatre ans. — ^ïa mère, lui dit tout bas son fils, dites vingt-cinq, pour raison. — Pour quelle raison ? reprit-elle avec impatience. — C'est, lui dit-il , à cause que f en ai vingt-quatre ; et comme vous êtes ma mère, il faut absolument que vous soyez née avant moi.
On voit qu'ici la plaisanterie est bonne s'il y a de la malice: mais que le mot est \i[\xs plaisant encore si c'est de la naïveté :
car ou ridicule de la mère se joint la bêtise du fils ; et la bêtis dans ses saillies produit des contrastes d'idées qui sont presque toujours plaisants.
Je dis la bêtise , et non pas la sottise : car la sottise est un rij dicule choquant, qui n'excite que le mépris. On s'en amuse ave< malignité, et on se plaît à le voir humilié, parce qu'il offense^ La bêtise, au contraire, est un défaut innocent et naïf, dont oi s'amuse sans le haïr. On passerait sa vie avec celui dont la b( tise est le caractère : la vanité s'en accommode, ou , pour mieu) dire, elle s'y complaît. Mais la sottise est pour l'amour-propre un ennemi d'autant plus importun qu'il n'est pas digne de sa colère : aussi dans la société n'y a-t-il rien de plus fatigant. La sottise tst la gaucherie de l'esprit qui se pique d'adresse; l'ineptie de l'esprit qui se pique d'habileté; la maussaderie de l'esprit qui prétend se donner des grâces ; la fausse finesse de l'esprit qui veut être malin; la lourdeur de celui qui croit être léger; surtout la suffisance de celui qui fait le capable. C'est une assurance hardie , qui va de bévue en bévue avec une pleine sécurité; une vanité dédaigneuse , qui se croit supérieure en toutes choses, et dont les prétentions , toujours manqucos et toujours intrépides, sont le contraste perpétuel d'un orgueil excessif et d'une excessive médiocrité.
La bêtise est tout simplement une intelligence émoussée , une longue enfance de l'esprit, un dénuement presque absolu d'idées, ou une extrême inhabileté à les combiner et à les mettre en œuvre; et soit habituelle ou soit accidentelle, comme elle nous donne sur elle un avantage qui flatte notre vanité, elle nous amuse, sans nous causer ce plaisir malin que nous goiltons à voir châtier la sottise. Ainsi la sottise est comique et n'est pointi plaisante; la bêtise, au contraire, est plaisante et n'est point! comique. La bêtise est rare parmi les hommes , mais les bêtises j sont fréquentes; et ce qu'elles ont de plus plaisanty c'est une] application sérieuse à bien penser et à raisonner juste.
On en voit une image assez fidèle dans le jeu du colin-maillard, où celui qui a les yeux bandés passe à côté de celui qui! l'agace, l'effleure de la main, croit l'attraper, le manque, et donne dans le pot au noir.