OOS
établi. Quand, comment, et d'où lui vient cette envie de chanter ? voilà ce qui caractérise Vode.
Léchant nous est inspiré par la nature, ou dans l'enthousiasme de l'admiration , ou dans le délire de la joie, ou dans l'ivresse de l'amour, ou dans la douce rêverie d'une âme qui s'abandonne aux sentiments qu'excite en elle l'émotion légère des sens.
Ainsi , quels que soient le sujet et le ton de ce poëme, le principe en est invariable : toutes les règles en sont prises dans la situation de celui qui chante , et dans la nature même du chant. Il est donc bien aisé de distinguer quels sont les sujets qui conviennent essentiellement à Vode. Tout ce qui agite l'âme et l'élève au-dessus d'elle-même, tout ce qui l'émeut voluptueusement, tout ce qui la plonge dans une douce langueur, dans une tendre
(mélancolie ; les songes intéressants dont l'imagination l'occupe; les tableaux variés qu'elle lui retrace, en un mot, tous les sentiments qu'elle aime à recevoir et qu'elle se plaît à répandre, sont favorables à ce poëme.
On chante pour charmer ses ennuis , comme pour exhaler sa joie ; et quoique dans une douleur profonde , il semble qu'on ait plus de répugnance que d'inclination pour le chant, c'est quelquefois un soulagement que se donne la nature. Orphée se consolait , dit-on , en exprimant ses regrets sur sa lyre :
Te, dulcis covjux, te soloin littore securrij
Te, veniente die, te decedente canebat. ( Georg. 4.
Achille, oisif dans sa colère, charmait, en chantant sur la lyre, l'inquiétude de son âme indignée et la pénible violence de ses ressentiments : c'est une des belles fictions d'Homère.
La sagesse , la vertu même , n'a pas dédaigné le secours de la lyre : elle a plié ses leçons aux règles du nombre et de la cadence ; elle a même permis à la voix d'y mêler l'artifice du chant, soit pour les graver plus avant dans nos âmes , soit pour en tempérer la rigueur par le charme des accords , soit pour exercer sur les hommes le double empire de l'éloquence et de l'harmonie , de la raison et du sentiment. Ainsi le genre de Yode s'est étendu , élevé , ennobli; mais on voit que le principe en est toujours et partout le même : pour chanter il faut être ému. Il s'ensuit que
Vode est dramatique, c'est-à-dire que ses personnages sont en action. Le poète même est acteur dans l'orfe; et s'il n'est pas affecté des sentiments qu'il exprime , Vode sera froide et sans âme : elle n'est pas toujours également passionnée; mais elle n'est jamais, comme l'épopée, le récit d'un simple témoin. Dans Anacréon j'oublie le poète; je ne vois que l'homme voluptueux. De même, si Vode s'élève au ton sublime de l'inspiration, je veux croire entendre un hommeinspiré; si elle fait l'éloge de la vertu, ou si elle en défend la cause, ce doit être avec l'éloquence d'un zèle ardent et généreux. Il en est des tableaux que Vode peint comme des sentiments qu'elle exprime : le poète eu doit être affecté , comme il veut m'en affecter moi-même. La Motte aconnu toutes les règles de Vode, excepté celle-ci : de là vient qu'il a mis dans les siennes tant d'esprit et si peu de chaleur : c'est de tous les poètes lyriques celui qui annonce le plus d'enthousiasme et qui en a le moins. Le sentiment et le génie ont des mouvements qui ne s'imitent pas.
Boileauadit, en parlant de Vode:
Son style impétueux souvent marche au hasard ; Chez elle un beau désordre est un effet de l'art.
On ne saurait croire combien ces deux vers, mal entendu?, ont fait faire d'extravagances. On s'est persuadé que Vode appelée pindarique ne devait aller qu'en bondissant : de là tous ces mouvements qui ne sont qu'au bout de la plume, et ces formules de transports : Quentends-je ? Où suis-Je? Que vois-je? qui ne se terminent à rien.
Qu'Horace , dans une chanson à boire , se dise inspiré par le dieu du vin et de la vérité pour chanter les louanges d'Auguste, c'est une flatterie ingénieuse, déguisée sous l'air de l'ivresse : la période est courte , le mouvement est rapide , le feu soutenu , et l'illusion complète. Mais à ce début :
Qiu) me , Bacclie, rapis, lui Plénum?
comparez celui de Vode sur la prise de Namur : Quelle docte cl sainte ivresse Aujourd'hui me fait la loi ?
OOE. â
Cette docte et sainte ivresse n'est i^o'\ut\e langage d'un homme enivré. Supposé même que le style en fût aussi véhément aussi naturel que dans la version latine :
Quis tne fitror ebrium rapit Impotens ?
ce début serait déplacé : ce n'est point là le premier mouvement d'un poète qui a devant les yeux Timage sanglante d'un siège.
Celui des modernes qui a le mieux pris le ton de Vode , surtout lorsque David le lui a donné, Rousseau, dans Vode à M. du Luc , commence par se comparer au ministre d'Apollon , possédé du dieu qui l'inspire :
Ce n'est plus un mortel, c'est Apollon lui-même Qui parle par ma voix.
Ce début me semble bien haut, pour un poëme dont le style finit par être l'expression douce et touchante du sentiment le plus tempéré.
Pindare , en un sujet pareil, a pris un ton beaucoup plus humble. « Je voudrais voir révivre Chiron , ce centaure ami des hommes , qui nourrit Esculape et qui l'instruisit dans l'art divin de
guérir nos maux Ah ! s'il habitait encore sa caverne , si mes
chants pouvaient l'attendrir, j'irais moi-même l'engagera prendre soin des héros , et j'apporterais, à celui qui tient sous ses lois les campagnes de l'Etna et les bords derAréthuse,deux présents qui lui seraient chers, la santé, plus précieuse que l'or, et un hymne sur son triomphe. »
Rien déplus imposant, de plus majestueux que ce début prophétique du poète français que je viens de citer.
Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille : Rois , soyez attentifs ; peuples, prêtez l'oreille; Que l'univers se taise et m'écoute parler. Mes chants vont seconder les accords de ma lyre : L'esprit saint me pénètre, il m'échauffe, il m'inspire Les grandes vérités que je vais révéler.
Mais quelles sont ces vérités inouïes? « Que vainement l'homme ie fonde sur ses grandeurs et sur ses richesses, que nous somtnes
6 ÉLÉMENTS DE LITTÉBATUBE.
tous mortels , et que Dieu nous jugera tous. >• Voilà le précis de cette ode.
Horace débute comme Rousseau, dans les leçons qu'il donne à la jeunesse romaine, sur l'inégalité apparente et sur l'égalité réelle entre les hommes :
Carmina non prius
Audi ta, musarîim sacerdos,
Virginibus puerisque canto.
Mais voyez comme il se soutient. C'est peu de cette vérité que Rousseau a développée :
/Equa lege nécessitas Sorti tur insignes et imos,
Horace oppose les terreurs delà tyrannie, les inquiétudes de l'avarice, les dégoûts, les sombres ennuis de la fastueuse opulence au repos, au doux sommeil de l'humble médiocrité. C'est de là qu'est prise cette grande maxime qui passe encore de bouche en bouche:
Regum timendorum in proprios grèges, lièges in ipsos imperium estJovis,
Clari giganteo triumpho,
Cuncia super cilio moventis.
et ce tableau si vrai, si terrible de la condition des tyrans :
Districtus ensis cui super impia Cervice pendet, non siculœ dapes
Dulcem elaborabunt saporem ,
Non avium cytharœque cantus Somnum reducent.
et celui que Boileau a si heureusement rendu , quoique dans un genre moins noble :
Sed timor et mince Scandunt eodem quo dominus, neque
Decedil wrata triremi, et Post equiiem sedet air a cura.
Si ces vérités ne sont pas nouvelles, au moins sont-elles présentées avec une force inouïe ; et cependant Ton reproche au poète
le ton imposant qu'il a pris: tant il est vrai qu'il faut avoir de grandes leçons à donner au monde pour être en droit de demander silence.
La Motte prétend que ce début, condamné dans un poëme épique ,
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre
serait placé dans une ode. Oui, s'il était soutenu. « Cependant, dit-il , dans l'épopée comme dans ïode , le poète se donne pour inspiré; » et de là il conclut que le style de Vode est le même que celui de l'épopée. Cette équivoque est de conséquence ; mais il est facile de la lever. Dans l'épopée, on suppose le poète inspiré , au lieu qu'on le croit possédé dans Y ode.
Muse , dis-moi la colère d'Achille.
La muse raconte, et le poète écrit : voilà l'inspiration tranquille.
Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi } C'est lui-même.
Voilà l'inspiration prophétique. Mais il faut bien se consulter avant de prendre un si rapide essor : par exemple, il ne convient pas à celui qui va décrire un cabinet de médailles ; et après avoir dit, comme la Motte,
Docte fureur, divine ivresse
En quels lieux m'as-tu transporté ?
l'on ne doit pas tomber dans de froides réflexions sur l'incertitude et l'obscurité des inscriptions et des emblèmes.
Le haut ton séduit les jeunes gens parce qu'il marque l'enthousiasme : mais le difficile est de le soutenir, et plus l'essor est présomptueux , plus la chute sera risible.
L'air du délire est encore un ridicule que les poètes se donnent, faute d'avoir réfléchi sur la nature del'orfe. Il est vrai qu'elle a le choix entre toutes les progressions naturelles des sentiments et des idées, avec la liberté de franchir les intervalles que la réflexion peut remplir : mais cette liberté a des bornes ; et celui
qui prend un délire insensé pour l'enthousiasme ne le connaît pas.
L'enthousiasme est, comme je l'ai dit, la pleine illusion ou se plonge Tàine du poëte. Si la situation est violente, l'enthousiasme est passionné : si la situation est voluptueuse, c'est un sentiment doux et calme. Ployez Enthousiasme.
Ainsi, dans Vode^ l'âme s'abandonne ou à l'imagination ou au sentiment. Mais la marche du sentiment est donnée par la nature, et si l'imagination est plus libre, c'est un nouveau motif pour lui laisser un guide qui Téclairedans ses écarts.
On ne doit jamais écrire sans dessein; et ce dessein doit être bien conçu avant que l'on prenne la plume , afin que la réflexion ne vienne pas ralentirla chaleur du génie. Entendez un musicien habile préluder surdes touches harmonieuses : il semble voltiger en liberté d'un mode à l'autre, mais il ne sort point du cercle étroit qui lui est prescrit par la nature : l'art se cache, mais il le conduit; et dans ce désordre tout est régulier. Rien ne ressemble mieux à la marche de Yode. Gravina en donne une idée encore plus grande en parlant de Pindare, dont il semble avoir pris le style pour le louer plus magnifiquement. « Pindare, ditil, pousse son vaisseau sur le sein de la mer : il déploie toutes les voiles, il affronte la tempête et les écueils : les flots se soulèvent et sont prêts à l'engloutir; déjà il a disparu à la vue du spectateur, lorsque tout «^iÉStTp^ il s'élance du milieu des eaux , et arrive heureusement au rivage. »
Cette allégorie, en déguisant le défaut essentiel de Pindare, ne laisse pas de caractériser l'orfe , dont l'artifice consiste à cacher une marche régulière sous l'air de l'égarement, comme l'artifice de l'apologue consiste à cacher un dessein rempli de sagesse .sous l'air delà naïveté. Mais ces idées, vagues dans les préceptes, sont plus sensibles dans les exemples. Etudions l'art du poëte dansées belles o^e.v d'Horace : Justum et fenacem,elc. Descende cœlo , etc. cœlo tonantem , etc.
Dans l'une, Horace voulait combattre le dessein proposé de relever les murs de Troie , et d'y transférer le siège de l'empire. Voyez le tour qu'il a pris. II commence par louer la constance dans le bien. C'est par-là, dit-il, que PoUux, Hercule Romuluu
lui-même, s'est élevé au rang des dieux. Mais quand il fallut y admettre le fondateur de Rome, .Tunon parla dans le conseil des immortels, et dit qu'elle voulait bien oublier que Romulué fût le sang des Troyens , et consentir à voir dans leurs neveiix les vainqueurs et les maîtres du monde, pourvu que Troie ne sortît jamais de ses ruines , et que Rome en fût séparée par l'immensité des mers. Cette ode est, pour la sagesse du dessein, un modèle peut-être unique; mais ce qu'elle a de prodigieux, c'est qu'à mesure que le poêle approche de son but , il semble qu'il s'en écarte, et qu'il a rempli son objet lorsqu'on le croit tout à fait égaré. -
Dans l'autre, il veut faire sentir à Auguste l'obligation qu'il a aux muses, non-seulement d'avoir embelli son repos , mais de lui avoir appris à bien user de sa fortune et de sa puissance. Rien n'était plus délicat, plus difQcile à manier. Que fait le poëte ? D'abord il s'annonce comme le protégé des muses. Elles ont pris soin de sa vie dèsle berceau; elles l'ont sauvé de tous les périls; il est sous la garde de ces divinités tutélaires; et en actions de grâces, il chante leurs louanges. Dès lors il lui est permis de leur attribuer tout le bien qu'il imagine, et en particulier la gloire de présider aux conseils d'Auguste , de lui inspirer la douceur, la générosité , la clémence :
Vos lene œnsiliitm et datis, et dato Gaudetis almœ.
Mais, de peur que la vanité de son héros n'en soit blessée, il ajoute qu'elles n'ont pas été moins utiles à Jupiter lui-même dans la guerre contre les Titans ; et sous le nom de Jupiter et des divinités célestes qui président aux arts et aux lettres, il représente Auguste environné d'hommes sages , humains , pacifi- (jues, qui modèrent dans ses mains l'usage de la force, de la force dit le poëte, C instigatrice de tous les forfaits ,
Vires omne nef as animo moventes.
Dans la troisième, veut-il louer les triomphes d'Auguste et l'influence de son génie sur la discipline des armées romaines ; il fait voir le soldat, lidèle,vaillant,invinciblesous ses drapeaux;
1 0 ÉLÉMENTS DE LTTTEBATURE.
il h fait voir, sous Crassus, lâche déserteur de sa patrie et de ses dieux, s'alliant avec les Parties, et servant sous leurs étei.^dards. Il va plus loin, il remonte aux beaux jours de la républitque; et dans un discours plein d'héroïsme, qu'il met dans la bf JUche de Régulus, il représente les anciens Romains posant les armes et recevant des chaînes de la main des Carthaginois, en c»pposition avec les Romains du temps d'Auguste, vainqueurs deL- Parthes, et qui vont, dit-il, subjuguer les Bretons.
'Cet art de flatter est comme imperceptible : le poète n'a pas
UKime l'air de s'apercevoir du parallèle qu'il présente. On le
preAndrait pour un homme qui s'abandonne à son imagination,
'et qui oublie les triomphes présentspours'occuper des malheurs
passôs. Tel est le prestige de Vode.
C'est là qu'un beau désordre est un effet de l'art.
En réfléchissant sur ces exemples , on voit que l'imagination, qui semble égarer le poète, pouvait prendre mille autres routes, au lieu que dans Vode, où le sentiment domine, la liberté du génie est réglée par les lois que la nature a prescrites aux mouvements du cœur humain.
L'âme a son tact comme l'oreille, elle a sa méthode comme la raison : or chaque son a un générateur, chaque conséquence un principe; de même chaque mouvement de l'âme a une force qui le produit, une impression qui le détermine. Le désordre de Vode pathétique ne consiste donc pas dans le renversement de cette succession , ni dans l'interruption totale de la chaîne, mais dans le choix de celle des progressions naturelles qui est la moins familière, la plus inattendue, et, s'il se peut, en même temps la plus favorable à la poésie : j'en vais donner un exemple pris du même poète latin.
Virgile s'embarque pour Athènes. Horace fait des vœux pour son ami, et recommande à tous les dieux favorables aux matelots ce navire où il a déposé la plus chère moitié de lui-même. Mais tout à coup le voyant en mer, il se peint les dangers qu'il court, et sa frayeur les exagère. Il ne peut concevoir l'audace de celui qui le premier osa s'abandonner , sur un fragile bois, à cet élément orageux et perfide. Les dieux avaient séparé les divers cli-
ODE. Il
mats lie la terre par le profond abîme des mers : l'impiété des liommes a franchi cet obstacle ; et voilà comme leur audace ose enfreindre toutes les lois. Que peut-il y avoir de sacré pour eux? Ils ont dérobé le feu du ciel ; et de là ce déluge de maux qui ont inondé la terre et précipité les pas de la mort. N'a-t-on pas vu Dédale traverser les airs, Hercule forcer les demeures sombres? Il n'est rien de trop pénible, de trop périlleux pour les hommes. Dans notre folie , nous attaquons le ciel, et nos crimes ne permettent pas à Jupiter de poser un moment la foudre.
Quelle est la cause de cette indignation? Le danger qui menace les jours de Virgile : cette frayeur, ce tendre intérêt qui occupe l'àme du poète, est comme le ton fondamental de toutes les modulations de cette ode y à mon gre le chef-d'œuvre d'Horace dans :e genre passionné, qui est le premier de tous les genres.
J'ai dit que la situation du poète et la nature de son sujet déterminent le ton de Vode. Or sa situation peut être, ou celle d'un homme inspiréqui se livreà l'impulsion d'unecausesurnaturelle, velox mente nova ; ou celle d'un homme que l'imagination ou le sentiment domine , et qui se livre à leurs mouvements. Dans le premier cas, il doit soutenir le merveilleux de l'inspiration par la hardiesse des images et la sublimité des pensées : nil mortale loquar. On en voit des modèles divins dans les prophètes : tel est le cantique de 3Ioïse , que le sage Rollin a cité ; tels sont quelques-uns des psaumes de David , que Rousseau a paraphrasés avec beaucoup d'harmonie et de pompe; telle est la prophétie de Joad dans VAthalieAt l'illustre Racine, le plus beau morceau de poésie lyrique qui soit sorti de la main des hommes , et auquel il ne manque, pour être une ode parfaite, que la rondeur des périodes dans la contexture des vers.
Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi ?
Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi ?
C'est lui-même : il m'échauffe, il parle, mes yeux s'ouvrent;
El les siècles obscurs devant moi se découvrent.
Lévites, de vos sons prêtez-moi les accords,
Et de ses mouvements secondez les transports.
Cieux , écoutez ma voix ; terre , prête l'oreille. Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille.
12 ELEMENTS DE LITTÉRATUBE.
Pécheurs, disparaissez, le Seigneur se réveille. Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ? Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé? Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide, Des prophètes divins malheureuse homicide. De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ; Ton encens à ses yeux est un encens souille.
Où menez- vous ces enfants et ces femmes.^ Le Seigneui a détruit la reine des cités : Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés , Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités. TemplCj renverse-toi; cèdres, jetez des tlanimes.
Jérusalem, objet de ma douleur , Quelle main en ce jour t'a ravi tous tes charmes? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes , Pour pleurer ton mallieur ?
Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert brillante de clartés, Et porte sur le front une mar'|ue immortelle?
Peuples de la terre, chantez :
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a point portés? Lève, Jérusalem, lève ta tête altière; Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés : Les rois des nations, devant loi prosternés ,
De tes pieds baisent la poussière ; Les peuples à l'envi marchent à ta lumière. Heureux qui, pour Sion, d'une sainte ferveur
Sentira son âme embrasée !
Cieux, répandez votre rosée, El que la terre enfante son Sauveur.
Dans cette inspiration , Tordre des idées est le même que dans un simple récit: c'est la chaleur, la véhémence, rélévatiou, le pathétique, en un mot, c'est le mouvement de l'âme du prophète, qui rend comme naturelle, dans l'enthousiasme de Joad , la rapidité des passages; et voilà, dans son essor le plus hardi, le plus sublime, le seul égarement qui soit permis à Vocle.
A plus forte raison, dans l'enthousiasme purement poétique,
le délire du sentiment et de rimagination doit-il cacher, comme je l'ai dit, un dessein régulier et sage, où l'unité se concilie avec la grandeur et la variété. C'est peu de la plénitude, de l'abondance, et de l'impétuosité qu'Horace attribue à Pindare, lorsqu'il le compare à un fleuve qui tombe des montagnes, et qui, enflé par les pluies, traverse de riches campagnes :
Fervety immensusque mit prof undo Pindarus ore.
Il faut, s'il m'est permis de suivre l'image, que les torrents qui viennent grossir le fleuve se perdent dans son sein; au lieu que dans la plupart des odes qui nous restent de Pindare, ses sujets sont de faibles ruisseaux qui se perdent dans de grands fleuves. Pindare , il est vrai , mêle à ses récits de grandes idées et de belles images; c'est d'ailleurs un modèle dans l'art de raconter et de peindre en touches rapides. Mais pour le dessein de ses odes^ il a beau dire qu'il rassemble une multitude de choses , afin de prévenir le dégoût de l'uniformité , il néglige trop l'unité et l'ensemble : lui-même il ne sait quelquefois comment revenir à son héros, et il l'avoue de bonne foi. Il est facile sans doute de l'excuser par les circonstances ; mais si la nécessité d'enrichir des sujets stériles, et toujours les mêmes, par des épisodes intéressants et variés , si la gêne oh devait être son génie dans ces poëmes de commande, si les beautés qui résultent de ses écarts, suffisent à son apologie, au moins n'autorisent-elles personne à l'imiter : c'est ce que j'ai voulu faire entendre.
Du reste, ceux qui ne connaissent Pindare que par tradition s'imaginent qu'il est sans cesse dans le transport; et rien ne lui ressemble moins : sori style n'est presque jamais passionné. Il y a lieu de croire que dans celles de ses poésies où son génie était en liberté il avait plus de véhémence; mais dans ce que nous avons de lui , c'est de tous les poètes lyriques le plus tranquille et le plus égal. Quant à ce qu'il devait être en chantant les héros et les dieux, lorsqu'un sujet sublime et fécond lui donnait lieu d'exercer son génie, le précis d'une de ces odes en va donner une idée : c'est la première des pythiques, adressée à
Hiéron, tyran de Syracuse, vainqueur dans la course des chars.
« Lyre d'Apollon, dit le poëte, c'est toi qui donnes le signal de la joie, c'est toi qui préludes au concert des Muses. Dès que tes sons se font entendre , la foudre s'éteint , l'aigle s'endort sous le sceptre de Jupiter; ses ailes rapides s'abaissent des deux côtés, relâchées par le sommeil ; une sombre vapeur se répand sur le bec recourbé du roi des oiseaux, et appesantit ses paupières; son dos s'élève et son plumage s'enfle au doux frémissement qu'excitent en lui tes accords. Mars , l'implacable Mars , laisse tomber sa lance , et livre son cœur à la volupté. Les dieux mêmes sont sensibles au charme des vers inspirés par le sage Apollon, et émanés du sein profond des Muses. Mais ceux que Jupiter n'aime pas ne peuvent souffrir ces chants divins. Tel est ce géant à cent têtes, ce Typhée accablé sous le poids de l'Etna, de ce mont, colonne du ciel , qui nourrit des neiges éternelles, et du flanc duquel jaillissent à pleines sources des fleuves d'un leu rapide et brillant. L'Etna vomit le plus souvent des tourbillons d'une fumée ardente; mais la nuit, des vagues enflammées coulent de son sein et roulent des rochers avec un bruit horrible jusque dans l'abîme des mers. C'est ce monstre rampant qui exhale ces torrents de feu : prodige incroyable pour ceux qui entendent raconter aux voyageurs comment, enchaîné dans les gouffres profonds de l'Etna , le dos courbé de ce géant ébranle et soulève sa prison, dont le poids l'écrase sans cesse. »
De là Pindare passe à l'éloge de la Sicile et d'Hiéron, fait des vœux pour l'une et pour l'autre, et finit par exhorter son héros à fonder son règne sur la justice et la vertu.
Il n'est guère possible de rassembler de plus belles images; et la faible esquisse que J'en ai donnée suffit, je crois, pour le persuader. Mais comment sont-elles amenées? ïyphée et l'Etna, à propos des vers et du chant; l'éloge d'Hiéron, à propos de l'Etna et de Typhée, voilà la marche de Pindare. Ses liaisons le plus souvent ne sont que dans les mots, et dans la rencontre accidentelle et fortuite des idées. Ses ailes, pour me servir de l'image d'Horace, sont attachées avec de la cire; et quiconque voudra l'imiter éprouvera le destin d'Icare. Aussi, voyez dans Vode h la louange de Drusus , Qualem ministrum , de. ^ iwec
quelle précaution, quelle sagesse le poète latin suit les traces du poète grec.
« Tel que le gardien de la foudre , l'aigle à qui le roi des dieux a donné l'empire des airs, l'aigle est d'abord chassé de son nid par l'ardeur de la jeunesse et la vigueur de son naturel. Il ne connaît point encore l'usage de ses forces; mais déjà les vents lui ont appris à se balancer sur ses ailes timides. Bientôt il'un vol impétueux il fond sur les bergeries. Enfin le désir impatient de la proie et des combats le lance contre les dragons, qui, enlevés dans les airs, se débattent sous ses griffes tranchantes- Ou tel qu'une biche , occupée au pâturage, voit tout à coup paraître un jeune lion que sa mère a écarté de sa mamelle et qui vient essayer au carnage une dent nouvelle encore ; tels les habitants des Alpes ont vu dans la guerre le jeune Drusus. Ces peuples, longtemps et partout vainqueurs, ces peuples vaincus a leur tour par l'habileté prématurée de ce héros, ont reconnu ce que peut un naturel formé sous de divins auspices, et l'influence de l'âme d'Auguste sur les neveux des Nérons. Des grands hommes naissent les grands hommes. Les taureaux, les coursiers héritent de la vigueur de leurs pères. L'aigle audacieux n'engendre point la timide colombe. Mais dans l'homme ^ c'est à l'instruction à faire éclore le germe des vertus naturelles, et à là culture à leur donner des forces. Sans l'habitude des bonnes mœurs, la nature est bientôt dégradée. O Rome! que ne dois-tu pas aux Nérons ? Témoins le fleuve Métaure, et Asdrubal vaincu sur ses bords, et l'Italie, dont ce beau jour, ce jour serein dissipa les ténèbres. Jusqu'alors le cruel Africain se répandait dans nos villes comme la flamme dans les forêts, ou le vent d'orient sur les mers de Sicile. Mais depuis, la jeunesse romaine marcha de victoire en victoire, et les temples, saccagés par la fureur impie des Carthaginois, virent leurs autels relevés. Le perfide Annibal dit enfin : Nous sommes des cerfs timides en proie à des loups ravissants. Nous les poursuivons, nous, dont le plus beau triomphe est de pouvoir leur échapper! Ce peuple qui, fuyant Troie enflammée, à travers les flots, apporta dans les villes d'Ausonie ses dieux, ses enfants, ses vieillards, semblable aux forets qui renaissent sous la hache qui les dépouille, ce peu-
pie se reproduit au milieu des débris et du carnage, et reçoit du fer même qui le frappe une force, une vigueur nouvelle. L'hydre mutilée renaissait moins obstinément sous les coups d'Hercule, indigné de se voir vaincu. Thèbes et Colchos n'ont jamais vu de monstre plus terrible. Vous le submergez, il reparaît plus beau ; vous luttez contre lui, il se relève de sa chute; il terrasse son vainqueur, sans se donner même le temps de l'affaiblir. Non, je n'enverrai plus à Carthage les nouvelles de mes triomphes ; tout est perdu , tout est désespéré par la défaite d'Asdrubal. »
11 faut avouer qu'Horace doit à Pindare cet art d'agrandir ses sujets ; mais les éloges qu'il donne à son maître ne Tout pas aveuglé sur le manque de liaison qui était le défaut de Pindare, dont il avait à se garantir en l'imitant.
Nous avons peu de ces exemples d'un délire naturel et vrai ; je vois presque partout le poète qui compose, et c'est là ce qu'on doit oublier : Unus idemque omnium finis persuasio ( Sca.- LiGER ) : je le répéterai sans cesse.
L'air de vérité fait le charme des poésies de Chaulieu ; on voit qu'il pense comme il écrit, et qu'il est tel qu'il se peint luimême. On ne s'attend pas à le voir cité à côté de Pindare et d'Horace; je ne connais cependant aucune ode française qui remplisse mieux l'idée d'un beau délire, que ce morceau de son épître au chevalier de Bouillon :
Heureux qui, se livrant à la philosophie, A trouvé dans son sein un asile assuré;
jusqu'à ces vers ,
Je sais mettre, en dépit de l'âge qui me glace, Mes souvenirs à la place De l'ardeur de mes plaisirs.
Passons-lui les négligences, les longueurs, le défaut d'harmonie; quelle marche libre et naturelle! quels mouvements! quels tableaux! l'heureux enchaînement, le beau cercle d'idées! l'aimable et touchante poésie! Celui qui est sensible aux beautés de l'art est saisi de joie, et celui qui est sensible aux mouve-
ments de la nature est saisi d'attendrissement en lisant ce nioreau, comparable aux plus belles odes d'Horace.
rSous avons tous droit d'exiger du poëte qu'il nous parle le langage de la nature , et qu'il nous mène par les routes du sentiment et de la raison. Il vaut cependant mieux s'égarer quelquefois que d'y marcher d'un pas trop craintif, comme on a fait le plus souvent dans ce genre tempéré qu'on appelle ïode philosophique. Son mouvement naturel est celui de l'éloquence véhémente, c'est-à-dire du sentiment et de l'imagination, animés par de grands objets. Par exemple, Tyrtée appelant aux combats les Spartiates, et Démosthène les Athéniens, doivent parler le même langage; à cela près que l'expression du poëte doit être encore plus hardie et plus impétueuse que celle de l'orateur.
Une of/e froidement raisonnée est le plus mauvais de tous les poèmes : ce n'est pas le fond du raisonnement qu'il en faut bannir, mais la forme dialectique. « Cet enchaînement de discours qui n'est lié que par le sens , » et que la Bruyère attribue au style des femmes, est celui qui convient ici à Vode. Les pensées y doivent être en images ou en sentiments, les exposés en peintures, les preuves en exemples. Raimond de Saint-Mard a eu quelque raison de reprocher à Rousseau une marche trop didactique. Mais il donne à la Motte sur Rousseau une préférence évidemment injuste. La première qualité d'un poëme est la poésie , c'est-à-dire la chaleur, l'harmonie et le coloris : il y en a dans les odes de Rousseau; il n'y en a point dans celles de la Motte. Il manquait à Rousseau d'être philosophe et sensible; son génie ( s'il en est sans beaucoup d'âme) était dans son imagination : mais avec celte faculté imitative, il s'est élevé au ton de David; et personne, depuis Malherbe, n'a mieux senti que Rousseau la coupe de notre vers lyrique. La Motte pense davantage ; mais il ne peint presque jamais, et la dureté de ses vers est un sup- [)lice pour l'oreille. On ne conçoit par comment l'auteur (Vlnês a si peu de chaleur dans ses odes. 11 était persuadé sans doute qu'il n'y fallait que de l'esprit; et le succès incompréhensible de ses premières odes ne fit que l'engager plus avant dans l'opinion qui l'égarait.
Comment un écrivain aussi judicieux, en étudiant Piudare, Horace, Anacréon, ne s'est-ii pas détrompé de la fausse idéf qu'il avait prise du genre dont ils sont les modèles? Comment s est-il mépris au caractère même de ces poètes, en tachant de les imiter? Il fait de Pindare un extravagant, qui parle sans cesse de lui: il fait d'Horace, qui est tout images et sentiments, un froid et subtil moraliste; il fait du voluptueux, du naïf, du léger Anacréon, un bel esprit, qui s'étudie à dire des gentillesses.
Si la Motte est didactique , il Test plus que Rousseau, et l'est avec moins d'agrément : s'il s'égare , c'est avec un sangfroid qui rend son enthousiasme risible : les objets qu'il parcourt ne sont liés que par des que vois-je? et que vois-Je encore? C'est une galerie de tableaux, et, qui pis est, de tableaux mal peints. Ce n'est pas ainsi que l'imagination d'Horace voltigeait; ce n'est pas même ainsi que s'égarait celle de Pindare. Si l'un ou l'autre abandonnait son sujet principal, il s'attachait du moins à son épisode, et ne se jetait point au hasard sur tout ce qui se présentait à lui.
La Motte n'est pas plus heureux lorsqu'il imite Anacréon; il iivoue lui-même qu'il a été obligé de se feindre un amour chimérique, et d'adopter des mœurs qui n'étaient pas les siennes; ce n'était pas le moyen d'imiter celui de tous les poètes anciens qui avait le plus de naturel.
Mais avant de passera l'o^/e anacréontique , rendons justice à Malherbe. C'est à lui que Vode est redevable des progrès qu'elle a faits parmi nous. Non-seulement il nous a fait sentir le premier de quelle cadence et de quelle harmonie les vers français étaient susceptibles ; mais, ce qui me semble plus précieux encore, il nous adonné des modèles dans l'art de varier et de soutenir les mouvements de Vode, d'y répandre la chaleur d'une éloquence véhémente , et ce désordre apparent des sentiments et des idées qui fait le style passionné. Lisez les premières stances de Vcde qui commence par ces vers :
Qiio direz-vous , races fiiliires , Si quelquefois un vrai discours Vous récite les aventun* De nos abominables jours ?
Le Style en a vieilli sans cloute; mais pour les mouvements de l'âme, Yode française n'a eu rien encore de plus sensible ni de plus véhément.
On a raison de citer avec éloge son ode à Louis XIII : pleine de verve, riche en images, variée dans ses mouvements, elle a cette marche libreel Gère qui convient à l'orfér héroïque. Seulement je n'aime pas à voir un poète exciter son roi à la vengeance contre ses sujets. Les muses sont des divinités bienfaisantes et conciliatrices; il leur appartient d'apprivoiser les tigres, et non pas de rendre les homme cruels.
Ce n'est pas que ïode ne soit quelquefois guerrière; mais ce5t la valeur qu'elle inspire , c'est le mépris de la mort, c'est l'amour de la patrie, de la liberté, de la gloire; et dans ce genre les chants prussiens sont à la fois des modèles d'enthousiasme et de discipline. Le poète éloquent qui les a faits et le héros qui prend soin qu'on les chante ont également bien connu l'art de remuer les esprits.
Si l'on savait diriger ainsi tous les genres de poésie vers leur objet politique, ce don de séduire et de plaire, d'instruire et de persuader, d'exalter l'imagination, d'attendrir et d'élever l'âme, de dominer enfin les hommes par l'illusion et le plaisir, ne serait rien moins qu'un frivole jeu.
Je viens de considérer Vode dans toute son étendue ; mais quelquefois, réduite à un seul mouvement de l'âme, elle n'exprime qu'un tableau. Telles sont les odes voluptueuses dont Anacréon etSaphonoiisont laissé des modèles parfaits.
Un naturel aimable fait l'essence de ce genre ; et celui qui a dit d' Anacréon que la persuasion l'accompagne, Suada Anacreontem sequltuVy a peint le caractère du poète et du poème en même temps.
Après la Fontaine, celui de tous les poètes qui est le mieux dans sa situation, et qui communique le plus l'illusion qu'il se fait à lui-même, c'est, à mon gré, Anacréon. Tout ce qu'il peint il le voit; il le voit, dis-je, des yeux de l'âme; et l'image qu'il fait éclore est plus vive que son objet. Dans sa tasse a-t-on représenté Vénus fendant les eaux à la nage; le poète, enchanté de ce
tableau, l'anime ; sou imagination donne au bas-relief la couleur et le mouvement.
Trahit ante corpus undam Secat indejluctus ingens Roseis deœ quod unum Supereminet papillis, Tenero subestque collo :
Medio dêinde sulco, Quasi lilium implicatum Violis, renidet illa Placidum maris per œquor.
Horace, le digne émule de Pindare et d'Anacréon , a fait le partage des genres de Vode. Il attribue à la lyre de Pindare les louanges des dieux et des héros; et à celle d'Anacréon, le charme des plaisirs, les artifices de l'amour, ses jaloux transports et ses tendres alarmes.
Etfide Tcïa
Dices laborantem in uno Penelopen vitreamque Circen.
Vode anacréontique rejette ce ^ue la passion a de sinistre. On peut l'y peindre dans toute son ivresse , mais avec les couleurs de la volupté. Vode de Sapho, queLongin a citée et que Boileau a si bien traduite, est le modèle peut-être inimitable d'un amour à la fois voluptueux et brûlant.
Du reste, les tableaux les plus riants de la nature, les mouvements les plus ingénus du cœur humain, l'enjouement, le plaisir, la mollesse, la négligence de l'avenir, le doux emploi du présent, les délices d'une vie dégagée d'inquiétude, l'homme enfin ramené par la philosophie aux jeux de son enfance; voilà les sujets que choisit la muse d'Anacréon. Le caractère et le génie du français lui sont favorables, aussi a-t-elle daigné nous sourire.
Nous avons peu iïodes anacréontiques dans le genre voluptueux, encore moins dans le genre passionné; mais beaucoup dans le genre galant, délicat, ingénieux et tendre. Tout le monde sait par cœur celle de Bernard ,
Tendres Ci uits des pleurs de l'Aurore , etc.
En voici une du même auteur, qui n'est pas aussi connue, el qu'on peut citer à côté de celles d'Anacréon :
Jupiter, prête-moi ta foudre , S'écria Lycoris un jour ; Donne que je réduise en poudre Le temple où j'ai connu l'Amour.
Alcide , que ne suis-je armée De ta massue et de tes traits, Pour venger la terre alarmée Et punir un dieu que je liais!
Médée , enseigne-moi l'usage De tes plus noirs enchantements :
Formons pour lui quelque breuvage l^gal au poison des amants.
Ah ! si dans ma fureur extrême Je tenais ce monstre odieux !.,.
Le voilà, lui dit l'Amour même.
Qui soudain parut à ses yeux.
Venge-toi ; punis, si tu l'oses.
Interdite à ce prompt retour, Elle prit un bouquet de roses Pour donner le fouet à l'Amour.
On dit même que la bergère, Dans ses bras n'osant le presser, En frappant d'une main légère.
Craignait encor de le blesser.
Le sentiment, la naïveté , l'air de la négligence, et une certaine mollesse voluptueuse dans le style, font le charme de Yode anacréontique ; et Chaulieu , dans ce genre, aurait peut-être effacé Anacréon lui-même si, avec ces grâces qui lui étaient naturelles , il eût voulu se donner le soin d'être moins diffus et plus châtié. Quoi de plus doux , de plus élégant que ces vers à M. de la Fare?
O loi , qui de mon âme es la chère moitié , Toi, qui joins la délicatesse
22 ÉLÉMENTS DE LITTÉKATURE.
Des sentiments d'une maîtresse A la solidité d'une sûre amitié , La Fare, il faut bientôt que la Parque cruelle
Vienne rompre de si doux nœuds;
El malgré nos cris et nos vœux, Bientôt nous essuierons une absence éternelle
Chaque jour je sens qu'à grands pas J'entre dans ce sentier obscur et difficile
Qui va me conduire là-bas
Rejoindre Catulle et Virgile.
Là sous des berceaux toujours verts,
Assis à côté de Lesbie,
Je leur parlerai de tes vers
Et de ton aimable génie.
Je leur raconterai comment
Tu recueillis si galamment
La muse qu'ils avaient laissée;
Et comme elle sut sagement,
Par la Paresse autorisée ,
Préférer avec agrément,
Au tour brillant de la pensée,
La vérité du sentiment.
Voltaire a joiut à ce beau naturel de Chaulieu plus de correcion et de coloris ; et ses poésies familières sont pour la plupart d'excellents modèles de la gaieté noble et de la liberté qui doivent régner dans Vode anacréontique.
Le temps de Yode bachique est passé. C'était autrefois la mode de chanter à table. Les poètes composaient le verre à la main, et leur ivresse n'était pas simulée. Cet heureux délire a produit des chansons pleines de verve et d'enthousiasme. J'en ai cité quelques exemples dans l'article de la Chanson. En voici deux qu'Anacréon n'eût pas désavouées :
Je ne changerais pas, pour la coupe des rois,
Le petit verre que tu vois :
Ami, c'est qu'il est fait de la même fougère
Sur laquelle cent fois
Reposa ma bergère.
L'autre roule sur la même idée, mais le même sentiment n'y «t pas.
Vous n'avez pas, humble fougère, L'éclat des fleurs qui parent le printemps : .Mais leur beauté ne dure guère, Les vôtres plaisent en tout temps.
Vous offrez des secours cliarmants Aux plaisirs les plus doux qu'on goûte sur la terre ; Vous servez de lit aux amants, Aux buveurs vous servez de verre.
Dans tous les genres que je viens de parcourir, non-seulement Vode est dramatique dans la bouche du poète; mais elle le devient expressément lorsque le poëte introduit et fait parler un autre personnage : on en voit des exemples dans Pindare , dans Anacréon, dans Sapho, dans Horace, etc.; mais celui-ci est, je crois, le premier qui ait mis Vode en dialogue; et rexen)ple qu'il en a laissé, Donec gratus eram tibi, est un modèle de délicatesse. Foyez Lyrique et Chanson.
Opéra. Le caractère de ce spectacle a si fort varié depuis quelque temps, qu'il serait difficile de le bien définir, à moins d'en distinguer deux genres, l'un pris dans l'hypothèse du merveilleux, l'autre réduit à la simple nature. J'examinerai l'un et l'autre; et après en avoir balancé les avantages réciproques, je tâcherai de les concilier.
Le premier de ces deux systèmes fut celui de Vopéra français, inventé par Quinault et perfectionné par son inventeur. Voici quelle en est l'hypothèse.
Le caractère de l'épopée est de transporter la scène de la tragédie dans l'imagination du lecteur. Là, profitant de l'étendue de son théâtre , elle agrandit et varie ses tableaux, se répand dans la fiction, et manie à son gré tous les ressorts du merveilleux. Dans l'opéra, la muse dramatique, à son tour, jalouse des avantages que la muse épique a sur elle, essaye de marcher son égale ou plutôt de la surpasser, en réalisant pour les yeux ce qui, dans
les récits , ne se peint qu'en idée. Pour bien concevoir ces deux révolutions, supposez qu'on ait vu sur le théâtre une reine de Phénicie qui, par ses grâces et sa beauté, eût attendri, intéressé pour elle les chefs les plus vaillants de l'armée de Godefroi, en eût même attiré quelques-uns dans sa cour, y eût donné asile au lier Renaud dans sa disgrâce, l'eût aimé, eût tout fait pour lui, et l'eût vu s'arracher aux plaisirs pour suivre la gloire; voilà le sujet d'Armide en tragédie. Le poëte épique s'en empare; et au lieu d'une reine, tout naturellement belle, sensible, intéressante, il en fait une enchanteresse : dès lors , dans une action simple, tout devient magique et surnaturel. Dans Armide, le don de plaire est un prestige; dans Renaud, l'amour est un enchantement : les plaisirs qui les environnent, les lieux même qu'ils habitent, ce qu'on y voit , ce qu'on y entend, la volupté qu'on y respire, tout n'est qu'illusion; et c'est le plus charmant des songes. Telle est Armide embellie des mains de la muse héroïque. La muse du théâtre la réclame et la reproduit sur la scène avec toute la pompe du merveilleux. Elle demande, pour varier et pour embellir ce brillant spectacle, les mêmes licences que la muse épique s'est donnée ; et, appelant à son secours la musique, la danse, la peinture, elle nous fait voir, par une magie nouvelle, les prodiges que sa rivale ne nous a fait qu'imaginer. Telle est Armide sur le théâtre lyrique; et voilà l'idée qu'on peut se former d'un spectacle qui réunit les prestiges de tous les arts.
Dans ce composé tout est mensonge, mais tout est d'accord ; et cet accord en fait la vérité. La musique y fait le charme du merveilleux, le merveilleux y fait la vraisemblance de la musique : on est dans un monde nouveau ; c'est la nature dans l'enchantement et visiblement animée par une foule d'intelligences, dont les volontés sontseslois.
Une intrigue nette et facile à nouer et à dénouer; des ca-1 ractères simples; des incidents qui naissent d'eux-mêmes; des tableaux variés; des passions douces, quelquefois violentes, mais dont l'accès est passager; un intérêt vif et touchant, mais qui par intervalles laisse respirer l'âme : tels sont les sujets dei Quinault.
La passion qu'il a préférée est de toutes la plus féconde eu
images et en seutiments; celle où se succèdent avec le plus de naturel toutes les nuances de la poésie, et qui réunit le plus de tableaux riants et sombres tour à tour.
L'autre système est celui d'Apostolo-Zeno et de Métastase, mais renforcé et plus tragique que la tragédie elle-même, c'est-àdire plus noir, plus sanglant, plus pressé dans le tissu de l'action, et d'une expression plus outrée, soit dans la pantomime, soit dans l'accent des passions.
11 est aisé' de sentir combien ce nouveau genre a d'avantage sur le premier, du côté de l'émotion ; et ce que j'ai dit de la pantomime peut s'appliquer à ce nouveau genre. C'est là, sans contredit , que la musique passionnée trouve à produire ses grands effets ; et si l'on ajoute à ces avantages l'extrême facilité d'emprunter du théâtre français et de celui des Grecs les tragédies les plus intéressantes, et de n'avoir qu'à les réduire à leurs situations pittoresques pour les accommoder au théâtre lyrique, ou s'expliquera aisément la préférence que les poêles, les musiciens, le public lui-même, ont donnée, au moins pour quelque temps, à ce genre nouveau.
Mais l'ancien genre ne laisse pas d'avoir, de son côté , des avantages dignes de nos regrets, et auxquels je ne saurais croire qu'on ait renoncé sans retour. Le premier de ces avantages est la convenance; le second , la variété , et le troisième, la richesse et la pompe.
Sur un théâtre où tout est prodige , il paraît tout simple que la façon de s'exprimer ait son charme comme tout le reste ; mais à un spectacle où tout se passe comme dans la nature et selon l'exacte vérité, par quoi serait-on préparé à entendre, comme en Italie, Fabius, Régulus, Thémistocle, Titus, Adrien, parler en chantant? Nous accoutumera-t-on de même à entendre les Horaces, Camille, Auguste , Cornélie, Agrippine, ou Brutus, s'exprimer ainsi? Les Italiens s'y sont habitués, medirezvous; je répondrai que les Italiens n'écoutent point la scène , et ne s'occupent que du chant.
Quelques-unes de nos tragédies, dont les sujets tiennent au merveilleux, répugnent moins à la forme lyrique; il en reste encore au théâtre français cinq ou six dont l'action est réductible
en paDtonnme, et qui peuvent souffrir l'espèce de mutilation que l'on exerce à VOpéra; mais quand celles-ci auront été gâtées, on sera obligé d'inventer soi-même; et Corneille, Racine, et Voltaire, ne seront plus défigurés.
Voltaire, dans ses derniers jours, ne pouvait voir sans un violent chagrin qu'on se permît ainsi d'estropier nos belles tragédies. Il entendait parler d'Electre; il tremblait pour Jlzire , pour Sémiramis, pour rawcrèrfeetpour l'Orphelin delà Chine., «t à ce propos on a feint qu*en s'ad ressaut à la muse lyrique, il lui avait parlé en ces mots :
D'un suppliant à son heure dernière, Muse, dit-il, écoutez la prière.
Daignez laisser tout son enchantement A VOpéra, lieu magique et charmant, « Où les beaux vers, la danse, la musique, «L'art de tromper les yeux par les couleurs, «c L'art plus heureux de séduire les cœurs, u De cent plaisirs font un plaisir unique. » La tragédie a son trône à Patis :
Nous arracher des larmes et des cris, C'est son partage; elle est terrihle et sombre, C'est son génie ; elle ne permet pas Que les plaisirs accompagnent ses pas ; Sur des tombeaux elle gémit dans l'ombre. Laissez-la donc aux pleurs s'abandoimer.
De temps en temps vous serez sa rivale; Mais votre plainte aura quelque intervalle, Et les amours viendront vous couronner.
Toujours austère en sa mâle énergie.
Elle n'a point de fête à nous donner.
Son éloquence est sa seule magie.
Sur son théâtre, où règne la douleur , On n'attend point ces doux moments de joie, Ce calme heureux où l'àme se déploie.
Où l'espérance interrompt la douleur.
Vous vous plaisez à cet heureux mélange. A tout moment vous vouh^z que tout change; De vos tableaux conservez la couleur.
En sons notés faire mngir Oreste,
Changer Œdipe en acteur d'Opéra, La coupe en main faire chanter Thyeste , C'est faire un monstre, et quelqu'un le feia. Ce n'est pas tout, le Velche applaudira ; Et si le goût n'y met d'heureux obstacles , Sur les débris de nos deux grands spectacles La barbarie enfin triomphera.
Si au théâtre des illusions et des illusions agréables, on ne porte plus que des sens blasés et que des âmes engourdies, et si , pour sortir d'une espèce d'assoupissement léthargique , on a besoin de rapides secousses et de violentes agitations , il n'est pas douteux que les compositeurs feront bien de tâcher sans cesse à produire ce qu'on appelle aujourd'hui exclusivement des effets ; mais en serions-nous réduits là, et de douces émotions ne sont-elles plus des effets pour nous? Je sais bien que cette douceur sans mélange de force serait de la mollesse, et finirait bientôt par dégénérer en langueur; mais il y a loin de ce mélange à la continuité d'un spectacle triste et funeste d'un bout a l'autre. Cest ce qu'on a fait dire à Piccini , en parlant d'Âtys qu'on lui avait défendu de mettre en musique , parce qu'il n'étc^it pas , disait-on , assez fort.
Hélas! disait le chantre d'Ausonie,
Atys me plaît, il m'inspire, il m'émeut.
LaisseZ'le-moi. Chacun suit son génie :
On ne fait bien qu'en faisant ce qu'on veut.
Vous demandez que je sois pathétique ;
Je le serai , mais non pas frénétique.
Le chant n'est pas un long cri de douleur,
Et ma palette a plus d'une couleur.
D'un lieu charmant, que le plaisir décore
Pourquoi bannir la volupté P
Atys ressemble à ces beaux jours d'été :
D'un doux éclat il brille à son aurore.
Vers le midi, sous un ciel plus brûlant,
On voit l'orage avancer à pas lent ;
Mais sous l'ormeau l'on peut danser cncor.
Enfin le soir, un nuage orageux
Tonne, épouvante, et dissipe les jeux.
Vernet et moi, nous aimons ces contrastes ; Et n'en déplaise aux froids enthousiastes Du genre noir, j'oserais parier Qu'on s'ennuiera de ne voir que du sombre. Entremêlons la lumière avec l'ombre :
Le don de plaire est l'art de varier.
Laissez-moi donc, fût-ce dans l'élégie, Du clair-obûcur employer la magie, Car je suis peintre , et non pas teinturier.
C'est par cette magie du clair-obscur qu'il est possible, à ce que je crois , de concilier les deux genres et d'en réunir les avantages.
Rien de plus beau sans doute , rien de plus précieux que ces récitatifs passionnés , que ces airs pathétiques et déchirants dont les Italiens nous ont donné tant de modèles, et dont ils ont euxmêmes enrichi V Opéra français. Mais les passions violentes ne sont pas les seules qui donnent lieu à une expression qui touche et qui pénètre l'âme. La tendresse, l'inquiétude, l'espérance, la volupté s'animent ; et c'est par le contraste et la variété de ces caractères, mêlés avec des passions plus fortes, que la mélodie enchante l'oreille, sans la rassasier jamais. Or, Quinault n'apresque pas une fable qu'on ne puisse citer pour modèle de cette variété si favorable à la musique, lorsqu'on saura y accommoder ses poèmes , et leur donner plus d'énergie dans les moments passionnés. Je me borne à l'exemple de l'o/jeVad'Alceste.
Le théâtre s'ouvre par les noces d'Alceste et d'Admète; et l'allégresse publique règne autour de ces heureux époux. Lycomède, roi de Scyros, désespéré de voir Alceste au pouvoir de son rival, feintde leur donner une fête. Il attire Alceste surson vaisseau, et l'enlève en présence d'Alcide, autre rival d'Admète, mais rival généreux et qui sait vaincre son amour. A cet enlèvement, le trouble et la douleur prennent la place de la joie. Alcide s'embarque avec Admète pour aller délivrer Alceste et la venger. Lycomède, assiégé dans Scyros, résiste et refuse de rendre sa captive : l'effroi règne durant l'assaut. Alcide enfin brise les portes, la ville est prise ; Alceste est délivrée, et la joie reparaît avec elle. Mais à l'instant la douleur lui succède : onra-
mène Admète mortellement blessé ; il est expirant dans les bras d'Alceste. Alors Apollon descend des deux, il annonce que si quelqu'un veut se dévouer à la mort pour lui, les destins consentent qu'il vive ; et l'espérance vient suspendre la douleur. Cependant nul ne se présente pour mourir à la place d'Admète , et c'est l'instant où il va expirer. Le trouble, l'effroi, la douleur, régnent de nouveau sur la scène. Tout à coup paraît Admète environné de son peuple, qui célèbre son retour à la vie. 11 va revoir Alceste , il est au comble du bonheur. Apollon a promis que les arts élèveraient un monument à la gloire de la victime qui se serait immolée pour lui. Ce monument s'élève; et dans l'image de celle qui s'est dévouée à la mort , Admète reconnaît sa femme : à l'instant même tout le palais retentit de ce cri de douleur : Alceste est mortel l'allégresse se change en deuil , et Admète luimême ne peut souffrir la vie que le ciel lui rend à ce prix. Mais vient Alcide,qui lui déclare l'amour qu'il avait pour Alceste, et lui propose, s'il veut la lui céder , d'aller forcer l'enfer à la luirendre. Admète y consent, pourvu qu'elle vive; et l'espoir de revoir Alceste suspend les regrelsde sa mort. Alcide descend aux enfers; et les obstacles qui l'arrêtent redoublent encore l'intérêt : Pluton , touché du courage et de l'amour d' Alcide, lui permet de ramener Alceste à la lumière; on le revoit sortant des enfers avec elle, et ce triomphe répand la joie dans tous les cœurs. Mais à peine Admète a-t-il revu son épouse, qu'il est obligé delà céder; et leurs adieux sont mêlés de larmes. Alceste présente sa main à son libérateur; Admète, au désespoir, veut s'éloigner; Alcide l'arrête, et refuse le prix qu'il avait demandé.
Non, non, vous ne devez pas croire Qu'un vainqueur des tyrans soit tyran à ton tour. Sur l'enfer, sur la mort j'eniporte la victoire.
Il ne manquait plus à ma gloire
Que de triompher de l'amotir.
A la place d'une fable ainsi variée , prenez l'intrigue d'une tragédie dont l'intérêt soit continu , pressant et douloureux sans mélange et sans intervalle; retranchez-en tous les développements, toutes les gradations, tous les morceaux d'éloquence poé-
30 ÉLÉMENTS DE LITTÉUATURE.
tique, et serrez les situations de manière qu'elles se pressent et se succèdent sans relâche ; alors vous aurez une suite de tableaux et de scènes très-pathétiques : rien ne languira , je l'avoue ; le spectateur se sentira remué d'un bout à l'autre de l'action; il aura un plaisir approchant de celui que lui ferait la tragédie; mais ce plaisir ne sera pas l'enchantement d'une musique mélodieuse et variée dans ses tons et dans ses couleurs. Il entendra des traits d'harmonie épars et mutilés, des coups d'archet pleins d'énergie ; mais il entendra peu de chant. Un tel spectacle pourra plaire dans sa nouveauté , mais à la longue il paraîtra monotone et triste, et il laissera désirer le charme d'un spectacle fait pour enivrer tous les sens.
Cette même succession d'incidents, de situations et de tableaux que suppose et qu'exige une musique variée , contribue aussi à la richesse et à la pompe du spectacle ; et il n'a jamais tant de magnificence que dans le genre du merveilleux : la raison en est bien sensible.
l'' Les décorations font une partie essentielle du spectacle de Vopéra; et l'on sent combien les sujets pris dans le merveilleux sont plus favorables au décorateur et au machiniste que les sujets pris dans l'histoire. Le changement de lieu que les poètes italiens se sont permis non-seulement d'un acte à l'autre, mais de scène en scène , et à tout propos , et contre toute vraisemblance , amène des décorations où l'architecture, la peinture et la perspective, peuvent éclater avec magnificence ; et la grandeur des théâtres d'Italie donne un champ libre et vaste au génie des déco» rateurs. Mais combien plus fécond en spectacles inattendus et variés ne doit pas être le système ou de la fable ou de la magie?
Dans un poème quel qu'il soit , si les événements sont conduits par des moyens naturels , le lieu ne peut changer que par ces moyens mêmes. Or, dans la nature, le temps, l'espace, et la vitesse ont des rapports immuables. On peut donner quelque chose à la vitesse, on peut aussi étendre un peu le temps fictif au delà du réel ; mais à cela près le changement de lieu n'est permis qu'autant qu'il est possible dans les intervalles donnés. Le poème épique a la liberté de franchir l'espace, parce qu'il a celle de franchir la durée. Il n'en est pas de même du poème
dramatique : le temps lui mesure l'espace , et la nature le mouvement. Un char, un vaisseau peut aller un pou plus ou un peu moins vite ; le temps Actif qu'on lui accorde peut être un peu plus ou un peu moins long : mais si on abuse de cette licence, il n'y aura plus d'illusion. Ainsi, par exemple , si le premier acte du Régulns de Métastase se passait à Carthage , et le second à Rome , ce poëme aurait beau être lyrique, ce changement de scène choquerait le bon sens, i Mais dans un spectacle où le merveilleux règne, il y a deux moyens de changer de lieu qui ne sont pas dans la nature, et qui sont dans la vraisemblance. Le premier est un changement passif : c'est le lieu même qui se transforme, non par un accident naturel, comme lorsqu'un palais s'embrase ou qu'un temple s'écroule, mais par un pouvoir surnaturel, comme lorsqu'à la place du palais et des jardins d'Armide paraissent tout à coup un désert, des torrents , des précipices : c'est ce qui ne peut s'opérer sans le secours du merveilleux. Le second changement est actif; et c'est dans la vitesse du passage qu'est le prodige. On ne demande pas quel temps emploient les dragons d'Armide à traverser les airs. Leur vitesse n'a d'autre règle que la pensée qui les suit.
2^ La danse, qui est l'une des plus brillantes décorations du spectacle lyrique, ne peut avoir lieu que dans des fêtes, et les fêtes doivent tenir à l'action, du moins comme incidents : il est naturel que les plaisirs , les amours et les grâces présentent, en dansant, à Énée les armes dont Vénus sa mère lui fait don ; il est naturel que les démons , formant un complot funeste au repos du monde , expriment leur joie par des mouvements furieux et terribles , il est naturel que des chasseurs , des bergers , ou (dans le merveilleux) des nymphes, des sylvains, des fées, des génies embellissent la scène par des jeux et par des concerts ; mais presque toute réjouissance est exclue d'un opéra dont l'action est grave et tragique d'un bout à l'autre : les Italiens n'ont pas même tenté d'y introduire des fêtes ; et s'ils se donnent le plaisir d'y voir des danses , ce n'est jamais qu'au moment de l'entr'acte , et dans des ballets détachés et d'un genre contraire à
lui du spectacle.
La dirticulté de bien placer les fêtes dans Vopéra vient donc
de ce que le tissu de l'aclion est trop serré et l'intérêt trop sérieux, et cette difficulté sera presque toujours invincible dans le tragique austère : car c'est le propre de la tragédie que l'action n'ait point de relâche , que tout y inspire la crainte ou la pitié , et que le danger ou le malheur des personnages intéressants croisse et redouble de scène en scène. Si donc on veut avoir des fêtes et des danses à V Opéra , il est de l'essence de ce spectacle que l'action n'en soit affligeante ou terrible que par intervalle, et que, les passions qui l'animent ayant des moments de repos, quelques rayons d'espérance et de joie viennent de temps en temps éclairer le théâtre.
Quinanlt, en formant le projet de réunir tous les moyens d'enchanter les yeux et l'oreille , sentit donc bien qu'il devait prendre ses sujets dans le système de la fable ou dans celui de la magie. Par-là il rendit son théâtre fécond en prodiges ; il se facilita le passage de la terre aux cieux , des cieux aux enfers; se soumit la nature, s'empara de la fiction , ouvrit à la tragédie la carrière de l'épopée, et réunit les avantages de l'un et de l'autre |)oëme en un seul.
Du reste, pour juger du genre qu'a pris notre poète, il ne faut pas se borner à ce qu'il a fait : aucun des arts qui devaient le seconder n'était au même degré que le sien : il a été obligé de remplir souvent, avec de froids épisodes , un temps qu'il eût mieux employé s'il avait eu plus de secours. Il ne faut pas même le juger tel que nous le voyons au théâtre; et sans parler de la musique, il serait ridicule de borner l'idée qu'on doit avoir du spectacle de Persée et de Pliaéton à ce qu'on peut exécuter dans un espace aussi étroit avec aussi peu de moyens. Mais qu'on suppose la musique, la danse, la décoration, les machines, le talent des acteurs, soit pour le cliant, soit pour l'action , au même degré que la partie essentielle des poèmes d'Jtys, de Thésée, ou à^Jrmide, on aura l'idée de ce spectacle tel que l'avait conçu le génie de l'inventeur. La théorie de ce système sera peut-être encore plus sensiblement énoncée dans les vers que voici :
Le chant lui-même est fubiileiix, magique : Que tout soit donc magique cl fabuleux
Avec le chant, tantôt sombre et tragique, Tantôt serein, tendre et voluptueux.
Si vous voulez entendre Cornélie, César, Brutus, Orosmane, ou Néron, Le vieil Horace, ou la fière Éniélie, C'est au théâtre où florissait Clairon Qu'il faut aller. Vous cherchez la nature ; Là tout est vrai dans sa propre peintuic. Mais , attirés par de plus doux accents, Airaez-vous mieux, dans une heureuse ivresse, De tous les arts jouir par tous les sens ? De Vopéra la muse enchanteresse Va vous causer ces songes ravissants. L'illusion est son brillant empire :
Là tout s'exalte et se met au niveau.
IS'êtes-vous pas dans un monde nouveau?
Faites-vous donc à l'air qu'on y respire. Ainsi Quinault, que l'on attaque en vain. L'avait conçu ce spectacle divin.
Tout est fictif, dans son hardi système, Hormis le cœur, qui sans cesse est le même. Ah ! plût au ciel qu'il revint ce Quinault, Avec sa plume élégante et flexible, Plier au chaut le langage sensible D'Atys, d'Églé, d'Arraide et de Renaud ! Qui chantera l'amour tendre et timide, Si ce n'est pas Atys et Sangaride ?
Qui chantera l'amour fier et jaloux Mieux que Roland et Médée en courroux?
Qui chantera, si ce n'est pas Armide?
[Ce n'est pourtant pas encore là le dernier degré de beauté ou notre opéra peut atteindre. Du temps de Lulli, la musique ne connaissait pas bien ses forces; et ce langage passionné, ces accents déchirants, ces traits si énergiques de mélodie et d'harmonie, que Pergolèse, Léo, Galuppi et leurs dignes émules, ont inventés depuis un demi-siècle, Lulli n'en avait point l'idée. Soit donc qu'en essayant les moyens de Lulli, Quinault se fût accommodé à la faiblesse de son art; soit qu'ayant luimême plus de douceur, de grâce et de mollesse dans le génie
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et dans le style , que de vigueur et d'énergie , il eût suivi son propre naturel, il est certain qu'il n'a poussé aucune des passions jusqu'au degré de chaleur dont elles étaient susceptibles. Quinault n'est pas assez tragique : Métastase l'est davantage , mais dans quelques moments; et ces moments sont rares. C'est de Racine et de Voltaire qu'il faut apprendre à l'être, même dans V opéra; et sans le dépouiller de sa magnificence, sans lui ôter aucun de ses charmes , il est possible d'y répandre le feu des passions à son plus haut degré.
Mais le plus grand avantage du genre merveilleux , c'est d'épargner aux poètes une infinité de détails et d'éclaircissements qu'exige une action toute prise dans la nature; et c'est pour cela qu'on a trouvé beaucoup plus facile de transplanter à Vopéra les sujets du théâtre grec , qui sont tous fabuleux , que ceux du théâtre moderne : car dans une action purement historique il faut tout expliquer, tout motiver, tout rendre vraisemblable; au lieu que dans une action dont un décret de la destinée^ un oracle, un ordre des dieux est le premier mobile, tout est préparé d'un seul mot; mais comme le théâtre grec où la fatalité domine, ne laisse pas d'être pathétique, et ne l'en est même que davantage , le poëme lyrique peut l'être aussi dans le système du merveilleux, qui, fécond en prodiges et en révolutions soudaines, donnera lieu à des retours fréquents de l'une et de l'autre fortune, et à toute la variété des mouvements du cœur humain.
Voilà, selon moi, les moyens de concilier les deux genres et d'en réunir les beautés ; voilà peut-être aussi une réponse satisfaisante aux reproches que l'on a faits au genre fabuleux de l'ancien opéra français.
« Un dieu, a-t-ondit, peut étonner, il peut paraître grand et redoutable; mais peut-il intéresser? Comment s'y prendrat-il pour nous toucher? »
Le dieu ne vous touchera point; mais les malheurs dont il sera la cause vous toucheront, et c'est assez. Dans la tragédie de Phèdre est-ce Vénus ou Neptune qui nous touche? est-ce Apollon ou les Euménides dans la tragédie di' O reste'? est-ce l'oracle dans OEdipe'i est-ce Diane dans l'une et l'autre Jphîgé-
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nie ? serait-ce Jupiter dans V opéra de Didon? Avons-uous besoin de nous intéresser à Cybèle pour être émus et attendris sur le malheur d'Atys? Ce serait sans doute une grande bévue que de vouloir faire d'un personnage merveilleux, l'objet de l'intérêt théâtral : il n'en doit être que le mobile, et ce mot tranche la difficulté.
« Mais supposé, dit-on, que la colère d'un dieu ou sa bienveillance influe sur le sort d'un héros , quelle part pourrai-je prendre à une action où rien ne se passe en conséquence de la nature et de la nécessité des choses? »
Vous ne prenez donc aucune part au malheur de Phèdre , brûlant d'un amour incestueux et adultère, parce qu'on le dit allumé par la colère de Vénus ? aucune part au malheur d'Oreste, parce qu'un ordre des dieux l'a condamné au parricide? aucune part à la fuite d'Énée et au désespoir de Didon , parce que telle a été la volonté de Jupiter? Je demanderai a mon tour si ce ne sont là , comme on l'a dit, que des jeux propres à émouvoir des enfants? Tout ce que vous direz de V opéra, je le dirai de ces tragédies ; et il sera également faux que le merveilleux y soit incompatible avec l'unité d'action , et qu'il en fasse une suite d'incidents sans nœud , sans liaison , sans ordre et sans mesure. Et qu'importe que le ressort , le mobile de l'action soit naturel ou merveilleux? Souvenez-vous qu'il est merveilleux dans presque toutes les tragédies grecques , et l'action n'en est pas moins une , moins régulière ni moins complète; elle n'en est même que plus simple et plus étroitement réduite à l'unité.
« Mais comment , nous dit-on encore , eu nous prenant par notre faible, comment le style musical se serait-il formé dans un pays oij l'on ne fait chanter que des êtres de fantaisie , dont les accents n'ont nul modèle dans la nature ? »
Le style musical aura été en France tout ce que l'on voudra ; mais le merveilleux n'y fait rien : soit parce que les dieux et les personnages allégoriques n'étant que des hommes sur la scène , rien n'empêche qu'on ne les fasse parler et chanter comme des hommes ; soit parce qu'il est absolument faux qu'on De fasse chanter dans Vopéra français que des êtres de fantaisie ,
puisque Roland , Thésée , Atys, Armide, Amadis, sont des hommes comme Régulus et Caton; soit enfin parce que les accents des êtres même fantastiques ou allégoriques , comme l'amour, la haine, la vengeance, ont pour modèles dans la nature les accents des mêmes passions. En supposant donc à l'ancienne musique française tous les défauts qu'on lui attribue, il sera vrai que le système du merveilleux était associé avec une mauvaise musique, mais non pas que le caractère de cette musique fut adhérent au système du merveilleux.
« Des dieux de tradition pourraient-ils émouvoir un peuple et l'intéresser comme les objets de son culte et de sa croyance ? »
A cela je réponds, il n'est pas besoin de croire au merveilleux pour qu'il nous fasse illusion. Dans la poésie dramatique comme dans l'épopée, l'illusion n'est jamais complète; elle n'exige donc pas une croyance sérieuse, mais une adhésion de l'esprit au système qui lui est offert, et on obtient cette adhésion à tous les spectacles du monde. Foyez Merveilleux et Illusion.
« Que faudrait-il penser du goût d'un peuple s'il pouvait souffrir sur ses théâtres un Hercule en taffetas couleur de chair, un Apollon en bas blancs et en habit brodé? »
Il faudrait penser que ce peuple adonné quelque chose aux bienséances théâtrales; que, par égard pour la décence, il a permis que les dieux et les héros ne fussent pas nus sur la scène; qu'il veut bien les supposer vêtus comme on l'était dans le pays et dans le temps où l'action s'est passée : et si ces convenances ne sont pas assez bien gardées , c'est une négligence à laquelle il est facile de remédier. Est-ce bien sérieusement qu'on critique des bas blancs et un habit brodé? Est-ce que l'idée du dieu de la lumière manque d'analogie avec l'éclat de l'or? Et que fait la couleur ou des bas ou des brodequins? Supposez même, que dans celte partie on ait manqué de goût, le génie de Quinault est-il responsable des maladresses du tailleur de VOpéra? le genre de Corneille et de Racine est-il mauvais ou ridicule parce que nous avons vu longtemps Auguste et Agamemnon en longue perruque et en chapeau avec un panache, Hermione et Camille avec de grands paniers? Et si dans l'opéra de Didon